1Ce montage traverse Thérèse Raquin (1867) en une vingtaine de minutes de lecture. Il est composé exclusivement d'extraits authentiques du roman, copiés mot pour mot et cousus dans l'ordre du récit, de la boutique du passage du Pont-Neuf jusqu'au dénouement. Les brèves transitions en italique, comme ce paragraphe, sont les seules interventions éditoriales : tout le reste est de Zola.
2Tout commence dans un décor : le passage du Pont-Neuf, à Paris, où Zola enferme d'emblée ses personnages.
3Au bout de la rue Guénégaud, lorsqu’on vient des quais, on trouve le passage du Pont-Neuf, une sorte de corridor étroit et sombre qui va de la rue Mazarine à la rue de Seine. Ce passage a trente pas de long et deux de large, au plus ; il est pavé de dalles jaunâtres, usées, descellées, suant toujours une humidité âcre ; le vitrage qui le couvre, coupé à angle droit, est noir de crasse.
4Dans ce corridor, une mercerie. Derrière la vitrine, une jeune femme.
5Vers midi, en été, lorsque le soleil brûlait les places et les rues de rayons fauves, on distinguait, derrière les bonnets de l’autre vitrine, un profil pâle et grave de jeune femme. Ce profil sortait vaguement des ténèbres qui régnaient dans la boutique. Au front bas et sec s’attachait un nez long, étroit, effilé ; les lèvres étaient deux minces traits d’un rose pâle, et le menton, court et nerveux, tenait au cou par une ligne souple et grasse. On ne voyait pas le corps, qui se perdait dans l’ombre ; le profil seul apparaissait, d’une blancheur mate, troué d’un œil noir largement ouvert, et comme écrasé sous une épaisse chevelure sombre. Il était là, pendant des heures, immobile et paisible, entre deux bonnets sur lesquels les tringles humides avaient laissé des bandes de rouille.
6Cette femme, c'est Thérèse. Elle vit là avec sa tante, madame Raquin, et son cousin Camille, l'enfant malade qu'on lui a fait épouser.
7Le mari, qui tremblait toujours de fièvre, se mettait au lit ; pendant ce temps, la jeune femme ouvrait la croisée pour fermer les persiennes. Elle restait là quelques minutes, devant la grande muraille noire, crépie grossièrement, qui monte et s’étend au-dessus de la galerie. Elle promenait sur cette muraille un regard vague, et, muette, elle venait se coucher à son tour, dans une indifférence dédaigneuse.
8Retour en arrière : recueillie enfant par sa tante, Thérèse a grandi à Vernon dans la chambre du petit malade, à étouffer sa vraie nature.
9Cette vie forcée de convalescente la replia sur elle-même ; elle prit l’habitude de parler à voix basse, de marcher sans faire de bruit, de rester muette et immobile sur une chaise, les yeux ouverts, et vides de regards. Et, lorsqu’elle levait un bras, lorsqu’elle avançait un pied, on sentait en elle des souplesses félines, des muscles courts et puissants, toute une énergie, toute une passion qui dormaient dans sa chair assoupie.
10Le mariage arrangé avec Camille se conclut sans un frémissement.
11Le soir, Thérèse, au lieu d’entrer dans sa chambre, qui était à gauche de l’escalier, entra dans celle de son cousin, qui était à droite. Ce fut tout le changement qu’il y eut dans sa vie, ce jour-là. Et, le lendemain, lorsque les jeunes époux descendirent, Camille avait encore sa langueur maladive, sa sainte tranquillité d’égoïste, Thérèse gardait toujours son indifférence douce, son visage contenu, effrayant de calme.
12Camille veut vivre à Paris. Madame Raquin achète la mercerie du passage du Pont-Neuf ; Thérèse y entre comme dans une tombe.
13Quand Thérèse entra dans la boutique où elle allait vivre désormais, il lui sembla qu’elle descendait dans la terre grasse d’une fosse. Une sorte d’écœurement la prit à la gorge, elle eut des frissons de peur. Elle regarda la galerie sale et humide, elle visita le magasin, monta au premier étage, fit le tour de chaque pièce ; ces pièces nues, sans meubles, étaient effrayantes de solitude et de délabrement. La jeune femme ne trouva pas un geste, ne prononça pas une parole. Elle était comme glacée. Sa tante et son mari étant descendus, elle s’assit sur une malle, les mains roides, la gorge pleine de sanglots, ne pouvant pleurer.
14La vie s'y fige.
15Pendant trois ans, les jours se suivirent et se ressemblèrent. Camille ne s’absenta pas une seule fois de son bureau ; sa mère et sa femme sortirent à peine de la boutique. Thérèse, vivant dans une ombre humide, dans un silence morne et écrasant, voyait la vie s’étendre devant elle, toute nue, amenant chaque soir la même couche froide et chaque matin la même journée vide.
16Une seule variation : les jeudis soir, où le vieux Michaud, ancien commissaire de police, son fils Olivier, sa bru Suzanne et l'employé Grivet viennent jouer aux dominos.
17Toutes ces têtes-là l’exaspéraient. Elle allait de l’une à l’autre avec des dégoûts profonds, des irritations sourdes. Le vieux Michaud étalait une face blafarde, tachée de plaques rouges, une de ces faces mortes de vieillard tombé en enfance ; Grivet avait le masque étroit, les yeux ronds, les lèvres minces d’un crétin ; Olivier, dont les os perçaient les joues, portait gravement sur un corps ridicule, une tête roide et insignifiante ; quant à Suzanne, la femme d’Olivier, elle était toute pâle, les yeux vagues, les lèvres blanches, le visage mou. Et Thérèse ne trouvait pas un homme, pas un être vivant parmi ces créatures grotesques et sinistres avec lesquels elle était enfermée ; parfois des hallucinations la prenaient, elle se croyait enfouie au fond d’un caveau, en compagnie de cadavres mécaniques, remuant la tête, agitant les jambes et les bras, lorsqu’on tirait des ficelles. L’air épais de la salle à manger l’étouffait ; le silence frissonnant, les lueurs jaunâtres de la lampe la pénétraient d’un vague effroi, d’une angoisse inexprimable.
18Un jeudi, Camille ramène du bureau un ancien camarade de Vernon : Laurent.
19Thérèse, qui n’avait pas encore prononcé une parole, regardait le nouveau venu. Elle n’avait jamais vu un homme. Laurent, grand, fort, le visage frais, l’étonnait. Elle contemplait avec une sorte d’admiration son front bas, planté d’une rude chevelure noire, ses joues pleines, ses lèvres rouges, sa face régulière, d’une beauté sanguine. Elle arrêta un instant ses regards sur son cou ; ce cou était large et court, gras et puissant. Puis elle s’oublia à considérer les grosses mains qu’il tenait étalées sur ses genoux ; les doigts en étaient carrés ; le poing fermé devait être énorme et aurait pu assommer un bœuf.
20Laurent, paysan paresseux et calculateur, entreprend le portrait de Camille, ce qui l'installe dans l'intimité du ménage. Un soir, le tableau achevé, Camille descend chercher du vin.
21Quand il eut bien admiré sa figure, il déclara qu’il allait chercher deux bouteilles de vin de Champagne. Madame Raquin redescendit à la boutique. L’artiste resta seul avec Thérèse.
22La jeune femme était demeurée accroupie, regardant vaguement devant elle. Elle semblait attendre en frémissant. Laurent hésita ; il examinait sa toile, il jouait avec ses pinceaux. Le temps pressait, Camille pouvait revenir, l’occasion ne se représenterait peut-être plus. Brusquement, le peintre se tourna et se trouva face à face avec Thérèse. Ils se contemplèrent pendant quelques secondes.
23Puis, d’un mouvement violent, Laurent se baissa et prit la jeune femme contre sa poitrine. Il lui renversa la tête, lui écrasant les lèvres sous les siennes. Elle eut un mouvement de révolte, sauvage, emportée, et, tout d’un coup, elle s’abandonna, glissant par terre, sur le carreau. Ils n’échangèrent pas une seule parole. L’acte fut silencieux et brutal.
24La liaison est nouée. Les rendez-vous se multiplient dans la chambre même des époux.
25Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se jeta éperdument dans la volupté. Elle s’éveillait comme d’un songe, elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d’un homme puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de la chair.
26Mais le chef de bureau de Laurent supprime ses congés : les amants ne peuvent plus se voir. Lors d'une dernière entrevue dans la mansarde de Laurent, l'idée monte entre deux baisers.
27Les instincts prudents du jeune homme se réveillèrent.
28– Tu as raison, dit-il, il ne faut pas agir comme des enfants. Ah ! si ton mari mourait...
29– Si mon mari mourait... répéta lentement Thérèse.
30– Nous nous marierions ensemble, nous ne craindrions plus rien, nous jouirions largement de nos amours... Quelle bonne et douce vie !
31La jeune femme s’était redressée. Les joues pâles, elle regardait son amant avec des yeux sombres ; des battements agitaient ses lèvres.
32– Les gens meurent quelquefois, murmura-telle enfin. Seulement, c’est dangereux pour ceux qui survivent.
33Laurent ne répondit pas.
34– Vois-tu, continua-t-elle, tous les moyens connus sont mauvais.
35– Tu ne m’as pas compris, dit-il paisiblement. Je ne suis pas un sot, je veux t’aimer en paix... Je pensais qu’il arrive des accidents tous les jours, que le pied peut glisser, qu’une tuile peut tomber... Tu comprends ? Dans ce dernier cas, le vent seul est coupable.
36L'occasion se présente un dimanche d'automne : une partie de campagne à Saint-Ouen, tous les trois. Au soir, Laurent propose une promenade en canot sur la Seine.
37Thérèse était demeurée sur la rive, grave et immobile, à côté de son amant qui tenait l’amarre. Il se baissa, et, rapidement, à voix basse :
38– Prends garde, murmura-t-il, je vais le jeter à l’eau... Obéis-moi... Je réponds de tout.
39La jeune femme devint horriblement pâle. Elle resta comme clouée au sol. Elle se raidissait, les yeux agrandis.
40– Entre donc dans la barque, murmura encore Laurent.
41Elle ne bougea pas. Une lutte terrible se passait en elle. Elle tendait sa volonté de toutes ses forces, car elle avait peur d’éclater en sanglots et de tomber à terre.
42– Ah ! ah ! cria Camille... Laurent, regarde donc Thérèse... C’est elle qui a peur !... Elle entrera, elle n’entrera pas...
43Il s’était étalé sur le banc de l’arrière, les deux coudes contre les bords du canot, et se dandinait avec fanfaronnade. Thérèse lui jeta un regard étrange ; les ricanements de ce pauvre homme furent comme un coup de fouet qui la cingla et la poussa. Brusquement, elle sauta dans la barque. Elle resta à l’avant. Laurent prit les rames. Le canot quitta la rive, se dirigeant vers les îles avec lenteur.
44La barque s'engage dans un bras sombre, entre deux îles.
45Alors Laurent se leva et prit Camille à bras-le-corps.
46Le commis éclata de rire.
47– Ah ! non, tu me chatouilles, dit-il, pas de ces plaisanteries-là... Voyons, finis : tu vas me faire tomber.
48Laurent serra plus fort, donna une secousse. Camille se tourna et vit la figure effrayante de son ami, toute convulsionnée. Il ne comprit pas ; une épouvante vague le saisit. Il voulut crier, et sentit une main rude qui le serrait à la gorge. Avec l’instinct d’une bête qui se défend, il se dressa sur les genoux, se cramponnant au bord de la barque. Il lutta ainsi pendant quelques secondes.
49– Thérèse ! Thérèse ! appela-t-il d’une voix étouffée et sifflante.
50La jeune femme regardait, se tenant des deux mains à un banc du canot qui craquait et dansait sur la rivière. Elle ne pouvait fermer les yeux ; une effrayante contraction les tenait grands ouverts, fixés sur le spectacle horrible de la lutte. Elle était rigide, muette.
51– Thérèse ! Thérèse ! appela de nouveau le malheureux qui râlait.
52À ce dernier appel, Thérèse éclata en sanglots. Ses nerfs se détendaient. La crise qu’elle redoutait la jeta toute frémissante au fond de la barque. Elle y resta pliée, pâmée, morte.
53Laurent secouait toujours Camille, en le serrant d’une main à la gorge. Il finit par l’arracher de la barque à l’aide de son autre main. Il le tenait en l’air, ainsi qu’un enfant, au bout de ses bras vigoureux. Comme il penchait la tête, découvrant le cou, sa victime, folle de rage et d’épouvante, se tordit, avança les dents et les enfonça dans ce cou. Et lorsque le meurtrier, retenant un cri de souffrance, lança brusquement le commis à la rivière, les dents de celui-ci lui emportèrent un morceau de chair.
54Camille tomba en poussant un hurlement. Il revint deux ou trois fois sur l’eau, jetant des cris de plus en plus sourds.
55Laurent ne perdit pas une seconde. Il releva le collet de son paletot pour cacher sa blessure. Puis, il saisit entre ses bras Thérèse évanouie, fit chavirer le canot d’un coup de pied, et se laissa tomber dans la Seine en tenant sa maîtresse. Il la soutint sur l’eau, appelant au secours d’une voix lamentable.
56Des canotiers les repêchent ; tout le monde, madame Raquin comme la police, croit à l'accident. Reste à retrouver le corps : Laurent passe chaque matin à la Morgue.
57Le lendemain, comme il entrait à la Morgue, il reçut un coup violent dans la poitrine : en face de lui, sur une dalle, Camille le regardait, étendu sur le dos, la tête levée, les yeux entrouverts.
58Le meurtrier s’approcha lentement du vitrage, comme attiré, ne pouvant détacher ses regards de sa victime. Il ne souffrait pas ; il éprouvait seulement un grand froid intérieur et de légers picotements à fleur de peau. Il aurait cru trembler davantage. Il resta immobile, pendant cinq grandes minutes, perdu dans une contemplation inconsciente, gravant malgré lui au fond de sa mémoire toutes les lignes horribles, toutes les couleurs sales du tableau qu’il avait sous les yeux.
59Camille était ignoble. Il avait séjourné quinze jours dans l’eau. Sa face paraissait encore ferme et rigide ; les traits s’étaient conservés, la peau avait seulement pris une teinte jaunâtre et boueuse. La tête, maigre, osseuse, légèrement tuméfiée, grimaçait ; elle se penchait un peu, les cheveux collés aux tempes, les paupières levées, montrant le globe blafard des yeux ; les lèvres tordues, tirées vers un des coins de la bouche, avaient un ricanement atroce ; un bout de langue noirâtre apparaissait dans la blancheur des dents. Cette tête, comme tannée et étirée, en gardant une apparence humaine, était restée plus effrayante de douleur et d’épouvante.
60L'acte de décès dressé, les meurtriers s'imposent une longue prudence. Quinze mois passent, mornes, avant que le désir ne revienne.
61Ils en étaient ainsi revenus tous deux à l’angoisse et au désir, après une longue année d’attente écœurée et indifférente. Un soir, Laurent, en fermant la boutique, retint un instant Thérèse dans le passage.
62– Veux-tu que je vienne ce soir dans ta chambre ? lui demanda-t-il d’une voix ardente.
63La jeune femme fit un geste d’effroi.
64– Non, non, attendons..., dit-elle ; soyons prudents.
65– J’attends depuis assez longtemps, je crois, reprit Laurent ; je suis las, je te veux.
66Thérèse le regarda follement ; des chaleurs lui brûlaient les mains et le visage. Elle sembla hésiter ; puis, d’un ton brusque :
67– Marions-nous, je serai à toi.
68Habilement manœuvrés, madame Raquin et le vieux Michaud croient inventer eux-mêmes l'idée de ce remariage. Mais dans l'attente des noces, le noyé s'installe dans les nuits des deux complices.
69Chaque nuit, le noyé les visitait, l’insomnie les couchait sur un lit de charbons ardents et les retournait avec des pinces de feu. L’état d’énervement dans lequel ils vivaient activait encore chaque soir la fièvre de leur sang, en dressant devant eux des hallucinations atroces. Thérèse, lorsque le crépuscule était venu, n’osait plus monter dans sa chambre ; elle éprouvait des angoisses vives, quand il lui fallait s’enfermer jusqu’au matin dans cette grande pièce, qui s’éclairait de lueurs étranges et se peuplait de fantômes, dès que la lumière était éteinte. Elle finit par laisser sa bougie allumée, par ne plus vouloir dormir, afin de tenir toujours ses yeux grands ouverts. Et quand la fatigue baissait ses paupières, elle voyait Camille dans le noir, elle rouvrait les yeux en sursaut. Le matin, elle se traînait, brisée, n’ayant sommeillé que quelques heures, au jour.
70Le mariage a lieu. Le soir des noces, seuls enfin dans la chambre, Thérèse et Laurent découvrent que leur passion est morte. Et le portrait de Camille est resté au mur.
71Tout à coup Laurent crut avoir une hallucination. Comme il se tournait, revenant de la fenêtre au lit, il vit Camille dans un coin plein d’ombre, entre la cheminée et l’armoire à glace. La face de sa victime était verdâtre et convulsionnée, telle qu’il l’avait aperçue sur une dalle de la Morgue. Il demeura cloué sur le tapis, défaillant, s’appuyant contre un meuble. Au râle sourd qu’il poussa, Thérèse leva la tête.
72– Là, là, disait Laurent d’une voix terrifiée.
73Le bras tendu, il montrait le coin d’ombre dans lequel il apercevait le visage sinistre de Camille. Thérèse, gagnée par l’épouvante, vint se serrer contre lui.
74– C’est son portrait, murmura-t-elle à voix basse, comme si la figure peinte de son ancien mari eût pu l’entendre.
75– Son portrait, répéta Laurent dont les cheveux se dressaient.
76– Oui, tu sais, la peinture que tu as faite. Ma tante devait le prendre chez elle, à partir d’aujourd’hui. Elle aura oublié de le décrocher.
77– Bien sûr, c’est son portrait...
78Un grattement se fait alors entendre à la petite porte de l'escalier.
79Enfin un miaulement se fit entendre. Laurent, en s’approchant, reconnut le chat tigré de madame Raquin, qui avait été enfermé par mégarde dans la chambre, et qui tentait d’en sortir en secouant la petite porte avec ses griffes. François eut peur de Laurent ; d’un bond, il sauta sur une chaise ; le poil hérissé, les pattes roidies, il regardait son nouveau maître en face, d’un air dur et cruel. Le jeune homme n’aimait pas les chats, François l’effrayait presque. Dans cette heure de fièvre et de crainte, il crut que le chat allait lui sauter au visage pour venger Camille. Cette bête devait tout savoir : il y avait des pensées dans ses yeux ronds, étrangement dilatés.
80Laurent finit par ouvrir au chat, qui s'enfuit. Les époux attendent le jour sans se coucher.
81Telle fut la nuit de noces de Thérèse et de Laurent.
82Les nuits suivantes sont pires encore. Quand ils osent enfin partager le lit, ils prennent soin de ne jamais se toucher.
83Il y avait entre eux une large place. Là couchait le cadavre de Camille.
84Lorsque les deux meurtriers étaient allongés sous le même drap, et qu’ils fermaient les yeux, ils croyaient sentir le corps de leur victime, couché au milieu du lit, qui leur glaçait la chair. C’était comme un obstacle ignoble qui les séparait. La fièvre, le délire les prenait, et cet obstacle devenait matériel pour eux ; ils touchaient le corps, ils le voyaient étalé, pareil à un lambeau verdâtre et dissous, ils respiraient l’odeur infecte de ce tas de pourriture humaine ; tous leurs sens s’hallucinaient, donnant une acuité intolérable à leurs sensations. La présence de cet immonde compagnon de lit les tenait immobiles, silencieux, éperdus d’angoisse. Laurent songeait parfois à prendre violemment Thérèse dans ses bras ; mais il n’osait bouger, il se disait qu’il ne pouvait allonger la main sans saisir une poignée de la chair molle de Camille. Il pensait alors que le noyé venait se coucher entre eux, pour les empêcher de s’étreindre. Il finit par comprendre que le noyé était jaloux.
85Les mois passent dans cette torture. Autre présence du foyer : madame Raquin, que la paralysie guette.
86La crise dont madame Raquin était menacée se déclara. Brusquement, la paralysie, qui depuis plusieurs mois rampait le long de ses membres, toujours près de l’étreindre, la prit à la gorge et lui lia le corps. Un soir, comme elle s’entretenait paisiblement avec Thérèse et Laurent, elle resta, au milieu d’une phrase, la bouche béante : il lui semblait qu’on l’étranglait. Quand elle voulut crier, appeler au secours, elle ne put balbutier que des sons rauques. Sa langue était devenue de pierre. Ses mains et ses pieds s’étaient roidis. Elle se trouvait frappée de mutisme et d’immobilité.
87Muette et immobile, la vieille femme assiste désormais à tout. Un soir, une crise d'hallucination trahit les époux devant elle.
88Thérèse et Laurent avaient beau la mettre entre eux, en pleine lumière, elle ne vivait plus assez pour les séparer et les défendre contre leurs angoisses. Quand ils oubliaient qu’elle était là, qu’elle les voyait et les entendait, la folie les prenait, ils apercevaient Camille et cherchaient à le chasser. Alors, ils balbutiaient, ils laissaient échapper malgré eux des aveux, des phrases qui finirent par tout révéler à madame Raquin. Laurent eut une sorte de crise pendant laquelle il parla comme un halluciné. Brusquement, la paralytique comprit.
89Tout s'éclaire pour elle d'un coup : l'adultère, le meurtre, la comédie du remariage.
90Une seule idée, machinale et implacable, broyait son cerveau avec une pesanteur et un entêtement de meule. Elle se répétait : « Ce sont mes enfants qui ont tué mon enfant », et elle ne trouvait rien autre chose pour exprimer son désespoir.
91Un jeudi soir, devant les invités, elle rassemble ses dernières forces : sa main droite, un instant galvanisée, se met à tracer des lettres sur la table.
92– C’est parfait, je lis très bien, reprit Olivier au bout d’un instant, en regardant les époux. Votre tante écrit vos deux noms : « Thérèse et Laurent... »
93La vieille dame fit coup sur coup des signes d’affirmation, en jetant sur les meurtriers des regards qui les écrasèrent. Puis elle voulut achever. Mais ses doigts s’étaient roidis, la volonté suprême qui les galvanisait lui échappait ; elle sentait la paralysie remonter lentement le long de son bras, et de nouveau s’emparer de son poignet. Elle se hâta, elle traça encore un mot.
94Le vieux Michaud lut à haute voix :
95– « Thérèse et Laurent ont... »
96Et Olivier demanda :
97– Qu’est-ce qu’ils ont, vos chers enfants ?
98Les meurtriers, pris d’une terreur folle, furent sur le point d’achever la phrase tout haut. Ils contemplaient la main vengeresse avec des yeux fixes et troubles, lorsque, tout d’un coup, cette main fut prise d’une convulsion et s’aplatit sur la table ; elle glissa et retomba le long du genou de l’impotente, comme une masse de chair inanimée. La paralysie était revenue et avait arrêté le châtiment. Michaud et Olivier se rassirent, désappointés, tandis que Thérèse et Laurent goûtaient une joie si âcre, qu’ils se sentaient défaillir sous le flux brusque du sang qui battait dans leur poitrine.
99Grivet était vexé de ne pas avoir été cru sur parole. Il pensa que le moment était venu de reconquérir son infaillibilité en complétant la phrase inachevée de madame Raquin. Comme on cherchait le sens de cette phrase :
100– C’est très clair, dit-il, je devine la phrase entière dans les yeux de madame. Je n’ai pas besoin qu’elle écrive sur une table, moi ; un de ses regards me suffit... Elle a voulu dire : « Thérèse et Laurent ont bien soin de moi. »
101L'assemblée applaudit ; le secret retombe. Entre les époux, la haine éclate désormais chaque soir, et le moindre mot ramène le noyé.
102Un soir, à dîner, Laurent, qui cherchait un prétexte pour s’irriter, trouva que l’eau de la carafe était tiède ; il déclara que l’eau tiède lui donnait des nausées, et qu’il en voulait de la fraîche.
103– Je n’ai pu me procurer de la glace, répondit sèchement Thérèse.
104– C’est bien, je ne boirai pas, reprit Laurent.
105– Cette eau est excellente.
106– Elle est chaude et a un goût de bourbe. On dirait de l’eau de rivière.
107Thérèse répéta :
108– De l’eau de rivière...
109Et elle éclata en sanglots. Un rapprochement d’idées venait d’avoir lieu dans son esprit.
110– Pourquoi pleures-tu ? demanda Laurent, qui prévoyait la réponse et qui pâlissait.
111– Je pleure, sanglota la jeune femme, je pleure parce que... tu le sais bien... Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! c’est toi qui l’as tué.
112Chaque querelle finit dans les coups, sous le regard fixe de la paralytique et celui du chat François, que Laurent ne supporte plus.
113Un soir enfin, François regarda si fixement Laurent, que celui-ci, au comble de l’irritation, décida qu’il fallait en finir. Il ouvrit toute grande la fenêtre de la salle à manger, et vint prendre le chat par la peau du cou. Madame Raquin comprit ; deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Le chat se mit à jurer, à se roidir, en tâchant de se retourner pour mordre la main de Laurent. Mais celui-ci tint bon ; il lui fit faire deux ou trois tours, puis l’envoya de toute la force de son bras contre la grande muraille noire d’en face. François s’y aplatit, s’y cassa les reins, et retomba sur le vitrage du passage. Pendant toute la nuit, la misérable bête se traîna le long de la gouttière, l’échine brisée, en poussant des miaulements rauques.
114Le vice, la débauche, le remords joué : tous les remèdes échouent. Chacun soupçonne l'autre de vouloir le dénoncer, et la même pensée germe des deux côtés.
115Thérèse et Laurent en arrivèrent, chacun de son côté, à rêver d’échapper par un nouveau crime aux conséquences de leur premier crime. Il fallait absolument que l’un d’eux disparût pour que l’autre goûtât quelque repos. Cette réflexion leur vint en même temps ; tous deux sentirent la nécessité pressante d’une séparation, tous deux voulurent une séparation éternelle. Le meurtre, qui se présenta à leur pensée, leur sembla naturel, fatal, forcément amené par le meurtre de Camille. Ils ne le discutèrent même pas, ils en acceptèrent le projet comme le seul moyen de salut. Laurent décida qu’il tuerait Thérèse, parce que Thérèse le gênait, qu’elle pouvait le perdre d’un mot et qu’elle lui causait des souffrances insupportables ; Thérèse décida qu’elle tuerait Laurent, pour les mêmes raisons.
116Chacun fait ses préparatifs.
117Laurent avait rencontré, quelques semaines auparavant, un de ses anciens camarades de collège, alors préparateur chez un chimiste célèbre qui s’occupait beaucoup de toxicologie. Ce camarade lui avait fait visiter le laboratoire où il travaillait, lui montrant les appareils, lui nommant les drogues. Un soir, lorsqu’il se fut décidé au meurtre, Laurent, comme Thérèse buvait devant lui un verre d’eau sucrée, se souvint d’avoir vu dans ce laboratoire un petit flacon de grès, contenant de l’acide prussique. En se rappelant ce que lui avait dit le jeune préparateur sur les effets terribles de ce poison qui foudroie et laisse peu de traces, il songea que c’était là le poison qu’il lui fallait. Le lendemain, il réussit à s’échapper, il rendit visite à son ami, et, pendant que celui-ci avait le dos tourné, il vola le petit flacon de grès.
118Le même jour, Thérèse profita de l’absence de Laurent pour faire repasser un grand couteau de cuisine, avec lequel on cassait le sucre, et qui était tout ébréché. Elle cacha le couteau dans un coin du buffet.
119Le jeudi suivant, après le départ des invités, les époux restent seuls avec madame Raquin. Thérèse se lève et prend la carafe.
120– Laisse, s’écria son mari d’une voix qu’il s’efforçait de rendre naturelle, je préparerai le verre d’eau sucrée... Occupe-toi de ta tante.
121Il enleva la carafe des mains de sa femme et remplit un verre d’eau. Puis, se tournant à demi, il y vida le petit flacon de grès, en y mettant un morceau de sucre. Pendant ce temps, Thérèse s’était accroupie devant le buffet ; elle avait pris le couteau de cuisine et cherchait à le glisser dans une des grandes poches qui pendaient à sa ceinture.
122À ce moment, cette sensation étrange qui prévient de l’approche d’un danger fit tourner la tête aux époux, d’un mouvement instinctif. Ils se regardèrent. Thérèse vit le flacon dans les mains de Laurent, et Laurent aperçut l’éclair blanc du couteau qui luisait entre les plis de la jupe de Thérèse. Ils s’examinèrent ainsi pendant quelques secondes, muets et froids, le mari près de la table, la femme pliée devant le buffet. Ils comprenaient. Chacun d’eux resta glacé en retrouvant sa propre pensée chez son complice. En lisant mutuellement leur secret dessein sur leur visage bouleversé, ils se firent pitié et horreur.
123Madame Raquin, sentant que le dénouement était proche, les regardait avec des yeux fixes et aigus.
124Et brusquement Thérèse et Laurent éclatèrent en sanglots. Une crise suprême les brisa, les jeta dans les bras l’un de l’autre, faibles comme des enfants. Il leur sembla que quelque chose de doux et d’attendri s’éveillait dans leur poitrine. Ils pleurèrent, sans parler, songeant à la vie de boue qu’ils avaient menée et qu’ils mèneraient encore, s’ils étaient assez lâches pour vivre. Alors, au souvenir du passé, ils se sentirent tellement las et écœurés d’eux-mêmes, qu’ils éprouvèrent un besoin immense de repos, de néant. Ils échangèrent un dernier regard, un regard de remerciement, en face du couteau et du verre de poison. Thérèse prit le verre, le vida à moitié et le tendit à Laurent qui l’acheva d’un trait. Ce fut un éclair. Ils tombèrent l’un sur l’autre, foudroyés, trouvant enfin une consolation dans la mort. La bouche de la jeune femme alla heurter, sur le cou de son mari, la cicatrice qu’avaient laissée les dents de Camille.
125Les cadavres restèrent toute la nuit sur le carreau de la salle à manger, tordus, vautrés, éclairés de lueurs jaunâtres par les clartés de la lampe que l’abat-jour jetait sur eux. Et, pendant près de douze heures, jusqu’au lendemain vers midi, madame Raquin, froide et muette, les contempla à ses pieds, ne pouvant se rassasier les yeux, les écrasant de regards lourds.