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Une page d'amour — en 20 minutes

Une page d'amour — en 20 minutes
1Cette version « Lire en 20 minutes » est une traversée du roman de Zola faite exclusivement d’extraits authentiques, copiés mot pour mot, cousus par de brèves liaisons éditoriales en italique qui résument ce qui les sépare. Elle suit tout l’arc narratif, des convulsions nocturnes de Jeanne jusqu’au dénouement au cimetière de Passy. Tout ce qui n’est pas en italique est de Zola.

2La veilleuse, dans un cornet bleuâtre, brûlait sur la cheminée, derrière un livre, dont l’ombre noyait toute une moitié de la chambre. C’était une calme lueur qui coupait le guéridon et la chaise longue, baignait les gros plis des rideaux de velours, azurait la glace de l’armoire de palissandre, placée entre les deux fenêtres. L’harmonie bourgeoise de la pièce, ce bleu des tentures, des meubles et du tapis, prenait à cette heure nocturne une douceur vague de nuée. Et, en face des fenêtres, du côté de l’ombre, le lit, également tendu de velours, faisait une masse noire, éclairée seulement de la pâleur des draps. Hélène, les mains croisées, dans sa tranquille attitude de mère et de veuve, avait un léger souffle.
3Deux heures sonnent : un cri sourd tire Hélène du sommeil. Jeanne, sa fille de onze ans, est prise de convulsions ; affolée, la mère court dans la nuit de février et ramène un médecin inconnu, le docteur Deberle, qui veille l’enfant jusqu’au matin.
4Cependant, il ne la quittait pas du regard. Jamais il n’avait vu une beauté plus correcte. Grande, magnifique, elle était une Junon châtaine, d’un châtain doré à reflets blonds. Quand elle tournait lentement la tête, son profil prenait une pureté grave de statue. Ses yeux gris et ses dents blanches lui éclairaient toute la face. Elle avait un menton rond, un peu fort, qui lui donnait un air raisonnable et ferme. Mais ce qui étonnait le docteur, c’était la nudité superbe de cette mère. Le châle avait encore glissé, la gorge se découvrait, les bras restaient nus. Une grosse natte, couleur d’or bruni, coulait sur l’épaule et se perdait entre les seins. Et, dans son jupon mal attaché, échevelée et en désordre, elle gardait une majesté, une hauteur d’honnêteté et de pudeur qui la laissait chaste sous ce regard d’homme, où montait un grand trouble.
5Elle-même, un instant, l’examina. Le docteur Deberle était un homme de trente-cinq ans, à la figure rasée, un peu longue, l’œil fin, les lèvres minces. Comme elle le regardait, elle s’aperçut à son tour qu’il avait le cou nu. Et ils restèrent ainsi face à face, avec la petite Jeanne endormie entre eux. Mais cet espace, tout à l’heure immense, semblait se resserrer. L’enfant avait un trop léger souffle. Alors, Hélène, d’une main lente, remonta son châle et s’enveloppa, tandis que le docteur boutonnait le col de son veston.
6Jeanne est sauvée. Hélène Grandjean, veuve depuis dix-huit mois, vit retirée sur les hauteurs de Passy entre sa fille et ses deux seuls amis, l’abbé Jouve et son frère M. Rambaud ; elle se lie bientôt avec Juliette Deberle, la femme du docteur, et descend aux beaux jours dans leur jardin de la rue Vineuse, où M. Rambaud la pousse un jour à la balançoire.
7Mais Hélène était en plein ciel. Les arbres pliaient et craquaient comme sous des coups de vent. On ne voyait plus que le tourbillon de ses jupes qui claquaient avec un bruit de tempête. Quand elle descendait, les bras élargis, la gorge en avant, elle baissait un peu la tête, elle planait une seconde ; puis, un élan l’emportait, et elle retombait, la tête abandonnée en arrière, fuyante et pâmée, les paupières closes. C’était sa jouissance, ces montées et ces descentes, qui lui donnaient un vertige. En haut, elle entrait dans le soleil, dans ce blond soleil de février, pleuvant comme une poussière d’or. Ses cheveux châtains, aux reflets d’ambre, s’allumaient ; et l’on aurait dit, qu’elle flambait tout entière, tandis que ses nœuds de soie mauve, pareils à des fleurs de feu, luisaient sur sa robe blanchissante. Autour d’elle, le printemps naissait, les bourgeons violâtres mettaient leur ton fin de laque, sur le bleu du ciel.
8Alors, Jeanne joignit les mains. Sa mère lui apparaissait comme une sainte, avec un nimbe d’or, envolée pour le paradis. Et elle balbutiait encore : « Oh ! maman, oh ! maman... » d’une voix brisée.
9Le docteur paraît au jardin ; troublée, Hélène saute de la balançoire en pleine volée et se foule le genou. Clouée quinze jours sur sa chaise longue devant l’immense horizon de Paris, elle lit son premier roman, l’Ivanhoé de Walter Scott.
10Comme ces romans mentaient ! Elle avait bien raison de ne jamais en lire. C’étaient des fables bonnes pour les têtes vides, qui n’ont point le sentiment exact de la vie. Et elle restait séduite pourtant, elle songeait invinciblement au chevalier Ivanhoé, si passionnément aimé de deux femmes, Rébecca, la belle juive, et la noble lady Rowena. Il lui semblait qu’elle aurait aimé avec la fierté et la sérénité patiente de cette dernière. Aimer, aimer ! et ce mot qu’elle ne prononçait pas, qui de lui-même vibrait en elle, l’étonnait et la faisait sourire.
11Au printemps, l’abbé Jouve, inquiet de tant de solitude, conseille à Hélène de se remarier : son frère, le bon M. Rambaud, l’aime et l’attend.
12Elle ne le laissa pas achever. Brusquement, elle parla avec une révolte et une répulsion extraordinaires.
13– Non, non, je ne veux pas... Que me conseillez-vous là, mon ami !... Jamais, entendez-vous, jamais !
14Tout son cœur se soulevait, elle était effrayée elle-même de la violence de son refus. La proposition du prêtre venait de remuer en elle ce coin obscur, où elle évitait de lire ; et, à la douleur qu’elle éprouvait, elle comprenait enfin la gravité de son mal, elle avait l’effarement de pudeur d’une femme qui sent glisser son dernier vêtement.
15Elle promet pourtant de réfléchir. Le soir, Jeanne, qui a surpris la demande, se serre contre elle.
16Une inquiétude grandissait dans les yeux clairs de la petite fille. Elle posa sa joue sur l’épaule de sa mère, la baisa au cou, finit par lui demander à l’oreille, toute frissonnante :
17– Maman, est-ce qu’il t’embrasserait ?
18Une teinte rose monta au front d’Hélène. Elle ne sut que répondre d’abord à cette question d’enfant. Enfin, elle murmura :
19– Il serait comme ton père, ma chérie.
20Alors, les petits bras de Jeanne se raidirent, elle éclata brusquement en gros sanglots. Elle bégayait :
21– Oh ! non, non, je ne veux plus... Oh ! maman, je t’en prie, dis-lui que je ne veux pas, va lui dire que je ne veux pas...
22Hélène cède et promet. Cependant, dans le jardin des Deberle, une entente muette la lie chaque jour davantage au docteur ; au bal costumé d’enfants que donne Juliette, Henri parle enfin.
23– Je n’en puis plus, dit Hélène en venant s’adosser à la porte de la salle à manger.
24Elle s’éventait, rouge d’avoir sauté elle-même. Sa poitrine se soulevait sous la grenadine transparente de son corsage. Et elle sentit encore sur ses épaules le souffle d’Henri, qui était toujours là, derrière elle. Alors, elle comprit qu’il allait parler ; mais elle n’avait plus la force d’échapper à son aveu. Il s’approcha, il dit très bas, dans sa chevelure :
25– Je vous aime ! Oh ! je vous aime !
26Ce fut comme une haleine embrasée qui la brûla de la tête aux pieds. Mon Dieu ! il avait parlé, elle ne pourrait plus feindre la paix si douce de l’ignorance. Elle cacha son visage empourpré derrière son éventail. Les enfants, dans l’emportement des derniers quadrilles, tapaient plus fort des talons. Des rires argentins sonnaient, des voix d’oiseaux laissaient échapper de légers cris de plaisir. Une fraîcheur montait de cette ronde d’innocents lâchés dans un galop de petits démons.
27Enfuie chez elle, Hélène s’accoude à la fenêtre, face au soleil couchant, et cesse de lutter.
28Elle avait nié la chute, elle avait eu l’imbécile vanterie de croire qu’elle marcherait ainsi jusqu’au bout, sans que son pied heurtât seulement une pierre. Eh bien ! aujourd’hui, elle réclamait la chute, elle l’aurait souhaitée immédiate et profonde. Toute sa révolte aboutissait à ce désir impérieux. Oh ! disparaître dans une étreinte, vivre en une minute tout ce qu’elle n’avait pas vécu !
29Sous ses yeux, le couchant embrase la ville entière.
30Bientôt ce fut une fournaise. Paris brûla. Le ciel s’était empourpré davantage, les nuages saignaient au-dessus de l’immense cité rouge et or.
31Tout un mois de Marie, Hélène s’étourdit alors de dévotion à Notre-Dame-de-Grâce, résolue à aimer Henri saintement, sans jamais lui appartenir. Mais Jeanne retombe malade ; Henri, monté un soir en amant, retrouve au chevet de l’enfant ses réflexes de médecin.
32La petite main chauffait la sienne. Il y eut un nouveau silence. Le médecin s’éveillait en lui. Il compta les pulsations. Dans ses yeux, une flamme s’éteignait. Peu à peu, sa face pâlit, il se baissa, inquiet, regardant Jeanne attentivement. Et il murmura :
33– L’accès est très violent, vous avez raison... Mon Dieu, la pauvre enfant !
34Son désir était mort, il n’avait plus que la passion de la servir.
35Trois semaines durant, la fièvre ne cède pas ; un soir, Henri tente les moyens désespérés, et la vie de Jeanne se décide sous les yeux de la mère.
36Enfin, une goutte parut, les sangsues prenaient. Une à une, elles se fixèrent. L’existence de l’enfant se décidait. Ce furent des minutes terribles, d’une émotion poignante. Était-ce le dernier souffle, ce soupir que poussait Jeanne ? Était-ce le retour de la vie ? Un instant, Hélène, la sentant se raidir, crut qu’elle passait, et elle eut la furieuse envie d’arracher ces bêtes qui buvaient si goulûment ; mais une force supérieure la retenait, elle restait béante et glacée. Le balancier continuait à battre, la chambre anxieuse semblait attendre.
37L’enfant s’agita. Ses paupières lentes se soulevèrent, puis elle les referma, comme étonnée et lasse. Une vibration légère, pareille à un souffle, passait sur son visage. Elle remua les lèvres. Hélène, avide, tendue, se penchait, dans une attente farouche.
38– Maman, maman, murmurait Jeanne.
39Henri alors vint au chevet, près de la jeune femme, en disant :
40– Elle est sauvée.
41– Elle est sauvée.... elle est sauvée.... répétait Hélène, bégayante, inondée d’une telle joie, qu’elle avait glissé par terre, près du lit, regardant sa fille, regardant le docteur d’un air fou.
42Et, d’un mouvement violent, elle se leva, elle se jeta au cou d’Henri.
43– Ah ! je t’aime ! s’écria-t-elle.
44Elle le baisait, elle l’étreignait. C’était son aveu, cet aveu si longtemps retardé, qui lui échappait enfin, dans cette crise de son cœur.
45Mais à mesure que Jeanne guérit, elle devine tout : elle ne veut plus partager sa mère.
46À partir de ce jour, la jalousie de Jeanne s’éveilla pour une parole, pour un regard. Tant qu’elle s’était trouvée en danger, un instinct lui avait fait accepter cet amour qu’elle sentait si tendre autour d’elle et qui la sauvait. Mais, à présent, elle redevenait forte, elle ne voulait plus partager sa mère. Alors, elle se prit d’une rancune pour le docteur, d’une rancune qui grandissait sourdement et tournait à la haine, à mesure qu’elle se portait mieux.
47Un soir de septembre, devant Paris qui s’allume, Hélène finit par ouvrir son cœur à l’abbé Jouve, qui a deviné son secret depuis longtemps.
48Elle ne l’écoutait pas, au comble de l’agitation, dans l’effort qu’elle faisait pour voir enfin clair en elle. L’aveu lui échappa, bas, étranglé.
49– Eh bien ! oui, j’aime... Et c’est tout. Ensuite, je ne sais plus, je ne sais plus...
50Le prêtre, une fois encore, la presse d’épouser M. Rambaud ; elle refuse de renoncer à sa passion. En bas, la nuit s’est emplie de becs de gaz.
51Cependant, sur Paris allumé, une nuée lumineuse montait. On eût dit l’haleine rouge d’un brasier. D’abord, ce ne fut qu’une pâleur dans la nuit, un reflet à peine sensible. Puis, peu à peu, à mesure que la soirée s’avançait, elle devenait saignante ; et, suspendue en l’air, immobile au-dessus de la cité, faite de toutes les flammes et de toute la vie grondante qui s’exhalaient d’elle, elle était comme un de ces nuages de foudre et d’incendie qui couronnent la bouche des volcans.
52L’hiver venu, un mercredi chez les Deberle, Hélène surprend quelques mots échangés derrière son fauteuil.
53Tout d’un coup, les voix changèrent. Elle se renversa afin de mieux entendre. La voix de Malignon disait :
54– Pourquoi n’êtes-vous pas venue, hier ? Je vous ai attendue jusqu’à six heures.
55– Laissez-moi, vous êtes fou, murmurait Juliette.
56Ici, la voix de Malignon s’éleva, grasseyante.
57– Ah ! vous ne croyez pas l’histoire de mon terre-neuve. Mais j’ai reçu une médaille, je vous la montrerai.
58Et il ajouta, très bas :
59– Vous m’aviez promis... Rappelez-vous...
60Un coup de foudre pour Hélène : Juliette trompe Henri. Peu après, elle surprend le jour du rendez-vous chez Malignon ; le même soir, restée la dernière, elle se retrouve seule avec Henri dans l’antichambre.
61Henri avait pris le manteau de fourrure, le tenait élargi, pour aider Hélène. Quand elle eut glissé ses deux bras, il remonta lui-même le collet, l’habillant ainsi avec un sourire, devant une immense glace qui couvrait un mur de l’antichambre. Ils étaient seuls, ils se voyaient dans la glace. Alors, tout d’un coup, sans se tourner, empaquetée dans sa fourrure, elle se renversa entre ses bras. Depuis trois mois, ils n’avaient échangé que des poignées de main amicales ; ils voulaient ne plus s’aimer. Lui, cessa de sourire ; sa figure changeait, ardente et gonflée. Il la serra follement, il la baisa au cou. Et elle plia la tête en arrière pour lui rendre son baiser.
62La nuit suivante, une idée fixe torture Hélène : elle sait où Juliette doit rejoindre Malignon, dans un logement secret loué au-dessus du taudis de la mère Fétu, au passage des Eaux.
63Vers deux heures, elle se leva avec la raideur et la pâle résolution d’une somnambule, elle ralluma la lampe et écrivit une lettre, en déguisant son écriture. C’était une dénonciation vague, un billet de trois lignes priant le docteur Deberle de se rendre le jour même à tel lieu, à telle heure, sans explication, sans signature. Elle cacheta l’enveloppe, mit la lettre dans la poche de sa robe, jetée, sur un fauteuil.
64Au matin, elle jette la lettre à la boîte. Mais au dernier quart d’heure, l’infamie de sa délation lui apparaît : repoussant Jeanne qui la supplie de l’emmener, elle court sous l’averse jusqu’à la chambre rose, où Juliette vient d’arriver.
65Et ils étaient là, face à face, le visage changé, honteux et violent, lorsqu’un bruit éclata. Ils ne comprirent pas d’abord. On avait ouvert une porte, des pas traversaient la chambre, tandis qu’une voix leur criait :
66– Sauvez-vous, sauvez-vous... Vous allez être surpris.
67C’était Hélène. Tous deux, stupéfiés, la regardaient. Leur étonnement était si grand, qu’ils en oubliaient l’embarras de leur situation. Juliette n’eut pas un mouvement de gêne.
68– Sauvez-vous, répétait Hélène. Votre mari sera ici dans deux minutes.
69Juliette s’enfuit par un escalier de service. Quand Henri paraît, bouleversé par la lettre anonyme, il trouve Hélène seule et croit à un rendez-vous qu’elle lui aurait donné.
70– Vous m’aimez ?
71– Oui, je vous aime.
72– Vous êtes à moi, Hélène, à moi tout entière ?
73– Oui, tout entière.
74Les lèvres sur les lèvres, ils s’étaient baisés. Elle avait tout oublié, elle cédait à une force supérieure. Cela lui semblait maintenant naturel et nécessaire.
75La nuit tombe sur la chambre close.
76Quand Hélène revint, les pieds nus, chercher ses souliers devant le feu qui se mourait, elle pensait que jamais ils ne s’étaient moins aimés que ce jour-là.
77Pendant ces heures-là, rue Vineuse, Jeanne, brutalement repoussée au départ de sa mère, attend seule.
78Toute seule, toute seule. Sur le lit, le peignoir de sa mère, jeté à la volée, pendait, la jupe élargie, une manche contre le traversin, dans l’attitude étrangement écrasée d’une personne qui serait tombée là sanglotante et comme vidée par une immense douleur. Des linges traînaient. Un fichu noir faisait par terre une tache de deuil. Dans le désordre des sièges bousculés, du guéridon poussé devant l’armoire à glace, elle était toute seule, elle sentait des larmes l’étrangler, en regardant ce peignoir où sa mère n’était plus, étiré dans une maigreur de morte. Elle joignit les mains, elle appela une dernière fois : « Maman ! maman ! » Mais les tentures de velours bleu assourdissaient la chambre. C’était fini, elle était seule.
79Elle ouvre la fenêtre malgré la défense, se penche sur Paris noyé de pluie, cherche des yeux sa mère dans la ville interdite ; l’orage la trempe, des quintes de toux la secouent.
80Des heures, des heures passaient, chaque minute apportait un siècle. La pluie tombait sans relâche, du même train tranquille, comme ayant tout le temps, l’éternité, pour noyer la plaine. Jeanne dormait. Près d’elle, sa poupée, pliée sur la barre d’appui, les jambes dans la chambre et la tête dehors, semblait une noyée, avec sa chemise qui se collait à sa peau rose, ses yeux fixes, ses cheveux ruisselants d’eau ; et elle était maigre à faire pleurer, dans sa posture comique et navrante de petite morte. Jeanne, endormie, toussait ; mais elle n’ouvrait plus les yeux, sa tête roulait sur ses bras croisés, la toux s’achevait en un sifflement, sans qu’elle s’éveillât. Il n’y avait plus rien, elle dormait dans le noir, elle ne retirait même pas sa main, dont les doigts rougis laissaient couler des gouttes claires, une à une, au fond des vastes espaces qui se creusaient sous la fenêtre. Cela dura encore des heures, des heures. À l’horizon, Paris s’était évanoui comme une ombre de ville, le ciel se confondait dans le chaos brouillé de l’étendue, la pluie grise tombait toujours, entêtée.
81Hélène rentre à la nuit. L’enfant, glacée, flaire sur elle la trahison et la repousse.
82– Non, non, je t’en prie... Oh ! tu m’as laissée seule, oh ! j’ai été trop malheureuse...
83– Mais puisque je suis rentrée, ma chérie... Ne pleure pas, je suis rentrée.
84– Non, non, c’est fini... Je ne te veux plus... Oh ! j’ai attendu, j’ai attendu, j’ai trop de mal.
85Hélène l’avait reprise et l’attirait doucement, tandis que l’enfant s’entêtait, répétant :
86– Non, non, ce n’est plus la même chose, tu n’es plus la même.
87– Comment ? Qu’est-ce que tu dis là, mon enfant ?
88– Je ne sais pas, tu n’es plus la même.
89– Tu veux dire que je ne t’aime plus ?
90– Je ne sais pas, tu n’es plus la même... Ne dis pas non... Tu ne sens plus la même chose. C’est fini, fini, fini. Je veux mourir.
91Le froid pris à la fenêtre se déclare : Jeanne crache le sang. Une nuit, appelé en consultation auprès du vieux docteur Bodin, Henri se penche sur elle.
92– C’est une phtisie aiguë, murmura-t-il enfin, parlant tout haut sans le vouloir, et ne témoignant aucune surprise, comme s’il eût prévu le cas depuis longtemps.
93Hélène entendit et le regarda. Elle était toute froide, les yeux secs, dans un calme terrible.
94Sous les doigts de cet homme, la petite mourante se débat, prise d’une pudeur éperdue, et appelle sa mère à son secours.
95Hélène, qui n’avait point encore parlé, vint tout près d’Henri. Elle le regardait fixement, avec sa face de marbre. Quand elle le toucha, elle lui dit ce seul mot d’une voix étouffée :
96– Allez-vous-en !
97Le docteur Bodin tâchait de calmer Jeanne, qu’une crise de toux secouait dans le lit. Il lui jurait qu’on ne la contrarierait plus, que tout le monde allait partir, pour la laisser tranquille.
98– Allez-vous-en, répéta Hélène, de sa voix basse et profonde, à l’oreille de son amant. Vous voyez bien que nous l’avons tuée.
99Trois semaines d’agonie. Par un radieux après-midi d’avril, on ouvre la fenêtre toute grande ; Jeanne se tourne une dernière fois vers Paris.
100Elle retrouvait ses trois connaissances, les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques ; puis, l’inconnu commençait, ses paupières lasses se fermaient à demi, devant la mer immense des toitures. Peut-être rêvait-elle qu’elle était peu à peu très légère, qu’elle s’envolait comme un oiseau. Enfin, elle allait donc savoir, elle se poserait sur les dômes et sur les flèches, elle verrait, en sept ou huit coups d’aile, les choses défendues que l’on cache aux enfants. Mais une inquiétude nouvelle l’agita, ses mains cherchaient encore ; et elle ne se calma que lorsqu’elle tint sa grande poupée dans ses petits bras contre sa poitrine. Elle voulait l’emporter avec elle. Ses regards se perdaient au loin, parmi les cheminées toutes roses de soleil.
101À quatre heures, c’est la fin.
102Jeanne ouvrit les yeux, mais elle ne regarda pas sa mère. Ses regards, toujours, allaient là-bas, sur Paris qui s’effaçait. Elle serra davantage sa poupée, son dernier amour. Un gros soupir la gonfla, puis elle eut encore deux soupirs plus légers. Ses yeux pâlissaient, son visage un instant exprima une angoisse vive. Mais, bientôt, elle parut soulagée, elle ne respirait plus, la bouche ouverte.
103– C’est fini, dit le docteur en lui prenant la main.
104Jeanne regardait Paris de ses grands yeux vides. Sa figure de chèvre s’était encore allongée, avec des traits sévères, une ombre grise descendue des sourcils qu’elle fronçait ; et elle avait ainsi dans la mort son visage blême de femme jalouse. La poupée, la tête renversée, les cheveux pendants, semblait morte comme elle.
105La mère reste d’abord sans un cri.
106Hélène, la face tendue, serra son front entre ses poings, comme si elle sentait son crâne s’ouvrir. Elle ne pleurait pas, elle promenait devant elle des regards fous. Puis, un hoquet se brisa dans sa gorge ; elle venait d’apercevoir, au pied du lit, une petite paire de souliers, oubliée là. C’était fini, Jeanne ne les mettrait jamais plus, on pouvait donner les petits souliers aux pauvres. Et ses pleurs coulaient, elle restait par terre, roulant son visage sur la main de la morte qui avait glissé.
107Mme Deberle organise des funérailles blanches : trente petites filles en robe blanche, et le petit cercueil exposé dans le jardin, sous un printemps de fleurs.
108Il y avait là un écroulement de fleurs, des gerbes de roses blanches en tas, des camélias blancs, des lilas blancs, des œillets blancs, toute une neige amassée de pétales blancs ; le corps disparaissait, des grappes blanches glissaient du drap ; par terre des pervenches blanches, des jacinthes blanches avaient coulé et s’effeuillaient. Les rares passants de la rue Vineuse s’arrêtaient, avec un sourire ému, devant ce jardin ensoleillé où cette petite morte dormait sous les fleurs. Tout ce blanc chantait, une pureté éclatante flambait dans la lumière, le soleil chauffait les tentures, les bouquets et les couronnes, d’un frisson de vie. Au-dessus des roses, une abeille bourdonnait.
109Au cimetière de Passy, quand le cortège s’est écoulé, Hélène s’agenouille longuement avec l’abbé devant le caveau.
110À l’horizon, Paris blondissait sous la radieuse matinée de printemps. Dans le cimetière, un pinson chantait.
111Épilogue. Hélène a quitté Paris ; mariée en noir à M. Rambaud, elle vit désormais à Marseille et revient un matin d’hiver.
112Deux ans s’étaient écoulés. Un matin de décembre, le petit cimetière dormait dans un grand froid. Il neigeait depuis la veille, une neige fine que chassait le vent du nord. Du ciel qui pâlissait, les flocons plus rares tombaient avec une légèreté volante de plumes. La neige se durcissait déjà, une haute fourrure de cygne bordait le parapet de la terrasse. Au-delà de cette ligne blanche, dans la pâleur brouillée de l’horizon, Paris s’étendait.
113Madame Rambaud priait encore, à genoux devant le tombeau de Jeanne, sur la neige. Son mari venait de se relever, silencieux. Ils s’étaient épousés en novembre, à Marseille.
114La mère Fétu, qui mendie parmi les tombes, lui apprend que les Deberle vivent heureux : une seconde enfant leur est née. Hélène songe, sans colère.
115Et Hélène se disait qu’elle ne connaissait pas Henri. Pendant un an, elle l’avait vu presque chaque jour ; il était resté des heures et des heures à se serrer contre elle, à causer, les yeux dans les yeux. Elle ne le connaissait pas. Un soir, elle s’était donnée et il l’avait prise. Elle ne le connaissait pas, elle faisait un immense effort sans pouvoir comprendre. D’où venait-il ? Comment se trouvait-il près d’elle ? Quel homme était-ce pour qu’elle lui eût cédé, elle qui serait plutôt morte que de céder à un autre ? Elle l’ignorait, il y avait là un vertige où chancelait sa raison.
116M. Rambaud, discret, s’est éloigné sur la terrasse ; Hélène se relève.
117Alors, Hélène, une dernière fois, embrassa d’un regard la ville impassible, qui, elle aussi, lui restait inconnue. Elle la retrouvait, tranquille et comme immortelle dans la neige, telle qu’elle l’avait quittée, telle qu’elle l’avait vue chaque jour pendant trois années. Paris était pour elle plein de son passé. C’était avec lui qu’elle avait aimé, avec lui que Jeanne était morte. Mais ce compagnon de toutes ses journées gardait la sérénité de sa face géante, sans un attendrissement, témoin muet des rires et des larmes dont la Seine semblait rouler le flot. Elle l’avait, selon les heures, cru d’une férocité de monstre, d’une bonté de colosse. Aujourd’hui, elle sentait qu’elle l’ignorerait toujours, indifférent et large. Il se déroulait, il était la vie.
118Le train part à midi ; il faut redescendre vers la voiture.
119Alors, il l’emmena, piétinant, coupant au milieu des tombes. Le cimetière était vide, il n’y avait plus que leurs pas sur la neige. Jeanne, morte, restait seule en face de Paris, à jamais.