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Recueil de poèmes (1913) : de Zone à Vendémiaire, le poète marche dans le Paris des autobus et des émigrants, longe le Rhin, croise Merlin, Salomé et la Loreley, voit l'amour s'en aller sous le pont Mirabeau et écrit depuis sa cellule de la Santé.

Alcools
Zone
1
À la fin tu es las de ce monde ancien
2
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
3
Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
4
Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
5
La religion seule est restée toute neuve la religion
6
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
7
Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
8
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
9
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
10
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
11
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
12
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
13
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
14
Portraits des grands hommes et mille titres divers
15
J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
16
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
17
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
18
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
19
Le matin par trois fois la sirène y gémit
20
Une cloche rageuse y aboie vers midi
21
Les inscriptions des enseignes et des murailles
22
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
23
J’aime la grâce de cette rue industrielle
24
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes
25
Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
26
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
27
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
28
Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
29
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
30
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
31
Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
32
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
33
C’est le beau lys que tous nous cultivons
34
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
35
C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
36
C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
37
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
38
C’est l’étoile à six branches
39
C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
40
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
41
Il détient le record du monde pour la hauteur
42
Pupille Christ de l’œil
43
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
44
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
45
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
46
Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
47
Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
48
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
49
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
50
Flottent autour du premier aéroplane
51
Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
52
Ces prêtres qui montent éternellement en élevant l’hostie
53
L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
54
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
55
À tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
56
D’Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
57
L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
58
Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
59
L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
60
Et d’Amérique vient le petit colibri
61
De Chine sont venus les pihis longs et souples
62
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
63
Puis voici la colombe esprit immaculé
64
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
65
Le phénix ce bûcher qui soi-même s’engendre
66
Un instant voile tout de son ardente cendre
67
Les sirènes laissant les périlleux détroits
68
Arrivent en chantant bellement toutes trois
69
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
70
Fraternisent avec la volante machine
71
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
72
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
73
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
74
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
75
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
76
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
77
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
78
Les étincelles de ton rire dorent le fonds de ta vie
79
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
80
Et quelquefois tu vas la regarder de près
81
Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
82
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté
83
Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
84
Le sang de votre Sacré-Cœur m’a inondé à Montmartre
85
Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
86
L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
87
Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
88
C’est toujours près de toi cette image qui passe
89
Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
90
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
91
Avec tes amis tu te promènes en barque
92
L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
93
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
94
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
95
Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
96
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
97
Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
98
La cétoine qui dort dans le cœur de la rose
99
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
100
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
101
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
102
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
103
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
104
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
105
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
106
Te voici à Marseille au milieu des pastèques
107
Te voici à Coblence à l’hôtel du Géant
108
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
109
Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
110
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
111
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
112
Je m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda
113
Tu es à Paris chez le juge d’instruction
114
Comme un criminel on te met en état d’arrestation
115
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
116
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
117
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
118
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
119
Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
120
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
121
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
122
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
123
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
124
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
125
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
126
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
127
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
128
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
129
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
130
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
131
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
132
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
133
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
134
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
135
Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
136
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
137
Tu es la nuit dans un grand restaurant
138
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
139
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
140
Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey
141
Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées
142
J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
143
J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
144
Tu es seul le matin va venir
145
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
146
La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
147
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive
148
Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
149
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
150
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
151
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
152
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
153
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
154
Adieu Adieu
155
Soleil cou coupé
Le pont Mirabeau
156
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
157
Et nos amours
158
Faut-il qu’il m’en souvienne
159
La joie venait toujours après la peine
160
Vienne la nuit sonne l’heure
161
Les jours s’en vont je demeure
162
Les mains dans les mains restons face à face
163
Tandis que sous
164
Le pont de nos bras passe
165
Des éternels regards l’onde si lasse
166
Vienne la nuit sonne l’heure
167
Les jours s’en vont je demeure
168
L’amour s’en va comme cette eau courante
169
L’amour s’en va
170
Comme la vie est lente
171
Et comme l’Espérance est violente
172
Vienne la nuit sonne l’heure
173
Les jours s’en vont je demeure
174
Passent les jours et passent les semaines
175
Ni temps passé
176
Ni les amours reviennent
177
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
178
Vienne la nuit sonne l’heure
179
Les jours s’en vont je demeure
La Chanson du Mal-Aimé
180
A Paul Léautaud
181
Et je chantais cette romance
182
En 1903 sans savoir
183
Que mon amour à la semblance
184
Du beau Phénix s’il meurt un soir
185
Le Matin voit sa renaissance
186
Un soir de demi-brume à Londres
187
Un voyou qui ressemblait à
188
Mon amour vint à ma rencontre
189
Et le regard qu’il me jeta
190
Me fit baisser les yeux de honte
191
Je suivis ce mauvais garçon
192
Qui sifflotait mains dans les poches
193
Nous semblions entre les maisons
194
Onde ouverte de la Mer Rouge
195
Lui les Hébreux moi Pharaon
196
Que tombent ces vagues de briques
197
Si tu ne fus pas bien aimée
198
Je suis le souverain d’Égypte
199
Sa sœur-épouse son armée
200
Si tu n’es pas l’amour unique
201
Au tournant d’une rue brûlant
202
De tous les feux de ses façades
203
Plaies du brouillard sanguinolent
204
Où se lamentaient les façades
205
Une femme lui ressemblant
206
C’était son regard d’inhumaine
207
La cicatrice à son cou nu
208
Sortit saoule d’une taverne
209
Au moment où je reconnus
210
La fausseté de l’amour même
211
Lorsqu’il fut de retour enfin
212
Dans sa patrie le sage Ulysse
213
Son vieux chien de lui se souvint
214
Près d’un tapis de haute lisse
215
Sa femme attendait qu’il revînt
216
L’époux royal de Sacontale
217
Las de vaincre se réjouit
218
Quand il la retrouva plus pâle
219
D’attente et d’amour yeux pâlis
220
Caressant sa gazelle mâle
221
J’ai pensé à ces rois heureux
222
Lorsque le faux amour et celle
223
Dont je suis encore amoureux
224
Heurtant leurs ombres infidèles
225
Me rendirent si malheureux
226
Regrets sur quoi l’enfer se fonde
227
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
228
Pour son baiser les rois du monde
229
Seraient morts les pauvres fameux
230
Pour elle eussent vendu leur ombre
231
J’ai hiverné dans mon passé
232
Revienne le soleil de Pâques
233
Pour chauffer un cœur plus glacé
234
Que les quarante de Sébaste
235
Moins que ma vie martyrisée
236
Mon beau navire ô ma mémoire
237
Avons-nous assez navigué
238
Dans une onde mauvaise à boire
239
Avons-nous assez divagué
240
De la belle aube au triste soir
241
Adieu faux amour confondu
242
Avec la femme qui s’éloigne
243
Avec celle que j’ai perdue
244
L’année dernière en Allemagne
245
Et que je ne reverrai plus
246
Voie lactée ô sœur lumineuse
247
Des blancs ruisseaux de Chanaan
248
Et des corps blancs des amoureuses
249
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
250
Ton cours vers d’autres nébuleuses
251
Je me souviens d’une autre année
252
C’était l’aube d’un jour d’avril
253
J’ai chanté ma joie bien-aimée
254
Chanté l’amour à voix virile
255
Au moment d’amour de l’année
Aubade chantée à Lætare un an passé
256
C’est le printemps viens-t’en Pâquette
257
Te promener au bois joli
258
Les poules dans la cour caquètent
259
L’aube au ciel fait de roses plis
260
L’amour chemine à ta conquête
261
Mars et Vénus sont revenus
262
Ils s’embrassent à bouches folles
263
Devant des sites ingénus
264
Où sous les roses qui feuillolent
265
De beaux dieux roses dansent nus
266
Viens ma tendresse est la régente
267
De la floraison qui paraît
268
La nature est belle et touchante
269
Pan sifflote dans la forêt
270
Les grenouilles humides chantent
271
Beaucoup de ces dieux ont péri
272
C’est sur eux que pleurent les saules
273
Le grand Pan l’amour Jésus-Christ
274
Sont bien morts et les chats miaulent
275
Dans la cour je pleure à Paris
276
Moi qui sais des lais pour les reines
277
Les complaintes de mes années
278
Des hymnes d’esclave aux murènes
279
La romance du mal-aimé
280
Et des chansons pour les sirènes
281
L’amour est mort j’en suis tremblant
282
J’adore de belles idoles
283
Les souvenirs lui ressemblant
284
Comme la femme de Mausole
285
Je reste fidèle et dolent
286
Je suis fidèle comme un dogue
287
Au maître le lierre au tronc
288
Et les Cosaques Zaporogues
289
Ivrognes pieux et larrons
290
Aux steppes et au décalogue
291
Portez comme un joug le Croissant
292
Qu’interrogent les astrologues
293
Je suis le Sultan tout-puissant
294
O mes Cosaques Zaporogues
295
Votre Seigneur éblouissant
296
Devenez mes sujets fidèles
297
Leur avait écrit le Sultan
298
Ils rirent à cette nouvelle
299
Et répondirent à l’instant
300
A la lueur d’une chandelle
Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople
301
Plus criminel que Barrabas
302
Cornu comme les mauvais anges
303
Quel Belzébuth es-tu là-bas
304
Nourri d’immondice et de fange
305
Nous n’irons pas à tes sabbats
306
Poisson pourri de Salonique
307
Long collier des sommeils affreux
308
D’yeux arrachés à coup de pique
309
Ta mère fit un pet foireux
310
Et tu naquis de sa colique
311
Bourreau de Podolie Amant
312
Des plaies des ulcères des croûtes
313
Groin de cochon cul de jument
314
Tes richesses garde-les toutes
315
Pour payer tes médicaments
316
Voie lactée ô sœur lumineuse
317
Des blancs ruisseaux de Chanaan
318
Et des corps blancs des amoureuses
319
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
320
Ton cours vers d’autres nébuleuses
321
Regret des yeux de la putain
322
Et belle comme une panthère
323
Amour vos baisers florentins
324
Avaient une saveur amère
325
Qui a rebuté nos destins
326
Ses regards laissaient une traîne
327
D’étoiles dans les soirs tremblants
328
Dans ses yeux nageaient les sirènes
329
Et nos baisers mordus sanglants
330
Faisaient pleurer nos fées marraines
331
Mais en vérité je l’attends
332
Avec mon cœur avec mon âme
333
Et sur le pont des Reviens-t’en
334
Si jamais revient cette femme
335
Je lui dirai Je suis content
336
Mon cœur et ma tête se vident
337
Tout le ciel s’écoule par eux
338
O mes tonneaux des Danaïdes
339
Comment faire pour être heureux
340
Comme un petit enfant candide
341
Je ne veux jamais l’oublier
342
Ma colombe ma blanche rade
343
O marguerite exfoliée
344
Mon île au loin ma Désirade
345
Ma rose mon giroflier
346
Les satyres et les pyraustes
347
Les égypans les feux follets
348
Et les destins damnés ou faustes
349
La corde au cou comme à Calais
350
Sur ma douleur quel holocauste
351
Douleur qui doubles les destins
352
La licorne et le capricorne
353
Mon âme et mon corps incertain
354
Te fuient ô bûcher divin qu’ornent
355
Des astres des fleurs du matin
356
Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
357
Tes prêtres fous t’ont-ils paré
358
Tes victimes en robe noire
359
Ont-elles vainement pleuré
360
Malheur dieu qu’il ne faut pas croire
361
Et toi qui me suis en rampant
362
Dieu de mes dieux morts en automne
363
Tu mesures combien d’empans
364
J’ai droit que la terre me donne
365
O mon ombre ô mon vieux serpent
366
Au soleil parce que tu l’aimes
367
Je t’ai menée souviens-t’en bien
368
Ténébreuse épouse que j’aime
369
Tu es à moi en n’étant rien
370
O mon ombre en deuil de moi-même
371
L’hiver est mort tout enneigé
372
On a brûlé les ruches blanches
373
Dans les jardins et les vergers
374
Les oiseaux chantent sur les branches
375
Le printemps clair l’Avril léger
376
Mort d’immortels argyraspides
377
La neige aux boucliers d’argent
378
Fuit les dendrophores livides
379
Du printemps cher aux pauvres gens
380
Qui resourient les yeux humides
381
Et moi j’ai le cœur aussi gros
382
Qu’un cul de dame damascène
383
O mon amour je t’aimais trop
384
Et maintenant j’ai trop de peine
385
Les sept épées hors du fourreau
386
Sept épées de mélancolie
387
Sans morfil ô claires douleurs
388
Sont dans mon cœur et la folie
389
Veut raisonner pour mon malheur
390
Comment voulez-vous que j’oublie
Les sept épées
391
La première est toute d’argent
392
Et son nom tremblant c’est Pâline
393
Sa lame un ciel d’hiver neigeant
394
Son destin sanglant gibeline
395
Vulcain mourut en la forgeant
396
La seconde nommée Noubosse
397
Est un bel arc-en-ciel joyeux
398
Les dieux s’en servent à leurs noces
399
Elle a tué trente Bé-Rieux
400
Et fut douée par Carabosse
401
La troisième bleu féminin
402
N’en est pas moins un chibriape
403
Appelé Lul de Faltenin
404
Et que porte sur une nappe
405
L’Hermès Ernest devenu nain
406
La quatrième Malourène
407
Est un fleuve vert et doré
408
C’est le soir quand les riveraines
409
Y baignent leurs corps adorés
410
Et des chants de rameurs s’y traînent
411
La cinquième Sainte-Fabeau
412
C’est la plus belle des quenouilles
413
C’est un cyprès sur un tombeau
414
Où les quatre vents s’agenouillent
415
Et chaque nuit c’est un flambeau
416
La Sixième métal de gloire
417
C’est l’ami aux si douces mains
418
Dont chaque matin nous sépare
419
Adieu voilà votre chemin
420
Les coqs s’épuisaient en fanfares
421
Et la septième s’exténue
422
Une femme une rose morte
423
Merci que le dernier venu
424
Sur mon amour ferme la porte
425
Je ne vous ai jamais connue
426
Voie lactée ô sœur lumineuse
427
Des blancs ruisseaux de Chanaan
428
Et des corps blancs des amoureuses
429
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
430
Ton cours vers d’autres nébuleuses
431
Les démons du hasard selon
432
Le chant du firmament nous mènent
433
A sons perdus leurs violons
434
Font danser notre race humaine
435
Sur la descente à reculons
436
Destins destins impénétrables
437
Rois secoués par la folie
438
Et ces grelottantes étoiles
439
De fausses femmes dans vos lits
440
Aux déserts que l’histoire accable
441
Luitpold le vieux prince régent
442
Tuteur de deux royautés folles
443
Sanglote-t-il en y songeant
444
Quand vacillent les lucioles
445
Mouches dorées de la Saint-Jean
446
Près d’un château sans châtelaine
447
La barque aux barcarols chantants
448
Sur un lac blanc et sous l’haleine
449
Des vents qui tremblent au printemps
450
Voguait cygne mourant sirène
451
Un jour le roi dans l’eau d’argent
452
Se noya puis la bouche ouverte
453
Il s’en revint en surnageant
454
Sur la rive dormir inerte
455
Face tournée au ciel changeant
456
Juin ton soleil ardente lyre
457
Brûle mes doigts endoloris
458
Triste et mélodieux délire
459
J’erre à travers mon beau Paris
460
Sans avoir le cœur d’y mourir
461
Les dimanches s’y éternisent
462
Et les orgues de Barbarie
463
Y sanglotent dans les cours grises
464
Les fleurs aux balcons de Paris
465
Penchent comme la tour de Pise
466
Soirs de Paris ivres du gin
467
Flambant de l’électricité
468
Les tramways feux verts sur l’échine
469
Musiquent au long des portées
470
De rails leur folie de machines
471
Les cafés gonflés de fumée
472
Crient tout l’amour de leurs tziganes
473
De tous leurs siphons enrhumés
474
De leurs garçons vêtus d’un pagne
475
Vers toi toi que j’ai tant aimée
476
Moi qui sais des lais pour les reines
477
Les complaintes de mes années
478
Des hymnes d’esclave aux murènes
479
La romance du mal-aimé
480
Et des chansons pour les sirènes
Les colchiques
481
Le pré est vénéneux mais joli en automne
482
Les vaches y paissant
483
Lentement s’empoisonnent
484
Le colchique couleur de cerne et de lilas
485
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
486
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
487
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
488
Les enfants de l’école viennent avec fracas
489
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
490
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
491
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
492
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
493
Le gardien du troupeau chante tout doucement
494
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
495
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
Palais
496
A Max Jacob
497
Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve
498
Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée
499
Le palais don du roi comme un roi nu s’élève
500
Des chairs fouettées de roses de la roseraie
501
On voit venir au fond du jardin mes pensées
502
Qui sourient du concert joué par les grenouilles
503
Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles
504
Et le soleil miroir des roses s’est brisé
505
Le stigmate sanglant des mains contre les vitres
506
Quel archer mal blessé du couchant le troua
507
La résine qui rend amer le vin de Chypre
508
Ma bouche aux agapes d’agneau blanc l’éprouva
509
Sur les genoux pointus du monarque adultère
510
Sur le mai de son âge et sur son trente et un
511
Madame Rosemonde roule avec mystère
512
Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns
513
Dame de mes pensées au cul de perle fine
514
Dont ni perle ni cul n’égale l’orient
515
Qui donc attendez-vous
516
De rêveuses pensées en marche à l’Orient
517
Mes plus belles voisines
518
Toc toc Entrez dans l’antichambre le jour baisse
519
La veilleuse dans l’ombre est un bijou d’or cuit
520
Pendez vos têtes aux patères par les tresses
521
Le ciel presque nocturne a des lueurs d’aiguilles
522
On entra dans la salle à manger les narines
523
Reniflaient une odeur de graisse et de graillon
524
On eut vingt potages dont trois couleur d’urine
525
Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon
526
Puis les marmitons apportèrent les viandes
527
Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau
528
Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes
529
Et mes souvenirs faisandés en godiveaux
530
Or ces pensées mortes depuis des millénaires
531
Avaient le fade goût des grands mammouths gelés
532
Les os ou songe-creux venaient des ossuaires
533
En danse macabre aux plis de mon cervelet
534
Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles
535
Mais nom de Dieu!
536
Ventre affamé n’a pas d’oreilles
537
Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux
538
Ah! nom de Dieu! qu’ont donc crié ces entrecôtes
539
Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons
540
Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes
541
Pour mes pensées de tous pays de tous les temps
Chantre
542
Et l’unique cordeau des trompettes marines
Crépuscule
543
A Mademoiselle Marie Laurencin
544
Frôlée par les ombres des morts
545
Sur l’herbe où le jour s’exténue
546
L’arlequine s’est mise nue
547
Et dans l’étang mire son corps
548
Un charlatan crépusculaire
549
Vante les tours que l’on va faire
550
Le ciel sans teinte est constellé
551
D’astres pâles comme du lait
552
Sur les tréteaux l’arlequin blême
553
Salue d’abord les spectateurs
554
Des sorciers venus de Bohême
555
Quelques fées et les enchanteurs
556
Ayant décroché une étoile
557
Il la manie à bras tendu
558
Tandis que des pieds un pendu
559
Sonne en mesure les cymbales
560
L’aveugle berce un bel enfant
561
La biche passe avec ses faons
562
Le nain regarde d’un air triste
563
Grandir l’arlequin trismégiste
Annie
564
Sur la côte du Texas
565
Entre Mobile et Galveston il y a
566
Un grand jardin tout plein de roses
567
Il contient aussi une villa
568
Qui est une grande rose
569
Une femme se promène souvent
570
Dans le jardin toute seule
571
Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
572
Nous nous regardons
573
Comme cette femme est mennonite
574
Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons
575
Il en manque deux à mon veston
576
La dame et moi suivons presque le même rite
La maison des morts
577
A Maurice Raynal
578
S’étendant sur les côtés du cimetière
579
La maison des morts l’encadrait comme un cloître
580
A l’intérieur de ses vitrines
581
Pareilles à celles des boutiques de modes
582
Au lieu de sourire debout
583
Les mannequins grimaçaient pour l’éternité
584
Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
585
J’étais entré pour la première fois et par hasard
586
Dans ce cimetière presque désert
587
Et je claquais des dents
588
Devant toute cette bourgeoisie
589
Exposée et vêtue le mieux possible
590
En attendant la sépulture
591
Soudain
592
Rapide comme ma mémoire
593
Les yeux se rallumèrent
594
De cellule vitrée en cellule vitrée
595
Le ciel se peupla d’une apocalypse
596
Vivace
597
Et la terre plate à l’infini
598
Comme avant Galilée
599
Se couvrit de mille mythologies immobiles
600
Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
601
Et les morts m’accostèrent
602
Avec des mines de l’autre monde
603
Mais leur visage et leurs attitudes
604
Devinrent bientôt moins funèbres
605
Le ciel et la terre perdirent
606
Leur aspect fantasmagorique
607
Les morts se réjouissaient
608
De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
609
Ils riaient de leur ombre et l’observaient
610
Comme si véritablement
611
C’eût été leur vie passée
612
Alors je les dénombrai
613
Ils étaient quarante-neuf hommes
614
Femmes et enfants
615
Qui embellissaient à vue d’œil
616
Et me regardaient maintenant
617
Avec tant de cordialité
618
Tant de tendresse même
619
Que les prenant en amitié
620
Tout à coup
621
Je les invitai à une promenade
622
Loin des arcades de leur maison
623
Et tous bras dessus bras dessous
624
Fredonnant des airs militaires
625
Oui tous vos péchés sont absous
626
Nous quittâmes le cimetière
627
Nous traversâmes la ville
628
Et rencontrions souvent
629
Des parents des amis qui se joignaient
630
A la petite troupe des morts récents
631
Tous étaient si gais
632
Si charmants si bien portants
633
Qui bien malin qui aurait pu
634
Distinguer les morts des vivants
635
Puis dans la campagne
636
On s’éparpilla
637
Deux chevau-légers nous joignirent
638
On leur fit fête
639
Ils coupèrent du bois de viorne
640
Et de sureau
641
Dont ils firent des sifflets
642
Qu’ils distribuèrent aux enfants
643
Plus tard dans un bal champêtre
644
Les couples mains sur les épaules
645
Dansèrent au son aigre des cithares
646
Ils n’avaient pas oublié la danse
647
Ces morts et ces mortes
648
On buvait aussi
649
Et de temps à autre une cloche
650
Annonçait qu’un nouveau tonneau
651
Allait être mis en perce
652
Une morte assise sur un banc
653
Près d’un buisson d’épine-vinette
654
Laissait un étudiant
655
Agenouillé à ses pieds
656
Lui parler de fiançailles
657
Je vous attendrai
658
Dix ans vingt ans s’il le faut
659
Votre volonté sera la mienne
660
Je vous attendrai
661
Toute votre vie
662
Répondait la morte
663
Des enfants
664
De ce monde ou bien de l’autre
665
Chantaient de ces rondes
666
Aux paroles absurdes et lyriques
667
Qui sans doute sont les restes
668
Des plus anciens monuments poétiques
669
De l’humanité
670
L’étudiant passa une bague
671
A l’annulaire de la jeune morte
672
Voici le gage de mon amour
673
De nos fiançailles
674
Ni le temps ni l’absence
675
Ne nous feront oublier nos promesses
676
Et un jour nous aurons une belle noce
677
Des touffes de myrte
678
A nos vêtements et dans vos cheveux
679
Un beau sermon à l’église
680
De longs discours après le banquet
681
Et de la musique
682
De la musique
683
Nos enfants
684
Dit la fiancée
685
Seront plus beaux plus beaux encore
686
Hélas! la bague était brisée
687
Que s’ils étaient d’argent ou d’or
688
D’émeraude ou de diamant
689
Seront plus clairs plus clairs encore
690
Que les astres du firmament
691
Que la lumière de l’aurore
692
Que vos regards mon fiancé
693
Auront meilleure odeur encore
694
Hélas! la bague était brisée
695
Que le lilas qui vient d’éclore
696
Que le thym la rose ou qu’un brin
697
De lavande ou de romarin
698
Les musiciens s’en étant allés
699
Nous continuâmes la promenade
700
Au bord d’un lac
701
On s’amusa à faire des ricochets
702
Avec des cailloux plats
703
Sur l’eau qui dansait à peine
704
Des barques étaient amarrées
705
Dans un havre
706
On les détacha
707
Après que toute la troupe se fut embarquée
708
Et quelques morts ramaient
709
Avec autant de vigueur que les vivants
710
A l’avant du bateau que je gouvernais
711
Un mort parlait avec une jeune femme
712
Vêtue d’une robe jaune
713
D’un corsage noir
714
Avec des rubans bleus et d’un chapeau gris
715
Orné d’une seule petite plume défrisée
716
Je vous aime
717
Disait-il
718
Comme le pigeon aime la colombe
719
Comme l’insecte nocturne
720
Aime la lumière
721
Trop tard
722
Répondait la vivante
723
Repoussez repoussez cet amour défendu
724
Je suis mariée
725
Voyez l’anneau qui brille
726
Mes mains tremblent
727
Je pleure et je voudrais mourir
728
Les barques étaient arrivées
729
A un endroit où les chevau-légers
730
Savaient qu’un écho répondait de la rive
731
On ne se lassait point de l’interroger
732
Il y eut des questions si extravagantes
733
Et des réponses tellement pleines d’à-propos
734
Que c’était à mourir de rire
735
Et le mort disait à la vivante
736
Nous serions si heureux ensemble
737
Sur nous l’eau se refermera
738
Mais vous pleurez et vos mains tremblent
739
Aucun de nous ne reviendra
740
On reprit terre et ce fut le retour
741
Les amoureux s’entr’aimaient
742
Et par couples aux belles bouches
743
Marchaient à distances inégales
744
Les morts avaient choisi les vivants
745
Et les vivants
746
Des mortes
747
Un genévrier parfois
748
Faisait l’effet d’un fantôme
749
Les enfants déchiraient l’air
750
En soufflant les joues creuses
751
Dans leurs sifflets de viorne
752
Ou de sureau
753
Tandis que les militaires
754
Chantaient des tyroliennes
755
En se répondant comme on le fait
756
Dans la montagne
757
Dans la ville
758
Notre troupe diminua peu à peu
759
On se disait
760
Au revoir
761
A demain
762
A bientôt
763
Beaucoup entraient dans les brasseries
764
Quelques-uns nous quittèrent
765
Devant une boucherie canine
766
Pour y acheter leur repas du soir
767
Bientôt je restai seul avec ces morts
768
Qui s’en allaient tout droit
769
Au cimetière
770
Où
771
Sous les Arcades
772
Je les reconnus
773
Couchés
774
Immobiles
775
Eh bien vêtus
776
Attendant la sépulture derrière les vitrines
777
Ils ne se doutaient pas
778
De ce qui s’était passé
779
Mais les vivants en gardaient le souvenir
780
C’était un bonheur inespéré
781
Et si certain
782
Qu’ils ne craignaient point de le perdre
783
Ils vivaient si noblement
784
Que ceux qui la veille encore
785
Les regardaient comme leurs égaux
786
Ou même quelque chose de moins
787
Admiraient maintenant
788
Leur puissance leur richesse et leur génie
789
Car il y a-t-il rien qui vous élève
790
Comme d’avoir aimé un mort ou une morte
791
On devient si pur qu’on en arrive
792
Dans les glaciers de la mémoire
793
A se confondre avec le souvenir
794
On est fortifié pour la vie
795
Et l’on n’a plus besoin de personne
Clotilde
796
L’anémone et l’ancolie
797
Ont poussé dans le jardin
798
Où dort la mélancolie
799
Entre l’amour et le dédain
800
Il y vient aussi nos ombres
801
Que la nuit dissipera
802
Le soleil qui les rend sombres
803
Avec elles disparaîtra
804
Les déités des eaux vives
805
Laissent couler leurs cheveux
806
Passe il faut que tu poursuives
807
Cette belle ombre que tu veux
Cortège
808
A M. Léon Bailby
809
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
810
Qui nidifie en l’air
811
A la limite où notre sol brille déjà
812
Baisse ta deuxième paupière la terre t’éblouit
813
Quand tu lèves la tête
814
Et moi aussi de près je suis sombre et terne
815
Une brume qui vient d’obscurcir les lanternes
816
Une main qui tout à coup se pose devant les yeux
817
Une voûte entre vous et toutes les lumières
818
Et je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres
819
Et d’alignements d’yeux des astres bien-aimés
820
Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
821
Qui nidifie en l’air
822
A la limite où brille déjà ma mémoire
823
Baisse ta deuxième paupière
824
Ni à cause du soleil ni à cause de la terre
825
Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant
826
Au point qu’il deviendra un jour l’unique lumière
827
Un jour
828
Un jour je m’attendais moi-même
829
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
830
Pour que je sache enfin celui-là que je suis
831
Moi qui connais les autres
832
Je les connais par les cinq sens et quelques autres
833
Il me suffit de voir leurs pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers
834
De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux
835
Ou leur langue quand il me plaît de faire le médecin
836
Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète
837
Les vaisseaux des amateurs la plume de mes confrères
838
La monnaie des aveugles les mains des muets
839
Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l’écriture
840
Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans
841
Il me suffit de sentir l’odeur de leurs églises
842
L’odeur des fleuves dans leurs villes
843
Le parfum des fleurs dans les jardins publics
844
O Corneille Agrippa l’odeur d’un petit chien m’eût suffi
845
Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne
846
Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline
847
Qui t’inspirait l’erreur touchant toutes les femmes
848
Il me suffit de goûter la saveur du laurier qu’on cultive pour que j’aime ou que je bafoue
849
Et de toucher les vêtements
850
Pour ne pas douter si l’on est frileux ou non
851
O gens que je connais
852
Il me suffit d’entendre le bruit de leurs pas
853
Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu’ils ont prise
854
Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit
855
De ressusciter les autres
856
Un jour je m’attendais moi-même
857
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
858
Et d’un lyrique pas s’avançaient ceux que j’aime
859
Parmi lesquels je n’étais pas
860
Les géants couverts d’algues passaient dans leurs villes
861
Sous-marines où les tours seules étaient des îles
862
Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs
863
Coulait sang de mes veines et fait battre mon cœur
864
Puis sur terre il venait mille peuplades blanches
865
Dont chaque homme tenait une rose à la main
866
Et le langage qu’ils inventaient en chemin
867
Je l’appris de leur bouche et je le parle encore
868
Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
869
Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
870
Amenaient un à un les morceaux de moi-même
871
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
872
Les peuples s’entassaient et je parus moi-même
873
Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines
874
Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
875
Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
876
Et détournant mes yeux de ce vide avenir
877
En moi-même je vois tout le passé grandir
878
Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore
879
Près du passé luisant demain est incolore
880
Il est informe aussi près de ce qui parfait
881
Présente tout ensemble et l’effort et l’effet
Marizibill
882
Dans la Haute-Rue à Cologne
883
Elle allait et venait le soir
884
Offerte à tous en tout mignonne
885
Puis buvait lasse des trottoirs
886
Très tard dans les brasseries borgnes
887
Elle se mettait sur la paille
888
Pour un maquereau roux et rose
889
C’était un juif il sentait l’ail
890
Et l’avait venant de Formose
891
Tirée d’un bordel de Changaï
892
Je connais gens de toutes sortes
893
Ils n’égalent pas leurs destins
894
Indécis comme feuilles mortes
895
Leurs yeux sont des feux mal éteints
896
Leurs cœurs bougent comme leurs portes
Le voyageur
897
A Fernand Fleuret
898
Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
899
La vie est variable aussi bien que l’Euripe
900
Tu regardais un banc de nuages descendre
901
Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures
902
Et de tous ces regrets de tous ces repentirs
903
Te souviens-tu
904
Vagues poissons arques fleurs surmarines
905
Une nuit c’était la mer
906
Et les fleuves s’y répandaient
907
Je m’en souviens je m’en souviens encore
908
Un soir je descendis dans une auberge triste
909
Auprès de Luxembourg
910
Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ
911
Quelqu’un avait un furet
912
Un autre un hérisson
913
L’on jouait aux cartes
914
Et toi tu m’avais oublié
915
Te souviens-tu du long orphelinat des gares
916
Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient
917
Et vomissaient la nuit le soleil des journées
918
O matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons
919
Souvenez-vous-en
920
Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés
921
Deux matelots qui ne s’étaient jamais parlé
922
Le plus jeune en mourant tomba sur le côté
923
O vous chers compagnons
924
Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses
925
Traîneau d’un boucher régiment des rues sans nombre
926
Cavalerie des ponts nuits livides de l’alcool
927
Les villes que j’ai vues vivaient comme des folles
928
Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages
929
Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres
930
J’écoutais cette nuit au déclin de l’été
931
Un oiseau langoureux et toujours irrité
932
Et le bruit éternel d’un fleuve large et sombre
933
Mais tandis que mourants roulaient vers l’estuaire
934
Tous les regards tous les regards de tous les yeux
935
Les bords étaient déserts herbus silencieux
936
Et la montagne à l’autre rive était très claire
937
Alors sans bruit sans qu’on pût voir rien de vivant
938
Contre le mont passèrent des ombres vivaces
939
De profil ou soudain tournant leurs vagues faces
940
Et tenant l’ombre de leurs lances en avant
941
Les ombres contre le mont perpendiculaire
942
Grandissaient ou parfois s’abaissaient brusquement
943
Et ces ombres barbues pleuraient humainement
944
En glissant pas à pas sur la montagne claire
945
Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies
946
Te souviens-tu du jour où une abeille tomba dans le feu
947
C’était tu t’en souviens à la fin de l’été
948
Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés
949
L’aîné portait au cou une chaîne de fer
950
Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse
951
Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
952
La vie est variable aussi bien que l’Euripe
Marie
953
Vous y dansiez petite fille
954
Y danserez-vous mère-grand
955
C’est la maclotte qui sautille
956
Toutes les cloches sonneront
957
Quand donc reviendrez-vous Marie
958
Des masques sont silencieux
959
Et la musique est si lointaine
960
Qu’elle semble venir des cieux
961
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
962
Et mon mal est délicieux
963
Les brebis s’en vont dans la neige
964
Flocons de laine et ceux d’argent
965
Des soldats passent et que n’ai-je
966
Un cœur à moi ce cœur changeant
967
Changeant et puis encor que sais-je
968
Sais-je où s’en iront tes cheveux
969
Crépus comme mer qui moutonne
970
Sais-je où s’en iront tes cheveux
971
Et tes mains feuilles de l’automne
972
Que jonchent aussi nos aveux
973
Je passais au bord de la Seine
974
Un livre ancien sous le bras
975
Le fleuve est pareil à ma peine
976
Il s’écoule et ne tarit pas
977
Quand donc finira la semaine
La blanche neige
978
Les anges les anges dans le ciel
979
L’un est vêtu en officier
980
L’un est vêtu en cuisinier
981
Et les autres chantent
982
Bel officier couleur du ciel
983
Le doux printemps longtemps après Noël
984
Te médaillera d’un beau soleil
985
D’un beau soleil
986
Le cuisinier plume les oies
987
Ah! tombe neige
988
Tombe et que n’ai-je
989
Ma bien-aimée entre mes bras
Poème lu au mariage d’André Salmon
990
Le 13 juillet 1909
991
En voyant des drapeaux ce matin je ne me suis pas dit
992
Voilà les riches vêtements des pauvres
993
Ni la pudeur démocratique veut me voiler sa douleur
994
Ni la liberté en honneur fait qu’on imite maintenant
995
Les feuilles ô liberté végétale ô seule liberté terrestre
996
Ni les maisons flambent parce qu’on partira pour ne plus revenir
997
Ni ces mains agitées travailleront demain pour nous tous
998
Ni même on a pendu ceux qui ne savaient pas profiter de la vie
999
Ni même on renouvelle le monde en reprenant la Bastille
1000
Je sais que seuls le renouvellent ceux qui sont fondés en poésie
1001
On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon s’y marie
1002
Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit
1003
Au temps de notre jeunesse
1004
Fumant tous deux et mal vêtus attendant l’aube
1005
Epris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens
1006
Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire
1007
La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le dernier regard d’Orphée
1008
Les verres tombèrent se brisèrent
1009
Et nous apprîmes à rire
1010
Nous partîmes alors pèlerins de la perdition
1011
A travers les rues à travers les contrées à travers la raison
1012
Je le revis au bord du fleuve sur lequel flottait Ophélie
1013
Qui blanche flotte encore les nénuphars
1014
Il s’en allait au milieu des Hamlets blafards
1015
Sur la flûte jouant les airs de la folie
1016
Je le revis près d’un moujik mourant compter les béatitudes
1017
En admirant la neige semblable aux femmes nues
1018
Je le revis faisant ceci ou cela en l’honneur des mêmes paroles
1019
Qui changent la face des enfants et je dis toutes ces choses
1020
Souvenir et Avenir parce que mon ami André Salmon se marie
1021
Réjouissons-nous non pas parce que notre amitié a été le fleuve qui nous a fertilisés
1022
Terrains riverains dont l’abondance est la nourriture que tous espèrent
1023
Ni parce que nos verres nous jettent encore une fois le regard d’Orphée mourant
1024
Ni parce que nous avons tant grandi que beaucoup pourraient confondre nos yeux et les étoiles
1025
Ni parce que les drapeaux claquent aux fenêtres des citoyens qui sont contents depuis cent ans d’avoir la vie et de menues choses à défendre
1026
Ni parce que fondés en poésie nous avons des droits sur les paroles qui forment et défont l’Univers
1027
Ni parce que nous pouvons pleurer sans ridicule et que nous savons rire
1028
Ni parce que nous fumons et buvons comme autrefois
1029
Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes
1030
L’amour qui emplit ainsi que la lumière
1031
Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes
1032
L’amour veut qu’aujourd’hui mon ami André Salmon se marie
L’Adieu
1033
J’ai cueilli ce brin de bruyère
1034
L’automne est morte souviens-t’en
1035
Nous ne nous verrons plus sur terre
1036
Odeur du temps brin de bruyère
1037
Et souviens-toi que je t’attends
Salomé
1038
Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste
1039
Sire je danserais mieux que les séraphins
1040
Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste
1041
En robe de comtesse à côté du Dauphin
1042
Mon cœur battait battait très fort à sa parole
1043
Quand je dansais dans le fenouil en écoutant
1044
Et je brodais des lys sur une banderole
1045
Destinée à flotter au bout de son bâton
1046
Et pour qui voulez-vous qu’à présent je la brode
1047
Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain
1048
Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode
1049
L’emmenèrent se sont flétris dans mon jardin
1050
Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces
1051
Ne pleure pas ô joli fou du roi
1052
Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse
1053
N’y touchez pas son front ma mère est déjà froid
1054
Sire marchez devant trabants marchez derrière
1055
Nous creuserons un trou et l’y enterrerons
1056
Nous planterons des fleurs et danserons en rond
1057
Jusqu’à l’heure où j’aurai perdu ma jarretière
1058
Le roi sa tabatière
1059
L’infante son rosaire
1060
Le curé son bréviaire
La porte
1061
La porte de l’hôtel sourit terriblement
1062
Qu’est-ce que cela peut me faire ô ma maman
1063
D’être cet employé pour qui seul rien n’existe
1064
Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste
1065
Anges frais débarqués à Marseille hier matin
1066
J’entends mourir et remourir un chant lointain
1067
Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille
1068
Enfant je t’ai donné ce que j’avais travaille
Merlin et la vieille femme
1069
Le soleil ce jour-là s’étalait comme un ventre
1070
Maternel qui saignait lentement sur le ciel
1071
La lumière est ma mère ô lumière sanglante
1072
Les nuages coulaient comme un flux menstruel
1073
Au carrefour où nulle fleur sinon la rose
1074
Des vents mais sans épine n’a fleuri l’univers
1075
Merlin guettait la vie et l’éternelle cause
1076
Qui fait mourir et puis renaître l’univers
1077
Une vieille sur une mule à chape verte
1078
S’en vint suivant la berge du fleuve en aval
1079
Et l’antique Merlin dans la plaine déserte
1080
Se frappait la poitrine en s’écriant Rival
1081
O mon être glacé dont le destin m’accable
1082
Dont ce soleil de chair grelotte veux-tu voir
1083
Ma Mémoire venir et m’aimer ma semblable
1084
Et quel fils malheureux et beau je veux avoir
1085
Son geste fit crouler l’orgueil des cataclysmes
1086
Le soleil en dansant remuait son nombril
1087
Et soudain le printemps d’amour et d’héroïsme
1088
Amena par la main un jeune jour d’avril
1089
Les voies qui viennent de l’ouest étaient couvertes
1090
D’ossements d’herbes drues de destins et de fleurs
1091
Des monuments tremblants près des charognes vertes
1092
Quand les vents apportaient des poils et des malheurs
1093
Laissant sa mule à petits pas s’en vint l’amante
1094
A petits coups le vent défripait ses atours
1095
Puis les pâles amants joignant leurs mains démentes
1096
L’entrelac de leurs doigts fut leur seul laps d’amour
1097
Elle balla mimant un rythme d’existence
1098
Criant Depuis cent ans j’espérais ton appel
1099
Les astres de ta vie influaient sur ma danse
1100
Morgane regardait du haut du mont Gibel
1101
Ah! qu’il fait doux danser quand pour vous se déclare
1102
Un mirage où tout chante et que les vents d’horreur
1103
Feignant d’être le rire de la lune hilare
1104
Et d’effrayer les fantômes avant-coureurs
1105
J’ai fait des gestes blancs parmi les solitudes
1106
Des lémures couraient peupler les cauchemars
1107
Mes tournoîments exprimaient les béatitudes
1108
Qui toutes ne sont rien qu’un pur effet de l’Art
1109
Je n’ai jamais cueilli que la fleur d’aubépine
1110
Aux printemps finissants qui voulaient défleurir
1111
Quand les oiseaux de proie proclamaient leurs rapines
1112
D’agneaux mort-nés et d’enfants-dieux qui vont mourir
1113
Et j’ai vieilli vois-tu pendant ta vie je danse
1114
Mais j’eusse été tôt lasse et l’aubépine en fleurs
1115
Cet avril aurait eu la pauvre confidence
1116
D’un corps de vieille morte en mimant la douleur
1117
Et leurs mains s’élevaient comme un vol de colombes
1118
Clarté sur qui la nuit fondit comme un vautour.
1119
Puis Merlin s’en alla vers l’est disant Qu’il monte
1120
Le fils de la Mémoire égale de l’Amour
1121
Qu’il monte de la fange ou soit une ombre d’homme
1122
Il sera bien mon fils mon ouvrage immortel
1123
Le front nimbé de feu sur le chemin de Rome
1124
Il marchera tout seul en regardant le ciel
1125
La dame qui m’attend se nomme Viviane
1126
Et vienne le printemps des nouvelles douleurs
1127
Couché parmi la marjolaine et les pas-d’âne
1128
Je m’éterniserai sous l’aubépine en fleurs
Saltimbanques
1129
A Louis Dumur
1130
Dans la plaine les baladins
1131
S’éloignent au long des jardins
1132
Devant l’huis des auberges grises
1133
Par les villages sans églises
1134
Et les enfants s’en vont devant
1135
Les autres suivent en rêvant
1136
Chaque arbre fruitier se résigne
1137
Quand de très loin ils lui font signe
1138
Ils ont des poids ronds ou carrés
1139
Des tambours des cerceaux dorés
1140
L’ours et le singe animaux sages
1141
Quêtent des sous sur leur passage
Le larron
1142
CHŒUR
1143
Maraudeur étranger malheureux malhabile
1144
Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits
1145
Mais puisque tu as faim que tu es en exil
1146
Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui
1147
LARRON
1148
Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs
1149
Mais ce n’est pas l’exil que je viens simuler
1150
Et sachez que j’attends de moyennes tortures
1151
Injustes si je rends tout ce que j’ai volé
1152
VIEILLARD
1153
Issu de l’écume des mers comme Aphrodite
1154
Sois docile puisque tu es beau Naufragé
1155
Vois les sages te font des gestes socratiques
1156
Vous parlerez d’amour quand il aura mangé
1157
CHŒUR
1158
Maraudeur étranger malhabile et malade
1159
Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit
1160
Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades
1161
As-tu feint d’avoir faim quand tu volas les fruits
1162
LARRON
1163
Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes
1164
Ouïr ta voix ligure en nénie ô maman
1165
Puisqu’ils n’eurent enfin la pubère et l’adulte
1166
Du prétexte sinon que s’aimer nuitamment
1167
Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes
1168
Et des amandes de pomme de pin jonchaient
1169
Votre jardin marin où j’ai laissé mes rames
1170
Et mon couteau punique au pied de ce pêcher
1171
Les citrons couleur d’huile et à saveur d’eau froide
1172
Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus
1173
Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades
1174
Et presque toutes les figues étaient fendues
1175
L’ACTEUR
1176
Il entra dans la salle aux fresques qui figurent
1177
L’inceste solaire et nocturne dans les nues
1178
Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures
1179
Au son des cinyres des Lydiennes nues
1180
Or les hommes ayant des masques de théâtre
1181
Et les femmes ayant des colliers où pendait
1182
La pierre prise au foie d’un vieux coq de Tanagre
1183
Parlaient entre eux le langage de la Chaldée
1184
Les autans langoureux dehors feignaient l’automne
1185
Les convives c’étaient tant de couples d’amants
1186
Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne.
1187
Reçois d’abord le sel puis le pain de froment
1188
Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres
1189
Mais l’outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc
1190
Par ironie veux-tu qu’on serve un plat de fèves
1191
Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond
1192
Une femme lui dit Tu n’invoques personne
1193
Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier
1194
Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes
1195
Veux-tu le talisman heureux de mon collier
1196
Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques
1197
Emplissez de noix la besace du héros
1198
Il est plus noble que le paon pythagorique
1199
Le dauphin la vipère mâle ou le taureau
1200
Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe
1201
Il en est tant venu par la route ou la mer
1202
Conquérants égarés qui s’éloignaient trop vite
1203
Colonnes de clins d’yeux qui fuyaient aux éclairs
1204
CHŒUR
1205
Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes
1206
Passa menant un peuple infime pour l’orgueil
1207
De manger chaque jour les cailles et la manne
1208
Et d’avoir vu la mer ouverte comme un œil
1209
Les puiseurs d’eau barbus coiffés de bandelettes
1210
Noires et blanches contre les maux et les sorts
1211
Revenaient de l’Euphrate et les yeux des chouettes
1212
Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors
1213
Cet insecte jaseur ô poète barbare
1214
Regagnait chastement à l’heure d’y mourir
1215
La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares
1216
Aux crapauds que l’azur et les sources mûrirent.
1217
Un triomphe passait gémir sous l’arc-en-ciel
1218
Avec de blêmes laurés debout dans les chars
1219
Les statues suant les scurriles les agnelles
1220
Et l’angoisse rauque des paonnes et des jars
1221
Les veuves précédaient en égrenant des grappes
1222
Les évêques noirs révérant sans le savoir
1223
Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes
1224
Pallas et chantaient l’hymne à la belle mais noire
1225
Les chevaucheurs nous jetèrent dans l’avenir
1226
Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs
1227
Nous aurons des baisers florentins sans le dire
1228
Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur
1229
Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène ;
1230
Belphégor le soleil le silence ou le chien
1231
Cette furtive ardeur des serpents qui s’entr’aiment
1232
L’ACTEUR
1233
Et le larron des fruits cria Je suis chrétien
1234
CHŒUR
1235
Ah! Ah! les colliers tinteront cherront les masques
1236
Va-t’en va-t’en contre le feu l’ombre prévaut
1237
Ah! Ah! le larron de gauche dans la bourrasque
1238
Rira de toi comme hennissent les chevaux
1239
FEMME
1240
Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques
1241
Emplissez de noix la besace du héros
1242
Il est plus noble que le paon pythagorique
1243
Le dauphin la vipère mâle ou le taureau
1244
CHŒUR
1245
Ah! Ah! nous secouerons toute la nuit les sistres
1246
La voix ligure était-ce donc un talisman
1247
Et si tu n’es pas de droite tu es sinistre
1248
Comme une tache grise ou le pressentiment
1249
Puisque l’absolu choit la chute est une preuve
1250
Qui double devient triple avant d’avoir été
1251
Nous avouons que les grossesses nous émeuvent
1252
Les ventres pourront seuls nier l’aséité
1253
Vois les vases sont pleins d’humides fleurs morales
1254
Va-t’en mais dénudé puisque tout est à nous
1255
Ouïs du chœur des vents les cadences plagales
1256
Et prends l’arc pour tuer l’unicorne ou le gnou
1257
L’ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair
1258
Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi
1259
Va-t’en le crépuscule a des lueurs légères
1260
Et puis aucun de nous ne croirait tes récits
1261
Il brillait et attirait comme la pantaure
1262
Que n’avait-il la voix et les jupes d’Orphée
1263
Et les femmes la nuit feignant d’être des taures
1264
L’eussent aimé comme on l’aima puisqu’en effet
1265
Il était pâle il était beau comme un roi ladre
1266
Que n’avait-il la voix et les jupes d’Orphée
1267
La pierre prise au foie d’un vieux coq de Tanagre
1268
Au lieu du roseau triste et du funèbre faix
1269
Que n’alla-t-il vivre à la cour du roi d’Édesse
1270
Maigre et magique il eût scruté le firmament
1271
Pâle et magique il eût aimé des poétesses
1272
Juste et magique il eût épargné les démons
1273
Va-t’en errer crédule et roux avec ton ombre
1274
Soit! la triade est mâle et tu es vierge et froid
1275
Le tact est relatif mais la vue est oblongue
1276
Tu n’as de signe que le signe de la croix
Le vent nocturne
1277
Oh! les cimes des pins grincent en se heurtant
1278
Et l’on entend aussi se lamenter l’autan
1279
Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales
1280
Les elfes rire au vent ou corner aux rafales
1281
Attys Attys Attys charmant et débraillé
1282
C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé
1283
Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique
1284
La forêt fuit au loin comme une armée antique
1285
Dont les lances ô pins s’agitent au tournant
1286
Les villages éteints méditent maintenant
1287
Comme les vierges les vieillards et les poètes
1288
Et ne s’éveilleront au pas de nul venant
1289
Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes
Lul de Faltenin
1290
A Louis de Gonzague Frick
1291
Sirènes j’ai rampé vers vos
1292
Grottes tiriez aux mers la langue
1293
En dansant devant leurs chevaux
1294
Puis battiez de vos ailes d’anges
1295
Et j’écoutais ces chœurs rivaux
1296
Une arme ô ma tête inquiète
1297
J’agite un feuillard défleuri
1298
Pour écarter l’haleine tiède
1299
Qu’exhalent contre mes grands cris
1300
Vos terribles bouches muettes
1301
Il y a là-bas la merveille
1302
Au prix d’elle que valez-vous
1303
Le sang jaillit de mes otelles
1304
A mon aspect et je l’avoue
1305
Le meurtre de mon double orgueil
1306
Si les bateliers ont ramé
1307
Loin des lèvres à fleur de l’onde
1308
Mille et mille animaux charmés
1309
Flairant la route à la rencontre
1310
De mes blessures bien-aimées
1311
Leurs yeux étoiles bestiales
1312
Eclairent ma compassion
1313
Qu’importe ma sagesse égale
1314
Celle des constellations
1315
Car c’est moi seul nuit qui t’étoile
1316
Sirènes enfin je descends
1317
Dans une grotte avide J’aime
1318
Vos yeux Les degrés sont glissants
1319
Au loin que vous devenez naines
1320
N’attirez plus aucun passant
1321
Dans l’attentive et bien-apprise
1322
J’ai vu feuilloler nos forêts
1323
Mer le soleil se gargarise
1324
Où les matelots désiraient
1325
Que vergues et mâts reverdissent
1326
Je descends et le firmament
1327
S’est changé très vite en méduse
1328
Puisque je flambe atrocement
1329
Que mes bras seuls sont les excuses
1330
Et les torches de mon tourment
1331
Oiseaux tiriez aux mers la langue
1332
Le soleil d’hier m’a rejoint
1333
Les otelles nous ensanglantent
1334
Dans le nid des Sirènes loin
1335
Du troupeau d’étoiles oblongues
La tzigane
1336
La tzigane savait d’avance
1337
Nos deux vies barrées par les nuits
1338
Nous lui dîmes adieu et puis
1339
De ce puits sortit l’Espérance
1340
L’amour lourd comme un ours privé
1341
Dansa debout quand nous voulûmes
1342
Et l’oiseau bleu perdit ses plumes
1343
Et les mendiants leurs Ave
1344
On sait très bien que l’on se damne
1345
Mais l’espoir d’aimer en chemin
1346
Nous fait penser main dans la main
1347
A ce qu’a prédit la tzigane
L’ermite
1348
A Félix Fénéon
1349
Un ermite déchaux près d’un crâne blanchi
1350
Cria Je vous maudis martyres et détresses
1351
Trop de tentations malgré moi me caressent
1352
Tentations de lune et de logomachies
1353
Trop d’étoiles s’enfuient quand je dis mes prières
1354
Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous
1355
Des narines rongées J’ai faim Mes cris s’enrouent
1356
Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère
1357
Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher
1358
Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses
1359
Et c’est le soir les fleurs de jour déjà se closent
1360
Et les souris dans l’ombre incantent le plancher
1361
Les humains savent tant de jeux l’amour la mourre
1362
L’amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie
1363
La mourre jeu du nombre illusoire des doigts
1364
Seigneur faites Seigneur qu’un jour je m’enamoure
1365
J’attends celle qui me tendra ses doigts menus
1366
Combien de signes blancs aux ongles les paresses
1367
Les mensonges pourtant j’attends qu’elle les dresse
1368
Ses mains enamourées devant moi l’Inconnue
1369
Seigneur que t’ai-je fait Vois Je suis unicorne
1370
Pourtant malgré son bel effroi concupiscent
1371
Comme un poupon chéri mon sexe est innocent
1372
D’être anxieux seul et debout comme une borne
1373
Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui
1374
La robe sans couture éteignez les ardeurs
1375
Au puits vont se noyer tant de tintements d’heures
1376
Quand isochrones choient des gouttes d’eau de pluie
1377
J’ai veillé trente nuits sous les lauriers-roses
1378
As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani
1379
Crucifié réponds Dis non Moi je le nie
1380
Car j’ai trop espéré en vain l’hématidrose
1381
J’écoutais à genoux toquer les battements
1382
Du cœur le sang roulait toujours en ses artères
1383
Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaires
1384
Et mon aorte était avare éperdument
1385
Une goutte tomba Sueur Et sa couleur
1386
Lueur Le sang si rouge et j’ai ri des damnés
1387
Puis enfin j’ai compris que je saignais du nez
1388
A cause des parfums violents de mes fleurs
1389
Et j’ai ri du vieil ange qui n’est point venu
1390
De vol très indolent me tendre un beau calice
1391
J’ai ri de l’aile grise et j’ôte mon cilice
1392
Tissé de crins soyeux par de cruels canuts
1393
Vertuchou Riotant des vulves des papesses
1394
De saintes sans tetons j’irai vers les cités
1395
Et peut-être y mourir pour ma virginité
1396
Parmi les mains les peaux les mots et les promesses
1397
Malgré les autans bleus je me dresse divin
1398
Comme un rayon de lune adoré par la mer
1399
En vain j’ai supplié tous les saints aémères
1400
Aucun n’a consacré mes doux pains sans levain
1401
Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule
1402
Et clame vainement et je vois de grands yeux
1403
S’ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux
1404
S’étoiler calmement de splendides pilules
1405
Un squelette de reine innocente est pendu
1406
A un long fil d’étoile en désespoir sévère
1407
La nuit les bois sont noirs et se meurt l’espoir vert
1408
Quand meurt le jour avec un râle inattendu
1409
Et je marche je fuis ô jour l’émoi de l’aube
1410
Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis
1411
Des hiboux et voici le regard des brebis
1412
Et des truies aux tetins roses comme des lobes
1413
Des corbeaux éployés comme des tildes font
1414
Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mûr
1415
Non loin des bourgs où des chaumières sont impures
1416
D’avoir des hiboux morts cloués à leur plafond
1417
Mes kilomètres longs Mes tristesses plénières
1418
Les squelettes de doigts terminant les sapins
1419
Ont égaré ma route et mes rêves poupins
1420
Souvent et j’ai dormi au sol des sapinières
1421
Enfin Ô soir pâmé Au bout de mes chemins
1422
La ville m’apparut très grave au son des cloches
1423
Et ma luxure meurt à présent que j’approche
1424
En entrant j’ai béni les foules des deux mains
1425
Cité j’ai ri de tes palais tels que des truffes
1426
Blanches au sol fouillé de clairières bleues
1427
Or mes désirs s’en vont tous à la queue leu leu
1428
Ma migraine pieuse a coiffé sa cucuphe
1429
Car toutes sont venues m’avouer leurs péchés
1430
Et Seigneur je suis saint par le vœu des amantes
1431
Zélotide et Lorie Louise et Diamante
1432
On dit Tu peux savoir ô toi l’effarouché
1433
Ermite absous nos fautes jamais vénielles
1434
Ô toi le pur et le contrit que nous aimons
1435
Sache nos cœurs cache les jeux que nous aimons
1436
Et nos baisers quintessenciés comme du miel
1437
Et j’absous les aveux pourpres comme leur sang
1438
Des poétesses nues des fées des fornarines
1439
Aucun pauvre désir ne gonfle ma poitrine
1440
Lorsque je vois le soir les couples s’enlaçant
1441
Car je ne veux plus rien sinon laisser se clore
1442
Mes yeux couple lassé au verger pantelant
1443
Plein du râle pompeux des groseilliers sanglants
1444
Et de la sainte cruauté des passiflores
Automne
1445
Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
1446
Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne
1447
Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux
1448
Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
1449
Une chanson d’amour et d’infidélité
1450
Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise
1451
Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
1452
Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
L’Émigrant de Landor Road
1453
A André Billy.
1454
Le chapeau à la main il entra du pied droit
1455
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
1456
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
1457
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
1458
La foule en tous les sens remuait en mêlant
1459
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
1460
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
1461
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
1462
Mon bateau partira demain pour l’Amérique
1463
Et je ne reviendrai jamais
1464
Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
1465
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
1466
Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
1467
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
1468
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
1469
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
1470
Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
1471
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
1472
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
1473
Au rabais l’habilla comme un millionnaire
1474
Au dehors les années
1475
Regardaient la vitrine
1476
Les mannequins victimes
1477
Et passaient enchaînées
1478
Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
1479
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
1480
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
1481
Quand la femme du diable a battu son amant
1482
Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
1483
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
1484
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
1485
Et s’assit
1486
Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
1487
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
1488
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
1489
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
1490
Il regarda longtemps les rives qui moururent
1491
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
1492
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
1493
Couvrit l’Océan d’une immense floraison
1494
Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
1495
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
1496
Et l’on tissait dans sa mémoire
1497
Une tapisserie sans fin
1498
Qui figurait son histoire
1499
Mais pour noyer changées en poux
1500
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
1501
Il se maria comme un doge
1502
Aux cris d’une sirène moderne sans époux
1503
Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales
1504
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
1505
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
1506
Parmi le bruit des flots et les derniers serments
Rosemonde
1507
A André Derain
1508
Longtemps au pied du perron de
1509
La maison où entra la dame
1510
Que j’avais suivie pendant deux
1511
Bonnes heures à Amsterdam
1512
Mes doigts jetèrent des baisers
1513
Mais le canal était désert
1514
Le quai aussi et nul ne vit
1515
Comment mes baisers retrouvèrent
1516
Celle à qui j’ai donné ma vie
1517
Un jour pendant plus de deux heures
1518
Je la surnommai Rosemonde
1519
Voulant pouvoir me rappeler
1520
Sa bouche fleurie en Hollande
1521
Puis lentement je m’allai
1522
Pour quêter la Rose du Monde
Le brasier
1523
A Paul-Napoléon Roinard
1524
J’ai jeté dans le noble feu
1525
Que je transporte et que j’adore
1526
De vives mains et même feu
1527
Ce Passé ces têtes de morts
1528
Flamme je fais ce que tu veux
1529
Le galop soudain des étoiles
1530
N’étant que ce qui deviendra
1531
Se mêle au hennissement mâle
1532
Des centaures dans leurs haras
1533
Et des grand’plaintes végétales
1534
Où sont ces têtes que j’avais
1535
Où est le Dieu de ma jeunesse
1536
L’amour est devenu mauvais
1537
Qu’au brasier les flammes renaissent
1538
Mon âme au soleil se dévêt
1539
Dans la plaine ont poussé des flammes
1540
Nos cœurs pendent aux citronniers
1541
Les têtes coupées qui m’acclament
1542
Et les astres qui ont saigné
1543
Ne sont que des têtes de femmes
1544
Le fleuve épinglé sur la ville
1545
T’y fixe comme un vêtement
1546
Partant à l’amphion docile
1547
Tu subis tous les tons charmants
1548
Qui rendent les pierres agiles
1549
Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable
1550
Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement
1551
Les membres des intercis flambent auprès de moi
1552
Éloignez du brasier les ossements
1553
Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices
1554
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
1555
Ô Mémoire Combien de races qui forlignent
1556
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
1557
Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
1558
Qui étaient immortels et n’étaient pas chanteurs
1559
Voici ma vie renouvelée
1560
De grands vaisseaux passent et repassent
1561
Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan
1562
Voici le paquebot et ma vie renouvelée
1563
Ses flammes sont immenses
1564
Il n’y a plus rien de commun entre moi
1565
Et ceux qui craignent les brûlures
1566
Descendant des hauteurs où pense la lumière
1567
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
1568
L’avenir masqué flambe en traversant les cieux
1569
Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie
1570
J’ose à peine regarder la divine mascarade
1571
Quand bleuira sur l’horizon la Désirade
1572
Au delà de notre atmosphère s’élève un théâtre
1573
Que construisit le ver Zamir sans instrument
1574
Puis le soleil revint ensoleiller les places
1575
D’une ville marine apparue contremont
1576
Sur les toits se reposaient les colombes lasses
1577
Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
1578
A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
1579
Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
1580
Comme les astres dont se nourrit le vide
1581
Et voici le spectacle
1582
Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
1583
Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
1584
Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles
1585
Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
1586
Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
1587
Terre
1588
Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée
1589
J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
1590
Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévorât
Rhénanes
Nuit rhénane
1591
Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
1592
Écoutez la chanson lente d’un batelier
1593
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
1594
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
1595
Debout chantez plus haut en dansant une ronde
1596
Que je n’entende plus le chant du batelier
1597
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
1598
Au regard immobile aux nattes repliées
1599
Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
1600
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
1601
La voix chante toujours à en râle-mourir
1602
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été
1603
Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire
Mai
1604
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
1605
Des dames regardaient du haut de la montagne
1606
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
1607
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
1608
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
1609
Les pétales tombés des cerisiers de mai
1610
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
1611
Les pétales flétris sont comme ses paupières
1612
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
1613
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
1614
Suivaient une roulotte traînée par un âne
1615
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes
1616
Sur un fifre lointain un air de régiment
1617
Le mai le joli mai a paré les ruines
1618
De lierre de vigne vierge et de rosiers
1619
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
1620
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
La synagogue
1621
Ottomar Scholem et Abraham Loeweren
1622
Coiffés de feutres verts le matin du sabbat
1623
Vont à la synagogue en longeant le Rhin
1624
Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas
1625
Ils se disputent et crient des choses qu’on ose à peine traduire
1626
Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton père
1627
Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire
1628
Ottomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colère
1629
Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer
1630
Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés
1631
Et parce qu’Ottomar et Abraham aiment tous deux
1632
Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu
1633
Pourtant tout à l’heure dans la synagogue l’un après l’autre
1634
Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau
1635
Parmi les feuillards de la fête des cabanes
1636
Ottomar en chantant sourira à Abraham
1637
Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes
1638
Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d’automne
1639
Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim
1640
Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim
Les cloches
1641
Mon beau tzigane mon amant
1642
Écoute les cloches qui sonnent
1643
Nous nous aimions éperdument
1644
Croyant n’être vus de personne
1645
Mais nous étions bien mal cachés
1646
Toutes les cloches à la ronde
1647
Nous ont vus du haut des clochers
1648
Et le disent à tout le monde
1649
Demain Cyprien et Henri
1650
Marie Ursule et Catherine
1651
La boulangère et son mari
1652
Et puis Gertrude ma cousine
1653
Souriront quand je passerai
1654
Je ne saurai plus où me mettre
1655
Tu seras loin Je pleurerai
1656
J’en mourrai peut-être
La Loreley
1657
A Jean Sève
1658
A Bacharach il y avait une sorcière blonde
1659
Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde
1660
Devant son tribunal l’évêque la fit citer
1661
D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté
1662
O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
1663
De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
1664
Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
1665
Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri
1666
Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
1667
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
1668
Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
1669
Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé
1670
Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
1671
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège
1672
Mon amant est parti pour un pays lointain
1673
Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien
1674
Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
1675
Si je me regardais il faudrait que j’en meure
1676
Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
1677
Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla
1678
L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
1679
Menez jusqu’au couvent cette femme en démence
1680
Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
1681
Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc
1682
Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
1683
La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
1684
Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
1685
Pour voir une fois encore mon beau château
1686
Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
1687
Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves
1688
Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
1689
Les chevaliers criaient Loreley Loreley
1690
Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
1691
Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle
1692
Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
1693
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin
1694
Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
1695
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
Schinderhannes
1696
A Marius-Ary Leblond
1697
Dans la forêt avec sa bande
1698
Schinderhannes s’est désarmé
1699
Le brigand près de sa brigande
1700
Hennit d’amour au joli mai
1701
Benzel accroupi lit la Bible
1702
Sans voir que son chapeau pointu
1703
A plume d’aigle sert de cible
1704
A Jacob Born le mal foutu
1705
Juliette Blaesius qui rote
1706
Fait semblant d’avoir le hoquet
1707
Hannes pousse une fausse note
1708
Quand Schulz vient portant un baquet
1709
Et s’écrie en versant des larmes
1710
Baquet plein de vin parfumé
1711
Viennent aujourd’hui les gendarmes
1712
Nous aurons bu le vin de mai
1713
Allons Julia la mam’zelle
1714
Bois avec nous ce clair bouillon
1715
D’herbes et de vin de Moselle
1716
Prosit Bandit en cotillon
1717
Cette brigande est bientôt soûle
1718
Et veut Hannes qui n’en veut pas
1719
Pas d’amour maintenant ma poule
1720
Sers-nous un bon petit repas
1721
Il faut ce soir que j’assassine
1722
Ce riche juif au bord du Rhin
1723
Au clair de torches de résine
1724
La fleur de mai c’est le florin
1725
On mange alors toute la bande
1726
Pète et rit pendant le dîner
1727
Puis s’attendrit à l’allemande
1728
Avant d’aller assassiner
Rhénane d’automne
1729
A Toussaint Luca
1730
Les enfants des morts vont jouer
1731
Dans le cimetière
1732
Martin Gertrude Hans et Henri
1733
Nul coq n’a chanté aujourd’hui
1734
Kikiriki
1735
Les vieilles femmes
1736
Tout en pleurant cheminent
1737
Et les bons ânes
1738
Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs
1739
Des couronnes mortuaires
1740
C’est le jour des morts et de toutes leurs âmes
1741
Les enfants et les vieilles femmes
1742
Allument des bougies et des cierges
1743
Sur chaque tombe catholique
1744
Les voiles des vieilles
1745
Les nuages du ciel
1746
Sont comme des barbes de biques
1747
L’air tremble de flammes et de prières
1748
Le cimetière est un beau jardin
1749
Plein des saules gris et de romarins
1750
Il vous vient souvent des amis qu’on enterre
1751
Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
1752
Vous mendiants morts saouls de bière
1753
Vous les aveugles comme le destin
1754
Et vous petits enfants morts en prière
1755
Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
1756
Vous bourgmestres vous bateliers
1757
Et vous conseillers de régence
1758
Vous aussi tziganes sans papiers
1759
La vie vous pourrit dans la panse
1760
La croix nous pousse entre les pieds
1761
Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux
1762
Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument
1763
Et les feuilles mortes
1764
Viennent couvrir les morts
1765
Des enfants morts parlent parfois avec leur mère
1766
Et des mortes parfois voudraient bien revenir
1767
Oh! je ne veux pas que tu sortes
1768
L’automne est plein de mains coupées
1769
Non non ce sont des feuilles mortes
1770
Ce sont les mains des chères mortes
1771
Ce sont tes mains coupées
1772
Nous avons tant pleuré aujourd’hui
1773
Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes
1774
Sous le ciel sans soleil
1775
Au cimetière plein de flammes
1776
Puis dans le vent nous nous en retournâmes
1777
A nos pieds roulaient des châtaignes
1778
Dont les bogues étaient
1779
Comme le cœur blessé de la madone
1780
Dont on doute si elle eut la peau
1781
Couleur des châtaignes d’automne
Les sapins
1782
Les sapins en bonnets pointus
1783
De longues robes revêtus
1784
Comme des astrologues
1785
Saluent leurs frères abattus
1786
Les bateaux qui sur le Rhin voguent
1787
Dans les sept arts endoctrinés
1788
Par les vieux sapins leurs aînés
1789
Qui sont de grands poètes
1790
Ils se savent prédestinés
1791
A briller plus que des planètes
1792
A briller doucement changés
1793
En étoiles et enneigés
1794
Aux Noëls bienheureuses
1795
Fêtes des sapins ensongés
1796
Aux longues branches langoureuses
1797
Les sapins beaux musiciens
1798
Chantent des noëls anciens
1799
Au vent des soirs d’automne
1800
Ou bien graves magiciens
1801
Incantent le ciel quand il tonne
1802
Des rangées de blancs chérubins
1803
Remplacent l’hiver les sapins
1804
Et balancent leurs ailes
1805
L’été ce sont de grands rabbins
1806
Ou bien de vieilles demoiselles
1807
Sapins médecins divagants
1808
Ils vont offrant leurs bons onguents
1809
Quand la montagne accouche
1810
De temps en temps sous l’ouragan
1811
Un vieux sapin geint et se couche
Les femmes
1812
Dans la maison du vigneron les femmes cousent
1813
Lenchen remplis le poêle et mets l’eau du café
1814
Dessus — Le chat s’étire après s’être chauffé
1815
— Gertrude et son voisin Martin enfin s’épousent
1816
Le rossignol aveugle essaya de chanter
1817
Mais l’effraie ululant il trembla dans sa cage
1818
Ce cyprès là-bas a l’air du pape en voyage
1819
Sous la neige — Le facteur vient de s’arrêter
1820
Pour causer avec le nouveau maître d’école
1821
— Cet hiver est très froid le vin sera très bon
1822
— Le sacristain sourd et boiteux est moribond
1823
— La fille du vieux bourgmestre brode une étole
1824
Pour la fête du curé La forêt là-bas
1825
Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
1826
Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge
1827
Kæthi tu n’as pas bien raccommodé ces bas
1828
— Apporte le café le beurre et les tartines
1829
La marmelade le saindoux un pot de lait
1830
— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît
1831
— On dirait que le vent dit des phrases latines
1832
— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît
1833
— Lotte es-tu triste O petit cœur — Je crois qu’elle aime
1834
— Dieu garde — Pour ma part je n’aime que moi-même
1835
— Chut A présent grand’mère dit son chapelet
1836
— Il me faut du sucre candi Leni je tousse
1837
— Pierre mène son furet chasser les lapins
1838
Le vent faisait danser en rond tous les sapins
1839
Lotte l’amour rend triste — Ilse la vie est douce
1840
La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
1841
Devenaient dans l’obscurité des ossuaires
1842
En neige et repliés gisaient là des suaires
1843
Et des chiens aboyaient aux passants morfondus
1844
Il est mort écoutez La cloche de l’église
1845
Sonnait tout doucement la mort du sacristain
1846
Lise il faut attiser le poêle qui s’éteint
1847
Les femmes se signaient dans la nuit indécise
1848
Septembre 1901-Mai 1902.
Signe
1849
Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
1850
Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
1851
Je regrette chacun des baisers que je donne
1852
Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
1853
Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
1854
Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
1855
Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
1856
Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
Un soir
1857
Un aigle descendit de ce ciel blanc d’archanges
1858
Et vous soutenez-moi
1859
Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes
1860
Priez priez pour moi
1861
La ville est métallique et c’est la seule étoile
1862
Noyée dans tes yeux bleus
1863
Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles
1864
Sur des oiseaux galeux
1865
Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes
1866
Qu’un seul homme buvait
1867
Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge
1868
O vêtue ton bras se lovait
1869
Vois l’histrion tire la langue aux attentives
1870
Un fantôme s’est suicidé
1871
L’apôtre au figuier pend et lentement salive
1872
Jouons donc cet amour aux dés
1873
Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance
1874
Vois
1875
Les chemins sont fleuris et les palmes s’avancent
1876
Vers toi
La dame
1877
Toc toc Il a fermé sa porte
1878
Les lys du jardin sont flétris
1879
Quel est donc ce mort qu’on emporte
1880
Tu viens de toquer à sa porte
1881
Et trotte trotte
1882
Trotte la petite souris
Les fiançailles
1883
A Picasso
1884
Le printemps laisse errer les fiancés parjures
1885
Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues
1886
Que secoue le cyprès où niche l’oiseau bleu
1887
Une Madone à l’aube a pris les églantines
1888
Elle viendra demain cueillir les giroflées
1889
Pour mettre aux nids des colombes qu’elle destine
1890
Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet
1891
Au petit bois de citronniers s’enamourèrent
1892
D’amour que nous aimons les dernières venues
1893
Les villages lointains sont comme leurs paupières
1894
Et parmi les citrons leurs cœurs sont suspendus
1895
Mes amis m’ont enfin avoué leur mépris
1896
Je buvais à pleins verres les étoiles
1897
Un ange a exterminé pendant que je dormais
1898
Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries
1899
De faux centurions emportaient le vinaigre
1900
Et les gueux mal blessés par l’épurge dansaient
1901
Étoiles de l’éveil je n’en connais aucune
1902
Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune
1903
Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas
1904
A la clarté des bougies tombaient vaille que vaille
1905
Des faux-cols sur des flots de jupes mal brossées
1906
Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles
1907
La ville cette nuit semblait un archipel
1908
Des femmes demandaient l’amour et la dulie
1909
Et sombre sombre fleuve je me rappelle
1910
Les ombres qui passaient n’étaient jamais jolies
1911
Je n’ai plus même pitié de moi
1912
Et ne puis exprimer mon tourment de silence
1913
Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles
1914
Un Icare tente de s’élever jusqu’à chacun de mes yeux
1915
Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses
1916
Qu’ai-je fait aux bêtes théologales de l’intelligence
1917
Jadis les morts sont revenus pour m’adorer
1918
Et j’espérais la fin du monde
1919
Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan
1920
J’ai eu le courage de regarder en arrière
1921
Les cadavres de mes jours
1922
Marquent ma route et je les pleure
1923
Les uns pourrissent dans les églises italiennes
1924
Ou bien dans de petits bois de citronniers
1925
Qui fleurissent et fructifient
1926
En même temps et en toute saison
1927
D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
1928
Où d’ardents bouquets rouaient
1929
Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie
1930
Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore
1931
Dans le jardin de ma mémoire
1932
Pardonnez-moi mon ignorance
1933
Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers
1934
Je ne sais plus rien et j’aime uniquement
1935
Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
1936
Je médite divinement
1937
Et je souris des êtres que je n’ai pas créés
1938
Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide
1939
Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour
1940
J’admirerais mon ouvrage
1941
J’observe le repos du dimanche
1942
Et je loue la paresse
1943
Comment comment réduire
1944
L’infiniment petite science
1945
Que m’imposent mes sens
1946
L’un est pareil aux montagnes au ciel
1947
Aux villes à mon amour
1948
Il ressemble aux saisons
1949
Il vit décapité sa tête est le soleil
1950
Et la lune son cou tranché
1951
Je voudrais éprouver une ardeur infinie
1952
Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures
1953
Le tonnerre te sert de chevelure
1954
Et tes griffes répètent le chant des oiseaux
1955
Le toucher monstrueux m’a pénétré m’empoisonne
1956
Mes yeux nagent loin de moi
1957
Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve
1958
La bête des fumées a la tête fleurie
1959
Et le monstre le plus beau
1960
Ayant la saveur du laurier se désole
1961
A la fin les mensonges ne me font plus peur
1962
C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
1963
Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée
1964
Voici mon bouquet de fleurs de la Passion
1965
Qui offrent tendrement deux couronnes d’épines
1966
Les rues sont mouillées de la pluie de naguère
1967
Des anges diligents travaillent pour moi à la maison
1968
La lune et la tristesse disparaîtront pendant
1969
Toute la sainte journée
1970
Toute la sainte journée j’ai marché en chantant
1971
Une dame penchée à sa fenêtre m’a regardé longtemps
1972
M’éloigner en chantant
1973
Au tournant d’une rue je vis des matelots
1974
Qui dansaient le cou nu au son d’un accordéon
1975
J’ai tout donné au soleil
1976
Tout sauf mon ombre
1977
Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes
1978
A l’horizon brumeux s’enfonçaient les trois-mâts
1979
Les vents ont expiré couronnés d’anémones
1980
O Vierge signe pur du troisième mois
1981
Templiers flamboyants je brûle parmi vous
1982
Prophétisons ensemble ô grand maître je suis
1983
Le désirable feu qui pour vous se dévoue
1984
Et la girande tourne ô belle ô belle nuit
1985
Liens déliés par une libre flamme Ardeur
1986
Que mon souffle éteindra O Morts à quarantaine
1987
Je mire de ma mort la gloire et le malheur
1988
Comme si je visais l’oiseau de la quintaine
1989
Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez
1990
Le soleil et l’amour dansaient dans le village
1991
Et tes enfants galants bien ou mal habillés
1992
Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage
Clair de lune
1993
Lune mellifluente aux lèvres des déments
1994
Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands
1995
Les astres assez bien figurent les abeilles
1996
De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles
1997
Car voici que tout doux et leur tombant du ciel
1998
Chaque rayon de lune est un rayon de miel
1999
Or caché je conçois la très douce aventure
2000
J’ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture
2001
Qui posa dans mes mains des rayons décevants
2002
Et prit son miel lunaire à la rose des vents
1909
2003
La dame avait une robe
2004
En ottoman violine
2005
Et sa tunique brodée d’or
2006
Était composée de deux panneaux
2007
S’attachant sur l’épaule
2008
Les yeux dansants comme des anges
2009
Elle riait elle riait
2010
Elle avait un visage aux couleurs de France
2011
Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
2012
Elle avait un visage aux couleurs de France
2013
Elle était décolletée en rond
2014
Et coiffée à la Récamier
2015
Avec de beaux bras nus
2016
N’entendra-t-on jamais sonner minuit
2017
La dame en robe d’ottoman violine
2018
Et en tunique brodée d’or
2019
Décolletée en rond
2020
Promenait ses boucles
2021
Son bandeau d’or
2022
Et traînait ses petits souliers à boucles
2023
Elle était si belle
2024
Que tu n’aurais pas osé l’aimer
2025
J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
2026
Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
2027
Le fer était leur sang la flamme leur cerveau
2028
J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
2029
Le luxe et la beauté ne sont que son écume
2030
Cette femme était si belle
2031
Qu’elle me faisait peur
A la Santé
I
2032
Avant d’entrer dans ma cellule
2033
Il a fallu me mettre nu
2034
Et quelle voix sinistre ulule
2035
Guillaume qu’es-tu devenu
2036
Le Lazare entrant dans la tombe
2037
Au lieu d’en sortir comme il fit
2038
Adieu adieu chantante ronde
2039
Ô mes années ô jeunes filles
II
2040
Non je ne me sens plus là
2041
Moi-même
2042
Je suis le quinze de la
2043
Onzième
2044
Le soleil filtre à travers
2045
Les vitres
2046
Ses rayons font sur mes vers
2047
Les pitres
2048
Et dansent sur le papier
2049
J’écoute
2050
Quelqu’un qui frappe du pied
2051
La voûte
III
2052
Dans une fosse comme un ours
2053
Chaque matin je me promène
2054
Tournons tournons tournons toujours
2055
Le ciel est bleu comme une chaîne
2056
Dans une fosse comme un ours
2057
Chaque matin je me promène
2058
Dans la cellule d’à côté
2059
On y fait couler la fontaine
2060
Avec les clefs qu’il fait tinter
2061
Que le geôlier aille et revienne
2062
Dans la cellule d’à côté
2063
On y fait couler la fontaine
IV
2064
Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
2065
Et peints de couleurs pâles
2066
Une mouche sur le papier à pas menus
2067
Parcourt mes lignes inégales
2068
Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
2069
Toi qui me l’as donnée
2070
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
2071
Le bruit de ma chaise enchaînée
2072
Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison
2073
L’Amour qui m’accompagne
2074
Prends en pitié surtout ma débile raison
2075
Et ce désespoir qui la gagne
V
2076
Que lentement passent les heures
2077
Comme passe un enterrement
2078
Tu pleureras l’heure où tu pleures
2079
Qui passera trop vitement
2080
Comme passent toutes les heures
VI
2081
J’écoute les bruits de la ville
2082
Et prisonnier sans horizon
2083
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
2084
Et les murs nus de ma prison
2085
Le jour s’en va voici que brûle
2086
Une lampe dans la prison
2087
Nous sommes seuls dans ma cellule
2088
Belle clarté Chère raison
2089
Septembre 1911
Automne malade
2090
Automne malade et adoré
2091
Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
2092
Quand il aura neigé
2093
Dans les vergers
2094
Pauvre automne
2095
Meurs en blancheur et en richesse
2096
De neige et de fruits mûrs
2097
Au fond du ciel
2098
Des éperviers planent
2099
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
2100
Qui n’ont jamais aimé
2101
Aux lisières lointaines
2102
Les cerfs ont bramé
2103
Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
2104
Les fruits tombant sans qu’on les cueille
2105
Le vent et la forêt qui pleurent
2106
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
2107
Les feuilles
2108
Qu’on foule
2109
Un train
2110
Qui roule
2111
La vie
2112
S’écoule
Hôtels
2113
La chambre est veuve
2114
Chacun pour soi
2115
Présence neuve
2116
On paye au mois
2117
Le patron doute
2118
Payera-t-on
2119
Je tourne en route
2120
Comme un toton
2121
Le bruit des fiacres
2122
Mon voisin laid
2123
Qui fume un âcre
2124
Tabac anglais
2125
Ô La Vallière
2126
Qui boite et rit
2127
De mes prières
2128
Table de nuit
2129
Et tous ensemble
2130
Dans cet hôtel
2131
Savons la langue
2132
Comme à Babel
2133
Fermons nos portes
2134
À double tour
2135
Chacun apporte
2136
Son seul amour
Cors de chasse
2137
Notre histoire est noble et tragique
2138
Comme le masque d’un tyran
2139
Nul drame hasardeux ou magique
2140
Aucun détail indifférent
2141
Ne rend notre amour pathétique
2142
Et Thomas de Quincey buvant
2143
L’opium poison doux et chaste
2144
À sa pauvre Anne allait rêvant
2145
Passons passons puisque tout passe
2146
Je me retournerai souvent
2147
Les souvenirs sont cors de chasse
2148
Dont meurt le bruit parmi le vent
Vendémiaire
2149
Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi
2150
Je vivais à l’époque où finissaient les rois
2151
Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes
2152
Et trois fois courageux devenaient trismégistes
2153
Que Paris était beau à la fin de septembre
2154
Chaque nuit devenait une vigne où les pampres
2155
Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut
2156
Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux
2157
De ma gloire attendaient la vendange de l’aube
2158
Un soir passant le long des quais déserts et sombres
2159
En rentrant à Auteuil j’entendis une voix
2160
Qui chantait gravement se taisant quelquefois
2161
Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine
2162
La plainte d’autres voix limpides et lointaines
2163
Et j’écoutai longtemps tous ces chants et ces cris
2164
Qu’éveillait dans la nuit la chanson de Paris
2165
J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde
2166
Venez toutes couler dans ma gorge profonde
2167
Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris
2168
Vendangeait le raisin le plus doux de la terre
2169
Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent
2170
Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes
2171
Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants
2172
Ces grappes de nos sens qu’enfanta le soleil
2173
Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille
2174
Nous t’apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles
2175
Ces berceaux pleins de cris que tu n’entendras pas
2176
Et d’amont en aval nos pensées ô rivières
2177
Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées
2178
Aux doigts allongés nos mains les clochers
2179
Et nous t’apportons aussi cette souple raison
2180
Que le mystère clôt comme une porte la maison
2181
Ce mystère courtois de la galanterie
2182
Ce mystère fatal fatal d’une autre vie
2183
Double raison qui est au delà de la beauté
2184
Et que la Grèce n’a pas connue ni l’Orient
2185
Double raison de la Bretagne où lame à lame
2186
L’océan châtre peu à peu l’ancien continent
2187
Et les villes du Nord répondirent gaîment
2188
Ô Paris nous voici boissons vivantes
2189
Les viriles cités où dégoisent et chantent
2190
Les métalliques saints de nos saintes usines
2191
Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées
2192
Comme fit autrefois l’Ixion mécanique
2193
Et nos mains innombrables
2194
Usines manufactures fabriques mains
2195
Où les ouvriers nus semblables à nos doigts
2196
Fabriquent du réel à tant par heure
2197
Nous te donnons tout cela
2198
Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières
2199
Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières
2200
Désaltère-toi Paris avec les divines paroles
2201
Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent
2202
Toujours le même culte de sa mort renaissant
2203
Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang
2204
Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur
2205
Un enfant regarde les fenêtres s’ouvrir
2206
Et des grappes de têtes à d’ivres oiseaux s’offrir
2207
Les villes du Midi répondirent alors
2208
Noble Paris seule raison qui vis encore
2209
Qui fixes notre humeur selon ta destinée
2210
Et toi qui te retires Méditerranée
2211
Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties
2212
Ces très hautes amours et leur danse orpheline
2213
Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes
2214
Et un râle infini qui venait de Sicile
2215
Signifiait en battement d’ailes ces paroles
2216
Les raisins de nos vignes on les a vendangés
2217
Et ces grappes de morts dont les grains allongés
2218
Ont la saveur du sang de la terre et du sel
2219
Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel
2220
Obscurci de nuées faméliques
2221
Que caresse Ixion le créateur oblique
2222
Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d’Afrique
2223
Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille
2224
L’avenir et la vie dans ces treilles s’ennuyent
2225
Mais où est le regard lumineux des sirènes
2226
Il trompa les marins qu’aimaient ces oiseaux-là
2227
Il ne tournera plus sur l’écueil de Scylla
2228
Où chantaient les trois voix suaves et sereines
2229
Le détroit tout à coup avait changé de face
2230
Visages de la chair de l’onde de tout
2231
Ce que l’on peut imaginer
2232
Vous n’êtes que des masques sur des faces masquées
2233
Il souriait jeune nageur entre les rives
2234
Et les noyés flottant sur son onde nouvelle
2235
Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives
2236
Elles dirent adieu au gouffre et à l’écueil
2237
A leurs pâles époux couchés sur les terrasses
2238
Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil
2239
Les suivirent dans l’onde où s’enfoncent les astres
2240
Lorsque la nuit revint couverte d’yeux ouverts
2241
Errer au site où l’hydre a sifflé cet hiver
2242
Et j’entendis soudain ta voix impérieuse
2243
Ô Rome
2244
Maudire d’un seul coup mes anciennes pensées
2245
Et le ciel où l’amour guide les destinées
2246
Les feuillards repoussés sur l’arbre de la croix
2247
Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican
2248
Macèrent dans le vin que je t’offre et qui a
2249
La saveur du sang pur de celui qui connaît
2250
Une autre liberté végétale dont tu
2251
Ne sais pas que c’est elle la suprême vertu
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Une couronne de trirègne est tombée sur les dalles
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Les hiérarques la foulent sous leurs sandales
2254
Ô splendeur démocratique qui pâlit
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Vienne la nuit royale où l’on tuera les bêtes
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La louve avec l’agneau l’aigle avec la colombe
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Une foule de rois ennemis et cruels
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Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle
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Sortiront de la terre et viendront dans les airs
2260
Pour boire de mon vin par deux fois millénaire
2261
La Moselle et le Rhin se joignent en silence
2262
C’est l’Europe qui prie nuit et jour à Coblence
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Et moi qui m’attardais sur le quai à Auteuil
2264
Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles
2265
Du cep lorsqu’il est temps j’entendis la prière
2266
Qui joignait la limpidité de ces rivières
2267
O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui
2268
Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord
2269
Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible
2270
Mes grappes d’hommes forts saignent dans le pressoir
2271
Tu boiras à longs traits tout le sang de l’Europe
2272
Parce que tu es beau et que seul tu es noble
2273
Parce que c’est dans toi que Dieu peut devenir
2274
Et tous mes vignerons dans ces belles maisons
2275
Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux
2276
Dans ces belles maisons nettement blanches et noires
2277
Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire
2278
Mais nous liquides mains jointes pour la prière
2279
Nous menons vers le sel les eaux aventurières
2280
Et la ville entre nous comme entre des ciseaux
2281
Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux
2282
Dont quelque sifflement lointain parfois s’élance
2283
Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence
2284
Les villes répondaient maintenant par centaines
2285
Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines
2286
Et Trèves la ville ancienne
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A leur voix mêlait la sienne
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L’univers tout entier concentré dans ce vin
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Qui contenait les mers les animaux les plantes
2290
Les cités les destins et les astres qui chantent
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Les hommes à genoux sur la rive du ciel
2292
Et le docile fer notre bon compagnon
2293
Le feu qu’il faut aimer comme on s’aime soi-même
2294
Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front
2295
L’éclair qui luit ainsi qu’une pensée naissante
2296
Tous les noms six par six les nombres un à un
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Des kilos de papier tordus comme des flammes
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Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements
2299
Les bons vers immortels qui s’ennuient patiemment
2300
Des armées rangées en bataille
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Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres
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Au bord des yeux de celle que j’aime tant
2303
Les fleurs qui s’écrient hors de bouches
2304
Et tout ce que je ne sais pas dire
2305
Tout ce que je ne connaîtrai jamais
2306
Tout cela tout cela changé en ce vin pur
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Dont Paris avait soif
2308
Me fut alors présenté
2309
Actions belles journées sommeils terribles
2310
Végétation Accouplements musiques éternelles
2311
Mouvements Adorations douleur divine
2312
Mondes qui vous ressemblez et qui nous ressemblez
2313
Je vous ai bu et ne fus pas désaltéré
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Mais je connus dès lors quelle saveur a l’univers
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Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers
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Sur le quai d’où je voyais l’onde couler et dormir les bélandres
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Écoutez-moi je suis le gosier de Paris
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Et je boirai encore s’il me plaît l’univers
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Écoutez mes chants d’universelle ivrognerie
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Et la nuit de septembre s’achevait lentement
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Les feux rouges des ponts s’éteignaient dans la Seine
2322
Les étoiles mouraient le jour naissait à peine