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Recueil de poèmes (1913) : de Zone à Vendémiaire, le poète marche dans le Paris des autobus et des émigrants, longe le Rhin, croise Merlin, Salomé et la Loreley, voit l'amour s'en aller sous le pont Mirabeau et écrit depuis sa cellule de la Santé.
1À la fin tu es las de ce monde ancien
2Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
3Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
4Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
5La religion seule est restée toute neuve la religion
6Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
7Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
8L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
9Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
10D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
11Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
12Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
13Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
14Portraits des grands hommes et mille titres divers
15J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
16Neuve et propre du soleil elle était le clairon
17Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
18Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
19Le matin par trois fois la sirène y gémit
20Une cloche rageuse y aboie vers midi
21Les inscriptions des enseignes et des murailles
22Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
23J’aime la grâce de cette rue industrielle
24Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes
25Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
26Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
27Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
28Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
29Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
30Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
31Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
32Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
33C’est le beau lys que tous nous cultivons
34C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
35C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
36C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
37C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
38C’est l’étoile à six branches
39C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
40C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
41Il détient le record du monde pour la hauteur
42Pupille Christ de l’œil
43Vingtième pupille des siècles il sait y faire
44Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
45Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
46Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
47Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
48Les anges voltigent autour du joli voltigeur
49Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
50Flottent autour du premier aéroplane
51Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie
52Ces prêtres qui montent éternellement en élevant l’hostie
53L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
54Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
55À tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
56D’Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
57L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
58Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
59L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
60Et d’Amérique vient le petit colibri
61De Chine sont venus les pihis longs et souples
62Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couples
63Puis voici la colombe esprit immaculé
64Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
65Le phénix ce bûcher qui soi-même s’engendre
66Un instant voile tout de son ardente cendre
67Les sirènes laissant les périlleux détroits
68Arrivent en chantant bellement toutes trois
69Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
70Fraternisent avec la volante machine
71Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
72Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
73L’angoisse de l’amour te serre le gosier
74Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
75Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
76Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
77Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
78Les étincelles de ton rire dorent le fonds de ta vie
79C’est un tableau pendu dans un sombre musée
80Et quelquefois tu vas la regarder de près
81Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
82C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté
83Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
84Le sang de votre Sacré-Cœur m’a inondé à Montmartre
85Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
86L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
87Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
88C’est toujours près de toi cette image qui passe
89Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
90Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
91Avec tes amis tu te promènes en barque
92L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
93Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
94Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
95Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
96Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
97Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
98La cétoine qui dort dans le cœur de la rose
99Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
100Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
101Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
102Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
103Et tu recules aussi dans ta vie lentement
104En montant au Hradchin et le soir en écoutant
105Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
106Te voici à Marseille au milieu des pastèques
107Te voici à Coblence à l’hôtel du Géant
108Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
109Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
110Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
111On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
112Je m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda
113Tu es à Paris chez le juge d’instruction
114Comme un criminel on te met en état d’arrestation
115Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
116Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
117Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
118J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
119Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
120Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté
121Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
122Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
123Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
124Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
125Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
126Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
127Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
128Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
129Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
130Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
131Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
132Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
133Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
134Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
135Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
136Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
137Tu es la nuit dans un grand restaurant
138Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
139Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
140Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey
141Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées
142J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
143J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
144Tu es seul le matin va venir
145Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
146La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
147C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive
148Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
149Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
150Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
151Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
152Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
153Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
156Sous le pont Mirabeau coule la Seine
158Faut-il qu’il m’en souvienne
159La joie venait toujours après la peine
160Vienne la nuit sonne l’heure
161Les jours s’en vont je demeure
162Les mains dans les mains restons face à face
164Le pont de nos bras passe
165Des éternels regards l’onde si lasse
166Vienne la nuit sonne l’heure
167Les jours s’en vont je demeure
168L’amour s’en va comme cette eau courante
170Comme la vie est lente
171Et comme l’Espérance est violente
172Vienne la nuit sonne l’heure
173Les jours s’en vont je demeure
174Passent les jours et passent les semaines
176Ni les amours reviennent
177Sous le pont Mirabeau coule la Seine
178Vienne la nuit sonne l’heure
179Les jours s’en vont je demeure
181Et je chantais cette romance
183Que mon amour à la semblance
184Du beau Phénix s’il meurt un soir
185Le Matin voit sa renaissance
186Un soir de demi-brume à Londres
187Un voyou qui ressemblait à
188Mon amour vint à ma rencontre
189Et le regard qu’il me jeta
190Me fit baisser les yeux de honte
191Je suivis ce mauvais garçon
192Qui sifflotait mains dans les poches
193Nous semblions entre les maisons
194Onde ouverte de la Mer Rouge
195Lui les Hébreux moi Pharaon
196Que tombent ces vagues de briques
197Si tu ne fus pas bien aimée
198Je suis le souverain d’Égypte
199Sa sœur-épouse son armée
200Si tu n’es pas l’amour unique
201Au tournant d’une rue brûlant
202De tous les feux de ses façades
203Plaies du brouillard sanguinolent
204Où se lamentaient les façades
205Une femme lui ressemblant
206C’était son regard d’inhumaine
207La cicatrice à son cou nu
208Sortit saoule d’une taverne
209Au moment où je reconnus
210La fausseté de l’amour même
211Lorsqu’il fut de retour enfin
212Dans sa patrie le sage Ulysse
213Son vieux chien de lui se souvint
214Près d’un tapis de haute lisse
215Sa femme attendait qu’il revînt
216L’époux royal de Sacontale
217Las de vaincre se réjouit
218Quand il la retrouva plus pâle
219D’attente et d’amour yeux pâlis
220Caressant sa gazelle mâle
221J’ai pensé à ces rois heureux
222Lorsque le faux amour et celle
223Dont je suis encore amoureux
224Heurtant leurs ombres infidèles
225Me rendirent si malheureux
226Regrets sur quoi l’enfer se fonde
227Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
228Pour son baiser les rois du monde
229Seraient morts les pauvres fameux
230Pour elle eussent vendu leur ombre
231J’ai hiverné dans mon passé
232Revienne le soleil de Pâques
233Pour chauffer un cœur plus glacé
234Que les quarante de Sébaste
235Moins que ma vie martyrisée
236Mon beau navire ô ma mémoire
237Avons-nous assez navigué
238Dans une onde mauvaise à boire
239Avons-nous assez divagué
240De la belle aube au triste soir
241Adieu faux amour confondu
242Avec la femme qui s’éloigne
243Avec celle que j’ai perdue
244L’année dernière en Allemagne
245Et que je ne reverrai plus
246Voie lactée ô sœur lumineuse
247Des blancs ruisseaux de Chanaan
248Et des corps blancs des amoureuses
249Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
250Ton cours vers d’autres nébuleuses
251Je me souviens d’une autre année
252C’était l’aube d’un jour d’avril
253J’ai chanté ma joie bien-aimée
254Chanté l’amour à voix virile
255Au moment d’amour de l’année
Aubade chantée à Lætare un an passé
256C’est le printemps viens-t’en Pâquette
257Te promener au bois joli
258Les poules dans la cour caquètent
259L’aube au ciel fait de roses plis
260L’amour chemine à ta conquête
261Mars et Vénus sont revenus
262Ils s’embrassent à bouches folles
263Devant des sites ingénus
264Où sous les roses qui feuillolent
265De beaux dieux roses dansent nus
266Viens ma tendresse est la régente
267De la floraison qui paraît
268La nature est belle et touchante
269Pan sifflote dans la forêt
270Les grenouilles humides chantent
271Beaucoup de ces dieux ont péri
272C’est sur eux que pleurent les saules
273Le grand Pan l’amour Jésus-Christ
274Sont bien morts et les chats miaulent
275Dans la cour je pleure à Paris
276Moi qui sais des lais pour les reines
277Les complaintes de mes années
278Des hymnes d’esclave aux murènes
279La romance du mal-aimé
280Et des chansons pour les sirènes
281L’amour est mort j’en suis tremblant
282J’adore de belles idoles
283Les souvenirs lui ressemblant
284Comme la femme de Mausole
285Je reste fidèle et dolent
286Je suis fidèle comme un dogue
287Au maître le lierre au tronc
288Et les Cosaques Zaporogues
289Ivrognes pieux et larrons
290Aux steppes et au décalogue
291Portez comme un joug le Croissant
292Qu’interrogent les astrologues
293Je suis le Sultan tout-puissant
294O mes Cosaques Zaporogues
295Votre Seigneur éblouissant
296Devenez mes sujets fidèles
297Leur avait écrit le Sultan
298Ils rirent à cette nouvelle
299Et répondirent à l’instant
300A la lueur d’une chandelle
Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople
301Plus criminel que Barrabas
302Cornu comme les mauvais anges
303Quel Belzébuth es-tu là-bas
304Nourri d’immondice et de fange
305Nous n’irons pas à tes sabbats
306Poisson pourri de Salonique
307Long collier des sommeils affreux
308D’yeux arrachés à coup de pique
309Ta mère fit un pet foireux
310Et tu naquis de sa colique
311Bourreau de Podolie Amant
312Des plaies des ulcères des croûtes
313Groin de cochon cul de jument
314Tes richesses garde-les toutes
315Pour payer tes médicaments
316Voie lactée ô sœur lumineuse
317Des blancs ruisseaux de Chanaan
318Et des corps blancs des amoureuses
319Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
320Ton cours vers d’autres nébuleuses
321Regret des yeux de la putain
322Et belle comme une panthère
323Amour vos baisers florentins
324Avaient une saveur amère
325Qui a rebuté nos destins
326Ses regards laissaient une traîne
327D’étoiles dans les soirs tremblants
328Dans ses yeux nageaient les sirènes
329Et nos baisers mordus sanglants
330Faisaient pleurer nos fées marraines
331Mais en vérité je l’attends
332Avec mon cœur avec mon âme
333Et sur le pont des Reviens-t’en
334Si jamais revient cette femme
335Je lui dirai Je suis content
336Mon cœur et ma tête se vident
337Tout le ciel s’écoule par eux
338O mes tonneaux des Danaïdes
339Comment faire pour être heureux
340Comme un petit enfant candide
341Je ne veux jamais l’oublier
342Ma colombe ma blanche rade
344Mon île au loin ma Désirade
346Les satyres et les pyraustes
347Les égypans les feux follets
348Et les destins damnés ou faustes
349La corde au cou comme à Calais
350Sur ma douleur quel holocauste
351Douleur qui doubles les destins
352La licorne et le capricorne
353Mon âme et mon corps incertain
354Te fuient ô bûcher divin qu’ornent
355Des astres des fleurs du matin
356Malheur dieu pâle aux yeux d’ivoire
357Tes prêtres fous t’ont-ils paré
358Tes victimes en robe noire
359Ont-elles vainement pleuré
360Malheur dieu qu’il ne faut pas croire
361Et toi qui me suis en rampant
362Dieu de mes dieux morts en automne
363Tu mesures combien d’empans
364J’ai droit que la terre me donne
365O mon ombre ô mon vieux serpent
366Au soleil parce que tu l’aimes
367Je t’ai menée souviens-t’en bien
368Ténébreuse épouse que j’aime
369Tu es à moi en n’étant rien
370O mon ombre en deuil de moi-même
371L’hiver est mort tout enneigé
372On a brûlé les ruches blanches
373Dans les jardins et les vergers
374Les oiseaux chantent sur les branches
375Le printemps clair l’Avril léger
376Mort d’immortels argyraspides
377La neige aux boucliers d’argent
378Fuit les dendrophores livides
379Du printemps cher aux pauvres gens
380Qui resourient les yeux humides
381Et moi j’ai le cœur aussi gros
382Qu’un cul de dame damascène
383O mon amour je t’aimais trop
384Et maintenant j’ai trop de peine
385Les sept épées hors du fourreau
386Sept épées de mélancolie
387Sans morfil ô claires douleurs
388Sont dans mon cœur et la folie
389Veut raisonner pour mon malheur
390Comment voulez-vous que j’oublie
391La première est toute d’argent
392Et son nom tremblant c’est Pâline
393Sa lame un ciel d’hiver neigeant
394Son destin sanglant gibeline
395Vulcain mourut en la forgeant
396La seconde nommée Noubosse
397Est un bel arc-en-ciel joyeux
398Les dieux s’en servent à leurs noces
399Elle a tué trente Bé-Rieux
400Et fut douée par Carabosse
401La troisième bleu féminin
402N’en est pas moins un chibriape
403Appelé Lul de Faltenin
404Et que porte sur une nappe
405L’Hermès Ernest devenu nain
406La quatrième Malourène
407Est un fleuve vert et doré
408C’est le soir quand les riveraines
409Y baignent leurs corps adorés
410Et des chants de rameurs s’y traînent
411La cinquième Sainte-Fabeau
412C’est la plus belle des quenouilles
413C’est un cyprès sur un tombeau
414Où les quatre vents s’agenouillent
415Et chaque nuit c’est un flambeau
416La Sixième métal de gloire
417C’est l’ami aux si douces mains
418Dont chaque matin nous sépare
419Adieu voilà votre chemin
420Les coqs s’épuisaient en fanfares
421Et la septième s’exténue
422Une femme une rose morte
423Merci que le dernier venu
424Sur mon amour ferme la porte
425Je ne vous ai jamais connue
426Voie lactée ô sœur lumineuse
427Des blancs ruisseaux de Chanaan
428Et des corps blancs des amoureuses
429Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
430Ton cours vers d’autres nébuleuses
431Les démons du hasard selon
432Le chant du firmament nous mènent
433A sons perdus leurs violons
434Font danser notre race humaine
435Sur la descente à reculons
436Destins destins impénétrables
437Rois secoués par la folie
438Et ces grelottantes étoiles
439De fausses femmes dans vos lits
440Aux déserts que l’histoire accable
441Luitpold le vieux prince régent
442Tuteur de deux royautés folles
443Sanglote-t-il en y songeant
444Quand vacillent les lucioles
445Mouches dorées de la Saint-Jean
446Près d’un château sans châtelaine
447La barque aux barcarols chantants
448Sur un lac blanc et sous l’haleine
449Des vents qui tremblent au printemps
450Voguait cygne mourant sirène
451Un jour le roi dans l’eau d’argent
452Se noya puis la bouche ouverte
453Il s’en revint en surnageant
454Sur la rive dormir inerte
455Face tournée au ciel changeant
456Juin ton soleil ardente lyre
457Brûle mes doigts endoloris
458Triste et mélodieux délire
459J’erre à travers mon beau Paris
460Sans avoir le cœur d’y mourir
461Les dimanches s’y éternisent
462Et les orgues de Barbarie
463Y sanglotent dans les cours grises
464Les fleurs aux balcons de Paris
465Penchent comme la tour de Pise
466Soirs de Paris ivres du gin
467Flambant de l’électricité
468Les tramways feux verts sur l’échine
469Musiquent au long des portées
470De rails leur folie de machines
471Les cafés gonflés de fumée
472Crient tout l’amour de leurs tziganes
473De tous leurs siphons enrhumés
474De leurs garçons vêtus d’un pagne
475Vers toi toi que j’ai tant aimée
476Moi qui sais des lais pour les reines
477Les complaintes de mes années
478Des hymnes d’esclave aux murènes
479La romance du mal-aimé
480Et des chansons pour les sirènes
481Le pré est vénéneux mais joli en automne
483Lentement s’empoisonnent
484Le colchique couleur de cerne et de lilas
485Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
486Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
487Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
488Les enfants de l’école viennent avec fracas
489Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
490Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
491Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
492Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
493Le gardien du troupeau chante tout doucement
494Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
495Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
497Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve
498Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée
499Le palais don du roi comme un roi nu s’élève
500Des chairs fouettées de roses de la roseraie
501On voit venir au fond du jardin mes pensées
502Qui sourient du concert joué par les grenouilles
503Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles
504Et le soleil miroir des roses s’est brisé
505Le stigmate sanglant des mains contre les vitres
506Quel archer mal blessé du couchant le troua
507La résine qui rend amer le vin de Chypre
508Ma bouche aux agapes d’agneau blanc l’éprouva
509Sur les genoux pointus du monarque adultère
510Sur le mai de son âge et sur son trente et un
511Madame Rosemonde roule avec mystère
512Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns
513Dame de mes pensées au cul de perle fine
514Dont ni perle ni cul n’égale l’orient
515Qui donc attendez-vous
516De rêveuses pensées en marche à l’Orient
517Mes plus belles voisines
518Toc toc Entrez dans l’antichambre le jour baisse
519La veilleuse dans l’ombre est un bijou d’or cuit
520Pendez vos têtes aux patères par les tresses
521Le ciel presque nocturne a des lueurs d’aiguilles
522On entra dans la salle à manger les narines
523Reniflaient une odeur de graisse et de graillon
524On eut vingt potages dont trois couleur d’urine
525Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon
526Puis les marmitons apportèrent les viandes
527Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau
528Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes
529Et mes souvenirs faisandés en godiveaux
530Or ces pensées mortes depuis des millénaires
531Avaient le fade goût des grands mammouths gelés
532Les os ou songe-creux venaient des ossuaires
533En danse macabre aux plis de mon cervelet
534Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles
536Ventre affamé n’a pas d’oreilles
537Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux
538Ah! nom de Dieu! qu’ont donc crié ces entrecôtes
539Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons
540Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes
541Pour mes pensées de tous pays de tous les temps
542Et l’unique cordeau des trompettes marines
543A Mademoiselle Marie Laurencin
544Frôlée par les ombres des morts
545Sur l’herbe où le jour s’exténue
546L’arlequine s’est mise nue
547Et dans l’étang mire son corps
548Un charlatan crépusculaire
549Vante les tours que l’on va faire
550Le ciel sans teinte est constellé
551D’astres pâles comme du lait
552Sur les tréteaux l’arlequin blême
553Salue d’abord les spectateurs
554Des sorciers venus de Bohême
555Quelques fées et les enchanteurs
556Ayant décroché une étoile
557Il la manie à bras tendu
558Tandis que des pieds un pendu
559Sonne en mesure les cymbales
560L’aveugle berce un bel enfant
561La biche passe avec ses faons
562Le nain regarde d’un air triste
563Grandir l’arlequin trismégiste
565Entre Mobile et Galveston il y a
566Un grand jardin tout plein de roses
567Il contient aussi une villa
568Qui est une grande rose
569Une femme se promène souvent
570Dans le jardin toute seule
571Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls
573Comme cette femme est mennonite
574Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons
575Il en manque deux à mon veston
576La dame et moi suivons presque le même rite
578S’étendant sur les côtés du cimetière
579La maison des morts l’encadrait comme un cloître
580A l’intérieur de ses vitrines
581Pareilles à celles des boutiques de modes
582Au lieu de sourire debout
583Les mannequins grimaçaient pour l’éternité
584Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours
585J’étais entré pour la première fois et par hasard
586Dans ce cimetière presque désert
587Et je claquais des dents
588Devant toute cette bourgeoisie
589Exposée et vêtue le mieux possible
590En attendant la sépulture
592Rapide comme ma mémoire
593Les yeux se rallumèrent
594De cellule vitrée en cellule vitrée
595Le ciel se peupla d’une apocalypse
597Et la terre plate à l’infini
599Se couvrit de mille mythologies immobiles
600Un ange en diamant brisa toutes les vitrines
601Et les morts m’accostèrent
602Avec des mines de l’autre monde
603Mais leur visage et leurs attitudes
604Devinrent bientôt moins funèbres
605Le ciel et la terre perdirent
606Leur aspect fantasmagorique
607Les morts se réjouissaient
608De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière
609Ils riaient de leur ombre et l’observaient
610Comme si véritablement
611C’eût été leur vie passée
612Alors je les dénombrai
613Ils étaient quarante-neuf hommes
615Qui embellissaient à vue d’œil
616Et me regardaient maintenant
617Avec tant de cordialité
618Tant de tendresse même
619Que les prenant en amitié
621Je les invitai à une promenade
622Loin des arcades de leur maison
623Et tous bras dessus bras dessous
624Fredonnant des airs militaires
625Oui tous vos péchés sont absous
626Nous quittâmes le cimetière
627Nous traversâmes la ville
628Et rencontrions souvent
629Des parents des amis qui se joignaient
630A la petite troupe des morts récents
632Si charmants si bien portants
633Qui bien malin qui aurait pu
634Distinguer les morts des vivants
637Deux chevau-légers nous joignirent
639Ils coupèrent du bois de viorne
641Dont ils firent des sifflets
642Qu’ils distribuèrent aux enfants
643Plus tard dans un bal champêtre
644Les couples mains sur les épaules
645Dansèrent au son aigre des cithares
646Ils n’avaient pas oublié la danse
647Ces morts et ces mortes
649Et de temps à autre une cloche
650Annonçait qu’un nouveau tonneau
651Allait être mis en perce
652Une morte assise sur un banc
653Près d’un buisson d’épine-vinette
655Agenouillé à ses pieds
656Lui parler de fiançailles
658Dix ans vingt ans s’il le faut
659Votre volonté sera la mienne
664De ce monde ou bien de l’autre
665Chantaient de ces rondes
666Aux paroles absurdes et lyriques
667Qui sans doute sont les restes
668Des plus anciens monuments poétiques
670L’étudiant passa une bague
671A l’annulaire de la jeune morte
672Voici le gage de mon amour
674Ni le temps ni l’absence
675Ne nous feront oublier nos promesses
676Et un jour nous aurons une belle noce
678A nos vêtements et dans vos cheveux
679Un beau sermon à l’église
680De longs discours après le banquet
685Seront plus beaux plus beaux encore
686Hélas! la bague était brisée
687Que s’ils étaient d’argent ou d’or
688D’émeraude ou de diamant
689Seront plus clairs plus clairs encore
690Que les astres du firmament
691Que la lumière de l’aurore
692Que vos regards mon fiancé
693Auront meilleure odeur encore
694Hélas! la bague était brisée
695Que le lilas qui vient d’éclore
696Que le thym la rose ou qu’un brin
697De lavande ou de romarin
698Les musiciens s’en étant allés
699Nous continuâmes la promenade
701On s’amusa à faire des ricochets
702Avec des cailloux plats
703Sur l’eau qui dansait à peine
704Des barques étaient amarrées
707Après que toute la troupe se fut embarquée
708Et quelques morts ramaient
709Avec autant de vigueur que les vivants
710A l’avant du bateau que je gouvernais
711Un mort parlait avec une jeune femme
712Vêtue d’une robe jaune
714Avec des rubans bleus et d’un chapeau gris
715Orné d’une seule petite plume défrisée
718Comme le pigeon aime la colombe
719Comme l’insecte nocturne
723Repoussez repoussez cet amour défendu
725Voyez l’anneau qui brille
727Je pleure et je voudrais mourir
728Les barques étaient arrivées
729A un endroit où les chevau-légers
730Savaient qu’un écho répondait de la rive
731On ne se lassait point de l’interroger
732Il y eut des questions si extravagantes
733Et des réponses tellement pleines d’à-propos
734Que c’était à mourir de rire
735Et le mort disait à la vivante
736Nous serions si heureux ensemble
737Sur nous l’eau se refermera
738Mais vous pleurez et vos mains tremblent
739Aucun de nous ne reviendra
740On reprit terre et ce fut le retour
741Les amoureux s’entr’aimaient
742Et par couples aux belles bouches
743Marchaient à distances inégales
744Les morts avaient choisi les vivants
748Faisait l’effet d’un fantôme
749Les enfants déchiraient l’air
750En soufflant les joues creuses
751Dans leurs sifflets de viorne
753Tandis que les militaires
754Chantaient des tyroliennes
755En se répondant comme on le fait
758Notre troupe diminua peu à peu
763Beaucoup entraient dans les brasseries
764Quelques-uns nous quittèrent
765Devant une boucherie canine
766Pour y acheter leur repas du soir
767Bientôt je restai seul avec ces morts
768Qui s’en allaient tout droit
776Attendant la sépulture derrière les vitrines
777Ils ne se doutaient pas
778De ce qui s’était passé
779Mais les vivants en gardaient le souvenir
780C’était un bonheur inespéré
782Qu’ils ne craignaient point de le perdre
783Ils vivaient si noblement
784Que ceux qui la veille encore
785Les regardaient comme leurs égaux
786Ou même quelque chose de moins
788Leur puissance leur richesse et leur génie
789Car il y a-t-il rien qui vous élève
790Comme d’avoir aimé un mort ou une morte
791On devient si pur qu’on en arrive
792Dans les glaciers de la mémoire
793A se confondre avec le souvenir
794On est fortifié pour la vie
795Et l’on n’a plus besoin de personne
796L’anémone et l’ancolie
797Ont poussé dans le jardin
799Entre l’amour et le dédain
800Il y vient aussi nos ombres
802Le soleil qui les rend sombres
803Avec elles disparaîtra
804Les déités des eaux vives
805Laissent couler leurs cheveux
806Passe il faut que tu poursuives
807Cette belle ombre que tu veux
809Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
811A la limite où notre sol brille déjà
812Baisse ta deuxième paupière la terre t’éblouit
813Quand tu lèves la tête
814Et moi aussi de près je suis sombre et terne
815Une brume qui vient d’obscurcir les lanternes
816Une main qui tout à coup se pose devant les yeux
817Une voûte entre vous et toutes les lumières
818Et je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres
819Et d’alignements d’yeux des astres bien-aimés
820Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
822A la limite où brille déjà ma mémoire
823Baisse ta deuxième paupière
824Ni à cause du soleil ni à cause de la terre
825Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant
826Au point qu’il deviendra un jour l’unique lumière
828Un jour je m’attendais moi-même
829Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
830Pour que je sache enfin celui-là que je suis
831Moi qui connais les autres
832Je les connais par les cinq sens et quelques autres
833Il me suffit de voir leurs pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers
834De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux
835Ou leur langue quand il me plaît de faire le médecin
836Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète
837Les vaisseaux des amateurs la plume de mes confrères
838La monnaie des aveugles les mains des muets
839Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l’écriture
840Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans
841Il me suffit de sentir l’odeur de leurs églises
842L’odeur des fleuves dans leurs villes
843Le parfum des fleurs dans les jardins publics
844O Corneille Agrippa l’odeur d’un petit chien m’eût suffi
845Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne
846Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline
847Qui t’inspirait l’erreur touchant toutes les femmes
848Il me suffit de goûter la saveur du laurier qu’on cultive pour que j’aime ou que je bafoue
849Et de toucher les vêtements
850Pour ne pas douter si l’on est frileux ou non
852Il me suffit d’entendre le bruit de leurs pas
853Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu’ils ont prise
854Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit
855De ressusciter les autres
856Un jour je m’attendais moi-même
857Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
858Et d’un lyrique pas s’avançaient ceux que j’aime
859Parmi lesquels je n’étais pas
860Les géants couverts d’algues passaient dans leurs villes
861Sous-marines où les tours seules étaient des îles
862Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs
863Coulait sang de mes veines et fait battre mon cœur
864Puis sur terre il venait mille peuplades blanches
865Dont chaque homme tenait une rose à la main
866Et le langage qu’ils inventaient en chemin
867Je l’appris de leur bouche et je le parle encore
868Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
869Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
870Amenaient un à un les morceaux de moi-même
871On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
872Les peuples s’entassaient et je parus moi-même
873Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines
874Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
875Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
876Et détournant mes yeux de ce vide avenir
877En moi-même je vois tout le passé grandir
878Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore
879Près du passé luisant demain est incolore
880Il est informe aussi près de ce qui parfait
881Présente tout ensemble et l’effort et l’effet
882Dans la Haute-Rue à Cologne
883Elle allait et venait le soir
884Offerte à tous en tout mignonne
885Puis buvait lasse des trottoirs
886Très tard dans les brasseries borgnes
887Elle se mettait sur la paille
888Pour un maquereau roux et rose
889C’était un juif il sentait l’ail
890Et l’avait venant de Formose
891Tirée d’un bordel de Changaï
892Je connais gens de toutes sortes
893Ils n’égalent pas leurs destins
894Indécis comme feuilles mortes
895Leurs yeux sont des feux mal éteints
896Leurs cœurs bougent comme leurs portes
898Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
899La vie est variable aussi bien que l’Euripe
900Tu regardais un banc de nuages descendre
901Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures
902Et de tous ces regrets de tous ces repentirs
904Vagues poissons arques fleurs surmarines
905Une nuit c’était la mer
906Et les fleuves s’y répandaient
907Je m’en souviens je m’en souviens encore
908Un soir je descendis dans une auberge triste
910Dans le fond de la salle il s’envolait un Christ
911Quelqu’un avait un furet
913L’on jouait aux cartes
914Et toi tu m’avais oublié
915Te souviens-tu du long orphelinat des gares
916Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient
917Et vomissaient la nuit le soleil des journées
918O matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons
920Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés
921Deux matelots qui ne s’étaient jamais parlé
922Le plus jeune en mourant tomba sur le côté
923O vous chers compagnons
924Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses
925Traîneau d’un boucher régiment des rues sans nombre
926Cavalerie des ponts nuits livides de l’alcool
927Les villes que j’ai vues vivaient comme des folles
928Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages
929Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres
930J’écoutais cette nuit au déclin de l’été
931Un oiseau langoureux et toujours irrité
932Et le bruit éternel d’un fleuve large et sombre
933Mais tandis que mourants roulaient vers l’estuaire
934Tous les regards tous les regards de tous les yeux
935Les bords étaient déserts herbus silencieux
936Et la montagne à l’autre rive était très claire
937Alors sans bruit sans qu’on pût voir rien de vivant
938Contre le mont passèrent des ombres vivaces
939De profil ou soudain tournant leurs vagues faces
940Et tenant l’ombre de leurs lances en avant
941Les ombres contre le mont perpendiculaire
942Grandissaient ou parfois s’abaissaient brusquement
943Et ces ombres barbues pleuraient humainement
944En glissant pas à pas sur la montagne claire
945Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies
946Te souviens-tu du jour où une abeille tomba dans le feu
947C’était tu t’en souviens à la fin de l’été
948Deux matelots qui ne s’étaient jamais quittés
949L’aîné portait au cou une chaîne de fer
950Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse
951Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant
952La vie est variable aussi bien que l’Euripe
953Vous y dansiez petite fille
954Y danserez-vous mère-grand
955C’est la maclotte qui sautille
956Toutes les cloches sonneront
957Quand donc reviendrez-vous Marie
958Des masques sont silencieux
959Et la musique est si lointaine
960Qu’elle semble venir des cieux
961Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
962Et mon mal est délicieux
963Les brebis s’en vont dans la neige
964Flocons de laine et ceux d’argent
965Des soldats passent et que n’ai-je
966Un cœur à moi ce cœur changeant
967Changeant et puis encor que sais-je
968Sais-je où s’en iront tes cheveux
969Crépus comme mer qui moutonne
970Sais-je où s’en iront tes cheveux
971Et tes mains feuilles de l’automne
972Que jonchent aussi nos aveux
973Je passais au bord de la Seine
974Un livre ancien sous le bras
975Le fleuve est pareil à ma peine
976Il s’écoule et ne tarit pas
977Quand donc finira la semaine
978Les anges les anges dans le ciel
979L’un est vêtu en officier
980L’un est vêtu en cuisinier
981Et les autres chantent
982Bel officier couleur du ciel
983Le doux printemps longtemps après Noël
984Te médaillera d’un beau soleil
986Le cuisinier plume les oies
989Ma bien-aimée entre mes bras
Poème lu au mariage d’André Salmon
991En voyant des drapeaux ce matin je ne me suis pas dit
992Voilà les riches vêtements des pauvres
993Ni la pudeur démocratique veut me voiler sa douleur
994Ni la liberté en honneur fait qu’on imite maintenant
995Les feuilles ô liberté végétale ô seule liberté terrestre
996Ni les maisons flambent parce qu’on partira pour ne plus revenir
997Ni ces mains agitées travailleront demain pour nous tous
998Ni même on a pendu ceux qui ne savaient pas profiter de la vie
999Ni même on renouvelle le monde en reprenant la Bastille
1000Je sais que seuls le renouvellent ceux qui sont fondés en poésie
1001On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon s’y marie
1002Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit
1003Au temps de notre jeunesse
1004Fumant tous deux et mal vêtus attendant l’aube
1005Epris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens
1006Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire
1007La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le dernier regard d’Orphée
1008Les verres tombèrent se brisèrent
1009Et nous apprîmes à rire
1010Nous partîmes alors pèlerins de la perdition
1011A travers les rues à travers les contrées à travers la raison
1012Je le revis au bord du fleuve sur lequel flottait Ophélie
1013Qui blanche flotte encore les nénuphars
1014Il s’en allait au milieu des Hamlets blafards
1015Sur la flûte jouant les airs de la folie
1016Je le revis près d’un moujik mourant compter les béatitudes
1017En admirant la neige semblable aux femmes nues
1018Je le revis faisant ceci ou cela en l’honneur des mêmes paroles
1019Qui changent la face des enfants et je dis toutes ces choses
1020Souvenir et Avenir parce que mon ami André Salmon se marie
1021Réjouissons-nous non pas parce que notre amitié a été le fleuve qui nous a fertilisés
1022Terrains riverains dont l’abondance est la nourriture que tous espèrent
1023Ni parce que nos verres nous jettent encore une fois le regard d’Orphée mourant
1024Ni parce que nous avons tant grandi que beaucoup pourraient confondre nos yeux et les étoiles
1025Ni parce que les drapeaux claquent aux fenêtres des citoyens qui sont contents depuis cent ans d’avoir la vie et de menues choses à défendre
1026Ni parce que fondés en poésie nous avons des droits sur les paroles qui forment et défont l’Univers
1027Ni parce que nous pouvons pleurer sans ridicule et que nous savons rire
1028Ni parce que nous fumons et buvons comme autrefois
1029Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes
1030L’amour qui emplit ainsi que la lumière
1031Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes
1032L’amour veut qu’aujourd’hui mon ami André Salmon se marie
1033J’ai cueilli ce brin de bruyère
1034L’automne est morte souviens-t’en
1035Nous ne nous verrons plus sur terre
1036Odeur du temps brin de bruyère
1037Et souviens-toi que je t’attends
1038Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste
1039Sire je danserais mieux que les séraphins
1040Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste
1041En robe de comtesse à côté du Dauphin
1042Mon cœur battait battait très fort à sa parole
1043Quand je dansais dans le fenouil en écoutant
1044Et je brodais des lys sur une banderole
1045Destinée à flotter au bout de son bâton
1046Et pour qui voulez-vous qu’à présent je la brode
1047Son bâton refleurit sur les bords du Jourdain
1048Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode
1049L’emmenèrent se sont flétris dans mon jardin
1050Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces
1051Ne pleure pas ô joli fou du roi
1052Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse
1053N’y touchez pas son front ma mère est déjà froid
1054Sire marchez devant trabants marchez derrière
1055Nous creuserons un trou et l’y enterrerons
1056Nous planterons des fleurs et danserons en rond
1057Jusqu’à l’heure où j’aurai perdu ma jarretière
1059L’infante son rosaire
1060Le curé son bréviaire
1061La porte de l’hôtel sourit terriblement
1062Qu’est-ce que cela peut me faire ô ma maman
1063D’être cet employé pour qui seul rien n’existe
1064Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste
1065Anges frais débarqués à Marseille hier matin
1066J’entends mourir et remourir un chant lointain
1067Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille
1068Enfant je t’ai donné ce que j’avais travaille
Merlin et la vieille femme
1069Le soleil ce jour-là s’étalait comme un ventre
1070Maternel qui saignait lentement sur le ciel
1071La lumière est ma mère ô lumière sanglante
1072Les nuages coulaient comme un flux menstruel
1073Au carrefour où nulle fleur sinon la rose
1074Des vents mais sans épine n’a fleuri l’univers
1075Merlin guettait la vie et l’éternelle cause
1076Qui fait mourir et puis renaître l’univers
1077Une vieille sur une mule à chape verte
1078S’en vint suivant la berge du fleuve en aval
1079Et l’antique Merlin dans la plaine déserte
1080Se frappait la poitrine en s’écriant Rival
1081O mon être glacé dont le destin m’accable
1082Dont ce soleil de chair grelotte veux-tu voir
1083Ma Mémoire venir et m’aimer ma semblable
1084Et quel fils malheureux et beau je veux avoir
1085Son geste fit crouler l’orgueil des cataclysmes
1086Le soleil en dansant remuait son nombril
1087Et soudain le printemps d’amour et d’héroïsme
1088Amena par la main un jeune jour d’avril
1089Les voies qui viennent de l’ouest étaient couvertes
1090D’ossements d’herbes drues de destins et de fleurs
1091Des monuments tremblants près des charognes vertes
1092Quand les vents apportaient des poils et des malheurs
1093Laissant sa mule à petits pas s’en vint l’amante
1094A petits coups le vent défripait ses atours
1095Puis les pâles amants joignant leurs mains démentes
1096L’entrelac de leurs doigts fut leur seul laps d’amour
1097Elle balla mimant un rythme d’existence
1098Criant Depuis cent ans j’espérais ton appel
1099Les astres de ta vie influaient sur ma danse
1100Morgane regardait du haut du mont Gibel
1101Ah! qu’il fait doux danser quand pour vous se déclare
1102Un mirage où tout chante et que les vents d’horreur
1103Feignant d’être le rire de la lune hilare
1104Et d’effrayer les fantômes avant-coureurs
1105J’ai fait des gestes blancs parmi les solitudes
1106Des lémures couraient peupler les cauchemars
1107Mes tournoîments exprimaient les béatitudes
1108Qui toutes ne sont rien qu’un pur effet de l’Art
1109Je n’ai jamais cueilli que la fleur d’aubépine
1110Aux printemps finissants qui voulaient défleurir
1111Quand les oiseaux de proie proclamaient leurs rapines
1112D’agneaux mort-nés et d’enfants-dieux qui vont mourir
1113Et j’ai vieilli vois-tu pendant ta vie je danse
1114Mais j’eusse été tôt lasse et l’aubépine en fleurs
1115Cet avril aurait eu la pauvre confidence
1116D’un corps de vieille morte en mimant la douleur
1117Et leurs mains s’élevaient comme un vol de colombes
1118Clarté sur qui la nuit fondit comme un vautour.
1119Puis Merlin s’en alla vers l’est disant Qu’il monte
1120Le fils de la Mémoire égale de l’Amour
1121Qu’il monte de la fange ou soit une ombre d’homme
1122Il sera bien mon fils mon ouvrage immortel
1123Le front nimbé de feu sur le chemin de Rome
1124Il marchera tout seul en regardant le ciel
1125La dame qui m’attend se nomme Viviane
1126Et vienne le printemps des nouvelles douleurs
1127Couché parmi la marjolaine et les pas-d’âne
1128Je m’éterniserai sous l’aubépine en fleurs
1130Dans la plaine les baladins
1131S’éloignent au long des jardins
1132Devant l’huis des auberges grises
1133Par les villages sans églises
1134Et les enfants s’en vont devant
1135Les autres suivent en rêvant
1136Chaque arbre fruitier se résigne
1137Quand de très loin ils lui font signe
1138Ils ont des poids ronds ou carrés
1139Des tambours des cerceaux dorés
1140L’ours et le singe animaux sages
1141Quêtent des sous sur leur passage
1143Maraudeur étranger malheureux malhabile
1144Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits
1145Mais puisque tu as faim que tu es en exil
1146Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui
1148Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs
1149Mais ce n’est pas l’exil que je viens simuler
1150Et sachez que j’attends de moyennes tortures
1151Injustes si je rends tout ce que j’ai volé
1153Issu de l’écume des mers comme Aphrodite
1154Sois docile puisque tu es beau Naufragé
1155Vois les sages te font des gestes socratiques
1156Vous parlerez d’amour quand il aura mangé
1158Maraudeur étranger malhabile et malade
1159Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit
1160Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades
1161As-tu feint d’avoir faim quand tu volas les fruits
1163Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes
1164Ouïr ta voix ligure en nénie ô maman
1165Puisqu’ils n’eurent enfin la pubère et l’adulte
1166Du prétexte sinon que s’aimer nuitamment
1167Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes
1168Et des amandes de pomme de pin jonchaient
1169Votre jardin marin où j’ai laissé mes rames
1170Et mon couteau punique au pied de ce pêcher
1171Les citrons couleur d’huile et à saveur d’eau froide
1172Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus
1173Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades
1174Et presque toutes les figues étaient fendues
1176Il entra dans la salle aux fresques qui figurent
1177L’inceste solaire et nocturne dans les nues
1178Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures
1179Au son des cinyres des Lydiennes nues
1180Or les hommes ayant des masques de théâtre
1181Et les femmes ayant des colliers où pendait
1182La pierre prise au foie d’un vieux coq de Tanagre
1183Parlaient entre eux le langage de la Chaldée
1184Les autans langoureux dehors feignaient l’automne
1185Les convives c’étaient tant de couples d’amants
1186Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne.
1187Reçois d’abord le sel puis le pain de froment
1188Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres
1189Mais l’outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc
1190Par ironie veux-tu qu’on serve un plat de fèves
1191Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond
1192Une femme lui dit Tu n’invoques personne
1193Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier
1194Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes
1195Veux-tu le talisman heureux de mon collier
1196Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques
1197Emplissez de noix la besace du héros
1198Il est plus noble que le paon pythagorique
1199Le dauphin la vipère mâle ou le taureau
1200Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe
1201Il en est tant venu par la route ou la mer
1202Conquérants égarés qui s’éloignaient trop vite
1203Colonnes de clins d’yeux qui fuyaient aux éclairs
1205Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes
1206Passa menant un peuple infime pour l’orgueil
1207De manger chaque jour les cailles et la manne
1208Et d’avoir vu la mer ouverte comme un œil
1209Les puiseurs d’eau barbus coiffés de bandelettes
1210Noires et blanches contre les maux et les sorts
1211Revenaient de l’Euphrate et les yeux des chouettes
1212Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors
1213Cet insecte jaseur ô poète barbare
1214Regagnait chastement à l’heure d’y mourir
1215La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares
1216Aux crapauds que l’azur et les sources mûrirent.
1217Un triomphe passait gémir sous l’arc-en-ciel
1218Avec de blêmes laurés debout dans les chars
1219Les statues suant les scurriles les agnelles
1220Et l’angoisse rauque des paonnes et des jars
1221Les veuves précédaient en égrenant des grappes
1222Les évêques noirs révérant sans le savoir
1223Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes
1224Pallas et chantaient l’hymne à la belle mais noire
1225Les chevaucheurs nous jetèrent dans l’avenir
1226Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs
1227Nous aurons des baisers florentins sans le dire
1228Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur
1229Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène ;
1230Belphégor le soleil le silence ou le chien
1231Cette furtive ardeur des serpents qui s’entr’aiment
1233Et le larron des fruits cria Je suis chrétien
1235Ah! Ah! les colliers tinteront cherront les masques
1236Va-t’en va-t’en contre le feu l’ombre prévaut
1237Ah! Ah! le larron de gauche dans la bourrasque
1238Rira de toi comme hennissent les chevaux
1240Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques
1241Emplissez de noix la besace du héros
1242Il est plus noble que le paon pythagorique
1243Le dauphin la vipère mâle ou le taureau
1245Ah! Ah! nous secouerons toute la nuit les sistres
1246La voix ligure était-ce donc un talisman
1247Et si tu n’es pas de droite tu es sinistre
1248Comme une tache grise ou le pressentiment
1249Puisque l’absolu choit la chute est une preuve
1250Qui double devient triple avant d’avoir été
1251Nous avouons que les grossesses nous émeuvent
1252Les ventres pourront seuls nier l’aséité
1253Vois les vases sont pleins d’humides fleurs morales
1254Va-t’en mais dénudé puisque tout est à nous
1255Ouïs du chœur des vents les cadences plagales
1256Et prends l’arc pour tuer l’unicorne ou le gnou
1257L’ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair
1258Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi
1259Va-t’en le crépuscule a des lueurs légères
1260Et puis aucun de nous ne croirait tes récits
1261Il brillait et attirait comme la pantaure
1262Que n’avait-il la voix et les jupes d’Orphée
1263Et les femmes la nuit feignant d’être des taures
1264L’eussent aimé comme on l’aima puisqu’en effet
1265Il était pâle il était beau comme un roi ladre
1266Que n’avait-il la voix et les jupes d’Orphée
1267La pierre prise au foie d’un vieux coq de Tanagre
1268Au lieu du roseau triste et du funèbre faix
1269Que n’alla-t-il vivre à la cour du roi d’Édesse
1270Maigre et magique il eût scruté le firmament
1271Pâle et magique il eût aimé des poétesses
1272Juste et magique il eût épargné les démons
1273Va-t’en errer crédule et roux avec ton ombre
1274Soit! la triade est mâle et tu es vierge et froid
1275Le tact est relatif mais la vue est oblongue
1276Tu n’as de signe que le signe de la croix
1277Oh! les cimes des pins grincent en se heurtant
1278Et l’on entend aussi se lamenter l’autan
1279Et du fleuve prochain à grand’voix triomphales
1280Les elfes rire au vent ou corner aux rafales
1281Attys Attys Attys charmant et débraillé
1282C’est ton nom qu’en la nuit les elfes ont raillé
1283Parce qu’un de tes pins s’abat au vent gothique
1284La forêt fuit au loin comme une armée antique
1285Dont les lances ô pins s’agitent au tournant
1286Les villages éteints méditent maintenant
1287Comme les vierges les vieillards et les poètes
1288Et ne s’éveilleront au pas de nul venant
1289Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes
1290A Louis de Gonzague Frick
1291Sirènes j’ai rampé vers vos
1292Grottes tiriez aux mers la langue
1293En dansant devant leurs chevaux
1294Puis battiez de vos ailes d’anges
1295Et j’écoutais ces chœurs rivaux
1296Une arme ô ma tête inquiète
1297J’agite un feuillard défleuri
1298Pour écarter l’haleine tiède
1299Qu’exhalent contre mes grands cris
1300Vos terribles bouches muettes
1301Il y a là-bas la merveille
1302Au prix d’elle que valez-vous
1303Le sang jaillit de mes otelles
1304A mon aspect et je l’avoue
1305Le meurtre de mon double orgueil
1306Si les bateliers ont ramé
1307Loin des lèvres à fleur de l’onde
1308Mille et mille animaux charmés
1309Flairant la route à la rencontre
1310De mes blessures bien-aimées
1311Leurs yeux étoiles bestiales
1312Eclairent ma compassion
1313Qu’importe ma sagesse égale
1314Celle des constellations
1315Car c’est moi seul nuit qui t’étoile
1316Sirènes enfin je descends
1317Dans une grotte avide J’aime
1318Vos yeux Les degrés sont glissants
1319Au loin que vous devenez naines
1320N’attirez plus aucun passant
1321Dans l’attentive et bien-apprise
1322J’ai vu feuilloler nos forêts
1323Mer le soleil se gargarise
1324Où les matelots désiraient
1325Que vergues et mâts reverdissent
1326Je descends et le firmament
1327S’est changé très vite en méduse
1328Puisque je flambe atrocement
1329Que mes bras seuls sont les excuses
1330Et les torches de mon tourment
1331Oiseaux tiriez aux mers la langue
1332Le soleil d’hier m’a rejoint
1333Les otelles nous ensanglantent
1334Dans le nid des Sirènes loin
1335Du troupeau d’étoiles oblongues
1336La tzigane savait d’avance
1337Nos deux vies barrées par les nuits
1338Nous lui dîmes adieu et puis
1339De ce puits sortit l’Espérance
1340L’amour lourd comme un ours privé
1341Dansa debout quand nous voulûmes
1342Et l’oiseau bleu perdit ses plumes
1343Et les mendiants leurs Ave
1344On sait très bien que l’on se damne
1345Mais l’espoir d’aimer en chemin
1346Nous fait penser main dans la main
1347A ce qu’a prédit la tzigane
1349Un ermite déchaux près d’un crâne blanchi
1350Cria Je vous maudis martyres et détresses
1351Trop de tentations malgré moi me caressent
1352Tentations de lune et de logomachies
1353Trop d’étoiles s’enfuient quand je dis mes prières
1354Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous
1355Des narines rongées J’ai faim Mes cris s’enrouent
1356Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère
1357Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher
1358Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses
1359Et c’est le soir les fleurs de jour déjà se closent
1360Et les souris dans l’ombre incantent le plancher
1361Les humains savent tant de jeux l’amour la mourre
1362L’amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie
1363La mourre jeu du nombre illusoire des doigts
1364Seigneur faites Seigneur qu’un jour je m’enamoure
1365J’attends celle qui me tendra ses doigts menus
1366Combien de signes blancs aux ongles les paresses
1367Les mensonges pourtant j’attends qu’elle les dresse
1368Ses mains enamourées devant moi l’Inconnue
1369Seigneur que t’ai-je fait Vois Je suis unicorne
1370Pourtant malgré son bel effroi concupiscent
1371Comme un poupon chéri mon sexe est innocent
1372D’être anxieux seul et debout comme une borne
1373Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui
1374La robe sans couture éteignez les ardeurs
1375Au puits vont se noyer tant de tintements d’heures
1376Quand isochrones choient des gouttes d’eau de pluie
1377J’ai veillé trente nuits sous les lauriers-roses
1378As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani
1379Crucifié réponds Dis non Moi je le nie
1380Car j’ai trop espéré en vain l’hématidrose
1381J’écoutais à genoux toquer les battements
1382Du cœur le sang roulait toujours en ses artères
1383Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaires
1384Et mon aorte était avare éperdument
1385Une goutte tomba Sueur Et sa couleur
1386Lueur Le sang si rouge et j’ai ri des damnés
1387Puis enfin j’ai compris que je saignais du nez
1388A cause des parfums violents de mes fleurs
1389Et j’ai ri du vieil ange qui n’est point venu
1390De vol très indolent me tendre un beau calice
1391J’ai ri de l’aile grise et j’ôte mon cilice
1392Tissé de crins soyeux par de cruels canuts
1393Vertuchou Riotant des vulves des papesses
1394De saintes sans tetons j’irai vers les cités
1395Et peut-être y mourir pour ma virginité
1396Parmi les mains les peaux les mots et les promesses
1397Malgré les autans bleus je me dresse divin
1398Comme un rayon de lune adoré par la mer
1399En vain j’ai supplié tous les saints aémères
1400Aucun n’a consacré mes doux pains sans levain
1401Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule
1402Et clame vainement et je vois de grands yeux
1403S’ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux
1404S’étoiler calmement de splendides pilules
1405Un squelette de reine innocente est pendu
1406A un long fil d’étoile en désespoir sévère
1407La nuit les bois sont noirs et se meurt l’espoir vert
1408Quand meurt le jour avec un râle inattendu
1409Et je marche je fuis ô jour l’émoi de l’aube
1410Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis
1411Des hiboux et voici le regard des brebis
1412Et des truies aux tetins roses comme des lobes
1413Des corbeaux éployés comme des tildes font
1414Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mûr
1415Non loin des bourgs où des chaumières sont impures
1416D’avoir des hiboux morts cloués à leur plafond
1417Mes kilomètres longs Mes tristesses plénières
1418Les squelettes de doigts terminant les sapins
1419Ont égaré ma route et mes rêves poupins
1420Souvent et j’ai dormi au sol des sapinières
1421Enfin Ô soir pâmé Au bout de mes chemins
1422La ville m’apparut très grave au son des cloches
1423Et ma luxure meurt à présent que j’approche
1424En entrant j’ai béni les foules des deux mains
1425Cité j’ai ri de tes palais tels que des truffes
1426Blanches au sol fouillé de clairières bleues
1427Or mes désirs s’en vont tous à la queue leu leu
1428Ma migraine pieuse a coiffé sa cucuphe
1429Car toutes sont venues m’avouer leurs péchés
1430Et Seigneur je suis saint par le vœu des amantes
1431Zélotide et Lorie Louise et Diamante
1432On dit Tu peux savoir ô toi l’effarouché
1433Ermite absous nos fautes jamais vénielles
1434Ô toi le pur et le contrit que nous aimons
1435Sache nos cœurs cache les jeux que nous aimons
1436Et nos baisers quintessenciés comme du miel
1437Et j’absous les aveux pourpres comme leur sang
1438Des poétesses nues des fées des fornarines
1439Aucun pauvre désir ne gonfle ma poitrine
1440Lorsque je vois le soir les couples s’enlaçant
1441Car je ne veux plus rien sinon laisser se clore
1442Mes yeux couple lassé au verger pantelant
1443Plein du râle pompeux des groseilliers sanglants
1444Et de la sainte cruauté des passiflores
1445Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux
1446Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne
1447Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux
1448Et s’en allant là-bas le paysan chantonne
1449Une chanson d’amour et d’infidélité
1450Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise
1451Oh! l’automne l’automne a fait mourir l’été
1452Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises
L’Émigrant de Landor Road
1454Le chapeau à la main il entra du pied droit
1455Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
1456Ce commerçant venait de couper quelques têtes
1457De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
1458La foule en tous les sens remuait en mêlant
1459Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
1460Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
1461S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
1462Mon bateau partira demain pour l’Amérique
1463Et je ne reviendrai jamais
1464Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
1465Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
1466Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
1467Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
1468Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
1469Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
1470Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
1471Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
1472Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
1473Au rabais l’habilla comme un millionnaire
1475Regardaient la vitrine
1476Les mannequins victimes
1477Et passaient enchaînées
1478Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
1479Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
1480De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
1481Quand la femme du diable a battu son amant
1482Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
1483Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
1484Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
1486Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
1487Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
1488Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
1489Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
1490Il regarda longtemps les rives qui moururent
1491Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
1492Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
1493Couvrit l’Océan d’une immense floraison
1494Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
1495Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
1496Et l’on tissait dans sa mémoire
1497Une tapisserie sans fin
1498Qui figurait son histoire
1499Mais pour noyer changées en poux
1500Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
1501Il se maria comme un doge
1502Aux cris d’une sirène moderne sans époux
1503Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales
1504Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
1505Des cadavres de jours rongés par les étoiles
1506Parmi le bruit des flots et les derniers serments
1508Longtemps au pied du perron de
1509La maison où entra la dame
1510Que j’avais suivie pendant deux
1511Bonnes heures à Amsterdam
1512Mes doigts jetèrent des baisers
1513Mais le canal était désert
1514Le quai aussi et nul ne vit
1515Comment mes baisers retrouvèrent
1516Celle à qui j’ai donné ma vie
1517Un jour pendant plus de deux heures
1518Je la surnommai Rosemonde
1519Voulant pouvoir me rappeler
1520Sa bouche fleurie en Hollande
1521Puis lentement je m’allai
1522Pour quêter la Rose du Monde
1523A Paul-Napoléon Roinard
1524J’ai jeté dans le noble feu
1525Que je transporte et que j’adore
1526De vives mains et même feu
1527Ce Passé ces têtes de morts
1528Flamme je fais ce que tu veux
1529Le galop soudain des étoiles
1530N’étant que ce qui deviendra
1531Se mêle au hennissement mâle
1532Des centaures dans leurs haras
1533Et des grand’plaintes végétales
1534Où sont ces têtes que j’avais
1535Où est le Dieu de ma jeunesse
1536L’amour est devenu mauvais
1537Qu’au brasier les flammes renaissent
1538Mon âme au soleil se dévêt
1539Dans la plaine ont poussé des flammes
1540Nos cœurs pendent aux citronniers
1541Les têtes coupées qui m’acclament
1542Et les astres qui ont saigné
1543Ne sont que des têtes de femmes
1544Le fleuve épinglé sur la ville
1545T’y fixe comme un vêtement
1546Partant à l’amphion docile
1547Tu subis tous les tons charmants
1548Qui rendent les pierres agiles
1549Je flambe dans le brasier à l’ardeur adorable
1550Et les mains des croyants m’y rejettent multiple innombrablement
1551Les membres des intercis flambent auprès de moi
1552Éloignez du brasier les ossements
1553Je suffis pour l’éternité à entretenir le feu de mes délices
1554Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil
1555Ô Mémoire Combien de races qui forlignent
1556Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
1557Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
1558Qui étaient immortels et n’étaient pas chanteurs
1559Voici ma vie renouvelée
1560De grands vaisseaux passent et repassent
1561Je trempe une fois encore mes mains dans l’Océan
1562Voici le paquebot et ma vie renouvelée
1563Ses flammes sont immenses
1564Il n’y a plus rien de commun entre moi
1565Et ceux qui craignent les brûlures
1566Descendant des hauteurs où pense la lumière
1567Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
1568L’avenir masqué flambe en traversant les cieux
1569Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie
1570J’ose à peine regarder la divine mascarade
1571Quand bleuira sur l’horizon la Désirade
1572Au delà de notre atmosphère s’élève un théâtre
1573Que construisit le ver Zamir sans instrument
1574Puis le soleil revint ensoleiller les places
1575D’une ville marine apparue contremont
1576Sur les toits se reposaient les colombes lasses
1577Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
1578A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
1579Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
1580Comme les astres dont se nourrit le vide
1581Et voici le spectacle
1582Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
1583Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
1584Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles
1585Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
1586Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
1588Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée
1589J’aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
1590Vouloir savoir pour qu’enfin on m’y dévorât
1591Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
1592Écoutez la chanson lente d’un batelier
1593Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
1594Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds
1595Debout chantez plus haut en dansant une ronde
1596Que je n’entende plus le chant du batelier
1597Et mettez près de moi toutes les filles blondes
1598Au regard immobile aux nattes repliées
1599Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
1600Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
1601La voix chante toujours à en râle-mourir
1602Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été
1603Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire
1604Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
1605Des dames regardaient du haut de la montagne
1606Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
1607Qui donc a fait pleurer les saules riverains
1608Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
1609Les pétales tombés des cerisiers de mai
1610Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
1611Les pétales flétris sont comme ses paupières
1612Sur le chemin du bord du fleuve lentement
1613Un ours un singe un chien menés par des tziganes
1614Suivaient une roulotte traînée par un âne
1615Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes
1616Sur un fifre lointain un air de régiment
1617Le mai le joli mai a paré les ruines
1618De lierre de vigne vierge et de rosiers
1619Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
1620Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
1621Ottomar Scholem et Abraham Loeweren
1622Coiffés de feutres verts le matin du sabbat
1623Vont à la synagogue en longeant le Rhin
1624Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas
1625Ils se disputent et crient des choses qu’on ose à peine traduire
1626Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton père
1627Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire
1628Ottomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colère
1629Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer
1630Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés
1631Et parce qu’Ottomar et Abraham aiment tous deux
1632Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu
1633Pourtant tout à l’heure dans la synagogue l’un après l’autre
1634Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau
1635Parmi les feuillards de la fête des cabanes
1636Ottomar en chantant sourira à Abraham
1637Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes
1638Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d’automne
1639Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim
1640Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim
1641Mon beau tzigane mon amant
1642Écoute les cloches qui sonnent
1643Nous nous aimions éperdument
1644Croyant n’être vus de personne
1645Mais nous étions bien mal cachés
1646Toutes les cloches à la ronde
1647Nous ont vus du haut des clochers
1648Et le disent à tout le monde
1649Demain Cyprien et Henri
1650Marie Ursule et Catherine
1651La boulangère et son mari
1652Et puis Gertrude ma cousine
1653Souriront quand je passerai
1654Je ne saurai plus où me mettre
1655Tu seras loin Je pleurerai
1656J’en mourrai peut-être
1658A Bacharach il y avait une sorcière blonde
1659Qui laissait mourir d’amour tous les hommes à la ronde
1660Devant son tribunal l’évêque la fit citer
1661D’avance il l’absolvit à cause de sa beauté
1662O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
1663De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie
1664Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
1665Ceux qui m’ont regardée évêque en ont péri
1666Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
1667Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie
1668Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
1669Qu’un autre te condamne tu m’as ensorcelé
1670Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
1671Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège
1672Mon amant est parti pour un pays lointain
1673Faites-moi donc mourir puisque je n’aime rien
1674Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure
1675Si je me regardais il faudrait que j’en meure
1676Mon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus là
1677Mon cœur me fit si mal du jour où il s’en alla
1678L’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
1679Menez jusqu’au couvent cette femme en démence
1680Va-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants
1681Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc
1682Puis ils s’en allèrent sur la route tous les quatre
1683La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
1684Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
1685Pour voir une fois encore mon beau château
1686Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
1687Puis j’irai au couvent des vierges et des veuves
1688Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés
1689Les chevaliers criaient Loreley Loreley
1690Tout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelle
1691Et mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelle
1692Mon cœur devient si doux c’est mon amant qui vient
1693Elle se penche alors et tombe dans le Rhin
1694Pour avoir vu dans l’eau la belle Loreley
1695Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
1697Dans la forêt avec sa bande
1698Schinderhannes s’est désarmé
1699Le brigand près de sa brigande
1700Hennit d’amour au joli mai
1701Benzel accroupi lit la Bible
1702Sans voir que son chapeau pointu
1703A plume d’aigle sert de cible
1704A Jacob Born le mal foutu
1705Juliette Blaesius qui rote
1706Fait semblant d’avoir le hoquet
1707Hannes pousse une fausse note
1708Quand Schulz vient portant un baquet
1709Et s’écrie en versant des larmes
1710Baquet plein de vin parfumé
1711Viennent aujourd’hui les gendarmes
1712Nous aurons bu le vin de mai
1713Allons Julia la mam’zelle
1714Bois avec nous ce clair bouillon
1715D’herbes et de vin de Moselle
1716Prosit Bandit en cotillon
1717Cette brigande est bientôt soûle
1718Et veut Hannes qui n’en veut pas
1719Pas d’amour maintenant ma poule
1720Sers-nous un bon petit repas
1721Il faut ce soir que j’assassine
1722Ce riche juif au bord du Rhin
1723Au clair de torches de résine
1724La fleur de mai c’est le florin
1725On mange alors toute la bande
1726Pète et rit pendant le dîner
1727Puis s’attendrit à l’allemande
1728Avant d’aller assassiner
1730Les enfants des morts vont jouer
1732Martin Gertrude Hans et Henri
1733Nul coq n’a chanté aujourd’hui
1736Tout en pleurant cheminent
1738Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs
1739Des couronnes mortuaires
1740C’est le jour des morts et de toutes leurs âmes
1741Les enfants et les vieilles femmes
1742Allument des bougies et des cierges
1743Sur chaque tombe catholique
1744Les voiles des vieilles
1746Sont comme des barbes de biques
1747L’air tremble de flammes et de prières
1748Le cimetière est un beau jardin
1749Plein des saules gris et de romarins
1750Il vous vient souvent des amis qu’on enterre
1751Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
1752Vous mendiants morts saouls de bière
1753Vous les aveugles comme le destin
1754Et vous petits enfants morts en prière
1755Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière
1756Vous bourgmestres vous bateliers
1757Et vous conseillers de régence
1758Vous aussi tziganes sans papiers
1759La vie vous pourrit dans la panse
1760La croix nous pousse entre les pieds
1761Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux
1762Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument
1763Et les feuilles mortes
1764Viennent couvrir les morts
1765Des enfants morts parlent parfois avec leur mère
1766Et des mortes parfois voudraient bien revenir
1767Oh! je ne veux pas que tu sortes
1768L’automne est plein de mains coupées
1769Non non ce sont des feuilles mortes
1770Ce sont les mains des chères mortes
1771Ce sont tes mains coupées
1772Nous avons tant pleuré aujourd’hui
1773Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes
1774Sous le ciel sans soleil
1775Au cimetière plein de flammes
1776Puis dans le vent nous nous en retournâmes
1777A nos pieds roulaient des châtaignes
1778Dont les bogues étaient
1779Comme le cœur blessé de la madone
1780Dont on doute si elle eut la peau
1781Couleur des châtaignes d’automne
1782Les sapins en bonnets pointus
1783De longues robes revêtus
1784Comme des astrologues
1785Saluent leurs frères abattus
1786Les bateaux qui sur le Rhin voguent
1787Dans les sept arts endoctrinés
1788Par les vieux sapins leurs aînés
1789Qui sont de grands poètes
1790Ils se savent prédestinés
1791A briller plus que des planètes
1792A briller doucement changés
1793En étoiles et enneigés
1794Aux Noëls bienheureuses
1795Fêtes des sapins ensongés
1796Aux longues branches langoureuses
1797Les sapins beaux musiciens
1798Chantent des noëls anciens
1799Au vent des soirs d’automne
1800Ou bien graves magiciens
1801Incantent le ciel quand il tonne
1802Des rangées de blancs chérubins
1803Remplacent l’hiver les sapins
1804Et balancent leurs ailes
1805L’été ce sont de grands rabbins
1806Ou bien de vieilles demoiselles
1807Sapins médecins divagants
1808Ils vont offrant leurs bons onguents
1809Quand la montagne accouche
1810De temps en temps sous l’ouragan
1811Un vieux sapin geint et se couche
1812Dans la maison du vigneron les femmes cousent
1813Lenchen remplis le poêle et mets l’eau du café
1814Dessus — Le chat s’étire après s’être chauffé
1815— Gertrude et son voisin Martin enfin s’épousent
1816Le rossignol aveugle essaya de chanter
1817Mais l’effraie ululant il trembla dans sa cage
1818Ce cyprès là-bas a l’air du pape en voyage
1819Sous la neige — Le facteur vient de s’arrêter
1820Pour causer avec le nouveau maître d’école
1821— Cet hiver est très froid le vin sera très bon
1822— Le sacristain sourd et boiteux est moribond
1823— La fille du vieux bourgmestre brode une étole
1824Pour la fête du curé La forêt là-bas
1825Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue
1826Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge
1827Kæthi tu n’as pas bien raccommodé ces bas
1828— Apporte le café le beurre et les tartines
1829La marmelade le saindoux un pot de lait
1830— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît
1831— On dirait que le vent dit des phrases latines
1832— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît
1833— Lotte es-tu triste O petit cœur — Je crois qu’elle aime
1834— Dieu garde — Pour ma part je n’aime que moi-même
1835— Chut A présent grand’mère dit son chapelet
1836— Il me faut du sucre candi Leni je tousse
1837— Pierre mène son furet chasser les lapins
1838Le vent faisait danser en rond tous les sapins
1839Lotte l’amour rend triste — Ilse la vie est douce
1840La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus
1841Devenaient dans l’obscurité des ossuaires
1842En neige et repliés gisaient là des suaires
1843Et des chiens aboyaient aux passants morfondus
1844Il est mort écoutez La cloche de l’église
1845Sonnait tout doucement la mort du sacristain
1846Lise il faut attiser le poêle qui s’éteint
1847Les femmes se signaient dans la nuit indécise
1848Septembre 1901-Mai 1902.
1849Je suis soumis au Chef du Signe de l’Automne
1850Partant j’aime les fruits je déteste les fleurs
1851Je regrette chacun des baisers que je donne
1852Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs
1853Mon Automne éternelle ô ma saison mentale
1854Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol
1855Une épouse me suit c’est mon ombre fatale
1856Les colombes ce soir prennent leur dernier vol
1857Un aigle descendit de ce ciel blanc d’archanges
1859Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes
1861La ville est métallique et c’est la seule étoile
1862Noyée dans tes yeux bleus
1863Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles
1864Sur des oiseaux galeux
1865Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes
1866Qu’un seul homme buvait
1867Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge
1868O vêtue ton bras se lovait
1869Vois l’histrion tire la langue aux attentives
1870Un fantôme s’est suicidé
1871L’apôtre au figuier pend et lentement salive
1872Jouons donc cet amour aux dés
1873Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance
1875Les chemins sont fleuris et les palmes s’avancent
1877Toc toc Il a fermé sa porte
1878Les lys du jardin sont flétris
1879Quel est donc ce mort qu’on emporte
1880Tu viens de toquer à sa porte
1882Trotte la petite souris
1884Le printemps laisse errer les fiancés parjures
1885Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues
1886Que secoue le cyprès où niche l’oiseau bleu
1887Une Madone à l’aube a pris les églantines
1888Elle viendra demain cueillir les giroflées
1889Pour mettre aux nids des colombes qu’elle destine
1890Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet
1891Au petit bois de citronniers s’enamourèrent
1892D’amour que nous aimons les dernières venues
1893Les villages lointains sont comme leurs paupières
1894Et parmi les citrons leurs cœurs sont suspendus
1895Mes amis m’ont enfin avoué leur mépris
1896Je buvais à pleins verres les étoiles
1897Un ange a exterminé pendant que je dormais
1898Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries
1899De faux centurions emportaient le vinaigre
1900Et les gueux mal blessés par l’épurge dansaient
1901Étoiles de l’éveil je n’en connais aucune
1902Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune
1903Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas
1904A la clarté des bougies tombaient vaille que vaille
1905Des faux-cols sur des flots de jupes mal brossées
1906Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles
1907La ville cette nuit semblait un archipel
1908Des femmes demandaient l’amour et la dulie
1909Et sombre sombre fleuve je me rappelle
1910Les ombres qui passaient n’étaient jamais jolies
1911Je n’ai plus même pitié de moi
1912Et ne puis exprimer mon tourment de silence
1913Tous les mots que j’avais à dire se sont changés en étoiles
1914Un Icare tente de s’élever jusqu’à chacun de mes yeux
1915Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses
1916Qu’ai-je fait aux bêtes théologales de l’intelligence
1917Jadis les morts sont revenus pour m’adorer
1918Et j’espérais la fin du monde
1919Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan
1920J’ai eu le courage de regarder en arrière
1921Les cadavres de mes jours
1922Marquent ma route et je les pleure
1923Les uns pourrissent dans les églises italiennes
1924Ou bien dans de petits bois de citronniers
1925Qui fleurissent et fructifient
1926En même temps et en toute saison
1927D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
1928Où d’ardents bouquets rouaient
1929Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie
1930Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore
1931Dans le jardin de ma mémoire
1932Pardonnez-moi mon ignorance
1933Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers
1934Je ne sais plus rien et j’aime uniquement
1935Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
1937Et je souris des êtres que je n’ai pas créés
1938Mais si le temps venait où l’ombre enfin solide
1939Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour
1940J’admirerais mon ouvrage
1941J’observe le repos du dimanche
1942Et je loue la paresse
1943Comment comment réduire
1944L’infiniment petite science
1945Que m’imposent mes sens
1946L’un est pareil aux montagnes au ciel
1947Aux villes à mon amour
1948Il ressemble aux saisons
1949Il vit décapité sa tête est le soleil
1950Et la lune son cou tranché
1951Je voudrais éprouver une ardeur infinie
1952Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures
1953Le tonnerre te sert de chevelure
1954Et tes griffes répètent le chant des oiseaux
1955Le toucher monstrueux m’a pénétré m’empoisonne
1956Mes yeux nagent loin de moi
1957Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve
1958La bête des fumées a la tête fleurie
1959Et le monstre le plus beau
1960Ayant la saveur du laurier se désole
1961A la fin les mensonges ne me font plus peur
1962C’est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat
1963Ce collier de gouttes d’eau va parer la noyée
1964Voici mon bouquet de fleurs de la Passion
1965Qui offrent tendrement deux couronnes d’épines
1966Les rues sont mouillées de la pluie de naguère
1967Des anges diligents travaillent pour moi à la maison
1968La lune et la tristesse disparaîtront pendant
1969Toute la sainte journée
1970Toute la sainte journée j’ai marché en chantant
1971Une dame penchée à sa fenêtre m’a regardé longtemps
1972M’éloigner en chantant
1973Au tournant d’une rue je vis des matelots
1974Qui dansaient le cou nu au son d’un accordéon
1975J’ai tout donné au soleil
1977Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes
1978A l’horizon brumeux s’enfonçaient les trois-mâts
1979Les vents ont expiré couronnés d’anémones
1980O Vierge signe pur du troisième mois
1981Templiers flamboyants je brûle parmi vous
1982Prophétisons ensemble ô grand maître je suis
1983Le désirable feu qui pour vous se dévoue
1984Et la girande tourne ô belle ô belle nuit
1985Liens déliés par une libre flamme Ardeur
1986Que mon souffle éteindra O Morts à quarantaine
1987Je mire de ma mort la gloire et le malheur
1988Comme si je visais l’oiseau de la quintaine
1989Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez
1990Le soleil et l’amour dansaient dans le village
1991Et tes enfants galants bien ou mal habillés
1992Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage
1993Lune mellifluente aux lèvres des déments
1994Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands
1995Les astres assez bien figurent les abeilles
1996De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles
1997Car voici que tout doux et leur tombant du ciel
1998Chaque rayon de lune est un rayon de miel
1999Or caché je conçois la très douce aventure
2000J’ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture
2001Qui posa dans mes mains des rayons décevants
2002Et prit son miel lunaire à la rose des vents
2003La dame avait une robe
2005Et sa tunique brodée d’or
2006Était composée de deux panneaux
2007S’attachant sur l’épaule
2008Les yeux dansants comme des anges
2009Elle riait elle riait
2010Elle avait un visage aux couleurs de France
2011Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
2012Elle avait un visage aux couleurs de France
2013Elle était décolletée en rond
2014Et coiffée à la Récamier
2015Avec de beaux bras nus
2016N’entendra-t-on jamais sonner minuit
2017La dame en robe d’ottoman violine
2018Et en tunique brodée d’or
2020Promenait ses boucles
2022Et traînait ses petits souliers à boucles
2024Que tu n’aurais pas osé l’aimer
2025J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
2026Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
2027Le fer était leur sang la flamme leur cerveau
2028J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
2029Le luxe et la beauté ne sont que son écume
2030Cette femme était si belle
2031Qu’elle me faisait peur
2032Avant d’entrer dans ma cellule
2033Il a fallu me mettre nu
2034Et quelle voix sinistre ulule
2035Guillaume qu’es-tu devenu
2036Le Lazare entrant dans la tombe
2037Au lieu d’en sortir comme il fit
2038Adieu adieu chantante ronde
2039Ô mes années ô jeunes filles
2040Non je ne me sens plus là
2042Je suis le quinze de la
2044Le soleil filtre à travers
2046Ses rayons font sur mes vers
2048Et dansent sur le papier
2050Quelqu’un qui frappe du pied
2052Dans une fosse comme un ours
2053Chaque matin je me promène
2054Tournons tournons tournons toujours
2055Le ciel est bleu comme une chaîne
2056Dans une fosse comme un ours
2057Chaque matin je me promène
2058Dans la cellule d’à côté
2059On y fait couler la fontaine
2060Avec les clefs qu’il fait tinter
2061Que le geôlier aille et revienne
2062Dans la cellule d’à côté
2063On y fait couler la fontaine
2064Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
2065Et peints de couleurs pâles
2066Une mouche sur le papier à pas menus
2067Parcourt mes lignes inégales
2068Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
2069Toi qui me l’as donnée
2070Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
2071Le bruit de ma chaise enchaînée
2072Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison
2073L’Amour qui m’accompagne
2074Prends en pitié surtout ma débile raison
2075Et ce désespoir qui la gagne
2076Que lentement passent les heures
2077Comme passe un enterrement
2078Tu pleureras l’heure où tu pleures
2079Qui passera trop vitement
2080Comme passent toutes les heures
2081J’écoute les bruits de la ville
2082Et prisonnier sans horizon
2083Je ne vois rien qu’un ciel hostile
2084Et les murs nus de ma prison
2085Le jour s’en va voici que brûle
2086Une lampe dans la prison
2087Nous sommes seuls dans ma cellule
2088Belle clarté Chère raison
2090Automne malade et adoré
2091Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies
2095Meurs en blancheur et en richesse
2096De neige et de fruits mûrs
2098Des éperviers planent
2099Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
2100Qui n’ont jamais aimé
2101Aux lisières lointaines
2103Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs
2104Les fruits tombant sans qu’on les cueille
2105Le vent et la forêt qui pleurent
2106Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
2137Notre histoire est noble et tragique
2138Comme le masque d’un tyran
2139Nul drame hasardeux ou magique
2140Aucun détail indifférent
2141Ne rend notre amour pathétique
2142Et Thomas de Quincey buvant
2143L’opium poison doux et chaste
2144À sa pauvre Anne allait rêvant
2145Passons passons puisque tout passe
2146Je me retournerai souvent
2147Les souvenirs sont cors de chasse
2148Dont meurt le bruit parmi le vent
2149Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi
2150Je vivais à l’époque où finissaient les rois
2151Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes
2152Et trois fois courageux devenaient trismégistes
2153Que Paris était beau à la fin de septembre
2154Chaque nuit devenait une vigne où les pampres
2155Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut
2156Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux
2157De ma gloire attendaient la vendange de l’aube
2158Un soir passant le long des quais déserts et sombres
2159En rentrant à Auteuil j’entendis une voix
2160Qui chantait gravement se taisant quelquefois
2161Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine
2162La plainte d’autres voix limpides et lointaines
2163Et j’écoutai longtemps tous ces chants et ces cris
2164Qu’éveillait dans la nuit la chanson de Paris
2165J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde
2166Venez toutes couler dans ma gorge profonde
2167Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris
2168Vendangeait le raisin le plus doux de la terre
2169Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent
2170Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes
2171Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants
2172Ces grappes de nos sens qu’enfanta le soleil
2173Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille
2174Nous t’apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles
2175Ces berceaux pleins de cris que tu n’entendras pas
2176Et d’amont en aval nos pensées ô rivières
2177Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées
2178Aux doigts allongés nos mains les clochers
2179Et nous t’apportons aussi cette souple raison
2180Que le mystère clôt comme une porte la maison
2181Ce mystère courtois de la galanterie
2182Ce mystère fatal fatal d’une autre vie
2183Double raison qui est au delà de la beauté
2184Et que la Grèce n’a pas connue ni l’Orient
2185Double raison de la Bretagne où lame à lame
2186L’océan châtre peu à peu l’ancien continent
2187Et les villes du Nord répondirent gaîment
2188Ô Paris nous voici boissons vivantes
2189Les viriles cités où dégoisent et chantent
2190Les métalliques saints de nos saintes usines
2191Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées
2192Comme fit autrefois l’Ixion mécanique
2193Et nos mains innombrables
2194Usines manufactures fabriques mains
2195Où les ouvriers nus semblables à nos doigts
2196Fabriquent du réel à tant par heure
2197Nous te donnons tout cela
2198Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières
2199Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières
2200Désaltère-toi Paris avec les divines paroles
2201Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent
2202Toujours le même culte de sa mort renaissant
2203Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang
2204Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur
2205Un enfant regarde les fenêtres s’ouvrir
2206Et des grappes de têtes à d’ivres oiseaux s’offrir
2207Les villes du Midi répondirent alors
2208Noble Paris seule raison qui vis encore
2209Qui fixes notre humeur selon ta destinée
2210Et toi qui te retires Méditerranée
2211Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties
2212Ces très hautes amours et leur danse orpheline
2213Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes
2214Et un râle infini qui venait de Sicile
2215Signifiait en battement d’ailes ces paroles
2216Les raisins de nos vignes on les a vendangés
2217Et ces grappes de morts dont les grains allongés
2218Ont la saveur du sang de la terre et du sel
2219Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel
2220Obscurci de nuées faméliques
2221Que caresse Ixion le créateur oblique
2222Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d’Afrique
2223Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille
2224L’avenir et la vie dans ces treilles s’ennuyent
2225Mais où est le regard lumineux des sirènes
2226Il trompa les marins qu’aimaient ces oiseaux-là
2227Il ne tournera plus sur l’écueil de Scylla
2228Où chantaient les trois voix suaves et sereines
2229Le détroit tout à coup avait changé de face
2230Visages de la chair de l’onde de tout
2231Ce que l’on peut imaginer
2232Vous n’êtes que des masques sur des faces masquées
2233Il souriait jeune nageur entre les rives
2234Et les noyés flottant sur son onde nouvelle
2235Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives
2236Elles dirent adieu au gouffre et à l’écueil
2237A leurs pâles époux couchés sur les terrasses
2238Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil
2239Les suivirent dans l’onde où s’enfoncent les astres
2240Lorsque la nuit revint couverte d’yeux ouverts
2241Errer au site où l’hydre a sifflé cet hiver
2242Et j’entendis soudain ta voix impérieuse
2244Maudire d’un seul coup mes anciennes pensées
2245Et le ciel où l’amour guide les destinées
2246Les feuillards repoussés sur l’arbre de la croix
2247Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican
2248Macèrent dans le vin que je t’offre et qui a
2249La saveur du sang pur de celui qui connaît
2250Une autre liberté végétale dont tu
2251Ne sais pas que c’est elle la suprême vertu
2252Une couronne de trirègne est tombée sur les dalles
2253Les hiérarques la foulent sous leurs sandales
2254Ô splendeur démocratique qui pâlit
2255Vienne la nuit royale où l’on tuera les bêtes
2256La louve avec l’agneau l’aigle avec la colombe
2257Une foule de rois ennemis et cruels
2258Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle
2259Sortiront de la terre et viendront dans les airs
2260Pour boire de mon vin par deux fois millénaire
2261La Moselle et le Rhin se joignent en silence
2262C’est l’Europe qui prie nuit et jour à Coblence
2263Et moi qui m’attardais sur le quai à Auteuil
2264Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles
2265Du cep lorsqu’il est temps j’entendis la prière
2266Qui joignait la limpidité de ces rivières
2267O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui
2268Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord
2269Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible
2270Mes grappes d’hommes forts saignent dans le pressoir
2271Tu boiras à longs traits tout le sang de l’Europe
2272Parce que tu es beau et que seul tu es noble
2273Parce que c’est dans toi que Dieu peut devenir
2274Et tous mes vignerons dans ces belles maisons
2275Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux
2276Dans ces belles maisons nettement blanches et noires
2277Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire
2278Mais nous liquides mains jointes pour la prière
2279Nous menons vers le sel les eaux aventurières
2280Et la ville entre nous comme entre des ciseaux
2281Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux
2282Dont quelque sifflement lointain parfois s’élance
2283Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence
2284Les villes répondaient maintenant par centaines
2285Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines
2286Et Trèves la ville ancienne
2287A leur voix mêlait la sienne
2288L’univers tout entier concentré dans ce vin
2289Qui contenait les mers les animaux les plantes
2290Les cités les destins et les astres qui chantent
2291Les hommes à genoux sur la rive du ciel
2292Et le docile fer notre bon compagnon
2293Le feu qu’il faut aimer comme on s’aime soi-même
2294Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front
2295L’éclair qui luit ainsi qu’une pensée naissante
2296Tous les noms six par six les nombres un à un
2297Des kilos de papier tordus comme des flammes
2298Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements
2299Les bons vers immortels qui s’ennuient patiemment
2300Des armées rangées en bataille
2301Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres
2302Au bord des yeux de celle que j’aime tant
2303Les fleurs qui s’écrient hors de bouches
2304Et tout ce que je ne sais pas dire
2305Tout ce que je ne connaîtrai jamais
2306Tout cela tout cela changé en ce vin pur
2307Dont Paris avait soif
2308Me fut alors présenté
2309Actions belles journées sommeils terribles
2310Végétation Accouplements musiques éternelles
2311Mouvements Adorations douleur divine
2312Mondes qui vous ressemblez et qui nous ressemblez
2313Je vous ai bu et ne fus pas désaltéré
2314Mais je connus dès lors quelle saveur a l’univers
2315Je suis ivre d’avoir bu tout l’univers
2316Sur le quai d’où je voyais l’onde couler et dormir les bélandres
2317Écoutez-moi je suis le gosier de Paris
2318Et je boirai encore s’il me plaît l’univers
2319Écoutez mes chants d’universelle ivrognerie
2320Et la nuit de septembre s’achevait lentement
2321Les feux rouges des ponts s’éteignaient dans la Seine
2322Les étoiles mouraient le jour naissait à peine