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Acte IV

Scène première

Le Menteur, Pierre Corneille (1644)·Texte intégral, scène 21 sur 36·Livre complet →

Dorante, Cliton.

Cliton

Mais, Monsieur, pensez-vous qu’il soit jour chez Lucrèce ?

Pour sortir si matin elle a trop de paresse.

Dorante

On trouve bien souvent plus qu’on ne croit trouver,

Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver :

J’en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée

Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.

Cliton

À propos de rêver, n’avez-vous rien trouvé

Pour servir de remède au désordre arrivé ?

Dorante

Je me suis souvenu d’un secret que toi-même

Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême :

Un amant obtient tout quand il est libéral.

Cliton

Le secret est fort beau, mais vous l’appliquez mal :

Il ne fait réussir qu’auprès d’une coquette.

Dorante

Je sais ce qu’est Lucrèce, elle est sage et discrète ;

À lui faire présent mes efforts seroient vains :

Elle a le cœur trop bon ; mais ses gens ont des mains ;

Et bien que sur ce point elle les désavoue,

Avec un tel secret leur langue se dénoue :

Ils parlent, et souvent on les daigne écouter.

À tel prix que ce soit, il m’en faut acheter.

Si celle-ci venoit qui m’a rendu sa lettre,

Après ce qu’elle a fait j’ose tout m’en promettre ;

Et ce sera hasard si sans beaucoup d’effort

Je ne trouve moyen de lui payer le port.

Cliton

Certes, vous dites vrai, j’en juge par moi-même :

Ce n’est point mon humeur de refuser qui m’aime ;

Et comme c’est m’aimer que me faire présent,

Je suis toujours alors d’un esprit complaisant.

Dorante

Il est beaucoup d’humeurs pareilles à la tienne.

Cliton

Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne,

Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,

Il court quelque bruit sourd qu’Alcippe s’est battu.

Dorante

Contre qui ?

Cliton

L’on ne sait ; mais ce confus murmure

D’un air pareil au vôtre à peu près le figure ;

Et si de tout le jour je vous avois quitté,

Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.

Dorante

Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce ?

Cliton

Ah ! Monsieur, m’auriez-vous joué ce tour d’adresse ?

Dorante

Nous nous battîmes hier, et j’avois fait serment

De ne parler jamais de cet événement ;

Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire,

À toi, de mes secrets le grand dépositaire,

Je ne cèlerai rien, puisque je l’ai promis.

Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :

Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;

Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,

Nous sûmes l’un à l’autre en secret protester

Qu’à la première vue il en faudroit tâter.

Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille,

Fait de notre embrassade un appel à l’oreille ;

Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,

Nous vidons sur le pré l’affaire sans témoins ;

Et le perçant à jour de deux coups d’estocade

Je le mets hors d’état d’être jamais malade :

Il tombe dans son sang.

Cliton

À ce compte il est mort ?

Dorante

Je le laissai pour tel.

Cliton

Certes, je plains son sort :

Il étoit honnête homme ; et le ciel ne déploie…