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Comédie en cinq actes et en vers (1644) : à Paris, Dorante, jeune homme revenu de Poitiers, enchaîne les mensonges pour séduire une inconnue croisée aux Tuileries, échapper au mariage que son père lui destine et se tirer des querelles qu'il provoque. Résumé en 1 minute

Le Menteur
1
Comédie
Épître
2
Monsieur,
3
Je vous présente une pièce de théâtre d’un style si éloigné de ma dernière, qu’on aura de la peine à croire qu’elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m’ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J’ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j’en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le pourroit souffrir ; j’ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d’autres qui, suivant l’humeur des François, aiment le changement, et après tant de poëmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m’ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu’à les divertir. Dans le premier, j’ai voulu faire un essai de ce que pouvoit la majesté du raisonnement, et la force des vers, dénués de l’agrément du sujet ; dans celui-ci, j’ai voulu tenter ce que pourroit l’agrément du sujet, dénué de la force des vers. Et d’ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvois l’abandonner tout à fait sans quelque espèce d’ingratitude. Il est vrai que comme alors que je me hasardai à le quitter, je n’osai me fier à mes seules forces, et que pour m’élever à la dignité du tragique, je pris l’appui du grand Sénèque, à qui j’empruntai tout ce qu’il avoit donné de rare à sa Médée : ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque au naïf, je n’ai osé descendre de si haut sans m’assurer d’un guide, et me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega, de peur de m’égarer dans les détours de tant d’intriques que fait notre Menteur. En un mot, ce n’est ici qu’une copie d’un excellent original qu’il a mis au jour sous le titre de la Verdad sospechosa ; et me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poëtes ainsi qu’aux peintres, j’ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m’étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de don Guillen de Castro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où pensant me fortifier du secours de deux Latins, j’ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux ; et soit qu’on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m’en suis trouvé si bien, que je n’ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d’avis, et ne m’en estimerez pas moins.
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Je suis,
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MONSIEUR,
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Votre très-humble serviteur,
7
Corneille.
Au lecteur
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Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de l’invention de Lope de Vega, je ne vous les donne point dans le même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l’un vous avez vu les vers espagnols, et en l’autre les latins, que j’ai traduits ou imités de Guillen de Castro et de Lucain. Ce n’est pas que je n’aye ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original ; mais comme j’ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la françoise, vous trouveriez si peu de rapport entre l’espagnol et le françois, qu’au lieu de satisfaction vous n’en recevriez que de l’importunité.
9
Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d’Allemagne, où il se vante d’avoir été, l’Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu ; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui bien qu’ils soient imités de l’original, n’ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies. Pour le reste, j’en ai pris tout ce qui s’est pu accommoder à notre usage ; et s’il m’est permis de dire mon sentiment touchant une chose où j’ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l’invention de celle-ci me charme tellement, que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu’à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu’il faut être, à mon avis, de bien mauvaise humeur pour n’en approuver pas la conduite, et n’en aimer pas la représentation.
10
Je me défierois peut-être de l’estime extraordinaire que j’ai pour ce poëme, si je n’y étois confirmé par celle qu’en a faite un des premiers hommes de ce siècle, et qui non-seulement est le protecteur des savantes muses dans la Hollande, mais fait voir encore par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d’un homme d’État. Je parle de M. de Zuylichem, secrétaire des commandements de Monseigneur le prince d’Orange. C’est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle, puisqu’ils lui ont adressé l’un et l’autre leurs doctes dissertations, et qui n’a pas dédaigné de montrer au public l’état qu’il fait de cette comédie par deux épigrammes, l’un françois et l’autre latin, qu’il a mis au devant de l’impression qu’en ont faite les Elzéviers, à Leyden. Je vous les donne ici d’autant plus volontiers, que n’ayant pas l’honneur d’être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu’on n’aura pas lieu de m’accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu’il m’y donne doit être attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connoissoit pas pour le premier auteur de cette merveille de théâtre.
In præstantissimi poetæ gallici Cornelii comoediam quæ inscribitur Mendax
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Gravi cothurno torvus, orchestra truci
12
Dudum cruentus, Galliæ justus stupor
13
Audivit et vatum decus Cornelius.
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Laudem poetæ num mereret comici
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Pari nitore et elegantia, fuit
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Qui disputaret, et negarunt inscii ;
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Et mos gerendus insciis semel fuit ;
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Et, ecce, gessit, mentiendi gratia
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Facetiisque, quas Terentius, pater
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Amœnitatum, quas Menander, quas merum
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Nectar Deorum Plautus et mortalium,
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Si sæculo reddantur, agnoscant suas,
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Et quas negare non graventur non suas.
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Tandem poeta est : fraude, fuco, fabula,
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Mendace scena vindicavit se sibi.
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Cui Stagiræ venit in mentem, putas,
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Quis qua præivit supputator algebra,
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Quis cogitavit illud Euclides prior,
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Probare rem verissimam mendacio ?
30
Constanter, 1645.
À Monsieur Corneille, sur sa comédie le Menteur
31
Eh bien ! ce beau Menteur, cette pièce fameuse,
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Qui étonne le Rhin et fait rougir la Meuse,
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Et le Tage et le Pô, et le Tibre romain,
34
De n’avoir rien produit d’égal à cette main,
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À ce Plaute rené, à ce nouveau Térence,
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La trouve-t-on si loin ou de l’indifférence
37
Ou du juste mépris des savants d’aujourd’hui ?
38
Je tiens tout au rebours qu’elle a besoin d’appui,
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De grâce, de pitié, de faveur affétée,
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D’extrême charité, de louange empruntée.
41
Elle est plate, elle est fade, elle manque de sel,
42
De pointe et de vigueur ; et n’y a carrousel
43
Où la rage et le vin n’enfante des Corneilles
44
Capables de fournir de plus fortes merveilles.
45
Qu’ai-je dit ? Ah ! Corneille, aime mon repentir ;
46
Ton excellent Menteur m’a porté à mentir.
47
Il m’a rendu le faux si doux et si aimable,
48
Que sans m’en aviser, j’ai vu le véritable
49
Ruiné de crédit, et ai cru constamment
50
N’y avoir plus d’honneur qu’à mentir vaillamment.
51
Après tout, le moyen de s’en pouvoir dédire ?
52
À moins que d’en mentir, je n’en pouvois rien dire.
53
La plus haute pensée au bas de sa valeur
54
Devenoit injustice et injure à l’auteur.
55
Qu’importe donc qu’on mente, ou que d’un foible éloge
56
À toi et ton Menteur faussement on déroge ?
57
Qu’importe que les Dieux se trouvent irrités
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De mensonges ou bien de fausses vérités ?
59
Constanter.
Examen
60
Cette pièce est en partie traduite, en partie imitée de l’espagnol. Le sujet m’en semble si spirituel et si bien tourné, que j’ai dit souvent que je voudrois avoir donné les deux plus belles que j’aye faites, et qu’il fût de mon invention. On l’a attribué au fameux Lope de Végue ; mais il m’est tombé depuis peu entre les mains un volume de don Juan d’Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui, et se plaint des imprimeurs qui l’ont fait courir sous le nom d’un autre. Si c’est son bien, je n’empêche pas qu’il ne s’en ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est constant qu’elle est très-ingénieuse ; et je n’ai rien vu dans cette langue qui m’aye satisfait davantage. J’ai tâché de la réduire à notre usage et dans nos règles ; mais il m’a fallu forcer mon aversion pour les a parte, dont je n’aurois pu la purger sans lui faire perdre une bonne partie de ses beautés. Je les ai faits les plus courts que j’ai pu, et je me les suis permis rarement sans laisser deux acteurs ensemble qui s’entretiennent tout bas cependant que d’autres disent ce que ceux-là ne doivent pas écouter. Cette duplicité d’action particulière ne rompt point l’unité de la principale, mais elle gêne un peu l’attention de l’auditeur, qui ne sait à laquelle s’attacher, et qui se trouve obligé de séparer aux deux ce qu’il est accoutumé de donner à une. L’unité de lieu s’y trouve, en ce que tout s’y passe dans Paris ; mais le premier acte est dans les Tuileries, et le reste à la place Royale. Celle de jour n’y est pas forcée, pourvu qu’on lui laisse les vingt et quatre heures entières. Quant à celle d’action, je ne sais s’il n’y a point quelque chose à dire, en ce que Dorante aime Clarice dans toute la pièce et épouse Lucrèce à la fin, qui par là ne répond pas à la protase. L’auteur espagnol lui donne ainsi le change pour punition de ses menteries, et le réduit à épouser par force cette Lucrèce qu’il n’aime point. Comme il se méprend toujours au nom, et croit que Clarice porte celui-là, il lui présente la main quand on lui a accordé l’autre, et dit hautement, quand on l’avertit de son erreur, que s’il s’est trompé au nom, il ne se trompe point à la personne. Sur quoi, le père de Lucrèce le menace de le tuer s’il n’épouse sa fille après l’avoir demandée et obtenue ; et le sien propre lui fait la même menace. Pour moi, j’ai trouvé cette manière de finir un peu dure, et cru qu’un mariage moins violenté seroit plus au goût de notre auditoire. C’est ce qui m’a obligé à lui donner une pente vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu’après qu’il a reconnu sa méprise aux noms, il fasse de nécessité vertu de meilleure grâce, et que la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.
Acteurs
61
- Géronte, père de Dorante.
62
- Dorante, fils de Géronte.
63
- Alcippe, ami de Dorante et amant de Clarice.
64
- Philiste, ami de Dorante et d’Alcippe.
65
- Clarice, maîtresse d’Alcippe.
66
- Lucrèce, amie de Clarice.
67
- Isabelle, suivante de Clarice.
68
- Sabine, femme de chambre de Lucrèce.
69
- Cliton, valet de Dorante.
70
- Lycas, valet d’Alcippe.
71
La scène est à Paris.
Acte I
Scène première
72
Dorante, Cliton.
73
Dorante
74
À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée :
75
L’attente où j’ai vécu n’a point été trompée ;
76
Mon père a consenti que je suive mon choix,
77
Et j’ai fait banqueroute à ce fatras de lois.
78
Mais puisque nous voici dedans les Tuileries,
79
Le pays du beau monde et des galanteries,
80
Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ?
81
Ne vois-tu rien en moi qui sente l’écolier ?
82
Comme il est malaisé qu’aux royaumes du Code
83
On apprenne à se faire un visage à la mode,
84
J’ai lieu d’appréhender…
85
Cliton
86
Ne craignez rien pour vous :
87
Vous ferez en une heure ici mille jaloux.
88
Ce visage et ce port n’ont point l’air de l’école,
89
Et jamais comme vous on ne peignit Bartole :
90
Je prévois du malheur pour beaucoup de maris.
91
Mais que vous semble encor maintenant de Paris ?
92
Dorante
93
J’en trouve l’air bien doux, et cette loi bien rude
94
Qui m’en avoit banni sous prétexte d’étude.
95
Toi qui sais les moyens de s’y bien divertir,
96
Ayant eu le bonheur de n’en jamais sortir,
97
Dis-moi comme en ce lieu l’on gouverne les dames.
98
Cliton
99
C’est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes,
100
Disent les beaux esprits. Mais sans faire le fin,
101
Vous avez l’appétit ouvert de bon matin :
102
D’hier au soir seulement vous êtes dans la ville,
103
Et vous vous ennuyez déjà d’être inutile !
104
Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour,
105
Et déjà vous cherchez à pratiquer l’amour !
106
Je suis auprès de vous en fort bonne posture
107
De passer pour un homme à donner tablature ;
108
J’ai la taille d’un maître en ce noble métier,
109
Et je suis, tout au moins, l’intendant du quartier.
110
Dorante
111
Ne t’effarouche point : je ne cherche, à vrai dire,
112
Que quelque connoissance où l’on se plaise à rire,
113
Qu’on puisse visiter par divertissement,
114
Où l’on puisse en douceur couler quelque moment.
115
Pour me connoître mal, tu prends mon sens à gauche.
116
Cliton
117
J’entends, vous n’êtes pas un homme de débauche,
118
Et tenez celles-là trop indignes de vous
119
Que le son d’un écu rend traitables à tous.
120
Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes
121
Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes,
122
Mais qui ne font l’amour que de babil et d’yeux,
123
Vous êtes d’encolure à vouloir un peu mieux.
124
Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ;
125
Et le jeu, comme on dit, n’en vaut pas les chandelles.
126
Mais ce seroit pour vous un bonheur sans égal
127
Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal,
128
Et de qui la vertu, quand on leur fait service,
129
N’est pas incompatible avec un peu de vice.
130
Vous en verrez ici de toutes les façons.
131
Ne me demandez point cependant de leçons :
132
Ou je me connois mal à voir votre visage,
133
Ou vous n’en êtes pas à votre apprentissage ;
134
Vos lois ne régloient pas si bien tous vos desseins
135
Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.
136
Dorante
137
À ne rien déguiser, Cliton, je te confesse
138
Qu’à Poitiers j’ai vécu comme vit la jeunesse ;
139
J’étois en ces lieux-là de beaucoup de métiers ;
140
Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers.
141
Le climat différent veut une autre méthode ;
142
Ce qu’on admire ailleurs est ici hors de mode :
143
La diverse façon de parler et d’agir
144
Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir.
145
Chez les provinciaux on prend ce qu’on rencontre ;
146
Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre.
147
Mais il faut à Paris bien d’autres qualités :
148
On ne s’éblouit point de ces fausses clartés ;
149
Et tant d’honnêtes gens, que l’on y voit ensemble,
150
Font qu’on est mal reçu, si l’on ne leur ressemble.
151
Cliton
152
Connoissez mieux Paris, puisque vous en parlez.
153
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ;
154
L’effet n’y répond pas toujours à l’apparence :
155
On s’y laisse duper autant qu’en lieu de France ;
156
Et parmi tant d’esprits plus polis et meilleurs,
157
Il y croît des badauds autant et plus qu’ailleurs.
158
Dans la confusion que ce grand monde apporte,
159
Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ;
160
Et dans toute la France il est fort peu d’endroits
161
Dont il n’ait le rebut aussi bien que le choix.
162
Comme on s’y connoît mal, chacun s’y fait de mise,
163
Et vaut communément autant comme il se prise :
164
De bien pires que vous s’y font assez valoir.
165
Mais pour venir au point que vous voulez savoir,
166
Êtes-vous libéral ?
167
Dorante
168
Je ne suis point avare.
169
Cliton
170
C’est un secret d’amour et bien grand et bien rare ;
171
Mais il faut de l’adresse à le bien débiter.
172
Autrement on s’y perd au lieu d’en profiter.
173
Tel donne à pleines mains qui n’oblige personne :
174
La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne.
175
L’un perd exprès au jeu son présent déguisé ;
176
L’autre oublie un bijou qu’on auroit refusé.
177
Un lourdaud libéral auprès d’une maîtresse
178
Semble donner l’aumône alors qu’il fait largesse ;
179
Et d’un tel contre-temps il fait tout ce qu’il fait,
180
Que quand il tâche à plaire, il offense en effet.
181
Dorante
182
Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames,
183
Et me dis seulement si tu connois ces dames.
184
Cliton
185
Non : cette marchandise est de trop bon aloi ;
186
Ce n’est point là gibier à des gens comme moi ;
187
Il est aisé pourtant d’en savoir des nouvelles,
188
Et bientôt leur cocher m’en dira des plus belles.
189
Dorante
190
Penses-tu qu’il t’en dise ?
191
Cliton
192
Assez pour en mourir :
193
Puisque c’est un cocher, il aime à discourir.
Scène II
194
Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle.
195
Clarice, faisant un faux pas, et comme se laissant choir.
196
Ay !
197
Dorante, lui donnant la main.
198
Ce malheur me rend un favorable office,
199
Puisqu’il me donne lieu de ce petit service ;
200
Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain
201
Que cette occasion de vous donner la main.
202
Clarice
203
L’occasion ici fort peu vous favorise,
204
Et ce foible bonheur ne vaut pas qu’on le prise.
205
Dorante
206
Il est vrai, je le dois tout entier au hasard :
207
Mes soins ni vos desirs n’y prennent point de part ;
208
Et sa douceur mêlée avec cette amertume
209
Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,
210
Puisqu’enfin ce bonheur, que j’ai si fort prisé,
211
À mon peu de mérite eût été refusé.
212
Clarice
213
S’il a perdu sitôt ce qui pouvoit vous plaire,
214
Je veux être à mon tour d’un sentiment contraire,
215
Et crois qu’on doit trouver plus de félicité
216
À posséder un bien sans l’avoir mérité.
217
J’estime plus un don qu’une reconnoissance :
218
Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ;
219
Et le plus grand bonheur au mérite rendu
220
Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.
221
La faveur qu’on mérite est toujours achetée ;
222
L’heur en croît d’autant plus, moins elle est méritée ;
223
Et le bien où sans peine elle fait parvenir
224
Par le mérite à peine auroit pu s’obtenir.
225
Dorante
226
Aussi ne croyez pas que jamais je prétende
227
Obtenir par mérite une faveur si grande :
228
J’en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux,
229
Moins il s’en connoît digne, et plus s’en tient heureux.
230
On me l’a pu toujours dénier sans injure ;
231
Et si la recevant ce cœur même en murmure,
232
Il se plaint du malheur de ses félicités,
233
Que le hasard lui donne, et non vos volontés.
234
Un amant a fort peu de quoi se satisfaire
235
Des faveurs qu’on lui fait sans dessein de les faire :
236
Comme l’intention seule en forme le prix,
237
Assez souvent sans elle on les joint au mépris.
238
Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme
239
D’une main qu’on me donne en me refusant l’âme.
240
Je la tiens, je la touche et je la touche en vain,
241
Si je ne puis toucher le cœur avec la main.
242
Clarice
243
Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle,
244
Puisque j’en viens de voir la première étincelle.
245
Si votre cœur ainsi s’embrase en un moment,
246
Le mien ne sut jamais brûler si promptement ;
247
Mais peut-être, à présent que j’en suis avertie,
248
Le temps donnera place à plus de sympathie.
249
Confessez cependant qu’à tort vous murmurez
250
Du mépris de vos feux, que j’avois ignorés.
Scène III
251
Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Cliton.
252
Dorante
253
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
254
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
255
C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
256
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
257
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
258
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
259
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
260
À vous entretenir de mon affection.
261
Clarice
262
Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
263
Dorante
264
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
265
Cliton
266
Que lui va-t-il conter ?
267
Dorante
268
Et durant ces quatre ans
269
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
270
Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
271
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
272
Et même la gazette a souvent divulgués…
273
Cliton, le tirant par la basque.
274
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
275
Dorante
276
Tais-toi.
277
Cliton
278
Vous rêvez, dis-je, ou…
279
Dorante
280
Tais-toi, misérable.
281
Cliton
282
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
283
Vous en revîntes hier.
284
Dorante, à Cliton.
285
Te tairas-tu, maraud ?
286
Mon nom dans nos succès s’étoit mis assez haut
287
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;
288
Et je suivrois encore un si noble exercice,
289
N’étoit que l’autre hiver, faisant ici ma cour,
290
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
291
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
292
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;
293
Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux
294
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
295
Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
296
De mille exploits fameux enfler ma renommée,
297
Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,
298
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
299
Isabelle, à Clarice, tout bas.
300
Madame, Alcippe vient ; il aura de l’ombrage.
301
Clarice
302
Nous en saurons, Monsieur, quelque jour davantage.
303
Adieu.
304
Dorante
305
Quoi ? me priver sitôt de tout mon bien !
306
Clarice
307
Nous n’avons pas loisir d’un plus long entretien ;
308
Et malgré la douceur de me voir cajolée,
309
Il faut que nous fassions seules deux tours d’allée.
310
Dorante
311
Cependant accordez à mes vœux innocents
312
La licence d’aimer des charmes si puissants.
313
Clarice
314
Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime,
315
N’en demande jamais licence qu’à soi-même.
Scène IV
316
Dorante, Cliton.
317
Dorante
318
Suis-les, Cliton.
319
Cliton
320
J’en sais ce qu’on en peut savoir.
321
La langue du cocher a fait tout son devoir.
322
« La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse,
323
Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. »
324
Dorante
325
Quelle place ?
326
Cliton
327
Royale, et l’autre y loge aussi.
328
Il n’en sait pas le nom, mais j’en prendrai souci.
329
Dorante
330
Ne te mets point, Cliton, en peine de l’apprendre.
331
Celle qui m’a parlé, celle qui m’a su prendre,
332
C’est Lucrèce, ce l’est sans aucun contredit :
333
Sa beauté m’en assure, et mon cœur me le dit.
334
Cliton
335
Quoique mon sentiment doive respect au vôtre,
336
La plus belle des deux, je crois que ce soit l’autre.
337
Dorante
338
Quoi ? celle qui s’est tue, et qui dans nos propos
339
N’a jamais eu l’esprit de mêler quatre mots ?
340
Cliton
341
Monsieur, quand une femme a le don de se taire,
342
Elle a des qualités au-dessus du vulgaire ;
343
C’est un effort du ciel qu’on a peine à trouver ;
344
Sans un petit miracle il ne peut l’achever ;
345
Et la nature souffre extrême violence
346
Lorsqu’il en fait d’humeur à garder le silence.
347
Pour moi, jamais l’amour n’inquiète mes nuits ;
348
Et quand le cœur m’en dit, j’en prends par où je puis ;
349
Mais naturellement femme qui se peut taire
350
A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire,
351
Qu’eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté,
352
Je lui voudrois donner le prix de la beauté.
353
C’est elle assurément qui s’appelle Lucrèce :
354
Cherchez un autre nom pour l’objet qui vous blesse ;
355
Ce n’est point là le sien : celle qui n’a dit mot,
356
Monsieur, c’est la plus belle, ou je ne suis qu’un sot.
357
Dorante
358
Je t’en crois sans jurer avec tes incartades.
359
Mais voici les plus chers de mes vieux camarades :
360
Ils semblent étonnés, à voir leur action.
Scène V
361
Dorante, Alcippe, Philiste, Cliton.
362
Philiste, à Alcippe.
363
Quoi ? sur l’eau la musique et la collation ?
364
Alcippe, à Philiste.
365
Oui, la collation avecque la musique.
366
Philiste, à Alcippe.
367
Hier au soir ?
368
Alcippe, à Philiste.
369
Hier au soir.
370
Philiste, à Alcippe.
371
Et belle ?
372
Alcippe, à Philiste.
373
Magnifique.
374
Philiste, à Alcippe.
375
Et par qui ?
376
Alcippe, à Philiste.
377
C’est de quoi je suis mal éclairci.
378
Dorante, les saluant.
379
Que mon bonheur est grand de vous revoir ici !
380
Alcippe
381
Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse.
382
Dorante
383
J’ai rompu vos discours d’assez mauvaise grâce :
384
Vous le pardonnerez à l’aise de vous voir.
385
Philiste
386
Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir.
387
Dorante
388
Mais de quoi parliez-vous ?
389
Alcippe
390
D’une galanterie.
391
Dorante
392
D’amour ?
393
Alcippe
394
Je le présume.
395
Dorante
396
Achevez, je vous prie,
397
Et souffrez qu’à ce mot ma curiosité
398
Vous demande sa part de cette nouveauté.
399
Alcippe
400
On dit qu’on a donné musique à quelque dame.
401
Dorante
402
Sur l’eau ?
403
Alcippe
404
Sur l’eau.
405
Dorante
406
Souvent l’onde irrite la flamme.
407
Philiste
408
Quelquefois.
409
Dorante
410
Et ce fut hier au soir ?
411
Alcippe
412
Hier au soir.
413
Dorante
414
Dans l’ombre de la nuit le feu se fait mieux voir :
415
Le temps étoit bien pris. Cette dame, elle est belle ?
416
Alcippe
417
Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.
418
Dorante
419
Et la musique ?
420
Alcippe
421
Assez pour n’en rien dédaigner.
422
Dorante
423
Quelque collation a pu l’accompagner ?
424
Alcippe
425
On le dit.
426
Dorante
427
Fort superbe ?
428
Alcippe
429
Et fort bien ordonnée.
430
Dorante
431
Et vous ne savez point celui qui l’a donnée ?
432
Alcippe
433
Vous en riez !
434
Dorante
435
Je ris de vous voir étonné
436
D’un divertissement que je me suis donné.
437
Alcippe
438
Vous ?
439
Dorante
440
Moi-même.
441
Alcippe
442
Et déjà vous avez fait maîtresse ?
443
Dorante
444
Si je n’en avois fait, j’aurois bien peu d’adresse,
445
Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
446
Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :
447
De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
448
Ainsi…
449
Cliton, à Dorante, à l’oreille.
450
Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.
451
Dorante
452
Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir…
453
Cliton
454
J’enrage de me taire et d’entendre mentir !
455
Philiste, à Alcippe, tout bas.
456
Voyez qu’heureusement dedans cette rencontre
457
Votre rival lui-même à vous-même se montre.
458
Dorante, revenant à eux.
459
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
460
J’avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
461
Les quatre contenoient quatre chœurs de musique,
462
Capables de charmer le plus mélancolique.
463
Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
464
Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
465
Qui tour à tour dans l’air poussoient des harmonies
466
Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.
467
Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès
468
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
469
Dont chaque extrémité portoit un doux mélange
470
De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.
471
Je fis de ce bateau la salle du festin :
472
Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;
473
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
474
Et la collation fut aussitôt servie.
475
Je ne vous dirai point les différents apprêts,
476
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
477
Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices
478
On servit douze plats, et qu’on fit six services,
479
Cependant que les eaux, les rochers et les airs
480
Répondoient aux accents de nos quatre concerts.
481
Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,
482
S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
483
Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
484
D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
485
Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
486
Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre.
487
Après ce passe-temps on dansa jusqu’au jour,
488
Dont le soleil jaloux avança le retour :
489
S’il eût pris notre avis, sa lumière importune
490
N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
491
Mais n’étant pas d’humeur à suivre nos désirs,
492
Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.
493
Alcippe
494
Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ;
495
Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles.
496
Dorante
497
J’avois été surpris ; et l’objet de mes vœux
498
Ne m’avoit tout au plus donné qu’une heure ou deux.
499
Philiste
500
Cependant l’ordre est rare, et la dépense belle.
501
Dorante
502
Il s’est fallu passer à cette bagatelle :
503
Alors que le temps presse, on n’a pas à choisir.
504
Alcippe
505
Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir.
506
Dorante
507
Faites état de moi.
508
Alcippe, à Philiste, en s’en allant.
509
Je meurs de jalousie.
510
Philiste, à Alcippe.
511
Sans raison toutefois votre âme en est saisie :
512
Les signes du festin ne s’accordent pas bien.
513
Alcippe, à Philiste.
514
Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien.
Scène VI
515
Dorante, Cliton.
516
Cliton
517
Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire ?
518
Dorante
519
Je remets à ton choix de parler ou te taire ;
520
Mais quand tu vois quelqu’un ne fais plus l’insolent.
521
Cliton
522
Votre ordinaire est-il de rêver en parlant ?
523
Dorante
524
Où me vois-tu rêver ?
525
Cliton
526
J’appelle rêveries
527
Ce qu’en d’autres qu’un maître on nomme menteries ;
528
Je parle avec respect.
529
Dorante
530
Pauvre esprit !
531
Cliton
532
Je le perds
533
Quand je vous oy parler de guerre et de concerts.
534
Vous voyez sans péril nos batailles dernières,
535
Et faites des festins qui ne vous coûtent guères.
536
Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ?
537
Dorante
538
J’en montre plus de flamme, et j’en fais mieux ma cour.
539
Cliton
540
Qu’a de propre la guerre à montrer votre flamme ?
541
Dorante
542
Oh ! le beau compliment à charmer une dame,
543
De lui dire d’abord : « J’apporte à vos beautés
544
Un cœur nouveau venu des universités ;
545
Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
546
Je sais le Code entier avec les Authentiques,
547
Le Digeste nouveau, le vieux, l’*Infortiat*,
548
Ce qu’en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! »
549
Qu’un si riche discours nous rend considérables !
550
Qu’on amollit par là de cœurs inexorables !
551
Qu’un homme à paragraphe est un joli galant !
552
On s’introduit bien mieux à titre de vaillant :
553
Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace,
554
À mentir à propos, jurer de bonne grâce,
555
Étaler force mots qu’elles n’entendent pas,
556
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas,
557
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
558
Plus ils blessent l’oreille, et plus leur semblent rares,
559
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
560
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :
561
Sans ordre et sans raison, n’importe, on les étonne ;
562
On leur fait admirer les bayes qu’on leur donne,
563
Et tel, à la faveur d’un semblable débit,
564
Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
565
Cliton
566
À qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire ;
567
Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.
568
Dorante
569
J’aurai déjà gagné chez elle quelque accès ;
570
Et loin d’en redouter un malheureux succès,
571
Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence,
572
Nous pourrons sous ces mots être d’intelligence.
573
Voilà traiter l’amour, Cliton, et comme il faut.
574
Cliton
575
À vous dire le vrai, je tombe de bien haut.
576
Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine
577
N’ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine ;
578
Vous allez au delà de leurs enchantements :
579
Vous seriez un grand maître à faire des romans ;
580
Ayant si bien en main le festin et la guerre,
581
Vos gens en moins de rien courroient toute la terre :
582
Et ce seroit pour vous des travaux forts légers
583
Que d’y mêler partout la pompe et les dangers.
584
Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.
585
Dorante
586
J’aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;
587
Et sitôt que j’en vois quelqu’un s’imaginer
588
Que ce qu’il veut m’apprendre a de quoi m’étonner,
589
Je le sers aussitôt d’un conte imaginaire,
590
Qui l’étonne lui-même, et le force à se taire.
591
Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors
592
De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps…
593
Cliton
594
Je le juge assez grand ; mais enfin ces pratiques
595
Vous peuvent engager en de fâcheux intriques.
596
Dorante
597
Nous nous en tirerons ; mais tous ces vains discours
598
M’empêchent de chercher l’objet de mes amours :
599
Tâchons de le rejoindre, et sache qu’à me suivre
600
Je t’apprendrai bientôt d’autres façons de vivre.
601
Fin du premier acte.
Acte II
Scène première
602
Géronte, Clarice, Isabelle.
603
Clarice
604
Je sais qu’il vaut beaucoup étant sorti de vous ;
605
Mais, Monsieur, sans le voir accepter un époux,
606
Par quelque haut récit qu’on en soit conviée,
607
C’est grande avidité de se voir mariée.
608
D’ailleurs, en recevoir visite et compliment,
609
Et lui permettre accès en qualité d’amant,
610
À moins qu’à vos projets un plein effet réponde,
611
Ce seroit trop donner à discourir au monde.
612
Trouvez donc un moyen de me le faire voir,
613
Sans m’exposer au blâme et manquer au devoir.
614
Géronte
615
Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice :
616
Ce que vous m’ordonnez est la même justice ;
617
Et comme c’est à nous à subir votre loi,
618
Je reviens tout à l’heure, et Dorante avec moi.
619
Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre,
620
Afin qu’avec loisir vous puissiez le connoître,
621
Examiner sa taille, et sa mine, et son air,
622
Et voir quel est l’époux que je vous veux donner.
623
Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l’école ;
624
Et si l’on pouvoit croire un père à sa parole,
625
Quelque écolier qu’il soit, je dirois qu’aujourd’hui
626
Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui.
627
Mais vous en jugerez après la voix publique.
628
Je cherche à l’arrêter, parce qu’il m’est unique,
629
Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.
630
Clarice
631
Vous m’honorez beaucoup d’un si glorieux choix :
632
Je l’attendrai, Monsieur, avec impatience,
633
Et je l’aime déjà sur cette confiance.
Scène II
634
Isabelle, Clarice.
635
Isabelle
636
Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.
637
Clarice
638
Mais pour le voir ainsi qu’en pourrai-je juger ?
639
J’en verrai le dehors, la mine, l’apparence ;
640
Mais du reste, Isabelle, où prendre l’assurance ;
641
Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs ;
642
Les visages souvent sont de doux imposteurs :
643
Que de défauts d’esprit se couvrent de leurs grâces,
644
Et que de beaux semblants cachent des âmes basses !
645
Les yeux en ce grand choix ont la première part ;
646
Mais leur déférer tout, c’est tout mettre au hasard :
647
Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire,
648
Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire,
649
En croire leur refus, et non pas leur aveu,
650
Et sur d’autres conseils laisser naître son feu.
651
Cette chaîne, qui dure autant que notre vie,
652
Et qui devroit donner plus de peur que d’envie,
653
Si l’on n’y prend bien garde, attache assez souvent
654
Le contraire au contraire, et le mort au vivant ;
655
Et pour moi, puisqu’il faut qu’elle me donne un maître,
656
Avant que l’accepter je voudrois le connoître,
657
Mais connoître dans l’âme.
658
Isabelle
659
Eh bien ! qu’il parle à vous.
660
Clarice
661
Alcippe le sachant en deviendroit jaloux.
662
Isabelle
663
Qu’importe qu’il le soit, si vous avez Dorante ?
664
Clarice
665
Sa perte ne m’est pas encore indifférente ;
666
Et l’accord de l’hymen entre nous concerté,
667
Si son père venoit, seroit exécuté.
668
Depuis plus de deux ans il promet et diffère :
669
Tantôt c’est maladie, et tantôt quelque affaire ;
670
Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts,
671
Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours.
672
Je prends tous ces délais pour une résistance,
673
Et ne suis pas d’humeur à mourir de constance.
674
Chaque moment d’attente ôte de notre prix,
675
Et fille qui vieillit tombe dans le mépris :
676
C’est un nom glorieux qui se garde avec honte ;
677
Sa défaite est fâcheuse à moins que d’être prompte.
678
Le temps n’est pas un Dieu qu’elle puisse braver,
679
Et son honneur se perd à le trop conserver.
680
Isabelle
681
Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre
682
De qui l’humeur auroit de quoi plaire à la vôtre ?
683
Clarice
684
Oui, je le quitterois ; mais pour ce changement
685
Il me faudroit en main avoir un autre amant,
686
Savoir qu’il me fût propre, et que son hyménée
687
Dût bientôt à la sienne unir ma destinée.
688
Mon humeur sans cela ne s’y résout pas bien ;
689
Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien ;
690
Son père peut venir, quelque longtemps qu’il tarde.
691
Isabelle
692
Pour en venir à bout sans que rien s’y hasarde,
693
Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ;
694
Elle n’a point d’amants qui deviennent jaloux :
695
Qu’elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître
696
Qu’elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre.
697
Comme il est jeune encore, on l’y verra voler ;
698
Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler,
699
Sans qu’Alcippe jamais en découvre l’adresse,
700
Ni que lui-même pense à d’autres qu’à Lucrèce.
701
Clarice
702
L’invention est belle, et Lucrèce aisément
703
Se résoudra pour moi d’écrire un compliment :
704
J’admire ton adresse à trouver cette ruse.
705
Isabelle
706
Puis-je vous dire encor que si je ne m’abuse,
707
Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas ?
708
Clarice
709
Ah, bon Dieu ! si Dorante avoit autant d’appas,
710
Que d’Alcippe aisément il obtiendroit la place !
711
Isabelle
712
Ne parlez point d’Alcippe ; il vient.
713
Clarice
714
Qu’il m’embarrasse !
715
Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet,
716
Et tout ce qu’on peut dire en un pareil sujet.
Scène III
717
Clarice, Alcippe.
718
Alcippe
719
Ah ! Clarice, ah ! Clarice, inconstante ! volage !
720
Clarice
721
Auroit-il deviné déjà ce mariage ?
722
Alcippe, qu’avez-vous ? qui vous fait soupirer ?
723
Alcippe
724
Ce que j’ai, déloyale ! et peux-tu l’ignorer ?
725
Parle à ta conscience, elle devroit t’apprendre…
726
Clarice
727
Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.
728
Alcippe
729
Ton père va descendre, âme double et sans foi !
730
Confesse que tu n’as un père que pour moi.
731
La nuit, sur la rivière…
732
Clarice
733
Eh bien ! sur la rivière ?
734
La nuit ! quoi ? qu’est-ce enfin ?
735
Alcippe
736
Oui, la nuit toute entière.
737
Clarice
738
Après ?
739
Alcippe
740
Quoi ! sans rougir ?
741
Clarice
742
Rougir ! à quel propos ?
743
Alcippe
744
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots ?
745
Clarice
746
Mourir pour les entendre ! et qu’ont-ils de funeste ?
747
Alcippe
748
Tu peux donc les ouïr et demander le reste ?
749
Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout ?
750
Clarice
751
Quoi, tout ?
752
Alcippe
753
Tes passe-temps de l’un à l’autre bout.
754
Clarice
755
Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre !
756
Alcippe
757
Quand je te veux parler, ton père va descendre,
758
Il t’en souvient alors ; le tour est excellent !
759
Mais pour passer la nuit auprès de ton galant…
760
Clarice
761
Alcippe, êtes-vous fol ?
762
Alcippe
763
Je n’ai plus lieu de l’être,
764
À présent que le ciel me fait te mieux connoître.
765
Oui, pour passer la nuit en danses et festin,
766
Être avec ton galant du soir jusqu’au matin
767
(Je ne parle que d’hier), tu n’as point lors de père.
768
Clarice
769
Rêvez-vous ? raillez-vous ? et quel est ce mystère ?
770
Alcippe
771
Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret :
772
Choisis une autre fois un amant plus discret ;
773
Lui-même il m’a tout dit.
774
Clarice
775
Qui, lui-même ?
776
Alcippe
777
Dorante.
778
Clarice
779
Dorante !
780
Alcippe
781
Continue, et fais bien l’ignorante.
782
Clarice
783
Si je le vis jamais, et si je le connoi !…
784
Alcippe
785
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi ?
786
Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère,
787
La nuit avec le fils, le jour avec le père !
788
Clarice
789
Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.
790
Alcippe
791
Cette vieille amitié faisoit votre entretien ?
792
Tu te sens convaincue, et tu m’oses répondre !
793
Te faut-il quelque chose encor pour te confondre ?
794
Clarice
795
Alcippe, si je sais quel visage a le fils…
796
Alcippe
797
La nuit étoit fort noire alors que tu le vis.
798
Il ne t’a pas donné quatre chœurs de musique,
799
Une collation superbe et magnifique,
800
Six services de rang, douze plats à chacun ?
801
Son entretien alors t’étoit fort importun ?
802
Quand ses feux d’artifice éclairoient le rivage,
803
Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?
804
Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour,
805
Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour ?
806
T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.
807
Clarice
808
Je ne rougirai point pour le récit d’un conte.
809
Alcippe
810
Quoi ! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux ?
811
Clarice
812
Quelqu’un a pris plaisir à se jouer de vous,
813
Alcippe ; croyez-moi.
814
Alcippe
815
Ne cherche point d’excuses ;
816
Je connois tes détours, et devine tes ruses.
817
Adieu : suis ton Dorante, et l’aime désormais ;
818
Laisse en repos Alcippe, et n’y pense jamais.
819
Clarice
820
Écoutez quatre mots.
821
Alcippe
822
Ton père va descendre.
823
Clarice
824
Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ;
825
Et j’aurai tout loisir de vous désabuser.
826
Alcippe
827
Je ne t’écoute point, à moins que m’épouser,
828
À moins qu’en attendant le jour du mariage,
829
M’en donner ta parole et deux baisers en gage.
830
Clarice
831
Pour me justifier vous demandez de moi,
832
Alcippe ?
833
Alcippe
834
Deux baisers, et ta main, et ta foi.
835
Clarice
836
Que cela ?
837
Alcippe
838
Résous-toi, sans plus me faire attendre.
839
Clarice
840
Je n’ai pas le loisir, mon père va descendre.
Scène IV
841
Alcippe.
842
Va, ris de ma douleur alors que je te perds ;
843
Par ces indignités romps toi-même mes fers ;
844
Aide mes feux trompés à se tourner en glace ;
845
Aide un juste courroux à se mettre en leur place.
846
Je cours à la vengeance, et porte à ton amant
847
Le vif et prompt effet de mon ressentiment.
848
S’il est homme de cœur, ce jour même nos armes
849
Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes ;
850
Et plutôt que le voir possesseur de mon bien,
851
Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien !
852
Le voici, ce rival, que son père t’amène :
853
Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine ;
854
Sa vue accroît l’ardeur dont je me sens brûler :
855
Mais ce n’est pas ici qu’il faut le quereller.
Scène V
856
Géronte, Dorante, Cliton.
857
Géronte
858
Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade
859
Me mettroit hors d’haleine, et me feroit malade.
860
Que l’ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !
861
Dorante
862
Paris semble à mes yeux un pays de romans.
863
J’y croyois ce matin voir une île enchantée :
864
Je la laissai déserte, et la trouve habitée ;
865
Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons,
866
En superbes palais a changé ses buissons.
867
Géronte
868
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :
869
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses ;
870
Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal
871
Aux superbes dehors du palais Cardinal.
872
Toute une ville entière, avec pompe bâtie,
873
Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,
874
Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
875
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
876
Mais changeons de discours. Tu sais combien je t’aime ?
877
Dorante
878
Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.
879
Géronte
880
Comme de mon hymen il n’est sorti que toi,
881
Et que je te vois prendre un périlleux emploi,
882
Où l’ardeur pour la gloire à tout oser convie,
883
Et force à tous moments de négliger la vie,
884
Avant qu’aucun malheur te puisse être avenu,
885
Pour te faire marcher un peu plus retenu,
886
Je te veux marier.
887
Dorante
888
Oh ! ma chère Lucrèce !
889
Géronte
890
Je t’ai voulu choisir moi-même une maîtresse,
891
Honnête, belle, riche.
892
Dorante
893
Ah ! pour la bien choisir,
894
Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.
895
Géronte
896
Je la connois assez : Clarice est belle et sage
897
Autant que dans Paris il en soit de son âge ;
898
Son père de tout temps est mon plus grand ami,
899
Et l’affaire est conclue.
900
Dorante
901
Ah ! Monsieur, j’en frémi :
902
D’un fardeau si pesant accabler ma jeunesse !
903
Géronte
904
Fais ce que je t’ordonne.
905
Dorante
906
Il faut jouer d’adresse.
907
Quoi ? Monsieur, à présent qu’il faut dans les combats
908
Acquérir quelque nom, et signaler mon bras…
909
Géronte
910
Avant qu’être au hasard un autre bras t’immole,
911
Je veux dans ma maison avoir qui m’en console ;
912
Je veux qu’un petit-fils puisse y tenir ton rang,
913
Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang :
914
En un mot, je le veux.
915
Dorante
916
Vous êtes inflexible !
917
Géronte
918
Fais ce que je te dis.
919
Dorante
920
Mais s’il est impossible ?
921
Géronte
922
Impossible ! et comment ?
923
Dorante
924
Souffrez qu’aux yeux de tous
925
Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux.
926
Je suis…
927
Géronte
928
Quoi ?
929
Dorante
930
Dans Poitiers…
931
Géronte
932
Parle donc, et te lève.
933
Dorante
934
Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.
935
Géronte
936
Sans mon consentement ?
937
Dorante
938
On m’a violenté :
939
Vous ferez tout casser par votre autorité,
940
Mais nous fûmes tous deux forcés à l’hyménée
941
Par la fatalité la plus inopinée…
942
Ah ! si vous le saviez !
943
Géronte
944
Dis, ne me cache rien.
945
Dorante
946
Elle est de fort bon lieu, mon père ; et pour son bien,
947
S’il n’est du tout si grand que votre humeur souhaite…
948
Géronte
949
Sachons, à cela près, puisque c’est chose faite.
950
Elle se nomme ?
951
Dorante
952
Orphise ; et son père, Armédon.
953
Géronte
954
Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom.
955
Mais poursuis.
956
Dorante
957
Je la vis presque à mon arrivée.
958
Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée,
959
Tant elle avoit d’appas, et tant son œil vainqueur
960
Par une douce force assujettit mon cœur !
961
Je cherchai donc chez elle à faire connoissance ;
962
Et les soins obligeants de ma persévérance
963
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
964
Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.
965
J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
966
Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,
967
Qu’en son quartier souvent je me coulois sans bruit,
968
Pour causer avec elle une part de la nuit.
969
Un soir que je venois de monter dans sa chambre
970
(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;
971
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
972
Ce soir même son père en ville avoit soupé ;
973
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
974
Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle,
975
Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)
976
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
977
Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue :
978
Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
979
Lui propose un parti qu’on lui venoit d’offrir.
980
Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir !
981
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
982
Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
983
Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
984
Le bonhomme partoit quand ma montre sonna ;
985
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
986
« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?
987
— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
988
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
989
N’ayant point d’horlogiers au lieu de sa demeure :
990
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
991
— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
992
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
993
Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
994
Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
995
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
996
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
997
Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte.
998
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
999
Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
1000
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
1001
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
1002
Au milieu de tous trois je me faisois passage,
1003
Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
1004
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
1005
Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
1006
De sa frayeur première aucunement remise,
1007
Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
1008
Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
1009
Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,
1010
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles :
1011
Nous nous barricadons, et dans ce premier feu,
1012
Nous croyons gagner tout à différer un peu.
1013
Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
1014
D’une chambre voisine on perce la muraille :
1015
Alors me voyant pris, il fallut composer.
1016
(Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)
1017
Géronte
1018
C’est-à-dire en françois qu’il fallut l’épouser ?
1019
Dorante
1020
Les siens m’avoient trouvé de nuit seul avec elle,
1021
Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle,
1022
Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit ;
1023
À ne le faire pas ma tête en répondoit ;
1024
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,
1025
À mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes :
1026
Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur,
1027
Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
1028
Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace,
1029
Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place.
1030
Choisissez maintenant de me voir ou mourir,
1031
Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir.
1032
Géronte
1033
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
1034
Et trouve en ton malheur de telles circonstances,
1035
Que mon amour t’excuse ; et mon esprit touché
1036
Te blâme seulement de l’avoir trop caché.
1037
Dorante
1038
Le peu de bien qu’elle a me faisoit vous le taire.
1039
Géronte
1040
Je prends peu garde au bien, afin d’être bon père.
1041
Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
1042
Tu l’aimes, elle t’aime ; il me suffit. Adieu :
1043
Je vais me dégager du père de Clarice.
Scène VI
1044
Dorante, Cliton.
1045
Dorante
1046
Que dis-tu de l’histoire, et de mon artifice ?
1047
Le bonhomme en tient-il ? m’en suis-je bien tiré ?
1048
Quelque sot en ma place y seroit demeuré ;
1049
Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
1050
Et malgré son amour, se fût laissé contraindre.
1051
Oh ! l’utile secret que mentir à propos !
1052
Cliton
1053
Quoi ? ce que vous disiez n’est pas vrai ?
1054
Dorante
1055
Pas deux mots ;
1056
Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillesse
1057
Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.
1058
Cliton
1059
Quoi ? la montre, l’épée, avec le pistolet…
1060
Dorante
1061
Industrie.
1062
Cliton
1063
Obligez, Monsieur, votre valet :
1064
Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître,
1065
Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connoître ;
1066
Quoique bien averti, j’étois dans le panneau.
1067
Dorante
1068
Va, n’appréhende pas d’y tomber de nouveau :
1069
Tu seras de mon cœur l’unique secrétaire,
1070
Et de tous mes secrets le grand dépositaire.
1071
Cliton
1072
Avec ces qualités j’ose bien espérer
1073
Qu’assez malaisément je pourrai m’en parer.
1074
Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse…
Scène VII
1075
Dorante, Cliton, Sabine.
1076
Sabine
1077
(Elle lui donne un billet.)
1078
Lisez ceci, Monsieur.
1079
Dorante
1080
D’où vient-il ?
1081
Sabine
1082
De Lucrèce.
1083
Dorante, après l’avoir lu.
1084
Dis-lui que j’y viendrai.
1085
(Sabine rentre, et Dorante continue.)
1086
Doute encore, Cliton,
1087
À laquelle des deux appartient ce beau nom.
1088
Lucrèce sent sa part des feux qu’elle fait naître,
1089
Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre.
1090
Dis encor que c’est l’autre, ou que tu n’es qu’un sot.
1091
Qu’auroit l’autre à m’écrire, à qui je n’ai dit mot ?
1092
Cliton
1093
Monsieur, pour ce sujet n’ayons point de querelle :
1094
Cette nuit, à la voix, vous saurez si c’est elle.
1095
Dorante
1096
Coule-toi là dedans, et de quelqu’un des siens
1097
Sache subtilement sa famille et ses biens.
Scène VIII
1098
Dorante, Lycas.
1099
Lycas, lui présentant un billet.
1100
Monsieur.
1101
Dorante
1102
Autre billet.
1103
(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)
1104
J’ignore quelle offense
1105
Peut d’Alcippe avec moi rompre l’intelligence ;
1106
Mais n’importe, dis-lui que j’irai volontiers.
1107
Je te suis.
1108
(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)
1109
Je revins hier au soir de Poitiers,
1110
D’aujourd’hui seulement je produis mon visage,
1111
Et j’ai déjà querelle, amour et mariage :
1112
Pour un commencement ce n’est point mal trouvé.
1113
Vienne encore un procès, et je suis achevé.
1114
Se charge qui voudra d’affaires plus pressantes,
1115
Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes :
1116
Je pardonne à qui mieux s’en pourra démêler.
1117
Mais allons voir celui qui m’ose quereller.
1118
Fin du second acte.
Acte III
Scène première
1119
Dorante, Alcippe, Philiste.
1120
Philiste
1121
Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,
1122
Et n’aviez l’un ni l’autre aucun désavantage.
1123
Je rends grâces au ciel de ce qu’il a permis
1124
Que je sois survenu pour vous refaire amis,
1125
Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare :
1126
Mon heur en est extrême, et l’aventure rare.
1127
Dorante
1128
L’aventure est encor bien plus rare pour moi,
1129
Qui lui faisois raison sans avoir su de quoi.
1130
Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine :
1131
Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ?
1132
Quelque mauvais rapport m’auroit-il pu noircir ?
1133
Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.
1134
Alcippe
1135
Vous le savez assez.
1136
Dorante
1137
Plus je me considère,
1138
Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.
1139
Alcippe
1140
Eh bien ! puisqu’il vous faut parler plus clairement,
1141
Depuis plus de deux ans j’aime secrètement ;
1142
Mon affaire est d’accord, et la chose vaut faite ;
1143
Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.
1144
Cependant à l’objet qui me tient sous sa loi,
1145
Et qui sans me trahir ne peut être qu’à moi,
1146
Vous avez donné bal, collation, musique ;
1147
Et vous n’ignorez pas combien cela me pique,
1148
Puisque, pour me jouer un si sensible tour,
1149
Vous m’avez à dessein caché votre retour,
1150
Et n’avez aujourd’hui quitté votre embuscade
1151
Qu’afin de m’en conter l’histoire par bravade.
1152
Ce procédé m’étonne, et j’ai lieu de penser
1153
Que vous n’avez rien fait qu’afin de m’offenser.
1154
Dorante
1155
Si vous pouviez encor douter de mon courage,
1156
Je ne vous guérirois ni d’erreur ni d’ombrage,
1157
Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;
1158
Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,
1159
Écoutez en deux mots l’histoire démêlée :
1160
Celle que cette nuit sur l’eau j’ai régalée
1161
N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux ;
1162
Car elle est mariée, et ne peut être à vous.
1163
Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
1164
Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.
1165
Alcippe
1166
Je suis ravi, Dorante, en cette occasion,
1167
De voir finir sitôt notre division.
1168
Dorante
1169
Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance
1170
Aux premiers mouvements de votre défiance ;
1171
Jusqu’à mieux savoir tout sachez vous retenir,
1172
Et ne commencez plus par où l’on doit finir.
1173
Adieu : je suis à vous.
Scène II
1174
Alcippe, Philiste.
1175
Philiste
1176
Ce cœur encor soupire !
1177
Alcippe
1178
Hélas ! je sors d’un mal pour tomber dans un pire.
1179
Cette collation, qui l’aura pu donner ?
1180
À qui puis-je m’en prendre ? et que m’imaginer ?
1181
Philiste
1182
Que l’ardeur de Clarice est égale à vos flammes.
1183
Cette galanterie étoit pour d’autres dames.
1184
L’erreur de votre page a causé votre ennui ;
1185
S’étant trompé lui-même, il vous trompe après lui.
1186
J’ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce.
1187
Il avoit vu chez elle entrer votre maîtresse ;
1188
Mais il n’avoit pas vu qu’Hippolyte et Daphné
1189
Ce jour-là, par hasard, chez elle avoient dîné.
1190
Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue,
1191
Et sans les approcher il suit de rue en rue ;
1192
Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien ;
1193
Tout étoit à Lucrèce, et le dupe si bien,
1194
Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,
1195
Il rend à votre amour un très-mauvais service.
1196
Il les voit donc aller jusques au bord de l’eau,
1197
Descendre de carrosse, entrer dans un bateau ;
1198
Il voit porter des plats, entend quelque musique
1199
(À ce que l’on m’a dit, assez mélancolique).
1200
Mais cessez d’en avoir l’esprit inquiété ;
1201
Car enfin le carrosse avoit été prêté :
1202
L’avis se trouve faux ; et ces deux autres belles
1203
Avoient en plein repos passé la nuit chez elles.
1204
Alcippe
1205
Quel malheur est le mien ! Ainsi donc sans sujet
1206
J’ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet ?
1207
Philiste
1208
Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose :
1209
Celui qui de ce trouble est la seconde cause,
1210
Dorante, qui tantôt nous en a tant conté
1211
De son festin superbe et sur l’heure apprêté,
1212
Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue,
1213
La nuit, incognito, visite une inconnue,
1214
Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit,
1215
Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.
1216
Alcippe
1217
Quoi ! sa collation…
1218
Philiste
1219
N’est rien qu’un pur mensonge ;
1220
Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.
1221
Alcippe
1222
Dorante, en ce combat si peu prémédité,
1223
M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté.
1224
La valeur n’apprend point la fourbe en son école :
1225
Tout homme de courage est homme de parole ;
1226
À des vices si bas il ne peut consentir,
1227
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
1228
Cela n’est point.
1229
Philiste
1230
Dorante, à ce que je présume,
1231
Est vaillant par nature et menteur par coutume.
1232
Ayez sur ce sujet moins d’incrédulité,
1233
Et vous-même admirez notre simplicité :
1234
À nous laisser duper nous sommes bien novices.
1235
Une collation servie à six services,
1236
Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux,
1237
Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,
1238
Comme si l’appareil d’une telle cuisine
1239
Fût descendu du ciel dedans quelque machine.
1240
Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,
1241
S’il a manque de sens, n’a pas manque de foi.
1242
Pour moi, je voyois bien que tout ce badinage
1243
Répondoit assez mal aux remarques du page ;
1244
Mais vous ?
1245
Alcippe
1246
La jalousie aveugle un cœur atteint,
1247
Et sans examiner, croit tout ce qu’elle craint.
1248
Mais laissons là Dorante avecque son audace ;
1249
Allons trouver Clarice et lui demander grâce :
1250
Elle pouvoit tantôt m’entendre sans rougir.
1251
Philiste
1252
Attendez à demain et me laissez agir :
1253
Je veux par ce récit vous préparer la voie,
1254
Dissiper sa colère et lui rendre sa joie.
1255
Ne vous exposez point, pour gagner un moment,
1256
Aux premières chaleurs de son ressentiment.
1257
Alcippe
1258
Si du jour qui s’enfuit la lumière est fidèle,
1259
Je pense l’entrevoir avec son Isabelle.
1260
Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux
1261
Jusqu’à ce qu’elle ait ri de m’avoir vu jaloux.
Scène III
1262
Clarice, Isabelle.
1263
Clarice
1264
Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.
1265
Isabelle
1266
Il n’est pas encor tard, et rien ne vous en presse.
1267
Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit :
1268
À peine ai-je parlé, qu’elle a sur l’heure écrit.
1269
Clarice
1270
Clarice à la servir ne seroit pas moins prompte.
1271
Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ?
1272
Et sais-tu que ce fils qu’il m’avoit tant vanté
1273
Est ce même inconnu qui m’en a tant conté ?
1274
Isabelle
1275
À Lucrèce avec moi je l’ai fait reconnoître ;
1276
Et sitôt que Géronte a voulu disparoître,
1277
Le voyant resté seul avec un vieux valet,
1278
Sabine à nos yeux même a rendu le billet.
1279
Vous parlerez à lui.
1280
Clarice
1281
Qu’il est fourbe, Isabelle.
1282
Isabelle
1283
Eh bien ! cette pratique est-elle si nouvelle ?
1284
Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier,
1285
Pour être mieux reçu s’érige en cavalier ?
1286
Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,
1287
Et si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne ;
1288
Sur chaque occasion tranchent des entendus ;
1289
Content quelque défaite, et des chevaux perdus ;
1290
Qui dans une gazette apprenant ce langage,
1291
S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,
1292
Et se donnent ici pour témoins approuvés
1293
De tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés !
1294
Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,
1295
Que les filles de cœur aiment les gens d’épée ;
1296
Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain
1297
Qu’une plume au chapeau vous plaît mieux qu’à la main.
1298
Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paroître,
1299
Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,
1300
Et s’est osé promettre un traitement plus doux
1301
Dans la condition qu’il veut prendre pour vous.
1302
Clarice
1303
En matière de fourbe il est maître, il y pipe ;
1304
Après m’avoir dupée, il dupe encore Alcippe.
1305
Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveau
1306
D’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau
1307
(Juge un peu si la pièce a la moindre apparence).
1308
Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,
1309
Me fait une querelle où je ne comprends rien.
1310
J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ;
1311
Il me parle de bal, de danse, de musique,
1312
D’une collation superbe et magnifique,
1313
Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,
1314
Que j’en ai la cervelle et les esprits troublés.
1315
Isabelle
1316
Reconnoissez par là que Dorante vous aime,
1317
Et que dans son amour son adresse est extrême ;
1318
Il aura su qu’Alcippe étoit bien avec vous,
1319
Et pour l’en éloigner il l’a rendu jaloux.
1320
Soudain à cet effort il en a joint un autre :
1321
Il a fait que son père est venu voir le vôtre.
1322
Un amant peut-il mieux agir en un moment
1323
Que de gagner un père et brouiller l’autre amant ?
1324
Votre père l’agrée, et le sien vous souhaite ;
1325
Il vous aime, il vous plaît : c’est une affaire faite.
1326
Clarice
1327
Elle est faite, de vrai, ce qu’elle se fera.
1328
Isabelle
1329
Quoi ? votre cœur se change, et désobéira ?
1330
Clarice
1331
Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.
1332
Explique, si tu peux, encor ses impostures :
1333
Il étoit marié sans que l’on en sût rien ;
1334
Et son père a repris sa parole du mien,
1335
Fort triste de visage et fort confus dans l’âme.
1336
Isabelle
1337
Ah ! je dis à mon tour : « Qu’il est fourbe, Madame ! »
1338
C’est bien aimer la fourbe, et l’avoir bien en main,
1339
Que de prendre plaisir à fourber sans dessein ;
1340
Car pour moi, plus j’y songe, et moins je puis comprendre
1341
Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre.
1342
Mais qu’allez-vous donc faire ? et pourquoi lui parler ?
1343
Est-ce à dessein d’en rire, ou de le quereller ?
1344
Clarice
1345
Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.
1346
Isabelle
1347
J’en prendrois davantage à le laisser morfondre.
1348
Clarice
1349
Je veux l’entretenir par curiosité.
1350
Mais j’entrevois quelqu’un dans cette obscurité,
1351
Et si c’étoit lui-même, il pourroit me connoître :
1352
Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre,
1353
Puisque c’est sous son nom que je lui dois parler.
1354
Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller :
1355
Si sa mauvaise humeur déjà n’est apaisée,
1356
Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.
Scène IV
1357
Dorante, Cliton.
1358
Dorante
1359
Voici l’heure et le lieu que marque le billet.
1360
Cliton
1361
J’ai su tout ce détail d’un ancien valet :
1362
Son père est de la robe, et n’a qu’elle de fille ;
1363
Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille.
1364
Mais, Monsieur, ce seroit pour me bien divertir,
1365
Si comme vous Lucrèce excelloit à mentir :
1366
Le divertissement seroit rare, ou je meure !
1367
Et je voudrois qu’elle eût ce talent pour une heure ;
1368
Qu’elle pût un moment vous piper en votre art,
1369
Rendre conte pour conte, et martre pour renard :
1370
D’un et d’autre côté j’en entendrois de bonnes.
1371
Dorante
1372
Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes :
1373
Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins,
1374
Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins.
1375
Mais la fenêtre s’ouvre, approchons.
Scène V
1376
Clarice, Lucrèce, Isabelle, à la fenêtre ; Dorante, Cliton, en bas.
1377
Clarice, à Isabelle.
1378
Isabelle,
1379
Durant notre entretien demeure en sentinelle.
1380
Isabelle
1381
Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,
1382
Je ne manquerai pas de vous en avertir.
1383
(Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.)
1384
Lucrèce, à Clarice.
1385
Il conte assez au long ton histoire à mon père.
1386
Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.
1387
Clarice
1388
Êtes-vous là, Dorante ?
1389
Dorante
1390
Oui, Madame, c’est moi,
1391
Qui veux vivre et mourir sous votre seule foi.
1392
Lucrèce, à Clarice.
1393
Sa fleurette pour toi prend encor même style.
1394
Clarice, à Lucrèce.
1395
Il devroit s’épargner cette gêne inutile.
1396
Mais m’auroit-il déjà reconnue à la voix ?
1397
Cliton, à Dorante.
1398
C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.
1399
Dorante, à Clarice.
1400
Oui, c’est moi qui voudrois effacer de ma vie
1401
Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.
1402
Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !
1403
C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;
1404
C’est une longue mort ; et pour moi, je confesse
1405
Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.
1406
Clarice, à Lucrèce.
1407
Chère amie, il en conte à chacune à son tour.
1408
Lucrèce, à Clarice.
1409
Il aime à promener sa fourbe et son amour.
1410
Dorante
1411
À vos commandements j’apporte donc ma vie,
1412
Trop heureux si pour vous elle m’étoit ravie !
1413
Disposez-en, Madame, et me dites en quoi
1414
Vous avez résolu de vous servir de moi.
1415
Clarice
1416
Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ;
1417
Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
1418
Car elle est impossible.
1419
Dorante
1420
Impossible ! Ah ! pour vous
1421
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
1422
Clarice
1423
Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?
1424
Dorante
1425
Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;
1426
Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
1427
Clarice, à Lucrèce.
1428
Est-il un plus grand fourbe ?
1429
Lucrèce, à Clarice.
1430
Il ne sait que mentir.
1431
Dorante
1432
Je ne le fus jamais ; et si par cette voie
1433
On pense…
1434
Clarice
1435
Et vous pensez encor que je vous croie ?
1436
Dorante
1437
Que le foudre à vos yeux m’écrase, si je mens !
1438
Clarice
1439
Un menteur est toujours prodigue de serments.
1440
Dorante
1441
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
1442
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
1443
Cessez d’être en balance et de vous défier
1444
De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.
1445
Clarice, à Lucrèce.
1446
On diroit qu’il dit vrai, tant son effronterie
1447
Avec naïveté pousse une menterie.
1448
Dorante
1449
Pour vous ôter de doute, agréez que demain
1450
En qualité d’époux je vous donne la main.
1451
Clarice
1452
Eh ! vous la donneriez en un jour à deux mille.
1453
Dorante
1454
Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,
1455
Mais en crédit si grand, que j’en crains les jaloux.
1456
Clarice
1457
C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
1458
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
1459
Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;
1460
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
1461
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
1462
Qui donne toute nuit festin, musique et danse,
1463
Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
1464
Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
1465
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
1466
Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.
1467
Cliton, à Dorante.
1468
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
1469
Dorante, à Cliton.
1470
Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.
1471
(À Clarice.)
1472
De ces inventions chacune a sa raison :
1473
Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;
1474
Mais à présent je passe à la plus importante :
1475
J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer
1476
Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;
1477
Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;
1478
Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?
1479
Clarice
1480
Moi ?
1481
Dorante
1482
Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…
1483
Cliton, à Dorante.
1484
De grâce, dites-moi si vous allez mentir.
1485
Dorante, à Cliton.
1486
Ah ! je t’arracherai cette langue importune.
1487
(À Clarice.)
1488
Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,
1489
L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir
1490
Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…
1491
Clarice, à Lucrèce.
1492
Il fait pièce nouvelle, écoutons.
1493
Dorante
1494
Cette adresse
1495
A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;
1496
Et par ce mariage au besoin inventé,
1497
J’ai su rompre celui qu’on m’avoit apprêté.
1498
Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
1499
Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
1500
Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,
1501
Et joignez à ces noms celui de votre amant.
1502
Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
1503
J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;
1504
Et libre pour entrer en des liens si doux,
1505
Je me fais marié pour toute autre que vous.
1506
Clarice
1507
Votre flamme en naissant a trop de violence,
1508
Et me laisse toujours en juste défiance.
1509
Le moyen que mes yeux eussent de tels appas
1510
Pour qui m’a si peu vue et ne me connoît pas ?
1511
Dorante
1512
Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;
1513
Périandre est le nom de Monsieur votre père ;
1514
Il est homme de robe, adroit et retenu ;
1515
Dix mille écus de rente en font le revenu ;
1516
Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;
1517
Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.
1518
Vous connois-je à présent ? dites encor que non.
1519
Clarice, à Lucrèce.
1520
Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.
1521
Lucrèce, en elle-même.
1522
Plût à Dieu !
1523
Clarice, à Lucrèce.
1524
Découvrons le fond de l’artifice.
1525
(À Dorante.)
1526
J’avois voulu tantôt vous parler de Clarice,
1527
Quelqu’un de vos amis m’en est venu prier.
1528
Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ?
1529
Dorante
1530
Par cette question n’éprouvez plus ma flamme.
1531
Je vous ai trop fait voir jusqu’au fond de mon âme,
1532
Et vous ne pouvez plus désormais ignorer
1533
Que j’ai feint cet hymen afin de m’en parer.
1534
Je n’ai ni feux ni vœux que pour votre service,
1535
Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.
1536
Clarice
1537
Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté :
1538
Clarice est de maison, et n’est pas sans beauté ;
1539
Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle,
1540
De bien mieux faits que vous se contenteroient d’elle.
1541
Dorante
1542
Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.
1543
Clarice
1544
Quel est-il, ce défaut ?
1545
Dorante
1546
Elle ne me plaît pas ;
1547
Et plutôt que l’hymen avec elle me lie,
1548
Je serai marié, si l’on veut, en Turquie.
1549
Clarice
1550
Aujourd’hui cependant on m’a dit qu’en plein jour
1551
Vous lui serriez la main, et lui parliez d’amour.
1552
Dorante
1553
Quelqu’un auprès de vous m’a fait cette imposture.
1554
Clarice, à Lucrèce.
1555
Écoutez l’imposteur ; c’est hasard s’il n’en jure.
1556
Dorante
1557
Que du ciel…
1558
Clarice, à Lucrèce.
1559
L’ai-je dit ?
1560
Dorante
1561
J’éprouve le courroux
1562
Si j’ai parlé, Lucrèce, à personne qu’à vous !
1563
Clarice
1564
Je ne puis plus souffrir une telle impudence,
1565
Après ce que j’ai vu moi-même en ma présence :
1566
Vous couchez d’imposture, et vous osez jurer,
1567
Comme si je pouvois vous croire, ou l’endurer !
1568
Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie,
1569
Que souvent je m’égaye ainsi par raillerie,
1570
Et que pour me donner des passe-temps si doux,
1571
J’ai donné cette baye à bien d’autres qu’à vous.
Scène VI
1572
Dorante, Cliton.
1573
Cliton
1574
Eh bien ! vous le voyez, l’histoire est découverte.
1575
Dorante
1576
Ah ! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.
1577
Cliton
1578
Vous en avez sans doute un plus heureux succès,
1579
Et vous avez gagné chez elle un grand accès ;
1580
Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence,
1581
Et vous fais sous ces mots être d’intelligence.
1582
Dorante
1583
Peut-être. Qu’en crois-tu ?
1584
Cliton
1585
Le peut-être est gaillard.
1586
Dorante
1587
Penses-tu qu’après tout j’en quitte encor ma part,
1588
Et tienne tout perdu pour un peu de traverse ?
1589
Cliton
1590
Si jamais cette part tomboit dans le commerce,
1591
Et qu’il vous vînt marchand pour ce trésor caché,
1592
Je vous conseillerois d’en faire bon marché.
1593
Dorante
1594
Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable ?
1595
Cliton
1596
À chaque bout de champ vous mentez comme un diable.
1597
Dorante
1598
Je disois vérité.
1599
Cliton
1600
Quand un menteur la dit,
1601
En passant par sa bouche elle perd son crédit.
1602
Dorante
1603
Il faut donc essayer si par quelque autre bouche
1604
Elle pourra trouver un accueil moins farouche.
1605
Allons sur le chevet rêver quelque moyen
1606
D’avoir de l’incrédule un plus doux entretien.
1607
Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune :
1608
Telle rend des mépris qui veut qu’on l’importune ;
1609
Et de quelques effets que les siens soient suivis,
1610
Il sera demain jour, et la nuit porte avis.
1611
Fin du troisième acte.
Acte IV
Scène première
1612
Dorante, Cliton.
1613
Cliton
1614
Mais, Monsieur, pensez-vous qu’il soit jour chez Lucrèce ?
1615
Pour sortir si matin elle a trop de paresse.
1616
Dorante
1617
On trouve bien souvent plus qu’on ne croit trouver,
1618
Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver :
1619
J’en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée
1620
Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.
1621
Cliton
1622
À propos de rêver, n’avez-vous rien trouvé
1623
Pour servir de remède au désordre arrivé ?
1624
Dorante
1625
Je me suis souvenu d’un secret que toi-même
1626
Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême :
1627
Un amant obtient tout quand il est libéral.
1628
Cliton
1629
Le secret est fort beau, mais vous l’appliquez mal :
1630
Il ne fait réussir qu’auprès d’une coquette.
1631
Dorante
1632
Je sais ce qu’est Lucrèce, elle est sage et discrète ;
1633
À lui faire présent mes efforts seroient vains :
1634
Elle a le cœur trop bon ; mais ses gens ont des mains ;
1635
Et bien que sur ce point elle les désavoue,
1636
Avec un tel secret leur langue se dénoue :
1637
Ils parlent, et souvent on les daigne écouter.
1638
À tel prix que ce soit, il m’en faut acheter.
1639
Si celle-ci venoit qui m’a rendu sa lettre,
1640
Après ce qu’elle a fait j’ose tout m’en promettre ;
1641
Et ce sera hasard si sans beaucoup d’effort
1642
Je ne trouve moyen de lui payer le port.
1643
Cliton
1644
Certes, vous dites vrai, j’en juge par moi-même :
1645
Ce n’est point mon humeur de refuser qui m’aime ;
1646
Et comme c’est m’aimer que me faire présent,
1647
Je suis toujours alors d’un esprit complaisant.
1648
Dorante
1649
Il est beaucoup d’humeurs pareilles à la tienne.
1650
Cliton
1651
Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne,
1652
Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,
1653
Il court quelque bruit sourd qu’Alcippe s’est battu.
1654
Dorante
1655
Contre qui ?
1656
Cliton
1657
L’on ne sait ; mais ce confus murmure
1658
D’un air pareil au vôtre à peu près le figure ;
1659
Et si de tout le jour je vous avois quitté,
1660
Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.
1661
Dorante
1662
Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce ?
1663
Cliton
1664
Ah ! Monsieur, m’auriez-vous joué ce tour d’adresse ?
1665
Dorante
1666
Nous nous battîmes hier, et j’avois fait serment
1667
De ne parler jamais de cet événement ;
1668
Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire,
1669
À toi, de mes secrets le grand dépositaire,
1670
Je ne cèlerai rien, puisque je l’ai promis.
1671
Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :
1672
Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;
1673
Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
1674
Nous sûmes l’un à l’autre en secret protester
1675
Qu’à la première vue il en faudroit tâter.
1676
Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille,
1677
Fait de notre embrassade un appel à l’oreille ;
1678
Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,
1679
Nous vidons sur le pré l’affaire sans témoins ;
1680
Et le perçant à jour de deux coups d’estocade
1681
Je le mets hors d’état d’être jamais malade :
1682
Il tombe dans son sang.
1683
Cliton
1684
À ce compte il est mort ?
1685
Dorante
1686
Je le laissai pour tel.
1687
Cliton
1688
Certes, je plains son sort :
1689
Il étoit honnête homme ; et le ciel ne déploie…
Scène II
1690
Dorante, Alcippe, Cliton.
1691
Alcippe
1692
Je te veux, cher ami, faire part de ma joie.
1693
Je suis heureux : mon père…
1694
Dorante
1695
Eh bien ?
1696
Alcippe
1697
Vient d’arriver.
1698
Cliton, à Dorante.
1699
Cette place pour vous est commode à rêver.
1700
Dorante
1701
Ta joie est peu commune, et pour revoir un père
1702
Un tel homme que nous ne se réjouit guère.
1703
Alcippe
1704
Un esprit que la joie entièrement saisit
1705
Présume qu’on l’entend au moindre mot qu’il dit.
1706
Sache donc que je touche à l’heureuse journée
1707
Qui doit avec Clarice unir ma destinée :
1708
On attendoit mon père afin de tout signer.
1709
Dorante
1710
C’est ce que mon esprit ne pouvoit deviner ;
1711
Mais je m’en réjouis. Tu vas entrer chez elle ?
1712
Alcippe
1713
Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle ;
1714
Et je t’en ai voulu faire part en passant.
1715
Dorante
1716
Tu t’acquiers d’autant plus un cœur reconnoissant.
1717
Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrâce ?
1718
Alcippe
1719
Cependant qu’au logis mon père se délasse,
1720
J’ai voulu par devoir prendre l’heure du sien.
1721
Cliton, à Dorante.
1722
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
1723
Alcippe
1724
Je n’ai de part ni d’autre aucune défiance.
1725
Excuse d’un amant la juste impatience :
1726
Adieu.
1727
Dorante
1728
Le ciel te donne un hymen sans souci !
Scène III
1729
Dorante, Cliton.
1730
Cliton
1731
Il est mort ! Quoi ? Monsieur, vous m’en donnez aussi,
1732
À moi, de votre cœur l’unique secrétaire,
1733
À moi, de vos secrets le grand dépositaire !
1734
Avec ces qualités j’avois lieu d’espérer
1735
Qu’assez malaisément je pourrois m’en parer.
1736
Dorante
1737
Quoi ! mon combat te semble un conte imaginaire ?
1738
Cliton
1739
Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire ;
1740
Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux,
1741
Qu’il faut bien de l’esprit avec vous, et bons yeux.
1742
More, juif ou chrétien, vous n’épargnez personne.
1743
Dorante
1744
Alcippe te surprend, sa guérison t’étonne !
1745
L’état où je le mis étoit fort périlleux ;
1746
Mais il est à présent des secrets merveilleux :
1747
Ne t’a-t-on point parlé d’une source de vie
1748
Que nomment nos guerriers poudre de sympathie ?
1749
On en voit tous les jours des effets étonnants.
1750
Cliton
1751
Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ;
1752
Et je n’ai point appris qu’elle eût tant d’efficace,
1753
Qu’un homme que pour mort on laisse sur la place,
1754
Qu’on a de deux grands coups percé de part en part,
1755
Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.
1756
Dorante
1757
La poudre que tu dis n’est que de la commune,
1758
On n’en fait plus de cas ; mais, Cliton, j’en sais une
1759
Qui rappelle sitôt des portes du trépas,
1760
Qu’en moins d’un tournemain on ne s’en souvient pas ;
1761
Quiconque le sait faire a de grands avantages.
1762
Cliton
1763
Donnez-m’en le secret, et je vous sers sans gages.
1764
Dorante
1765
Je te le donnerois, et tu serois heureux ;
1766
Mais le secret consiste en quelques mots hébreux,
1767
Qui tous à prononcer sont si fort difficiles,
1768
Que ce seroient pour toi des trésors inutiles.
1769
Cliton
1770
Vous savez donc l’hébreu ?
1771
Dorante
1772
L’hébreu ? parfaitement :
1773
J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement.
1774
Cliton
1775
Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries,
1776
Pour fournir tour à tour à tant de menteries ;
1777
Vous les hachez menu comme chair à pâtés.
1778
Vous avez tout le corps bien plein de vérités,
1779
Il n’en sort jamais une.
1780
Dorante
1781
Ah ! cervelle ignorante !
1782
Mais mon père survient.
Scène IV
1783
Géronte, Dorante, Cliton.
1784
Géronte
1785
Je vous cherchois, Dorante.
1786
Dorante
1787
Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos
1788
Son abord importun vient troubler mon repos !
1789
Et qu’un père incommode un homme de mon âge !
1790
Géronte
1791
Vu l’étroite union que fait le mariage,
1792
J’estime qu’en effet c’est n’y consentir point,
1793
Que laisser désunis ceux que le ciel a joint.
1794
La raison le défend, et je sens dans mon âme
1795
Un violent désir de voir ici ta femme.
1796
J’écris donc à son père ; écris-lui comme moi :
1797
Je lui mande qu’après ce que j’ai su de toi,
1798
Je me tiens trop heureux qu’une si belle fille,
1799
Si sage, et si bien née, entre dans ma famille.
1800
J’ajoute à ce discours que je brûle de voir
1801
Celle qui de mes ans devient l’unique espoir ;
1802
Que pour me l’amener tu t’en vas en personne ;
1803
Car enfin il le faut, et le devoir l’ordonne :
1804
N’envoyer qu’un valet sentiroit son mépris.
1805
Dorante
1806
De vos civilités il sera bien surpris,
1807
Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine :
1808
Il ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène ;
1809
Elle est grosse.
1810
Géronte
1811
Elle est grosse !
1812
Dorante
1813
Et de plus de six mois.
1814
Géronte
1815
Que de ravissements je sens à cette fois !
1816
Dorante
1817
Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse ?
1818
Géronte
1819
Non, j’aurai patience autant que d’allégresse ;
1820
Pour hasarder ce gage il m’est trop précieux.
1821
À ce coup ma prière a pénétré les cieux :
1822
Je pense en le voyant que je mourrai de joie.
1823
Adieu : je vais changer la lettre que j’envoie,
1824
En écrire à son père un nouveau compliment,
1825
Le prier d’avoir soin de son accouchement,
1826
Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.
1827
Dorante, à Cliton.
1828
Le bonhomme s’en va le plus content du monde.
1829
Géronte, se retournant.
1830
Écris-lui comme moi.
1831
Dorante
1832
Je n’y manquerai pas.
1833
Qu’il est bon !
1834
Cliton
1835
Taisez-vous, il revient sur ses pas.
1836
Géronte
1837
Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père.
1838
Comment s’appelle-t-il ?
1839
Dorante
1840
Il n’est pas nécessaire ;
1841
Sans que vous vous donniez ces soucis superflus,
1842
En fermant le paquet j’écrirai le dessus.
1843
Géronte
1844
Étant tout d’une main, il sera plus honnête.
1845
Dorante
1846
Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ?
1847
Votre main ou la mienne, il n’importe des deux.
1848
Géronte
1849
Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.
1850
Dorante
1851
Son père sait la cour.
1852
Géronte
1853
Ne me fais plus attendre,
1854
Dis-moi…
1855
Dorante
1856
Que lui dirai-je ?
1857
Géronte
1858
Il s’appelle ?
1859
Dorante
1860
Pyrandre.
1861
Géronte
1862
Pyrandre ! tu m’as dit tantôt un autre nom :
1863
C’étoit, je m’en souviens, oui, c’étoit Armédon.
1864
Dorante
1865
Oui, c’est là son nom propre, et l’autre d’une terre ;
1866
Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,
1867
Et se sert si souvent de l’un et l’autre nom,
1868
Que tantôt c’est Pyrandre, et tantôt Armédon.
1869
Géronte
1870
C’est un abus commun qu’autorise l’usage,
1871
Et j’en usois ainsi du temps de mon jeune âge.
1872
Adieu : je vais écrire.
Scène V
1873
Dorante, Cliton.
1874
Dorante
1875
Enfin j’en suis sorti.
1876
Cliton
1877
Il faut bonne mémoire après qu’on a menti.
1878
Dorante
1879
L’esprit a secouru le défaut de mémoire.
1880
Cliton
1881
Mais on éclaircira bientôt toute l’histoire.
1882
Après ce mauvais pas où vous avez bronché,
1883
Le reste encor longtemps ne peut être caché :
1884
On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice,
1885
Qui d’un mépris si grand piquée avec justice,
1886
Dans son ressentiment prendra l’occasion
1887
De vous couvrir de honte et de confusion.
1888
Dorante
1889
Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse,
1890
Il faut tâcher en hâte à m’engager Lucrèce.
1891
Voici tout à propos ce que j’ai souhaité.
Scène VI
1892
Dorante, Cliton, Sabine.
1893
Dorante
1894
Chère amie, hier au soir j’étois si transporté,
1895
Qu’en ce ravissement je ne pus me permettre
1896
De bien penser à toi quand j’eus lu cette lettre ;
1897
Mais tu n’y perdras rien, et voici pour le port.
1898
Sabine
1899
Ne croyez pas, Monsieur…
1900
Dorante
1901
Tiens.
1902
Sabine
1903
Vous me faites tort.
1904
Je ne suis pas de…
1905
Dorante
1906
Prends.
1907
Sabine
1908
Eh ! Monsieur.
1909
Dorante
1910
Prends, te dis-je :
1911
Je ne suis point ingrat alors que l’on m’oblige ;
1912
Dépêche, tends la main.
1913
Cliton
1914
Qu’elle y fait de façons !
1915
Je lui veux par pitié donner quelques leçons.
1916
Chère amie, entre nous, toutes tes révérences
1917
En ces occasions ne sont qu’impertinences ;
1918
Si ce n’est assez d’une, ouvre toutes les deux :
1919
Le métier que tu fais ne veut point de honteux.
1920
Sans te piquer d’honneur, crois qu’il n’est que de prendre,
1921
Et que tenir vaut mieux mille fois que d’attendre.
1922
Cette pluie est fort douce ; et quand j’en vois pleuvoir,
1923
J’ouvrirois jusqu’au cœur pour la mieux recevoir.
1924
On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes,
1925
Et refuser n’est plus le vice des grands hommes.
1926
Retiens bien ma doctrine ; et pour faire amitié,
1927
Si tu veux, avec toi je serai de moitié.
1928
Sabine
1929
Cet article est de trop.
1930
Dorante
1931
Vois-tu, je me propose
1932
De faire avec le temps pour toi toute autre chose.
1933
Mais comme j’ai reçu cette lettre de toi,
1934
En voudrois-tu donner la réponse pour moi ?
1935
Sabine
1936
Je la donnerai bien, mais je n’ose vous dire
1937
Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire :
1938
J’y ferai mon effort.
1939
Cliton
1940
Voyez, elle se rend
1941
Plus douce qu’une épouse, et plus souple qu’un gant.
1942
Dorante
1943
Le secret a joué. Présente-la, n’importe ;
1944
Elle n’a pas pour moi d’aversion si forte.
1945
Je reviens dans une heure en apprendre l’effet.
1946
Sabine
1947
Je vous conterai lors tout ce que j’aurai fait.
Scène VII
1948
Cliton, Sabine.
1949
Cliton
1950
Tu vois que les effets préviennent les paroles ;
1951
C’est un homme qui fait litière de pistoles ;
1952
Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi…
1953
Sabine
1954
Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.
1955
Cliton
1956
Tu viens d’entrer en goût.
1957
Sabine
1958
Avec mes révérences,
1959
Je ne suis pas encor si dupe que tu penses.
1960
Je sais bien mon métier, et ma simplicité
1961
Joue aussi bien son jeu que ton avidité.
1962
Cliton
1963
Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance
1964
Doit obstiner mon maître à la persévérance.
1965
Sera-t-elle insensible ? en viendrons-nous à bout ?
1966
Sabine
1967
Puisqu’il est si brave homme, il faut te dire tout.
1968
Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce
1969
N’est rien moins qu’insensible à l’ardeur qui le presse ;
1970
Durant toute la nuit elle n’a point dormi ;
1971
Et si je ne me trompe, elle l’aime à demi.
1972
Cliton
1973
Mais sur quel privilége est-ce qu’elle se fonde,
1974
Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde ?
1975
Il n’en a cette nuit reçu que des mépris.
1976
Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix.
1977
Ces amours à demi sont d’une étrange espèce ;
1978
Et s’il vouloit me croire, il quitteroit Lucrèce.
1979
Sabine
1980
Qu’il ne se hâte point, on l’aime assurément.
1981
Cliton
1982
Mais on le lui témoigne un peu bien rudement ;
1983
Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.
1984
Sabine
1985
Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles ;
1986
Elle l’aime, et son cœur n’y sauroit consentir,
1987
Parce que d’ordinaire il ne fait que mentir.
1988
Hier même elle le vit dedans les Tuileries,
1989
Où tout ce qu’il conta n’étoit que menteries.
1990
Il en a fait autant depuis à deux ou trois.
1991
Cliton
1992
Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
1993
Sabine
1994
Elle a lieu de douter et d’être en défiance.
1995
Cliton
1996
Qu’elle donne à ses feux un peu plus de croyance :
1997
Il n’a fait toute nuit que soupirer d’ennui.
1998
Sabine
1999
Peut-être que tu mens aussi bien comme lui.
2000
Cliton
2001
Je suis homme d’honneur ; tu me fais injustice.
2002
Sabine
2003
Mais dis-moi, sais-tu bien qu’il n’aime plus Clarice ?
2004
Cliton
2005
Il ne l’aima jamais.
2006
Sabine
2007
Pour certain ?
2008
Cliton
2009
Pour certain.
2010
Sabine
2011
Qu’il ne craigne donc plus de soupirer en vain.
2012
Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnoître,
2013
Elle a voulu qu’exprès je me sois fait paroître,
2014
Pour voir si par hasard il ne me diroit rien ;
2015
Et s’il l’aime en effet, tout le reste ira bien.
2016
Va-t’en ; et sans te mettre en peine de m’instruire,
2017
Crois que je lui dirai tout ce qu’il lui faut dire.
2018
Cliton
2019
Adieu : de ton côté si tu fais ton devoir,
2020
Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.
Scène VIII
2021
Lucrèce, Sabine.
2022
Sabine
2023
Que je vais bientôt voir une fille contente !
2024
Mais la voici déjà ; qu’elle est impatiente !
2025
Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.
2026
Lucrèce
2027
Eh bien ! que t’ont conté le maître et le valet ?
2028
Sabine
2029
Le maître et le valet m’ont dit la même chose.
2030
Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.
2031
Lucrèce, après avoir lu.
2032
Dorante avec chaleur fait le passionné ;
2033
Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,
2034
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.
2035
Sabine
2036
Je ne les crois non plus ; mais j’en crois ses pistoles.
2037
Lucrèce
2038
Il t’a donc fait présent ?
2039
Sabine
2040
Voyez.
2041
Lucrèce
2042
Et tu l’as pris ?
2043
Sabine
2044
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
2045
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,
2046
J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;
2047
Et je remets, Madame, au jugement de tous
2048
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
2049
Et si ce traitement marque une âme commune.
2050
Lucrèce
2051
Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune ;
2052
Mais comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,
2053
Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.
2054
Sabine
2055
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?
2056
Lucrèce
2057
Dis-lui que sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.
2058
Sabine
2059
Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous !
2060
Lucrèce
2061
Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ;
2062
Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;
2063
Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes ;
2064
Et l’avertis surtout des heures et des lieux
2065
Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux.
2066
Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.
2067
Sabine
2068
Ah ! si vous connoissiez les peines qu’il endure,
2069
Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint ;
2070
Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
2071
Lucrèce
2072
Pour apaiser les maux que cause cette plainte,
2073
Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte ;
2074
Et sache entre les deux toujours le modérer,
2075
Sans m’engager à lui ni le désespérer.
Scène IX
2076
Clarice, Lucrèce, Sabine.
2077
Clarice
2078
Il t’en veut tout de bon, et m’en voilà défaite ;
2079
Mais je souffre aisément la perte que j’ai faite :
2080
Alcippe la répare, et son père est ici.
2081
Lucrèce
2082
Te voilà donc bientôt quitte d’un grand souci ?
2083
Clarice
2084
M’en voilà bientôt quitte ; et toi, te voilà prête
2085
À t’enrichir bientôt d’une étrange conquête.
2086
Tu sais ce qu’il m’a dit.
2087
Sabine
2088
S’il vous mentoit alors,
2089
À présent il dit vrai ; j’en réponds corps pour corps.
2090
Clarice
2091
Peut-être qu’il le dit ; mais c’est un grand peut-être.
2092
Lucrèce
2093
Dorante est un grand fourbe, et nous l’a fait connoître ;
2094
Mais s’il continuoit encore à m’en conter,
2095
Peut-être avec le temps il me feroit douter.
2096
Clarice
2097
Si tu l’aimes, du moins, étant bien avertie,
2098
Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie.
2099
Lucrèce
2100
C’en est trop ; et tu dois seulement présumer
2101
Que je penche à le croire, et non pas à l’aimer.
2102
Clarice
2103
De le croire à l’aimer la distance est petite :
2104
Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ;
2105
Ces deux points en amour se suivent de si près,
2106
Que qui se croit aimée aime bientôt après.
2107
Lucrèce
2108
La curiosité souvent dans quelques âmes
2109
Produit le même effet que produiroient des flammes.
2110
Clarice
2111
Je suis prête à le croire afin de t’obliger.
2112
Sabine
2113
Vous me feriez ici toutes deux enrager.
2114
Voyez, qu’il est besoin de tout ce badinage !
2115
Faites moins la sucrée, et changez de langage,
2116
Ou vous n’en casserez, ma foi, que d’une dent.
2117
Lucrèce
2118
Laissons là cette folle, et dis-moi cependant,
2119
Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries,
2120
Qu’il te conta d’abord tant de galanteries,
2121
Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté.
2122
Étoit-ce amour alors, ou curiosité ?
2123
Clarice
2124
Curiosité pure, avec dessein de rire
2125
De tous les compliments qu’il auroit pu me dire.
2126
Lucrèce
2127
Je fais de ce billet même chose à mon tour ;
2128
Je l’ai pris, je l’ai lu, mais le tout sans amour :
2129
Curiosité pure, avec dessein de rire
2130
De tous les compliments qu’il auroit pu m’écrire.
2131
Clarice
2132
Ce sont deux que de lire, et d’avoir écouté :
2133
L’un est grande faveur ; l’autre, civilité ;
2134
Mais trouves-y ton compte, et j’en serai ravie ;
2135
En l’état où je suis j’en parle sans envie.
2136
Lucrèce
2137
Sabine lui dira que je l’ai déchiré.
2138
Clarice
2139
Nul avantage ainsi n’en peut être tiré.
2140
Tu n’es que curieuse.
2141
Lucrèce
2142
Ajoute : à ton exemple.
2143
Clarice
2144
Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.
2145
Lucrèce, à Clarice.
2146
Allons.
2147
(À Sabine.)
2148
Si tu le vois, agis comme tu sais.
2149
Sabine
2150
Ce n’est pas sur ce coup que je fais mes essais :
2151
Je connois à tous deux où tient la maladie,
2152
Et le mal sera grand si je n’y remédie ;
2153
Mais sachez qu’il est homme à prendre sur le vert.
2154
Lucrèce
2155
Je te croirai.
2156
Sabine
2157
Mettons cette pluie à couvert.
2158
Fin du quatrième acte.
Acte V
Scène première
2159
Géronte, Philiste.
2160
Géronte
2161
Je ne pouvois avoir rencontre plus heureuse
2162
Pour satisfaire ici mon humeur curieuse.
2163
Vous avez feuilleté le Digeste à Poitiers,
2164
Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers :
2165
Ainsi vous me pouvez facilement apprendre
2166
Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre.
2167
Philiste
2168
Quel est-il, ce Pyrandre ?
2169
Géronte
2170
Un de leurs citoyens :
2171
Noble, à ce qu’on m’a dit, mais un peu mal en biens.
2172
Philiste
2173
Il n’est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme
2174
Qui, si je m’en souviens, de la sorte se nomme.
2175
Géronte
2176
Vous le connoîtrez mieux peut-être à l’autre nom ;
2177
Ce Pyrandre s’appelle autrement Armédon.
2178
Philiste
2179
Aussi peu l’un que l’autre.
2180
Géronte
2181
Et le père d’Orphise,
2182
Cette rare beauté qu’en ces lieux même on prise ?
2183
Vous connoissez le nom de cet objet charmant
2184
Qui fait de ces cantons le plus digne ornement ?
2185
Philiste
2186
Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre,
2187
Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre.
2188
S’il vous faut sur ce point encor quelque garant…
2189
Géronte
2190
En faveur de mon fils vous faites l’ignorant ;
2191
Mais je ne sais que trop qu’il aime cette Orphise,
2192
Et qu’après les douceurs d’une longue hantise,
2193
On l’a seul dans sa chambre avec elle trouvé ;
2194
Que par son pistolet un désordre arrivé
2195
L’a forcé sur-le-champ d’épouser cette belle.
2196
Je sais tout ; et de plus ma bonté paternelle
2197
M’a fait y consentir ; et votre esprit discret
2198
N’a plus d’occasion de m’en faire un secret.
2199
Philiste
2200
Quoi ! Dorante a fait donc un secret mariage ?
2201
Géronte
2202
Et comme je suis bon, je pardonne à son âge.
2203
Philiste
2204
Qui vous l’a dit ?
2205
Géronte
2206
Lui-même.
2207
Philiste
2208
Ah ! puisqu’il vous l’a dit,
2209
Il vous fera du reste un fidèle récit ;
2210
Il en sait mieux que moi toutes les circonstances :
2211
Non qu’il vous faille en prendre aucunes défiances ;
2212
Mais il a le talent de bien imaginer,
2213
Et moi je n’eus jamais celui de deviner.
2214
Géronte
2215
Vous me feriez par là soupçonner son histoire.
2216
Philiste
2217
Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l’en croire ;
2218
Mais il nous servit hier d’une collation
2219
Qui partoit d’un esprit de grande invention ;
2220
Et si ce mariage est de même méthode,
2221
La pièce est fort complète et des plus à la mode.
2222
Géronte
2223
Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux ?
2224
Philiste
2225
Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous ;
2226
Et pour vous en parler avec toute franchise,
2227
Si vous n’avez jamais pour bru que cette Orphise,
2228
Vos chers collatéraux s’en trouveront fort bien.
2229
Vous m’entendez ? adieu : je ne vous dis plus rien.
Scène II
2230
Géronte.
2231
Ô vieillesse facile ! Ô jeunesse impudente !
2232
Ô de mes cheveux gris honte trop évidente !
2233
Est-il dessous le ciel père plus malheureux ?
2234
Est-il affront plus grand pour un cœur généreux ?
2235
Dorante n’est qu’un fourbe ; et cet ingrat que j’aime,
2236
Après m’avoir fourbé, me fait fourber moi-même ;
2237
Et d’un discours en l’air, qu’il forge en imposteur,
2238
Il me fait la trompette et le second auteur !
2239
Comme si c’étoit peu pour mon reste de vie
2240
De n’avoir à rougir que de son infamie,
2241
L’infâme, se jouant de mon trop de bonté,
2242
Me fait encor rougir de ma crédulité !
Scène III
2243
Géronte, Dorante, Cliton.
2244
Géronte
2245
Êtes-vous gentilhomme ?
2246
Dorante
2247
Ah ! rencontre fâcheuse !
2248
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
2249
Géronte
2250
Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?
2251
Dorante
2252
Avec toute la France aisément je le croi.
2253
Géronte
2254
Et ne savez-vous point avec toute la France
2255
D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
2256
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
2257
Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?
2258
Dorante
2259
J’ignorerois un point que n’ignore personne,
2260
Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?
2261
Géronte
2262
Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
2263
Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
2264
Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
2265
Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ;
2266
Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
2267
Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
2268
Dorante
2269
Moi ?
2270
Géronte
2271
Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture
2272
Souille honteusement ce don de la nature :
2273
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
2274
Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
2275
Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire,
2276
Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?
2277
Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action
2278
Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,
2279
Puisqu’un seul démenti lui porte une infamie
2280
Qu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,
2281
Et si dedans le sang il ne lave l’affront
2282
Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?
2283
Dorante
2284
Qui vous dit que je mens ?
2285
Géronte
2286
Qui me le dit, infâme ?
2287
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
2288
Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…
2289
Cliton, à Dorante.
2290
Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.
2291
Géronte
2292
Ajoute, ajoute encore avec effronterie
2293
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;
2294
Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.
2295
Cliton, à Dorante.
2296
Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.
2297
Géronte
2298
De quel front cependant faut-il que je confesse
2299
Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
2300
Qu’un homme de mon âge a cru légèrement
2301
Ce qu’un homme du tien débite impudemment ?
2302
Tu me fais donc servir de fable et de risée,
2303
Passer pour esprit foible, et pour cervelle usée !
2304
Mais dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard ?
2305
Voyois-tu violence ou courroux de ma part ?
2306
Si quelque aversion t’éloignoit de Clarice,
2307
Quel besoin avois-tu d’un si lâche artifice ?
2308
Et pouvois-tu douter que mon consentement
2309
Ne dût tout accorder à ton contentement,
2310
Puisque mon indulgence, au dernier point venue,
2311
Consentoit à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?
2312
Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné
2313
N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné :
2314
Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,
2315
Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.
2316
Va, je te désavoue.
2317
Dorante
2318
Eh ! mon père, écoutez.
2319
Géronte
2320
Quoi ? des contes en l’air et sur l’heure inventés ?
2321
Dorante
2322
Non, la vérité pure.
2323
Géronte
2324
En est-il dans ta bouche ?
2325
Cliton, à Dorante.
2326
Voici pour votre adresse une assez rude touche.
2327
Dorante
2328
Épris d’une beauté qu’à peine j’ai pu voir
2329
Qu’elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,
2330
De Lucrèce, en un mot, vous la pouvez connoître…
2331
Géronte
2332
Dis vrai : je la connois, et ceux qui l’ont fait naître ;
2333
Son père est mon ami.
2334
Dorante
2335
Mon cœur en un moment
2336
Étant de ses regards charmé si puissamment,
2337
Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice,
2338
Sitôt que je le sus, me parut un supplice ;
2339
Mais comme j’ignorois si Lucrèce et son sort
2340
Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport,
2341
Je n’osai pas encor vous découvrir la flamme
2342
Que venoient ses beautés d’allumer dans mon âme ;
2343
Et j’avois ignoré, Monsieur, jusqu’à ce jour
2344
Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour.
2345
Mais si je vous osois demander quelque grâce,
2346
À présent que je sais et son bien et sa race,
2347
Je vous conjurerois, par les nœuds les plus doux
2348
Dont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,
2349
De seconder mes vœux auprès de cette belle :
2350
Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.
2351
Géronte
2352
Tu me fourbes encor.
2353
Dorante
2354
Si vous ne m’en croyez,
2355
Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez :
2356
Il sait tout mon secret.
2357
Géronte
2358
Tu ne meurs pas de honte
2359
Qu’il faille que de lui je fasse plus de conte,
2360
Et que ton père même, en doute de ta foi,
2361
Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !
2362
Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,
2363
Je veux encore un coup montrer un cœur de père,
2364
Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
2365
Je connois ta Lucrèce, et la vais demander ;
2366
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…
2367
Dorante
2368
Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.
2369
Géronte
2370
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :
2371
Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
2372
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce
2373
Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,
2374
Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ;
2375
Autrement souviens-toi du serment que je fais :
2376
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
2377
Que tu ne mourras point que de la main d’un père,
2378
Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
2379
Rendra prompte justice à mon honneur perdu.
Scène IV
2380
Dorante, Cliton.
2381
Dorante
2382
Je crains peu les effets d’une telle menace.
2383
Cliton
2384
Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce ;
2385
Et cet esprit adroit, qui l’a dupé deux fois,
2386
Devoit en galant homme aller jusques à trois :
2387
Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises.
2388
Dorante
2389
Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises :
2390
D’un trouble tout nouveau j’ai l’esprit agité.
2391
Cliton
2392
N’est-ce point du remords d’avoir dit vérité ?
2393
Si pourtant ce n’est point quelque nouvelle adresse ;
2394
Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce,
2395
Et vous vois si fertile en semblables détours,
2396
Que, quoi que vous disiez, je l’entends au rebours.
2397
Dorante
2398
Je l’aime, et sur ce point ta défiance est vaine ;
2399
Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.
2400
Si son père et le mien ne tombent point d’accord,
2401
Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.
2402
Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux seroit conclue,
2403
Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ?
2404
J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
2405
Sa compagne, ou je meure ! a beaucoup d’agrément.
2406
Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,
2407
De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée :
2408
Mon cœur entre les deux est presque partagé,
2409
Et celle-ci l’auroit s’il n’étoit engagé.
2410
Cliton
2411
Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,
2412
Et porter votre père à faire une demande ?
2413
Dorante
2414
Il ne m’auroit pas cru, si je ne l’avois fait.
2415
Cliton
2416
Quoi ? même en disant vrai, vous mentiez en effet !
2417
Dorante
2418
C’étoit le seul moyen d’apaiser sa colère.
2419
Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !
2420
Avec ce faux hymen j’aurois eu le loisir
2421
De consulter mon cœur, et je pourrois choisir.
2422
Cliton
2423
Mais sa compagne enfin n’est autre que Clarice.
2424
Dorante
2425
Je me suis donc rendu moi-même un bon office.
2426
Oh ! qu’Alcippe est heureux, et que je suis confus !
2427
Mais Alcippe, après tout, n’aura que mon refus.
2428
N’y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.
2429
Cliton
2430
Vous en voilà défait aussi bien que d’Orphise.
2431
Dorante
2432
Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé,
2433
Que l’autre à ses yeux même avoit presque volé.
2434
Mais Sabine survient.
Scène V
2435
Dorante, Sabine, Cliton.
2436
Dorante
2437
Qu’as-tu fait de ma lettre ?
2438
En de si belles mains as-tu su la remettre ?
2439
Sabine
2440
Oui, Monsieur, mais…
2441
Dorante
2442
Quoi ? mais !
2443
Sabine
2444
Elle a tout déchiré.
2445
Dorante
2446
Sans lire ?
2447
Sabine
2448
Sans rien lire.
2449
Dorante
2450
Et tu l’as enduré ?
2451
Sabine
2452
Ah, si vous aviez vu comme elle m’a grondée !
2453
Elle me va chasser, l’affaire en est vidée.
2454
Dorante
2455
Elle s’apaisera ; mais pour t’en consoler,
2456
Tends la main.
2457
Sabine
2458
Eh ! Monsieur.
2459
Dorante
2460
Ose encor lui parler.
2461
Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances.
2462
Cliton
2463
Voyez la bonne pièce avec ses révérences !
2464
Comme ses déplaisirs sont déjà consolés,
2465
Elle vous en dira plus que vous n’en voulez.
2466
Dorante
2467
Elle a donc déchiré mon billet sans le lire ?
2468
Sabine
2469
Elle m’avoit donné charge de vous le dire ;
2470
Mais à parler sans fard…
2471
Cliton
2472
Sait-elle son métier ?
2473
Sabine
2474
Elle n’en a rien fait et l’a lu tout entier.
2475
Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.
2476
Cliton
2477
Si quelqu’un l’entend mieux, je l’irai dire à Rome.
2478
Dorante
2479
Elle ne me hait pas, à ce compte ?
2480
Sabine
2481
Elle ? non.
2482
Dorante
2483
M’aime-t-elle ?
2484
Sabine
2485
Non plus.
2486
Dorante
2487
Tout de bon ?
2488
Sabine
2489
Tout de bon.
2490
Dorante
2491
Aime-t-elle quelque autre ?
2492
Sabine
2493
Encor moins.
2494
Dorante
2495
Qu’obtiendrai-je ?
2496
Sabine
2497
Je ne sais.
2498
Dorante
2499
Mais enfin, dis-moi.
2500
Sabine
2501
Que vous dirai-je ?
2502
Dorante
2503
Vérité.
2504
Sabine
2505
Je la dis.
2506
Dorante
2507
Mais elle m’aimera ?
2508
Sabine
2509
Peut-être.
2510
Dorante
2511
Et quand encor ?
2512
Sabine
2513
Quand elle vous croira.
2514
Dorante
2515
Quand elle me croira ? Que ma joie est extrême !
2516
Sabine
2517
Quand elle vous croira, dites qu’elle vous aime.
2518
Dorante
2519
Je le dis déjà donc, et m’en ose vanter,
2520
Puisque ce cher objet n’en sauroit plus douter :
2521
Mon père…
2522
Sabine
2523
La voici qui vient avec Clarice.
Scène VI
2524
Clarice, Lucrèce, Dorante, Sabine, Cliton.
2525
Clarice, à Lucrèce.
2526
Il peut te dire vrai, mais ce n’est pas son vice.
2527
Comme tu le connois, ne précipite rien.
2528
Dorante, à Clarice.
2529
Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien…
2530
Clarice, à Lucrèce.
2531
On diroit qu’il m’en veut, et c’est moi qu’il regarde.
2532
Lucrèce, à Clarice.
2533
Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde.
2534
Voyons s’il continue.
2535
Dorante, à Clarice.
2536
Ah ! que loin de vos yeux
2537
Les moments à mon cœur deviennent ennuyeux !
2538
Et que je reconnois par mon expérience
2539
Quel supplice aux amants est une heure d’absence !
2540
Clarice, à Lucrèce.
2541
Il continue encor.
2542
Lucrèce, à Clarice.
2543
Mais vois ce qu’il m’écrit.
2544
Clarice, à Lucrèce.
2545
Mais écoute.
2546
Lucrèce, à Clarice.
2547
Tu prends pour toi ce qu’il me dit.
2548
Clarice
2549
Éclaircissons-nous-en. Vous m’aimez donc, Dorante ?
2550
Dorante, à Clarice.
2551
Hélas ! que cette amour vous est indifférente !
2552
Depuis que vos regards m’ont mis sous votre loi…
2553
Clarice, à Lucrèce.
2554
Crois-tu que le discours s’adresse encore à toi ?
2555
Lucrèce, à Clarice.
2556
Je ne sais où j’en suis.
2557
Clarice, à Lucrèce.
2558
Oyons la fourbe entière.
2559
Lucrèce, à Clarice.
2560
Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.
2561
Clarice, à Lucrèce.
2562
C’est ainsi qu’il partage entre nous son amour :
2563
Il te flatte de nuit, et m’en conte de jour.
2564
Dorante, à Clarice.
2565
Vous consultez ensemble ! Ah ! quoi qu’elle vous die,
2566
Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie :
2567
Le sien auprès de vous me seroit trop fatal :
2568
Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.
2569
Lucrèce, en elle-même.
2570
Ah ! je n’en ai que trop, et si je ne me venge…
2571
Clarice, à Dorante.
2572
Ce qu’elle me disoit est de vrai fort étrange.
2573
Dorante
2574
C’est quelque invention de son esprit jaloux.
2575
Clarice
2576
Je le crois ; mais enfin me reconnoissez-vous ?
2577
Dorante
2578
Si je vous reconnois ! quittez ces railleries,
2579
Vous que j’entretins hier dedans les Tuileries,
2580
Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.
2581
Clarice
2582
Si je veux toutefois en croire son rapport,
2583
Pour une autre déjà votre âme inquiétée…
2584
Dorante
2585
Pour une autre déjà je vous aurois quittée ?
2586
Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié…
2587
Clarice
2588
Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.
2589
Dorante
2590
Vous me jouez, Madame, et sans doute pour rire,
2591
Vous prenez du plaisir à m’entendre redire
2592
Qu’à dessein de mourir en des liens si doux
2593
Je me fais marié pour toute autre que vous.
2594
Clarice
2595
Mais avant qu’avec moi le nœud d’hymen vous lie,
2596
Vous serez marié, si l’on veut, en Turquie.
2597
Dorante
2598
Avant qu’avec toute autre on me puisse engager,
2599
Je serai marié, si l’on veut, en Alger.
2600
Clarice
2601
Mais enfin vous n’avez que mépris pour Clarice ?
2602
Dorante
2603
Mais enfin vous savez le nœud de l’artifice,
2604
Et que pour être à vous je fais ce que je puis.
2605
Clarice
2606
Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j’en suis.
2607
Lucrèce, écoute un mot.
2608
Dorante, à Cliton.
2609
Lucrèce ! que dit-elle ?
2610
Cliton, à Dorante.
2611
Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
2612
Mais laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé,
2613
Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
2614
Dorante, à Cliton.
2615
Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnoître.
2616
Cliton, à Dorante.
2617
Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre ;
2618
Sabine m’en a fait un secret entretien.
2619
Dorante
2620
Bonne bouche, j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ;
2621
Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite,
2622
Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.
2623
Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu
2624
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
2625
Sans changer de discours changeons de batterie.
2626
Lucrèce, à Clarice.
2627
Voyons le dernier point de son effronterie ;
2628
Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
2629
Clarice, à Dorante.
2630
Comme elle est mon amie, elle m’a tout appris :
2631
Cette nuit vous l’aimiez, et m’avez méprisée.
2632
Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?
2633
Vous lui parliez d’amour en termes assez doux.
2634
Dorante
2635
Moi ! depuis mon retour je n’ai parlé qu’à vous.
2636
Clarice
2637
Vous n’avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?
2638
Dorante
2639
Vous n’avez point voulu me faire un tour d’adresse ?
2640
Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?
2641
Clarice
2642
Nous diroit-il bien vrai pour la première fois ?
2643
Dorante
2644
Pour me venger de vous j’eus assez de malice
2645
Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,
2646
Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez,
2647
Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.
2648
Je vous embarrassai, n’en faites point la fine :
2649
Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine.
2650
Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouois,
2651
Mais par de faux mépris que je désavouois ;
2652
Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie
2653
Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.
2654
Clarice
2655
Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air,
2656
Quand un père pour vous est venu me parler ?
2657
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?
2658
Lucrèce, à Dorante.
2659
Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ?
2660
Dorante, à Lucrèce.
2661
J’aime de ce courroux les principes cachés :
2662
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
2663
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
2664
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
2665
Clarice, à Lucrèce.
2666
Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ?
2667
Dorante, à Lucrèce.
2668
Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.
2669
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
2670
Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connoître ;
2671
Comme en y consentant vous m’avez affligé,
2672
Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.
2673
Lucrèce
2674
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
2675
Dorante
2676
Clarice fut l’objet de mes galanteries…
2677
Clarice, à Lucrèce.
2678
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
2679
Dorante, à Lucrèce.
2680
Elle avoit mes discours, mais vous aviez mon cœur,
2681
Où vos yeux faisoient naître un feu que j’ai fait taire,
2682
Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un père :
2683
Comme tout ce discours n’étoit que fiction,
2684
Je cachois mon retour et ma condition.
2685
Clarice, à Lucrèce.
2686
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
2687
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
2688
Dorante, à Lucrèce.
2689
Vous seule êtes l’objet dont mon cœur est charmé.
2690
Lucrèce, à Dorante.
2691
C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.
2692
Dorante
2693
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
2694
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
2695
Lucrèce
2696
Après son témoignage il faudra consulter
2697
Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter.
2698
Dorante, à Lucrèce.
2699
Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
2700
(À Clarice.)
2701
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
2702
Sans l’hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien ;
2703
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
2704
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
2705
Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.
Scène VII
2706
Géronte, Dorante, Alcippe, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Sabine, Cliton.
2707
Alcippe, sortant de chez Clarice et parlant à elle.
2708
Nos parents sont d’accord, et vous êtes à moi.
2709
Géronte, sortant de chez Lucrèce et parlant à elle.
2710
Votre père à Dorante engage votre foi.
2711
Alcippe, à Clarice.
2712
Un mot de votre main, l’affaire est terminée.
2713
Géronte, à Lucrèce.
2714
Un mot de votre bouche achève l’hyménée.
2715
Dorante, à Lucrèce.
2716
Ne soyez pas rebelle à seconder mes vœux.
2717
Alcippe
2718
Êtes-vous aujourd’hui muettes toutes deux ?
2719
Clarice
2720
Mon père a sur mes vœux une entière puissance.
2721
Lucrèce
2722
Le devoir d’une fille est dans l’obéissance.
2723
Géronte, à Lucrèce.
2724
Venez donc recevoir ce doux commandement.
2725
Alcippe, à Clarice.
2726
Venez donc ajouter ce doux consentement.
2727
(Alcippe rentre chez Clarice avec elle et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.)
2728
Sabine, à Dorante, comme il rentre.
2729
Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.
2730
Dorante
2731
Je changerai pour toi cette pluie en rivières.
2732
Sabine
2733
Vous n’aurez pas loisir seulement d’y penser.
2734
Mon métier ne vaut rien quand on s’en peut passer.
2735
Cliton, seul.
2736
Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse !
2737
Peu sauroient comme lui s’en tirer avec grâce.
2738
Vous autres qui doutiez s’il en pourroit sortir,
2739
Par un si rare exemple apprenez à mentir.
2740
Fin du cinquième et dernier acte.