Texte intégral · livre complet·Lire en 20 minutes →
Comédie en cinq actes et en vers (1644) : à Paris, Dorante, jeune homme revenu de Poitiers, enchaîne les mensonges pour séduire une inconnue croisée aux Tuileries, échapper au mariage que son père lui destine et se tirer des querelles qu'il provoque. Résumé en 1 minute
3Je vous présente une pièce de théâtre d’un style si éloigné de ma dernière, qu’on aura de la peine à croire qu’elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m’ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J’ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna, et leur montrer que j’en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le pourroit souffrir ; j’ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d’autres qui, suivant l’humeur des François, aiment le changement, et après tant de poëmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m’ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu’à les divertir. Dans le premier, j’ai voulu faire un essai de ce que pouvoit la majesté du raisonnement, et la force des vers, dénués de l’agrément du sujet ; dans celui-ci, j’ai voulu tenter ce que pourroit l’agrément du sujet, dénué de la force des vers. Et d’ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvois l’abandonner tout à fait sans quelque espèce d’ingratitude. Il est vrai que comme alors que je me hasardai à le quitter, je n’osai me fier à mes seules forces, et que pour m’élever à la dignité du tragique, je pris l’appui du grand Sénèque, à qui j’empruntai tout ce qu’il avoit donné de rare à sa Médée : ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque au naïf, je n’ai osé descendre de si haut sans m’assurer d’un guide, et me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega, de peur de m’égarer dans les détours de tant d’intriques que fait notre Menteur. En un mot, ce n’est ici qu’une copie d’un excellent original qu’il a mis au jour sous le titre de la Verdad sospechosa ; et me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poëtes ainsi qu’aux peintres, j’ai cru que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m’étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid, où je me suis aidé de don Guillen de Castro, mais aussi pour Médée, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où pensant me fortifier du secours de deux Latins, j’ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux ; et soit qu’on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m’en suis trouvé si bien, que je n’ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d’avis, et ne m’en estimerez pas moins.
6Votre très-humble serviteur,
8Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de l’invention de Lope de Vega, je ne vous les donne point dans le même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l’un vous avez vu les vers espagnols, et en l’autre les latins, que j’ai traduits ou imités de Guillen de Castro et de Lucain. Ce n’est pas que je n’aye ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original ; mais comme j’ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la françoise, vous trouveriez si peu de rapport entre l’espagnol et le françois, qu’au lieu de satisfaction vous n’en recevriez que de l’importunité.
9Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d’Allemagne, où il se vante d’avoir été, l’Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu ; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui bien qu’ils soient imités de l’original, n’ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies. Pour le reste, j’en ai pris tout ce qui s’est pu accommoder à notre usage ; et s’il m’est permis de dire mon sentiment touchant une chose où j’ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l’invention de celle-ci me charme tellement, que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu’à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu’il faut être, à mon avis, de bien mauvaise humeur pour n’en approuver pas la conduite, et n’en aimer pas la représentation.
10Je me défierois peut-être de l’estime extraordinaire que j’ai pour ce poëme, si je n’y étois confirmé par celle qu’en a faite un des premiers hommes de ce siècle, et qui non-seulement est le protecteur des savantes muses dans la Hollande, mais fait voir encore par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d’un homme d’État. Je parle de M. de Zuylichem, secrétaire des commandements de Monseigneur le prince d’Orange. C’est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle, puisqu’ils lui ont adressé l’un et l’autre leurs doctes dissertations, et qui n’a pas dédaigné de montrer au public l’état qu’il fait de cette comédie par deux épigrammes, l’un françois et l’autre latin, qu’il a mis au devant de l’impression qu’en ont faite les Elzéviers, à Leyden. Je vous les donne ici d’autant plus volontiers, que n’ayant pas l’honneur d’être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu’on n’aura pas lieu de m’accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu’il m’y donne doit être attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connoissoit pas pour le premier auteur de cette merveille de théâtre.
In præstantissimi poetæ gallici Cornelii comoediam quæ inscribitur Mendax
11Gravi cothurno torvus, orchestra truci
12Dudum cruentus, Galliæ justus stupor
13Audivit et vatum decus Cornelius.
14Laudem poetæ num mereret comici
15Pari nitore et elegantia, fuit
16Qui disputaret, et negarunt inscii ;
17Et mos gerendus insciis semel fuit ;
18Et, ecce, gessit, mentiendi gratia
19Facetiisque, quas Terentius, pater
20Amœnitatum, quas Menander, quas merum
21Nectar Deorum Plautus et mortalium,
22Si sæculo reddantur, agnoscant suas,
23Et quas negare non graventur non suas.
24Tandem poeta est : fraude, fuco, fabula,
25Mendace scena vindicavit se sibi.
26Cui Stagiræ venit in mentem, putas,
27Quis qua præivit supputator algebra,
28Quis cogitavit illud Euclides prior,
29Probare rem verissimam mendacio ?
À Monsieur Corneille, sur sa comédie le Menteur
31Eh bien ! ce beau Menteur, cette pièce fameuse,
32Qui étonne le Rhin et fait rougir la Meuse,
33Et le Tage et le Pô, et le Tibre romain,
34De n’avoir rien produit d’égal à cette main,
35À ce Plaute rené, à ce nouveau Térence,
36La trouve-t-on si loin ou de l’indifférence
37Ou du juste mépris des savants d’aujourd’hui ?
38Je tiens tout au rebours qu’elle a besoin d’appui,
39De grâce, de pitié, de faveur affétée,
40D’extrême charité, de louange empruntée.
41Elle est plate, elle est fade, elle manque de sel,
42De pointe et de vigueur ; et n’y a carrousel
43Où la rage et le vin n’enfante des Corneilles
44Capables de fournir de plus fortes merveilles.
45Qu’ai-je dit ? Ah ! Corneille, aime mon repentir ;
46Ton excellent Menteur m’a porté à mentir.
47Il m’a rendu le faux si doux et si aimable,
48Que sans m’en aviser, j’ai vu le véritable
49Ruiné de crédit, et ai cru constamment
50N’y avoir plus d’honneur qu’à mentir vaillamment.
51Après tout, le moyen de s’en pouvoir dédire ?
52À moins que d’en mentir, je n’en pouvois rien dire.
53La plus haute pensée au bas de sa valeur
54Devenoit injustice et injure à l’auteur.
55Qu’importe donc qu’on mente, ou que d’un foible éloge
56À toi et ton Menteur faussement on déroge ?
57Qu’importe que les Dieux se trouvent irrités
58De mensonges ou bien de fausses vérités ?
60Cette pièce est en partie traduite, en partie imitée de l’espagnol. Le sujet m’en semble si spirituel et si bien tourné, que j’ai dit souvent que je voudrois avoir donné les deux plus belles que j’aye faites, et qu’il fût de mon invention. On l’a attribué au fameux Lope de Végue ; mais il m’est tombé depuis peu entre les mains un volume de don Juan d’Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui, et se plaint des imprimeurs qui l’ont fait courir sous le nom d’un autre. Si c’est son bien, je n’empêche pas qu’il ne s’en ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est constant qu’elle est très-ingénieuse ; et je n’ai rien vu dans cette langue qui m’aye satisfait davantage. J’ai tâché de la réduire à notre usage et dans nos règles ; mais il m’a fallu forcer mon aversion pour les a parte, dont je n’aurois pu la purger sans lui faire perdre une bonne partie de ses beautés. Je les ai faits les plus courts que j’ai pu, et je me les suis permis rarement sans laisser deux acteurs ensemble qui s’entretiennent tout bas cependant que d’autres disent ce que ceux-là ne doivent pas écouter. Cette duplicité d’action particulière ne rompt point l’unité de la principale, mais elle gêne un peu l’attention de l’auditeur, qui ne sait à laquelle s’attacher, et qui se trouve obligé de séparer aux deux ce qu’il est accoutumé de donner à une. L’unité de lieu s’y trouve, en ce que tout s’y passe dans Paris ; mais le premier acte est dans les Tuileries, et le reste à la place Royale. Celle de jour n’y est pas forcée, pourvu qu’on lui laisse les vingt et quatre heures entières. Quant à celle d’action, je ne sais s’il n’y a point quelque chose à dire, en ce que Dorante aime Clarice dans toute la pièce et épouse Lucrèce à la fin, qui par là ne répond pas à la protase. L’auteur espagnol lui donne ainsi le change pour punition de ses menteries, et le réduit à épouser par force cette Lucrèce qu’il n’aime point. Comme il se méprend toujours au nom, et croit que Clarice porte celui-là, il lui présente la main quand on lui a accordé l’autre, et dit hautement, quand on l’avertit de son erreur, que s’il s’est trompé au nom, il ne se trompe point à la personne. Sur quoi, le père de Lucrèce le menace de le tuer s’il n’épouse sa fille après l’avoir demandée et obtenue ; et le sien propre lui fait la même menace. Pour moi, j’ai trouvé cette manière de finir un peu dure, et cru qu’un mariage moins violenté seroit plus au goût de notre auditoire. C’est ce qui m’a obligé à lui donner une pente vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu’après qu’il a reconnu sa méprise aux noms, il fasse de nécessité vertu de meilleure grâce, et que la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.
61- Géronte, père de Dorante.
62- Dorante, fils de Géronte.
63- Alcippe, ami de Dorante et amant de Clarice.
64- Philiste, ami de Dorante et d’Alcippe.
65- Clarice, maîtresse d’Alcippe.
66- Lucrèce, amie de Clarice.
67- Isabelle, suivante de Clarice.
68- Sabine, femme de chambre de Lucrèce.
69- Cliton, valet de Dorante.
70- Lycas, valet d’Alcippe.
74À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée :
75L’attente où j’ai vécu n’a point été trompée ;
76Mon père a consenti que je suive mon choix,
77Et j’ai fait banqueroute à ce fatras de lois.
78Mais puisque nous voici dedans les Tuileries,
79Le pays du beau monde et des galanteries,
80Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier ?
81Ne vois-tu rien en moi qui sente l’écolier ?
82Comme il est malaisé qu’aux royaumes du Code
83On apprenne à se faire un visage à la mode,
84J’ai lieu d’appréhender…
86Ne craignez rien pour vous :
87Vous ferez en une heure ici mille jaloux.
88Ce visage et ce port n’ont point l’air de l’école,
89Et jamais comme vous on ne peignit Bartole :
90Je prévois du malheur pour beaucoup de maris.
91Mais que vous semble encor maintenant de Paris ?
93J’en trouve l’air bien doux, et cette loi bien rude
94Qui m’en avoit banni sous prétexte d’étude.
95Toi qui sais les moyens de s’y bien divertir,
96Ayant eu le bonheur de n’en jamais sortir,
97Dis-moi comme en ce lieu l’on gouverne les dames.
99C’est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes,
100Disent les beaux esprits. Mais sans faire le fin,
101Vous avez l’appétit ouvert de bon matin :
102D’hier au soir seulement vous êtes dans la ville,
103Et vous vous ennuyez déjà d’être inutile !
104Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour,
105Et déjà vous cherchez à pratiquer l’amour !
106Je suis auprès de vous en fort bonne posture
107De passer pour un homme à donner tablature ;
108J’ai la taille d’un maître en ce noble métier,
109Et je suis, tout au moins, l’intendant du quartier.
111Ne t’effarouche point : je ne cherche, à vrai dire,
112Que quelque connoissance où l’on se plaise à rire,
113Qu’on puisse visiter par divertissement,
114Où l’on puisse en douceur couler quelque moment.
115Pour me connoître mal, tu prends mon sens à gauche.
117J’entends, vous n’êtes pas un homme de débauche,
118Et tenez celles-là trop indignes de vous
119Que le son d’un écu rend traitables à tous.
120Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes
121Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes,
122Mais qui ne font l’amour que de babil et d’yeux,
123Vous êtes d’encolure à vouloir un peu mieux.
124Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ;
125Et le jeu, comme on dit, n’en vaut pas les chandelles.
126Mais ce seroit pour vous un bonheur sans égal
127Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal,
128Et de qui la vertu, quand on leur fait service,
129N’est pas incompatible avec un peu de vice.
130Vous en verrez ici de toutes les façons.
131Ne me demandez point cependant de leçons :
132Ou je me connois mal à voir votre visage,
133Ou vous n’en êtes pas à votre apprentissage ;
134Vos lois ne régloient pas si bien tous vos desseins
135Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.
137À ne rien déguiser, Cliton, je te confesse
138Qu’à Poitiers j’ai vécu comme vit la jeunesse ;
139J’étois en ces lieux-là de beaucoup de métiers ;
140Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers.
141Le climat différent veut une autre méthode ;
142Ce qu’on admire ailleurs est ici hors de mode :
143La diverse façon de parler et d’agir
144Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir.
145Chez les provinciaux on prend ce qu’on rencontre ;
146Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre.
147Mais il faut à Paris bien d’autres qualités :
148On ne s’éblouit point de ces fausses clartés ;
149Et tant d’honnêtes gens, que l’on y voit ensemble,
150Font qu’on est mal reçu, si l’on ne leur ressemble.
152Connoissez mieux Paris, puisque vous en parlez.
153Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ;
154L’effet n’y répond pas toujours à l’apparence :
155On s’y laisse duper autant qu’en lieu de France ;
156Et parmi tant d’esprits plus polis et meilleurs,
157Il y croît des badauds autant et plus qu’ailleurs.
158Dans la confusion que ce grand monde apporte,
159Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ;
160Et dans toute la France il est fort peu d’endroits
161Dont il n’ait le rebut aussi bien que le choix.
162Comme on s’y connoît mal, chacun s’y fait de mise,
163Et vaut communément autant comme il se prise :
164De bien pires que vous s’y font assez valoir.
165Mais pour venir au point que vous voulez savoir,
168Je ne suis point avare.
170C’est un secret d’amour et bien grand et bien rare ;
171Mais il faut de l’adresse à le bien débiter.
172Autrement on s’y perd au lieu d’en profiter.
173Tel donne à pleines mains qui n’oblige personne :
174La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne.
175L’un perd exprès au jeu son présent déguisé ;
176L’autre oublie un bijou qu’on auroit refusé.
177Un lourdaud libéral auprès d’une maîtresse
178Semble donner l’aumône alors qu’il fait largesse ;
179Et d’un tel contre-temps il fait tout ce qu’il fait,
180Que quand il tâche à plaire, il offense en effet.
182Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames,
183Et me dis seulement si tu connois ces dames.
185Non : cette marchandise est de trop bon aloi ;
186Ce n’est point là gibier à des gens comme moi ;
187Il est aisé pourtant d’en savoir des nouvelles,
188Et bientôt leur cocher m’en dira des plus belles.
190Penses-tu qu’il t’en dise ?
192Assez pour en mourir :
193Puisque c’est un cocher, il aime à discourir.
194Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle.
195Clarice, faisant un faux pas, et comme se laissant choir.
197Dorante, lui donnant la main.
198Ce malheur me rend un favorable office,
199Puisqu’il me donne lieu de ce petit service ;
200Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain
201Que cette occasion de vous donner la main.
203L’occasion ici fort peu vous favorise,
204Et ce foible bonheur ne vaut pas qu’on le prise.
206Il est vrai, je le dois tout entier au hasard :
207Mes soins ni vos desirs n’y prennent point de part ;
208Et sa douceur mêlée avec cette amertume
209Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,
210Puisqu’enfin ce bonheur, que j’ai si fort prisé,
211À mon peu de mérite eût été refusé.
213S’il a perdu sitôt ce qui pouvoit vous plaire,
214Je veux être à mon tour d’un sentiment contraire,
215Et crois qu’on doit trouver plus de félicité
216À posséder un bien sans l’avoir mérité.
217J’estime plus un don qu’une reconnoissance :
218Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ;
219Et le plus grand bonheur au mérite rendu
220Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.
221La faveur qu’on mérite est toujours achetée ;
222L’heur en croît d’autant plus, moins elle est méritée ;
223Et le bien où sans peine elle fait parvenir
224Par le mérite à peine auroit pu s’obtenir.
226Aussi ne croyez pas que jamais je prétende
227Obtenir par mérite une faveur si grande :
228J’en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux,
229Moins il s’en connoît digne, et plus s’en tient heureux.
230On me l’a pu toujours dénier sans injure ;
231Et si la recevant ce cœur même en murmure,
232Il se plaint du malheur de ses félicités,
233Que le hasard lui donne, et non vos volontés.
234Un amant a fort peu de quoi se satisfaire
235Des faveurs qu’on lui fait sans dessein de les faire :
236Comme l’intention seule en forme le prix,
237Assez souvent sans elle on les joint au mépris.
238Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme
239D’une main qu’on me donne en me refusant l’âme.
240Je la tiens, je la touche et je la touche en vain,
241Si je ne puis toucher le cœur avec la main.
243Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle,
244Puisque j’en viens de voir la première étincelle.
245Si votre cœur ainsi s’embrase en un moment,
246Le mien ne sut jamais brûler si promptement ;
247Mais peut-être, à présent que j’en suis avertie,
248Le temps donnera place à plus de sympathie.
249Confessez cependant qu’à tort vous murmurez
250Du mépris de vos feux, que j’avois ignorés.
251Dorante, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Cliton.
253C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
254Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
255C’est-à-dire du moins depuis un an entier,
256Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
257Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
258Vous n’avez que de moi reçu des sérénades ;
259Et je n’ai pu trouver que cette occasion
260À vous entretenir de mon affection.
262Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
264Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
266Que lui va-t-il conter ?
268Et durant ces quatre ans
269Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
270Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
271Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
272Et même la gazette a souvent divulgués…
273Cliton, le tirant par la basque.
274Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
278Vous rêvez, dis-je, ou…
282Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
283Vous en revîntes hier.
285Te tairas-tu, maraud ?
286Mon nom dans nos succès s’étoit mis assez haut
287Pour faire quelque bruit sans beaucoup d’injustice ;
288Et je suivrois encore un si noble exercice,
289N’étoit que l’autre hiver, faisant ici ma cour,
290Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
291Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
292Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes ;
293Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux
294Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
295Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
296De mille exploits fameux enfler ma renommée,
297Et tous ces nobles soins qui m’avoient su ravir,
298Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
299Isabelle, à Clarice, tout bas.
300Madame, Alcippe vient ; il aura de l’ombrage.
302Nous en saurons, Monsieur, quelque jour davantage.
305Quoi ? me priver sitôt de tout mon bien !
307Nous n’avons pas loisir d’un plus long entretien ;
308Et malgré la douceur de me voir cajolée,
309Il faut que nous fassions seules deux tours d’allée.
311Cependant accordez à mes vœux innocents
312La licence d’aimer des charmes si puissants.
314Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime,
315N’en demande jamais licence qu’à soi-même.
320J’en sais ce qu’on en peut savoir.
321La langue du cocher a fait tout son devoir.
322« La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse,
323Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. »
327Royale, et l’autre y loge aussi.
328Il n’en sait pas le nom, mais j’en prendrai souci.
330Ne te mets point, Cliton, en peine de l’apprendre.
331Celle qui m’a parlé, celle qui m’a su prendre,
332C’est Lucrèce, ce l’est sans aucun contredit :
333Sa beauté m’en assure, et mon cœur me le dit.
335Quoique mon sentiment doive respect au vôtre,
336La plus belle des deux, je crois que ce soit l’autre.
338Quoi ? celle qui s’est tue, et qui dans nos propos
339N’a jamais eu l’esprit de mêler quatre mots ?
341Monsieur, quand une femme a le don de se taire,
342Elle a des qualités au-dessus du vulgaire ;
343C’est un effort du ciel qu’on a peine à trouver ;
344Sans un petit miracle il ne peut l’achever ;
345Et la nature souffre extrême violence
346Lorsqu’il en fait d’humeur à garder le silence.
347Pour moi, jamais l’amour n’inquiète mes nuits ;
348Et quand le cœur m’en dit, j’en prends par où je puis ;
349Mais naturellement femme qui se peut taire
350A sur moi tel pouvoir et tel droit de me plaire,
351Qu’eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté,
352Je lui voudrois donner le prix de la beauté.
353C’est elle assurément qui s’appelle Lucrèce :
354Cherchez un autre nom pour l’objet qui vous blesse ;
355Ce n’est point là le sien : celle qui n’a dit mot,
356Monsieur, c’est la plus belle, ou je ne suis qu’un sot.
358Je t’en crois sans jurer avec tes incartades.
359Mais voici les plus chers de mes vieux camarades :
360Ils semblent étonnés, à voir leur action.
361Dorante, Alcippe, Philiste, Cliton.
363Quoi ? sur l’eau la musique et la collation ?
365Oui, la collation avecque la musique.
377C’est de quoi je suis mal éclairci.
379Que mon bonheur est grand de vous revoir ici !
381Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse.
383J’ai rompu vos discours d’assez mauvaise grâce :
384Vous le pardonnerez à l’aise de vous voir.
386Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir.
388Mais de quoi parliez-vous ?
396Achevez, je vous prie,
397Et souffrez qu’à ce mot ma curiosité
398Vous demande sa part de cette nouveauté.
400On dit qu’on a donné musique à quelque dame.
406Souvent l’onde irrite la flamme.
410Et ce fut hier au soir ?
414Dans l’ombre de la nuit le feu se fait mieux voir :
415Le temps étoit bien pris. Cette dame, elle est belle ?
417Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.
421Assez pour n’en rien dédaigner.
423Quelque collation a pu l’accompagner ?
429Et fort bien ordonnée.
431Et vous ne savez point celui qui l’a donnée ?
435Je ris de vous voir étonné
436D’un divertissement que je me suis donné.
442Et déjà vous avez fait maîtresse ?
444Si je n’en avois fait, j’aurois bien peu d’adresse,
445Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
446Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour :
447De nuit, incognito, je rends quelques visites ;
449Cliton, à Dorante, à l’oreille.
450Vous ne savez, Monsieur, ce que vous dites.
452Tais-toi ; si jamais plus tu me viens avertir…
454J’enrage de me taire et d’entendre mentir !
455Philiste, à Alcippe, tout bas.
456Voyez qu’heureusement dedans cette rencontre
457Votre rival lui-même à vous-même se montre.
458Dorante, revenant à eux.
459Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
460J’avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
461Les quatre contenoient quatre chœurs de musique,
462Capables de charmer le plus mélancolique.
463Au premier, violons ; en l’autre, luths et voix ;
464Des flûtes, au troisième ; au dernier, des hautbois,
465Qui tour à tour dans l’air poussoient des harmonies
466Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.
467Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès
468De rameaux enlacés pour conserver le frais,
469Dont chaque extrémité portoit un doux mélange
470De bouquets de jasmin, de grenade et d’orange.
471Je fis de ce bateau la salle du festin :
472Là je menai l’objet qui fait seul mon destin ;
473De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
474Et la collation fut aussitôt servie.
475Je ne vous dirai point les différents apprêts,
476Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
477Vous saurez seulement qu’en ce lieu de délices
478On servit douze plats, et qu’on fit six services,
479Cependant que les eaux, les rochers et les airs
480Répondoient aux accents de nos quatre concerts.
481Après qu’on eut mangé, mille et mille fusées,
482S’élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
483Firent un nouveau jour, d’où tant de serpenteaux
484D’un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
485Qu’on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
486Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre.
487Après ce passe-temps on dansa jusqu’au jour,
488Dont le soleil jaloux avança le retour :
489S’il eût pris notre avis, sa lumière importune
490N’eût pas troublé sitôt ma petite fortune ;
491Mais n’étant pas d’humeur à suivre nos désirs,
492Il sépara la troupe et finit nos plaisirs.
494Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles ;
495Paris, tout grand qu’il est, en voit peu de pareilles.
497J’avois été surpris ; et l’objet de mes vœux
498Ne m’avoit tout au plus donné qu’une heure ou deux.
500Cependant l’ordre est rare, et la dépense belle.
502Il s’est fallu passer à cette bagatelle :
503Alors que le temps presse, on n’a pas à choisir.
505Adieu : nous nous verrons avec plus de loisir.
508Alcippe, à Philiste, en s’en allant.
511Sans raison toutefois votre âme en est saisie :
512Les signes du festin ne s’accordent pas bien.
514Le lieu s’accorde, et l’heure ; et le reste n’est rien.
517Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire ?
519Je remets à ton choix de parler ou te taire ;
520Mais quand tu vois quelqu’un ne fais plus l’insolent.
522Votre ordinaire est-il de rêver en parlant ?
527Ce qu’en d’autres qu’un maître on nomme menteries ;
528Je parle avec respect.
533Quand je vous oy parler de guerre et de concerts.
534Vous voyez sans péril nos batailles dernières,
535Et faites des festins qui ne vous coûtent guères.
536Pourquoi depuis un an vous feindre de retour ?
538J’en montre plus de flamme, et j’en fais mieux ma cour.
540Qu’a de propre la guerre à montrer votre flamme ?
542Oh ! le beau compliment à charmer une dame,
543De lui dire d’abord : « J’apporte à vos beautés
544Un cœur nouveau venu des universités ;
545Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
546Je sais le Code entier avec les Authentiques,
547Le Digeste nouveau, le vieux, l’*Infortiat*,
548Ce qu’en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat ! »
549Qu’un si riche discours nous rend considérables !
550Qu’on amollit par là de cœurs inexorables !
551Qu’un homme à paragraphe est un joli galant !
552On s’introduit bien mieux à titre de vaillant :
553Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace,
554À mentir à propos, jurer de bonne grâce,
555Étaler force mots qu’elles n’entendent pas,
556Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas,
557Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
558Plus ils blessent l’oreille, et plus leur semblent rares,
559Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
560Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :
561Sans ordre et sans raison, n’importe, on les étonne ;
562On leur fait admirer les bayes qu’on leur donne,
563Et tel, à la faveur d’un semblable débit,
564Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
566À qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire ;
567Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.
569J’aurai déjà gagné chez elle quelque accès ;
570Et loin d’en redouter un malheureux succès,
571Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence,
572Nous pourrons sous ces mots être d’intelligence.
573Voilà traiter l’amour, Cliton, et comme il faut.
575À vous dire le vrai, je tombe de bien haut.
576Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine
577N’ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine ;
578Vous allez au delà de leurs enchantements :
579Vous seriez un grand maître à faire des romans ;
580Ayant si bien en main le festin et la guerre,
581Vos gens en moins de rien courroient toute la terre :
582Et ce seroit pour vous des travaux forts légers
583Que d’y mêler partout la pompe et les dangers.
584Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.
586J’aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;
587Et sitôt que j’en vois quelqu’un s’imaginer
588Que ce qu’il veut m’apprendre a de quoi m’étonner,
589Je le sers aussitôt d’un conte imaginaire,
590Qui l’étonne lui-même, et le force à se taire.
591Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors
592De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps…
594Je le juge assez grand ; mais enfin ces pratiques
595Vous peuvent engager en de fâcheux intriques.
597Nous nous en tirerons ; mais tous ces vains discours
598M’empêchent de chercher l’objet de mes amours :
599Tâchons de le rejoindre, et sache qu’à me suivre
600Je t’apprendrai bientôt d’autres façons de vivre.
602Géronte, Clarice, Isabelle.
604Je sais qu’il vaut beaucoup étant sorti de vous ;
605Mais, Monsieur, sans le voir accepter un époux,
606Par quelque haut récit qu’on en soit conviée,
607C’est grande avidité de se voir mariée.
608D’ailleurs, en recevoir visite et compliment,
609Et lui permettre accès en qualité d’amant,
610À moins qu’à vos projets un plein effet réponde,
611Ce seroit trop donner à discourir au monde.
612Trouvez donc un moyen de me le faire voir,
613Sans m’exposer au blâme et manquer au devoir.
615Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice :
616Ce que vous m’ordonnez est la même justice ;
617Et comme c’est à nous à subir votre loi,
618Je reviens tout à l’heure, et Dorante avec moi.
619Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre,
620Afin qu’avec loisir vous puissiez le connoître,
621Examiner sa taille, et sa mine, et son air,
622Et voir quel est l’époux que je vous veux donner.
623Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l’école ;
624Et si l’on pouvoit croire un père à sa parole,
625Quelque écolier qu’il soit, je dirois qu’aujourd’hui
626Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui.
627Mais vous en jugerez après la voix publique.
628Je cherche à l’arrêter, parce qu’il m’est unique,
629Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.
631Vous m’honorez beaucoup d’un si glorieux choix :
632Je l’attendrai, Monsieur, avec impatience,
633Et je l’aime déjà sur cette confiance.
636Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.
638Mais pour le voir ainsi qu’en pourrai-je juger ?
639J’en verrai le dehors, la mine, l’apparence ;
640Mais du reste, Isabelle, où prendre l’assurance ;
641Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs ;
642Les visages souvent sont de doux imposteurs :
643Que de défauts d’esprit se couvrent de leurs grâces,
644Et que de beaux semblants cachent des âmes basses !
645Les yeux en ce grand choix ont la première part ;
646Mais leur déférer tout, c’est tout mettre au hasard :
647Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire,
648Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire,
649En croire leur refus, et non pas leur aveu,
650Et sur d’autres conseils laisser naître son feu.
651Cette chaîne, qui dure autant que notre vie,
652Et qui devroit donner plus de peur que d’envie,
653Si l’on n’y prend bien garde, attache assez souvent
654Le contraire au contraire, et le mort au vivant ;
655Et pour moi, puisqu’il faut qu’elle me donne un maître,
656Avant que l’accepter je voudrois le connoître,
657Mais connoître dans l’âme.
659Eh bien ! qu’il parle à vous.
661Alcippe le sachant en deviendroit jaloux.
663Qu’importe qu’il le soit, si vous avez Dorante ?
665Sa perte ne m’est pas encore indifférente ;
666Et l’accord de l’hymen entre nous concerté,
667Si son père venoit, seroit exécuté.
668Depuis plus de deux ans il promet et diffère :
669Tantôt c’est maladie, et tantôt quelque affaire ;
670Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts,
671Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours.
672Je prends tous ces délais pour une résistance,
673Et ne suis pas d’humeur à mourir de constance.
674Chaque moment d’attente ôte de notre prix,
675Et fille qui vieillit tombe dans le mépris :
676C’est un nom glorieux qui se garde avec honte ;
677Sa défaite est fâcheuse à moins que d’être prompte.
678Le temps n’est pas un Dieu qu’elle puisse braver,
679Et son honneur se perd à le trop conserver.
681Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre
682De qui l’humeur auroit de quoi plaire à la vôtre ?
684Oui, je le quitterois ; mais pour ce changement
685Il me faudroit en main avoir un autre amant,
686Savoir qu’il me fût propre, et que son hyménée
687Dût bientôt à la sienne unir ma destinée.
688Mon humeur sans cela ne s’y résout pas bien ;
689Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien ;
690Son père peut venir, quelque longtemps qu’il tarde.
692Pour en venir à bout sans que rien s’y hasarde,
693Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ;
694Elle n’a point d’amants qui deviennent jaloux :
695Qu’elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître
696Qu’elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre.
697Comme il est jeune encore, on l’y verra voler ;
698Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler,
699Sans qu’Alcippe jamais en découvre l’adresse,
700Ni que lui-même pense à d’autres qu’à Lucrèce.
702L’invention est belle, et Lucrèce aisément
703Se résoudra pour moi d’écrire un compliment :
704J’admire ton adresse à trouver cette ruse.
706Puis-je vous dire encor que si je ne m’abuse,
707Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas ?
709Ah, bon Dieu ! si Dorante avoit autant d’appas,
710Que d’Alcippe aisément il obtiendroit la place !
712Ne parlez point d’Alcippe ; il vient.
715Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet,
716Et tout ce qu’on peut dire en un pareil sujet.
719Ah ! Clarice, ah ! Clarice, inconstante ! volage !
721Auroit-il deviné déjà ce mariage ?
722Alcippe, qu’avez-vous ? qui vous fait soupirer ?
724Ce que j’ai, déloyale ! et peux-tu l’ignorer ?
725Parle à ta conscience, elle devroit t’apprendre…
727Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.
729Ton père va descendre, âme double et sans foi !
730Confesse que tu n’as un père que pour moi.
731La nuit, sur la rivière…
733Eh bien ! sur la rivière ?
734La nuit ! quoi ? qu’est-ce enfin ?
736Oui, la nuit toute entière.
742Rougir ! à quel propos ?
744Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots ?
746Mourir pour les entendre ! et qu’ont-ils de funeste ?
748Tu peux donc les ouïr et demander le reste ?
749Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout ?
753Tes passe-temps de l’un à l’autre bout.
755Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre !
757Quand je te veux parler, ton père va descendre,
758Il t’en souvient alors ; le tour est excellent !
759Mais pour passer la nuit auprès de ton galant…
761Alcippe, êtes-vous fol ?
763Je n’ai plus lieu de l’être,
764À présent que le ciel me fait te mieux connoître.
765Oui, pour passer la nuit en danses et festin,
766Être avec ton galant du soir jusqu’au matin
767(Je ne parle que d’hier), tu n’as point lors de père.
769Rêvez-vous ? raillez-vous ? et quel est ce mystère ?
771Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret :
772Choisis une autre fois un amant plus discret ;
773Lui-même il m’a tout dit.
781Continue, et fais bien l’ignorante.
783Si je le vis jamais, et si je le connoi !…
785Ne viens-je pas de voir son père avecque toi ?
786Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère,
787La nuit avec le fils, le jour avec le père !
789Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.
791Cette vieille amitié faisoit votre entretien ?
792Tu te sens convaincue, et tu m’oses répondre !
793Te faut-il quelque chose encor pour te confondre ?
795Alcippe, si je sais quel visage a le fils…
797La nuit étoit fort noire alors que tu le vis.
798Il ne t’a pas donné quatre chœurs de musique,
799Une collation superbe et magnifique,
800Six services de rang, douze plats à chacun ?
801Son entretien alors t’étoit fort importun ?
802Quand ses feux d’artifice éclairoient le rivage,
803Tu n’eus pas le loisir de le voir au visage ?
804Tu n’as pas avec lui dansé jusques au jour,
805Et tu ne l’as pas vu pour le moins au retour ?
806T’en ai-je dit assez ? Rougis, et meurs de honte.
808Je ne rougirai point pour le récit d’un conte.
810Quoi ! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux ?
812Quelqu’un a pris plaisir à se jouer de vous,
815Ne cherche point d’excuses ;
816Je connois tes détours, et devine tes ruses.
817Adieu : suis ton Dorante, et l’aime désormais ;
818Laisse en repos Alcippe, et n’y pense jamais.
822Ton père va descendre.
824Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre ;
825Et j’aurai tout loisir de vous désabuser.
827Je ne t’écoute point, à moins que m’épouser,
828À moins qu’en attendant le jour du mariage,
829M’en donner ta parole et deux baisers en gage.
831Pour me justifier vous demandez de moi,
834Deux baisers, et ta main, et ta foi.
838Résous-toi, sans plus me faire attendre.
840Je n’ai pas le loisir, mon père va descendre.
842Va, ris de ma douleur alors que je te perds ;
843Par ces indignités romps toi-même mes fers ;
844Aide mes feux trompés à se tourner en glace ;
845Aide un juste courroux à se mettre en leur place.
846Je cours à la vengeance, et porte à ton amant
847Le vif et prompt effet de mon ressentiment.
848S’il est homme de cœur, ce jour même nos armes
849Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes ;
850Et plutôt que le voir possesseur de mon bien,
851Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien !
852Le voici, ce rival, que son père t’amène :
853Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine ;
854Sa vue accroît l’ardeur dont je me sens brûler :
855Mais ce n’est pas ici qu’il faut le quereller.
856Géronte, Dorante, Cliton.
858Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade
859Me mettroit hors d’haleine, et me feroit malade.
860Que l’ordre est rare et beau de ces grands bâtiments !
862Paris semble à mes yeux un pays de romans.
863J’y croyois ce matin voir une île enchantée :
864Je la laissai déserte, et la trouve habitée ;
865Quelque Amphion nouveau, sans l’aide des maçons,
866En superbes palais a changé ses buissons.
868Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :
869Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses ;
870Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal
871Aux superbes dehors du palais Cardinal.
872Toute une ville entière, avec pompe bâtie,
873Semble d’un vieux fossé par miracle sortie,
874Et nous fait présumer, à ses superbes toits,
875Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
876Mais changeons de discours. Tu sais combien je t’aime ?
878Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.
880Comme de mon hymen il n’est sorti que toi,
881Et que je te vois prendre un périlleux emploi,
882Où l’ardeur pour la gloire à tout oser convie,
883Et force à tous moments de négliger la vie,
884Avant qu’aucun malheur te puisse être avenu,
885Pour te faire marcher un peu plus retenu,
888Oh ! ma chère Lucrèce !
890Je t’ai voulu choisir moi-même une maîtresse,
891Honnête, belle, riche.
893Ah ! pour la bien choisir,
894Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.
896Je la connois assez : Clarice est belle et sage
897Autant que dans Paris il en soit de son âge ;
898Son père de tout temps est mon plus grand ami,
899Et l’affaire est conclue.
901Ah ! Monsieur, j’en frémi :
902D’un fardeau si pesant accabler ma jeunesse !
904Fais ce que je t’ordonne.
906Il faut jouer d’adresse.
907Quoi ? Monsieur, à présent qu’il faut dans les combats
908Acquérir quelque nom, et signaler mon bras…
910Avant qu’être au hasard un autre bras t’immole,
911Je veux dans ma maison avoir qui m’en console ;
912Je veux qu’un petit-fils puisse y tenir ton rang,
913Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang :
914En un mot, je le veux.
916Vous êtes inflexible !
918Fais ce que je te dis.
920Mais s’il est impossible ?
922Impossible ! et comment ?
924Souffrez qu’aux yeux de tous
925Pour obtenir pardon j’embrasse vos genoux.
932Parle donc, et te lève.
934Je suis donc marié, puisqu’il faut que j’achève.
936Sans mon consentement ?
939Vous ferez tout casser par votre autorité,
940Mais nous fûmes tous deux forcés à l’hyménée
941Par la fatalité la plus inopinée…
942Ah ! si vous le saviez !
944Dis, ne me cache rien.
946Elle est de fort bon lieu, mon père ; et pour son bien,
947S’il n’est du tout si grand que votre humeur souhaite…
949Sachons, à cela près, puisque c’est chose faite.
952Orphise ; et son père, Armédon.
954Je n’ai jamais ouï ni l’un ni l’autre nom.
957Je la vis presque à mon arrivée.
958Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée,
959Tant elle avoit d’appas, et tant son œil vainqueur
960Par une douce force assujettit mon cœur !
961Je cherchai donc chez elle à faire connoissance ;
962Et les soins obligeants de ma persévérance
963Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
964Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.
965J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
966Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,
967Qu’en son quartier souvent je me coulois sans bruit,
968Pour causer avec elle une part de la nuit.
969Un soir que je venois de monter dans sa chambre
970(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;
971Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
972Ce soir même son père en ville avoit soupé ;
973Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
974Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle,
975Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)
976Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
977Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue :
978Il se sied ; il lui dit qu’il veut la voir pourvue ;
979Lui propose un parti qu’on lui venoit d’offrir.
980Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir !
981Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
982Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
983Ce discours ennuyeux enfin se termina ;
984Le bonhomme partoit quand ma montre sonna ;
985Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
986« Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?
987— Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
988Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
989N’ayant point d’horlogiers au lieu de sa demeure :
990Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
991— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin. »
992Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
993Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
994Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
995Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
996Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
997Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte.
998Le père épouvanté gagne aussitôt la porte ;
999Il appelle au secours, il crie à l’assassin :
1000Son fils et deux valets me coupent le chemin.
1001Furieux de ma perte, et combattant de rage,
1002Au milieu de tous trois je me faisois passage,
1003Quand un autre malheur de nouveau me perdit ;
1004Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
1005Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
1006De sa frayeur première aucunement remise,
1007Sait prendre un temps si juste en son reste d’effroi,
1008Qu’elle pousse la porte et s’enferme avec moi.
1009Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles,
1010Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu’aux escabelles :
1011Nous nous barricadons, et dans ce premier feu,
1012Nous croyons gagner tout à différer un peu.
1013Mais comme à ce rempart l’un et l’autre travaille,
1014D’une chambre voisine on perce la muraille :
1015Alors me voyant pris, il fallut composer.
1016(Ici Clarice les voit de sa fenêtre ; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)
1018C’est-à-dire en françois qu’il fallut l’épouser ?
1020Les siens m’avoient trouvé de nuit seul avec elle,
1021Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle,
1022Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit ;
1023À ne le faire pas ma tête en répondoit ;
1024Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,
1025À mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes :
1026Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur,
1027Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
1028Je changeai d’un seul mot la tempête en bonace,
1029Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place.
1030Choisissez maintenant de me voir ou mourir,
1031Ou posséder un bien qu’on ne peut trop chérir.
1033Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
1034Et trouve en ton malheur de telles circonstances,
1035Que mon amour t’excuse ; et mon esprit touché
1036Te blâme seulement de l’avoir trop caché.
1038Le peu de bien qu’elle a me faisoit vous le taire.
1040Je prends peu garde au bien, afin d’être bon père.
1041Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
1042Tu l’aimes, elle t’aime ; il me suffit. Adieu :
1043Je vais me dégager du père de Clarice.
1046Que dis-tu de l’histoire, et de mon artifice ?
1047Le bonhomme en tient-il ? m’en suis-je bien tiré ?
1048Quelque sot en ma place y seroit demeuré ;
1049Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
1050Et malgré son amour, se fût laissé contraindre.
1051Oh ! l’utile secret que mentir à propos !
1053Quoi ? ce que vous disiez n’est pas vrai ?
1056Et tu ne viens d’ouïr qu’un trait de gentillesse
1057Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.
1059Quoi ? la montre, l’épée, avec le pistolet…
1063Obligez, Monsieur, votre valet :
1064Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître,
1065Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connoître ;
1066Quoique bien averti, j’étois dans le panneau.
1068Va, n’appréhende pas d’y tomber de nouveau :
1069Tu seras de mon cœur l’unique secrétaire,
1070Et de tous mes secrets le grand dépositaire.
1072Avec ces qualités j’ose bien espérer
1073Qu’assez malaisément je pourrai m’en parer.
1074Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse…
1075Dorante, Cliton, Sabine.
1077(Elle lui donne un billet.)
1078Lisez ceci, Monsieur.
1083Dorante, après l’avoir lu.
1084Dis-lui que j’y viendrai.
1085(Sabine rentre, et Dorante continue.)
1086Doute encore, Cliton,
1087À laquelle des deux appartient ce beau nom.
1088Lucrèce sent sa part des feux qu’elle fait naître,
1089Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre.
1090Dis encor que c’est l’autre, ou que tu n’es qu’un sot.
1091Qu’auroit l’autre à m’écrire, à qui je n’ai dit mot ?
1093Monsieur, pour ce sujet n’ayons point de querelle :
1094Cette nuit, à la voix, vous saurez si c’est elle.
1096Coule-toi là dedans, et de quelqu’un des siens
1097Sache subtilement sa famille et ses biens.
1099Lycas, lui présentant un billet.
1103(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)
1104J’ignore quelle offense
1105Peut d’Alcippe avec moi rompre l’intelligence ;
1106Mais n’importe, dis-lui que j’irai volontiers.
1108(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)
1109Je revins hier au soir de Poitiers,
1110D’aujourd’hui seulement je produis mon visage,
1111Et j’ai déjà querelle, amour et mariage :
1112Pour un commencement ce n’est point mal trouvé.
1113Vienne encore un procès, et je suis achevé.
1114Se charge qui voudra d’affaires plus pressantes,
1115Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes :
1116Je pardonne à qui mieux s’en pourra démêler.
1117Mais allons voir celui qui m’ose quereller.
1119Dorante, Alcippe, Philiste.
1121Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,
1122Et n’aviez l’un ni l’autre aucun désavantage.
1123Je rends grâces au ciel de ce qu’il a permis
1124Que je sois survenu pour vous refaire amis,
1125Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare :
1126Mon heur en est extrême, et l’aventure rare.
1128L’aventure est encor bien plus rare pour moi,
1129Qui lui faisois raison sans avoir su de quoi.
1130Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine :
1131Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ?
1132Quelque mauvais rapport m’auroit-il pu noircir ?
1133Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.
1137Plus je me considère,
1138Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.
1140Eh bien ! puisqu’il vous faut parler plus clairement,
1141Depuis plus de deux ans j’aime secrètement ;
1142Mon affaire est d’accord, et la chose vaut faite ;
1143Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.
1144Cependant à l’objet qui me tient sous sa loi,
1145Et qui sans me trahir ne peut être qu’à moi,
1146Vous avez donné bal, collation, musique ;
1147Et vous n’ignorez pas combien cela me pique,
1148Puisque, pour me jouer un si sensible tour,
1149Vous m’avez à dessein caché votre retour,
1150Et n’avez aujourd’hui quitté votre embuscade
1151Qu’afin de m’en conter l’histoire par bravade.
1152Ce procédé m’étonne, et j’ai lieu de penser
1153Que vous n’avez rien fait qu’afin de m’offenser.
1155Si vous pouviez encor douter de mon courage,
1156Je ne vous guérirois ni d’erreur ni d’ombrage,
1157Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;
1158Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux,
1159Écoutez en deux mots l’histoire démêlée :
1160Celle que cette nuit sur l’eau j’ai régalée
1161N’a pu vous donner lieu de devenir jaloux ;
1162Car elle est mariée, et ne peut être à vous.
1163Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
1164Et je ne pense pas qu’elle vous soit connue.
1166Je suis ravi, Dorante, en cette occasion,
1167De voir finir sitôt notre division.
1169Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance
1170Aux premiers mouvements de votre défiance ;
1171Jusqu’à mieux savoir tout sachez vous retenir,
1172Et ne commencez plus par où l’on doit finir.
1173Adieu : je suis à vous.
1176Ce cœur encor soupire !
1178Hélas ! je sors d’un mal pour tomber dans un pire.
1179Cette collation, qui l’aura pu donner ?
1180À qui puis-je m’en prendre ? et que m’imaginer ?
1182Que l’ardeur de Clarice est égale à vos flammes.
1183Cette galanterie étoit pour d’autres dames.
1184L’erreur de votre page a causé votre ennui ;
1185S’étant trompé lui-même, il vous trompe après lui.
1186J’ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce.
1187Il avoit vu chez elle entrer votre maîtresse ;
1188Mais il n’avoit pas vu qu’Hippolyte et Daphné
1189Ce jour-là, par hasard, chez elle avoient dîné.
1190Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue,
1191Et sans les approcher il suit de rue en rue ;
1192Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien ;
1193Tout étoit à Lucrèce, et le dupe si bien,
1194Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,
1195Il rend à votre amour un très-mauvais service.
1196Il les voit donc aller jusques au bord de l’eau,
1197Descendre de carrosse, entrer dans un bateau ;
1198Il voit porter des plats, entend quelque musique
1199(À ce que l’on m’a dit, assez mélancolique).
1200Mais cessez d’en avoir l’esprit inquiété ;
1201Car enfin le carrosse avoit été prêté :
1202L’avis se trouve faux ; et ces deux autres belles
1203Avoient en plein repos passé la nuit chez elles.
1205Quel malheur est le mien ! Ainsi donc sans sujet
1206J’ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet ?
1208Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose :
1209Celui qui de ce trouble est la seconde cause,
1210Dorante, qui tantôt nous en a tant conté
1211De son festin superbe et sur l’heure apprêté,
1212Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue,
1213La nuit, incognito, visite une inconnue,
1214Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit,
1215Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.
1219N’est rien qu’un pur mensonge ;
1220Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.
1222Dorante, en ce combat si peu prémédité,
1223M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté.
1224La valeur n’apprend point la fourbe en son école :
1225Tout homme de courage est homme de parole ;
1226À des vices si bas il ne peut consentir,
1227Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
1230Dorante, à ce que je présume,
1231Est vaillant par nature et menteur par coutume.
1232Ayez sur ce sujet moins d’incrédulité,
1233Et vous-même admirez notre simplicité :
1234À nous laisser duper nous sommes bien novices.
1235Une collation servie à six services,
1236Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux,
1237Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,
1238Comme si l’appareil d’une telle cuisine
1239Fût descendu du ciel dedans quelque machine.
1240Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,
1241S’il a manque de sens, n’a pas manque de foi.
1242Pour moi, je voyois bien que tout ce badinage
1243Répondoit assez mal aux remarques du page ;
1246La jalousie aveugle un cœur atteint,
1247Et sans examiner, croit tout ce qu’elle craint.
1248Mais laissons là Dorante avecque son audace ;
1249Allons trouver Clarice et lui demander grâce :
1250Elle pouvoit tantôt m’entendre sans rougir.
1252Attendez à demain et me laissez agir :
1253Je veux par ce récit vous préparer la voie,
1254Dissiper sa colère et lui rendre sa joie.
1255Ne vous exposez point, pour gagner un moment,
1256Aux premières chaleurs de son ressentiment.
1258Si du jour qui s’enfuit la lumière est fidèle,
1259Je pense l’entrevoir avec son Isabelle.
1260Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux
1261Jusqu’à ce qu’elle ait ri de m’avoir vu jaloux.
1264Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.
1266Il n’est pas encor tard, et rien ne vous en presse.
1267Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit :
1268À peine ai-je parlé, qu’elle a sur l’heure écrit.
1270Clarice à la servir ne seroit pas moins prompte.
1271Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ?
1272Et sais-tu que ce fils qu’il m’avoit tant vanté
1273Est ce même inconnu qui m’en a tant conté ?
1275À Lucrèce avec moi je l’ai fait reconnoître ;
1276Et sitôt que Géronte a voulu disparoître,
1277Le voyant resté seul avec un vieux valet,
1278Sabine à nos yeux même a rendu le billet.
1281Qu’il est fourbe, Isabelle.
1283Eh bien ! cette pratique est-elle si nouvelle ?
1284Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier,
1285Pour être mieux reçu s’érige en cavalier ?
1286Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,
1287Et si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne ;
1288Sur chaque occasion tranchent des entendus ;
1289Content quelque défaite, et des chevaux perdus ;
1290Qui dans une gazette apprenant ce langage,
1291S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,
1292Et se donnent ici pour témoins approuvés
1293De tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés !
1294Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,
1295Que les filles de cœur aiment les gens d’épée ;
1296Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain
1297Qu’une plume au chapeau vous plaît mieux qu’à la main.
1298Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paroître,
1299Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,
1300Et s’est osé promettre un traitement plus doux
1301Dans la condition qu’il veut prendre pour vous.
1303En matière de fourbe il est maître, il y pipe ;
1304Après m’avoir dupée, il dupe encore Alcippe.
1305Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveau
1306D’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau
1307(Juge un peu si la pièce a la moindre apparence).
1308Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,
1309Me fait une querelle où je ne comprends rien.
1310J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ;
1311Il me parle de bal, de danse, de musique,
1312D’une collation superbe et magnifique,
1313Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,
1314Que j’en ai la cervelle et les esprits troublés.
1316Reconnoissez par là que Dorante vous aime,
1317Et que dans son amour son adresse est extrême ;
1318Il aura su qu’Alcippe étoit bien avec vous,
1319Et pour l’en éloigner il l’a rendu jaloux.
1320Soudain à cet effort il en a joint un autre :
1321Il a fait que son père est venu voir le vôtre.
1322Un amant peut-il mieux agir en un moment
1323Que de gagner un père et brouiller l’autre amant ?
1324Votre père l’agrée, et le sien vous souhaite ;
1325Il vous aime, il vous plaît : c’est une affaire faite.
1327Elle est faite, de vrai, ce qu’elle se fera.
1329Quoi ? votre cœur se change, et désobéira ?
1331Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.
1332Explique, si tu peux, encor ses impostures :
1333Il étoit marié sans que l’on en sût rien ;
1334Et son père a repris sa parole du mien,
1335Fort triste de visage et fort confus dans l’âme.
1337Ah ! je dis à mon tour : « Qu’il est fourbe, Madame ! »
1338C’est bien aimer la fourbe, et l’avoir bien en main,
1339Que de prendre plaisir à fourber sans dessein ;
1340Car pour moi, plus j’y songe, et moins je puis comprendre
1341Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre.
1342Mais qu’allez-vous donc faire ? et pourquoi lui parler ?
1343Est-ce à dessein d’en rire, ou de le quereller ?
1345Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.
1347J’en prendrois davantage à le laisser morfondre.
1349Je veux l’entretenir par curiosité.
1350Mais j’entrevois quelqu’un dans cette obscurité,
1351Et si c’étoit lui-même, il pourroit me connoître :
1352Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre,
1353Puisque c’est sous son nom que je lui dois parler.
1354Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller :
1355Si sa mauvaise humeur déjà n’est apaisée,
1356Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.
1359Voici l’heure et le lieu que marque le billet.
1361J’ai su tout ce détail d’un ancien valet :
1362Son père est de la robe, et n’a qu’elle de fille ;
1363Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille.
1364Mais, Monsieur, ce seroit pour me bien divertir,
1365Si comme vous Lucrèce excelloit à mentir :
1366Le divertissement seroit rare, ou je meure !
1367Et je voudrois qu’elle eût ce talent pour une heure ;
1368Qu’elle pût un moment vous piper en votre art,
1369Rendre conte pour conte, et martre pour renard :
1370D’un et d’autre côté j’en entendrois de bonnes.
1372Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes :
1373Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins,
1374Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins.
1375Mais la fenêtre s’ouvre, approchons.
1376Clarice, Lucrèce, Isabelle, à la fenêtre ; Dorante, Cliton, en bas.
1379Durant notre entretien demeure en sentinelle.
1381Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,
1382Je ne manquerai pas de vous en avertir.
1383(Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.)
1385Il conte assez au long ton histoire à mon père.
1386Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.
1388Êtes-vous là, Dorante ?
1390Oui, Madame, c’est moi,
1391Qui veux vivre et mourir sous votre seule foi.
1393Sa fleurette pour toi prend encor même style.
1395Il devroit s’épargner cette gêne inutile.
1396Mais m’auroit-il déjà reconnue à la voix ?
1398C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.
1400Oui, c’est moi qui voudrois effacer de ma vie
1401Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.
1402Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !
1403C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;
1404C’est une longue mort ; et pour moi, je confesse
1405Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.
1407Chère amie, il en conte à chacune à son tour.
1409Il aime à promener sa fourbe et son amour.
1411À vos commandements j’apporte donc ma vie,
1412Trop heureux si pour vous elle m’étoit ravie !
1413Disposez-en, Madame, et me dites en quoi
1414Vous avez résolu de vous servir de moi.
1416Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ;
1417Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
1418Car elle est impossible.
1420Impossible ! Ah ! pour vous
1421Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
1423Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?
1425Moi, marié ! ce sont pièces qu’on vous a faites ;
1426Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
1428Est-il un plus grand fourbe ?
1430Il ne sait que mentir.
1432Je ne le fus jamais ; et si par cette voie
1435Et vous pensez encor que je vous croie ?
1437Que le foudre à vos yeux m’écrase, si je mens !
1439Un menteur est toujours prodigue de serments.
1441Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
1442Qui sur ce faux rapport puisse être balancée,
1443Cessez d’être en balance et de vous défier
1444De ce qu’il m’est aisé de vous justifier.
1446On diroit qu’il dit vrai, tant son effronterie
1447Avec naïveté pousse une menterie.
1449Pour vous ôter de doute, agréez que demain
1450En qualité d’époux je vous donne la main.
1452Eh ! vous la donneriez en un jour à deux mille.
1454Certes, vous m’allez mettre en crédit par la ville,
1455Mais en crédit si grand, que j’en crains les jaloux.
1457C’est tout ce que mérite un homme tel que vous,
1458Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
1459Et n’en a vu qu’à coups d’écritoire ou de verre ;
1460Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
1461Que depuis une année il fait ici sa cour ;
1462Qui donne toute nuit festin, musique et danse,
1463Bien qu’il l’ait dans son lit passée en tout silence ;
1464Qui se dit marié, puis soudain s’en dédit :
1465Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
1466Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu’on le nomme.
1468Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
1470Ne t’épouvante point, tout vient en sa saison.
1472De ces inventions chacune a sa raison :
1473Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;
1474Mais à présent je passe à la plus importante :
1475J’ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer
1476Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?) ;
1477Je l’ai feint, et ma feinte à vos mépris m’expose ;
1478Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?
1482Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir…
1484De grâce, dites-moi si vous allez mentir.
1486Ah ! je t’arracherai cette langue importune.
1488Donc, comme à vous servir j’attache ma fortune,
1489L’amour que j’ai pour vous ne pouvant consentir
1490Qu’un père à d’autres lois voulût m’assujettir…
1492Il fait pièce nouvelle, écoutons.
1495A conservé mon âme à la belle Lucrèce ;
1496Et par ce mariage au besoin inventé,
1497J’ai su rompre celui qu’on m’avoit apprêté.
1498Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
1499Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
1500Mais louez-moi du moins d’aimer si puissamment,
1501Et joignez à ces noms celui de votre amant.
1502Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
1503J’évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres ;
1504Et libre pour entrer en des liens si doux,
1505Je me fais marié pour toute autre que vous.
1507Votre flamme en naissant a trop de violence,
1508Et me laisse toujours en juste défiance.
1509Le moyen que mes yeux eussent de tels appas
1510Pour qui m’a si peu vue et ne me connoît pas ?
1512Je ne vous connois pas ! Vous n’avez plus de mère ;
1513Périandre est le nom de Monsieur votre père ;
1514Il est homme de robe, adroit et retenu ;
1515Dix mille écus de rente en font le revenu ;
1516Vous perdîtes un frère aux guerres d’Italie ;
1517Vous aviez une sœur qui s’appeloit Julie.
1518Vous connois-je à présent ? dites encor que non.
1520Cousine, il te connoît, et t’en veut tout de bon.
1521Lucrèce, en elle-même.
1524Découvrons le fond de l’artifice.
1526J’avois voulu tantôt vous parler de Clarice,
1527Quelqu’un de vos amis m’en est venu prier.
1528Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier ?
1530Par cette question n’éprouvez plus ma flamme.
1531Je vous ai trop fait voir jusqu’au fond de mon âme,
1532Et vous ne pouvez plus désormais ignorer
1533Que j’ai feint cet hymen afin de m’en parer.
1534Je n’ai ni feux ni vœux que pour votre service,
1535Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.
1537Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté :
1538Clarice est de maison, et n’est pas sans beauté ;
1539Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle,
1540De bien mieux faits que vous se contenteroient d’elle.
1542Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.
1544Quel est-il, ce défaut ?
1546Elle ne me plaît pas ;
1547Et plutôt que l’hymen avec elle me lie,
1548Je serai marié, si l’on veut, en Turquie.
1550Aujourd’hui cependant on m’a dit qu’en plein jour
1551Vous lui serriez la main, et lui parliez d’amour.
1553Quelqu’un auprès de vous m’a fait cette imposture.
1555Écoutez l’imposteur ; c’est hasard s’il n’en jure.
1561J’éprouve le courroux
1562Si j’ai parlé, Lucrèce, à personne qu’à vous !
1564Je ne puis plus souffrir une telle impudence,
1565Après ce que j’ai vu moi-même en ma présence :
1566Vous couchez d’imposture, et vous osez jurer,
1567Comme si je pouvois vous croire, ou l’endurer !
1568Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie,
1569Que souvent je m’égaye ainsi par raillerie,
1570Et que pour me donner des passe-temps si doux,
1571J’ai donné cette baye à bien d’autres qu’à vous.
1574Eh bien ! vous le voyez, l’histoire est découverte.
1576Ah ! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.
1578Vous en avez sans doute un plus heureux succès,
1579Et vous avez gagné chez elle un grand accès ;
1580Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence,
1581Et vous fais sous ces mots être d’intelligence.
1583Peut-être. Qu’en crois-tu ?
1585Le peut-être est gaillard.
1587Penses-tu qu’après tout j’en quitte encor ma part,
1588Et tienne tout perdu pour un peu de traverse ?
1590Si jamais cette part tomboit dans le commerce,
1591Et qu’il vous vînt marchand pour ce trésor caché,
1592Je vous conseillerois d’en faire bon marché.
1594Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable ?
1596À chaque bout de champ vous mentez comme un diable.
1600Quand un menteur la dit,
1601En passant par sa bouche elle perd son crédit.
1603Il faut donc essayer si par quelque autre bouche
1604Elle pourra trouver un accueil moins farouche.
1605Allons sur le chevet rêver quelque moyen
1606D’avoir de l’incrédule un plus doux entretien.
1607Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune :
1608Telle rend des mépris qui veut qu’on l’importune ;
1609Et de quelques effets que les siens soient suivis,
1610Il sera demain jour, et la nuit porte avis.
1611Fin du troisième acte.
1614Mais, Monsieur, pensez-vous qu’il soit jour chez Lucrèce ?
1615Pour sortir si matin elle a trop de paresse.
1617On trouve bien souvent plus qu’on ne croit trouver,
1618Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver :
1619J’en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée
1620Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.
1622À propos de rêver, n’avez-vous rien trouvé
1623Pour servir de remède au désordre arrivé ?
1625Je me suis souvenu d’un secret que toi-même
1626Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême :
1627Un amant obtient tout quand il est libéral.
1629Le secret est fort beau, mais vous l’appliquez mal :
1630Il ne fait réussir qu’auprès d’une coquette.
1632Je sais ce qu’est Lucrèce, elle est sage et discrète ;
1633À lui faire présent mes efforts seroient vains :
1634Elle a le cœur trop bon ; mais ses gens ont des mains ;
1635Et bien que sur ce point elle les désavoue,
1636Avec un tel secret leur langue se dénoue :
1637Ils parlent, et souvent on les daigne écouter.
1638À tel prix que ce soit, il m’en faut acheter.
1639Si celle-ci venoit qui m’a rendu sa lettre,
1640Après ce qu’elle a fait j’ose tout m’en promettre ;
1641Et ce sera hasard si sans beaucoup d’effort
1642Je ne trouve moyen de lui payer le port.
1644Certes, vous dites vrai, j’en juge par moi-même :
1645Ce n’est point mon humeur de refuser qui m’aime ;
1646Et comme c’est m’aimer que me faire présent,
1647Je suis toujours alors d’un esprit complaisant.
1649Il est beaucoup d’humeurs pareilles à la tienne.
1651Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne,
1652Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,
1653Il court quelque bruit sourd qu’Alcippe s’est battu.
1657L’on ne sait ; mais ce confus murmure
1658D’un air pareil au vôtre à peu près le figure ;
1659Et si de tout le jour je vous avois quitté,
1660Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.
1662Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce ?
1664Ah ! Monsieur, m’auriez-vous joué ce tour d’adresse ?
1666Nous nous battîmes hier, et j’avois fait serment
1667De ne parler jamais de cet événement ;
1668Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire,
1669À toi, de mes secrets le grand dépositaire,
1670Je ne cèlerai rien, puisque je l’ai promis.
1671Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :
1672Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;
1673Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
1674Nous sûmes l’un à l’autre en secret protester
1675Qu’à la première vue il en faudroit tâter.
1676Hier nous nous rencontrons ; cette ardeur se réveille,
1677Fait de notre embrassade un appel à l’oreille ;
1678Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,
1679Nous vidons sur le pré l’affaire sans témoins ;
1680Et le perçant à jour de deux coups d’estocade
1681Je le mets hors d’état d’être jamais malade :
1682Il tombe dans son sang.
1684À ce compte il est mort ?
1686Je le laissai pour tel.
1688Certes, je plains son sort :
1689Il étoit honnête homme ; et le ciel ne déploie…
1690Dorante, Alcippe, Cliton.
1692Je te veux, cher ami, faire part de ma joie.
1693Je suis heureux : mon père…
1699Cette place pour vous est commode à rêver.
1701Ta joie est peu commune, et pour revoir un père
1702Un tel homme que nous ne se réjouit guère.
1704Un esprit que la joie entièrement saisit
1705Présume qu’on l’entend au moindre mot qu’il dit.
1706Sache donc que je touche à l’heureuse journée
1707Qui doit avec Clarice unir ma destinée :
1708On attendoit mon père afin de tout signer.
1710C’est ce que mon esprit ne pouvoit deviner ;
1711Mais je m’en réjouis. Tu vas entrer chez elle ?
1713Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle ;
1714Et je t’en ai voulu faire part en passant.
1716Tu t’acquiers d’autant plus un cœur reconnoissant.
1717Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrâce ?
1719Cependant qu’au logis mon père se délasse,
1720J’ai voulu par devoir prendre l’heure du sien.
1722Les gens que vous tuez se portent assez bien.
1724Je n’ai de part ni d’autre aucune défiance.
1725Excuse d’un amant la juste impatience :
1728Le ciel te donne un hymen sans souci !
1731Il est mort ! Quoi ? Monsieur, vous m’en donnez aussi,
1732À moi, de votre cœur l’unique secrétaire,
1733À moi, de vos secrets le grand dépositaire !
1734Avec ces qualités j’avois lieu d’espérer
1735Qu’assez malaisément je pourrois m’en parer.
1737Quoi ! mon combat te semble un conte imaginaire ?
1739Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire ;
1740Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux,
1741Qu’il faut bien de l’esprit avec vous, et bons yeux.
1742More, juif ou chrétien, vous n’épargnez personne.
1744Alcippe te surprend, sa guérison t’étonne !
1745L’état où je le mis étoit fort périlleux ;
1746Mais il est à présent des secrets merveilleux :
1747Ne t’a-t-on point parlé d’une source de vie
1748Que nomment nos guerriers poudre de sympathie ?
1749On en voit tous les jours des effets étonnants.
1751Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ;
1752Et je n’ai point appris qu’elle eût tant d’efficace,
1753Qu’un homme que pour mort on laisse sur la place,
1754Qu’on a de deux grands coups percé de part en part,
1755Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.
1757La poudre que tu dis n’est que de la commune,
1758On n’en fait plus de cas ; mais, Cliton, j’en sais une
1759Qui rappelle sitôt des portes du trépas,
1760Qu’en moins d’un tournemain on ne s’en souvient pas ;
1761Quiconque le sait faire a de grands avantages.
1763Donnez-m’en le secret, et je vous sers sans gages.
1765Je te le donnerois, et tu serois heureux ;
1766Mais le secret consiste en quelques mots hébreux,
1767Qui tous à prononcer sont si fort difficiles,
1768Que ce seroient pour toi des trésors inutiles.
1770Vous savez donc l’hébreu ?
1772L’hébreu ? parfaitement :
1773J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement.
1775Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries,
1776Pour fournir tour à tour à tant de menteries ;
1777Vous les hachez menu comme chair à pâtés.
1778Vous avez tout le corps bien plein de vérités,
1779Il n’en sort jamais une.
1781Ah ! cervelle ignorante !
1782Mais mon père survient.
1783Géronte, Dorante, Cliton.
1785Je vous cherchois, Dorante.
1787Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos
1788Son abord importun vient troubler mon repos !
1789Et qu’un père incommode un homme de mon âge !
1791Vu l’étroite union que fait le mariage,
1792J’estime qu’en effet c’est n’y consentir point,
1793Que laisser désunis ceux que le ciel a joint.
1794La raison le défend, et je sens dans mon âme
1795Un violent désir de voir ici ta femme.
1796J’écris donc à son père ; écris-lui comme moi :
1797Je lui mande qu’après ce que j’ai su de toi,
1798Je me tiens trop heureux qu’une si belle fille,
1799Si sage, et si bien née, entre dans ma famille.
1800J’ajoute à ce discours que je brûle de voir
1801Celle qui de mes ans devient l’unique espoir ;
1802Que pour me l’amener tu t’en vas en personne ;
1803Car enfin il le faut, et le devoir l’ordonne :
1804N’envoyer qu’un valet sentiroit son mépris.
1806De vos civilités il sera bien surpris,
1807Et pour moi, je suis prêt ; mais je perdrai ma peine :
1808Il ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène ;
1813Et de plus de six mois.
1815Que de ravissements je sens à cette fois !
1817Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse ?
1819Non, j’aurai patience autant que d’allégresse ;
1820Pour hasarder ce gage il m’est trop précieux.
1821À ce coup ma prière a pénétré les cieux :
1822Je pense en le voyant que je mourrai de joie.
1823Adieu : je vais changer la lettre que j’envoie,
1824En écrire à son père un nouveau compliment,
1825Le prier d’avoir soin de son accouchement,
1826Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.
1828Le bonhomme s’en va le plus content du monde.
1829Géronte, se retournant.
1832Je n’y manquerai pas.
1835Taisez-vous, il revient sur ses pas.
1837Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père.
1838Comment s’appelle-t-il ?
1840Il n’est pas nécessaire ;
1841Sans que vous vous donniez ces soucis superflus,
1842En fermant le paquet j’écrirai le dessus.
1844Étant tout d’une main, il sera plus honnête.
1846Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ?
1847Votre main ou la mienne, il n’importe des deux.
1849Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.
1851Son père sait la cour.
1853Ne me fais plus attendre,
1862Pyrandre ! tu m’as dit tantôt un autre nom :
1863C’étoit, je m’en souviens, oui, c’étoit Armédon.
1865Oui, c’est là son nom propre, et l’autre d’une terre ;
1866Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,
1867Et se sert si souvent de l’un et l’autre nom,
1868Que tantôt c’est Pyrandre, et tantôt Armédon.
1870C’est un abus commun qu’autorise l’usage,
1871Et j’en usois ainsi du temps de mon jeune âge.
1872Adieu : je vais écrire.
1875Enfin j’en suis sorti.
1877Il faut bonne mémoire après qu’on a menti.
1879L’esprit a secouru le défaut de mémoire.
1881Mais on éclaircira bientôt toute l’histoire.
1882Après ce mauvais pas où vous avez bronché,
1883Le reste encor longtemps ne peut être caché :
1884On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice,
1885Qui d’un mépris si grand piquée avec justice,
1886Dans son ressentiment prendra l’occasion
1887De vous couvrir de honte et de confusion.
1889Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse,
1890Il faut tâcher en hâte à m’engager Lucrèce.
1891Voici tout à propos ce que j’ai souhaité.
1892Dorante, Cliton, Sabine.
1894Chère amie, hier au soir j’étois si transporté,
1895Qu’en ce ravissement je ne pus me permettre
1896De bien penser à toi quand j’eus lu cette lettre ;
1897Mais tu n’y perdras rien, et voici pour le port.
1899Ne croyez pas, Monsieur…
1911Je ne suis point ingrat alors que l’on m’oblige ;
1912Dépêche, tends la main.
1914Qu’elle y fait de façons !
1915Je lui veux par pitié donner quelques leçons.
1916Chère amie, entre nous, toutes tes révérences
1917En ces occasions ne sont qu’impertinences ;
1918Si ce n’est assez d’une, ouvre toutes les deux :
1919Le métier que tu fais ne veut point de honteux.
1920Sans te piquer d’honneur, crois qu’il n’est que de prendre,
1921Et que tenir vaut mieux mille fois que d’attendre.
1922Cette pluie est fort douce ; et quand j’en vois pleuvoir,
1923J’ouvrirois jusqu’au cœur pour la mieux recevoir.
1924On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes,
1925Et refuser n’est plus le vice des grands hommes.
1926Retiens bien ma doctrine ; et pour faire amitié,
1927Si tu veux, avec toi je serai de moitié.
1929Cet article est de trop.
1931Vois-tu, je me propose
1932De faire avec le temps pour toi toute autre chose.
1933Mais comme j’ai reçu cette lettre de toi,
1934En voudrois-tu donner la réponse pour moi ?
1936Je la donnerai bien, mais je n’ose vous dire
1937Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire :
1938J’y ferai mon effort.
1941Plus douce qu’une épouse, et plus souple qu’un gant.
1943Le secret a joué. Présente-la, n’importe ;
1944Elle n’a pas pour moi d’aversion si forte.
1945Je reviens dans une heure en apprendre l’effet.
1947Je vous conterai lors tout ce que j’aurai fait.
1950Tu vois que les effets préviennent les paroles ;
1951C’est un homme qui fait litière de pistoles ;
1952Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi…
1954Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.
1956Tu viens d’entrer en goût.
1959Je ne suis pas encor si dupe que tu penses.
1960Je sais bien mon métier, et ma simplicité
1961Joue aussi bien son jeu que ton avidité.
1963Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance
1964Doit obstiner mon maître à la persévérance.
1965Sera-t-elle insensible ? en viendrons-nous à bout ?
1967Puisqu’il est si brave homme, il faut te dire tout.
1968Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce
1969N’est rien moins qu’insensible à l’ardeur qui le presse ;
1970Durant toute la nuit elle n’a point dormi ;
1971Et si je ne me trompe, elle l’aime à demi.
1973Mais sur quel privilége est-ce qu’elle se fonde,
1974Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde ?
1975Il n’en a cette nuit reçu que des mépris.
1976Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix.
1977Ces amours à demi sont d’une étrange espèce ;
1978Et s’il vouloit me croire, il quitteroit Lucrèce.
1980Qu’il ne se hâte point, on l’aime assurément.
1982Mais on le lui témoigne un peu bien rudement ;
1983Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.
1985Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles ;
1986Elle l’aime, et son cœur n’y sauroit consentir,
1987Parce que d’ordinaire il ne fait que mentir.
1988Hier même elle le vit dedans les Tuileries,
1989Où tout ce qu’il conta n’étoit que menteries.
1990Il en a fait autant depuis à deux ou trois.
1992Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
1994Elle a lieu de douter et d’être en défiance.
1996Qu’elle donne à ses feux un peu plus de croyance :
1997Il n’a fait toute nuit que soupirer d’ennui.
1999Peut-être que tu mens aussi bien comme lui.
2001Je suis homme d’honneur ; tu me fais injustice.
2003Mais dis-moi, sais-tu bien qu’il n’aime plus Clarice ?
2011Qu’il ne craigne donc plus de soupirer en vain.
2012Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnoître,
2013Elle a voulu qu’exprès je me sois fait paroître,
2014Pour voir si par hasard il ne me diroit rien ;
2015Et s’il l’aime en effet, tout le reste ira bien.
2016Va-t’en ; et sans te mettre en peine de m’instruire,
2017Crois que je lui dirai tout ce qu’il lui faut dire.
2019Adieu : de ton côté si tu fais ton devoir,
2020Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.
2023Que je vais bientôt voir une fille contente !
2024Mais la voici déjà ; qu’elle est impatiente !
2025Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.
2027Eh bien ! que t’ont conté le maître et le valet ?
2029Le maître et le valet m’ont dit la même chose.
2030Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.
2031Lucrèce, après avoir lu.
2032Dorante avec chaleur fait le passionné ;
2033Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,
2034Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.
2036Je ne les crois non plus ; mais j’en crois ses pistoles.
2038Il t’a donc fait présent ?
2044Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
2045Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,
2046J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;
2047Et je remets, Madame, au jugement de tous
2048Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
2049Et si ce traitement marque une âme commune.
2051Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune ;
2052Mais comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,
2053Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.
2055Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?
2057Dis-lui que sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.
2059Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous !
2061Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ;
2062Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;
2063Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes ;
2064Et l’avertis surtout des heures et des lieux
2065Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux.
2066Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.
2068Ah ! si vous connoissiez les peines qu’il endure,
2069Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint ;
2070Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
2072Pour apaiser les maux que cause cette plainte,
2073Donne-lui de l’espoir avec beaucoup de crainte ;
2074Et sache entre les deux toujours le modérer,
2075Sans m’engager à lui ni le désespérer.
2076Clarice, Lucrèce, Sabine.
2078Il t’en veut tout de bon, et m’en voilà défaite ;
2079Mais je souffre aisément la perte que j’ai faite :
2080Alcippe la répare, et son père est ici.
2082Te voilà donc bientôt quitte d’un grand souci ?
2084M’en voilà bientôt quitte ; et toi, te voilà prête
2085À t’enrichir bientôt d’une étrange conquête.
2086Tu sais ce qu’il m’a dit.
2088S’il vous mentoit alors,
2089À présent il dit vrai ; j’en réponds corps pour corps.
2091Peut-être qu’il le dit ; mais c’est un grand peut-être.
2093Dorante est un grand fourbe, et nous l’a fait connoître ;
2094Mais s’il continuoit encore à m’en conter,
2095Peut-être avec le temps il me feroit douter.
2097Si tu l’aimes, du moins, étant bien avertie,
2098Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie.
2100C’en est trop ; et tu dois seulement présumer
2101Que je penche à le croire, et non pas à l’aimer.
2103De le croire à l’aimer la distance est petite :
2104Qui fait croire ses feux fait croire son mérite ;
2105Ces deux points en amour se suivent de si près,
2106Que qui se croit aimée aime bientôt après.
2108La curiosité souvent dans quelques âmes
2109Produit le même effet que produiroient des flammes.
2111Je suis prête à le croire afin de t’obliger.
2113Vous me feriez ici toutes deux enrager.
2114Voyez, qu’il est besoin de tout ce badinage !
2115Faites moins la sucrée, et changez de langage,
2116Ou vous n’en casserez, ma foi, que d’une dent.
2118Laissons là cette folle, et dis-moi cependant,
2119Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries,
2120Qu’il te conta d’abord tant de galanteries,
2121Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté.
2122Étoit-ce amour alors, ou curiosité ?
2124Curiosité pure, avec dessein de rire
2125De tous les compliments qu’il auroit pu me dire.
2127Je fais de ce billet même chose à mon tour ;
2128Je l’ai pris, je l’ai lu, mais le tout sans amour :
2129Curiosité pure, avec dessein de rire
2130De tous les compliments qu’il auroit pu m’écrire.
2132Ce sont deux que de lire, et d’avoir écouté :
2133L’un est grande faveur ; l’autre, civilité ;
2134Mais trouves-y ton compte, et j’en serai ravie ;
2135En l’état où je suis j’en parle sans envie.
2137Sabine lui dira que je l’ai déchiré.
2139Nul avantage ainsi n’en peut être tiré.
2140Tu n’es que curieuse.
2142Ajoute : à ton exemple.
2144Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.
2148Si tu le vois, agis comme tu sais.
2150Ce n’est pas sur ce coup que je fais mes essais :
2151Je connois à tous deux où tient la maladie,
2152Et le mal sera grand si je n’y remédie ;
2153Mais sachez qu’il est homme à prendre sur le vert.
2157Mettons cette pluie à couvert.
2158Fin du quatrième acte.
2161Je ne pouvois avoir rencontre plus heureuse
2162Pour satisfaire ici mon humeur curieuse.
2163Vous avez feuilleté le Digeste à Poitiers,
2164Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers :
2165Ainsi vous me pouvez facilement apprendre
2166Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre.
2168Quel est-il, ce Pyrandre ?
2170Un de leurs citoyens :
2171Noble, à ce qu’on m’a dit, mais un peu mal en biens.
2173Il n’est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme
2174Qui, si je m’en souviens, de la sorte se nomme.
2176Vous le connoîtrez mieux peut-être à l’autre nom ;
2177Ce Pyrandre s’appelle autrement Armédon.
2179Aussi peu l’un que l’autre.
2181Et le père d’Orphise,
2182Cette rare beauté qu’en ces lieux même on prise ?
2183Vous connoissez le nom de cet objet charmant
2184Qui fait de ces cantons le plus digne ornement ?
2186Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre,
2187Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre.
2188S’il vous faut sur ce point encor quelque garant…
2190En faveur de mon fils vous faites l’ignorant ;
2191Mais je ne sais que trop qu’il aime cette Orphise,
2192Et qu’après les douceurs d’une longue hantise,
2193On l’a seul dans sa chambre avec elle trouvé ;
2194Que par son pistolet un désordre arrivé
2195L’a forcé sur-le-champ d’épouser cette belle.
2196Je sais tout ; et de plus ma bonté paternelle
2197M’a fait y consentir ; et votre esprit discret
2198N’a plus d’occasion de m’en faire un secret.
2200Quoi ! Dorante a fait donc un secret mariage ?
2202Et comme je suis bon, je pardonne à son âge.
2208Ah ! puisqu’il vous l’a dit,
2209Il vous fera du reste un fidèle récit ;
2210Il en sait mieux que moi toutes les circonstances :
2211Non qu’il vous faille en prendre aucunes défiances ;
2212Mais il a le talent de bien imaginer,
2213Et moi je n’eus jamais celui de deviner.
2215Vous me feriez par là soupçonner son histoire.
2217Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l’en croire ;
2218Mais il nous servit hier d’une collation
2219Qui partoit d’un esprit de grande invention ;
2220Et si ce mariage est de même méthode,
2221La pièce est fort complète et des plus à la mode.
2223Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux ?
2225Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous ;
2226Et pour vous en parler avec toute franchise,
2227Si vous n’avez jamais pour bru que cette Orphise,
2228Vos chers collatéraux s’en trouveront fort bien.
2229Vous m’entendez ? adieu : je ne vous dis plus rien.
2231Ô vieillesse facile ! Ô jeunesse impudente !
2232Ô de mes cheveux gris honte trop évidente !
2233Est-il dessous le ciel père plus malheureux ?
2234Est-il affront plus grand pour un cœur généreux ?
2235Dorante n’est qu’un fourbe ; et cet ingrat que j’aime,
2236Après m’avoir fourbé, me fait fourber moi-même ;
2237Et d’un discours en l’air, qu’il forge en imposteur,
2238Il me fait la trompette et le second auteur !
2239Comme si c’étoit peu pour mon reste de vie
2240De n’avoir à rougir que de son infamie,
2241L’infâme, se jouant de mon trop de bonté,
2242Me fait encor rougir de ma crédulité !
2243Géronte, Dorante, Cliton.
2245Êtes-vous gentilhomme ?
2247Ah ! rencontre fâcheuse !
2248Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
2250Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?
2252Avec toute la France aisément je le croi.
2254Et ne savez-vous point avec toute la France
2255D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
2256Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
2257Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?
2259J’ignorerois un point que n’ignore personne,
2260Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ?
2262Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
2263Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
2264Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
2265Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ;
2266Et dans la lâcheté du vice où je te voi,
2267Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
2271Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture
2272Souille honteusement ce don de la nature :
2273Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
2274Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
2275Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire,
2276Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?
2277Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action
2278Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,
2279Puisqu’un seul démenti lui porte une infamie
2280Qu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,
2281Et si dedans le sang il ne lave l’affront
2282Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?
2284Qui vous dit que je mens ?
2286Qui me le dit, infâme ?
2287Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
2288Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…
2290Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.
2292Ajoute, ajoute encore avec effronterie
2293Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;
2294Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.
2296Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.
2298De quel front cependant faut-il que je confesse
2299Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
2300Qu’un homme de mon âge a cru légèrement
2301Ce qu’un homme du tien débite impudemment ?
2302Tu me fais donc servir de fable et de risée,
2303Passer pour esprit foible, et pour cervelle usée !
2304Mais dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard ?
2305Voyois-tu violence ou courroux de ma part ?
2306Si quelque aversion t’éloignoit de Clarice,
2307Quel besoin avois-tu d’un si lâche artifice ?
2308Et pouvois-tu douter que mon consentement
2309Ne dût tout accorder à ton contentement,
2310Puisque mon indulgence, au dernier point venue,
2311Consentoit à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?
2312Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné
2313N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné :
2314Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,
2315Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.
2318Eh ! mon père, écoutez.
2320Quoi ? des contes en l’air et sur l’heure inventés ?
2324En est-il dans ta bouche ?
2326Voici pour votre adresse une assez rude touche.
2328Épris d’une beauté qu’à peine j’ai pu voir
2329Qu’elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,
2330De Lucrèce, en un mot, vous la pouvez connoître…
2332Dis vrai : je la connois, et ceux qui l’ont fait naître ;
2333Son père est mon ami.
2335Mon cœur en un moment
2336Étant de ses regards charmé si puissamment,
2337Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice,
2338Sitôt que je le sus, me parut un supplice ;
2339Mais comme j’ignorois si Lucrèce et son sort
2340Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport,
2341Je n’osai pas encor vous découvrir la flamme
2342Que venoient ses beautés d’allumer dans mon âme ;
2343Et j’avois ignoré, Monsieur, jusqu’à ce jour
2344Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour.
2345Mais si je vous osois demander quelque grâce,
2346À présent que je sais et son bien et sa race,
2347Je vous conjurerois, par les nœuds les plus doux
2348Dont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,
2349De seconder mes vœux auprès de cette belle :
2350Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.
2354Si vous ne m’en croyez,
2355Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez :
2356Il sait tout mon secret.
2358Tu ne meurs pas de honte
2359Qu’il faille que de lui je fasse plus de conte,
2360Et que ton père même, en doute de ta foi,
2361Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi !
2362Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,
2363Je veux encore un coup montrer un cœur de père,
2364Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
2365Je connois ta Lucrèce, et la vais demander ;
2366Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…
2368Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.
2370Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :
2371Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
2372Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce
2373Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,
2374Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais ;
2375Autrement souviens-toi du serment que je fais :
2376Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
2377Que tu ne mourras point que de la main d’un père,
2378Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
2379Rendra prompte justice à mon honneur perdu.
2382Je crains peu les effets d’une telle menace.
2384Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce ;
2385Et cet esprit adroit, qui l’a dupé deux fois,
2386Devoit en galant homme aller jusques à trois :
2387Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises.
2389Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises :
2390D’un trouble tout nouveau j’ai l’esprit agité.
2392N’est-ce point du remords d’avoir dit vérité ?
2393Si pourtant ce n’est point quelque nouvelle adresse ;
2394Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce,
2395Et vous vois si fertile en semblables détours,
2396Que, quoi que vous disiez, je l’entends au rebours.
2398Je l’aime, et sur ce point ta défiance est vaine ;
2399Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.
2400Si son père et le mien ne tombent point d’accord,
2401Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.
2402Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux seroit conclue,
2403Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ?
2404J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
2405Sa compagne, ou je meure ! a beaucoup d’agrément.
2406Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,
2407De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée :
2408Mon cœur entre les deux est presque partagé,
2409Et celle-ci l’auroit s’il n’étoit engagé.
2411Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,
2412Et porter votre père à faire une demande ?
2414Il ne m’auroit pas cru, si je ne l’avois fait.
2416Quoi ? même en disant vrai, vous mentiez en effet !
2418C’étoit le seul moyen d’apaiser sa colère.
2419Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !
2420Avec ce faux hymen j’aurois eu le loisir
2421De consulter mon cœur, et je pourrois choisir.
2423Mais sa compagne enfin n’est autre que Clarice.
2425Je me suis donc rendu moi-même un bon office.
2426Oh ! qu’Alcippe est heureux, et que je suis confus !
2427Mais Alcippe, après tout, n’aura que mon refus.
2428N’y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.
2430Vous en voilà défait aussi bien que d’Orphise.
2432Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé,
2433Que l’autre à ses yeux même avoit presque volé.
2434Mais Sabine survient.
2435Dorante, Sabine, Cliton.
2437Qu’as-tu fait de ma lettre ?
2438En de si belles mains as-tu su la remettre ?
2452Ah, si vous aviez vu comme elle m’a grondée !
2453Elle me va chasser, l’affaire en est vidée.
2455Elle s’apaisera ; mais pour t’en consoler,
2460Ose encor lui parler.
2461Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances.
2463Voyez la bonne pièce avec ses révérences !
2464Comme ses déplaisirs sont déjà consolés,
2465Elle vous en dira plus que vous n’en voulez.
2467Elle a donc déchiré mon billet sans le lire ?
2469Elle m’avoit donné charge de vous le dire ;
2470Mais à parler sans fard…
2472Sait-elle son métier ?
2474Elle n’en a rien fait et l’a lu tout entier.
2475Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.
2477Si quelqu’un l’entend mieux, je l’irai dire à Rome.
2479Elle ne me hait pas, à ce compte ?
2491Aime-t-elle quelque autre ?
2513Quand elle vous croira.
2515Quand elle me croira ? Que ma joie est extrême !
2517Quand elle vous croira, dites qu’elle vous aime.
2519Je le dis déjà donc, et m’en ose vanter,
2520Puisque ce cher objet n’en sauroit plus douter :
2523La voici qui vient avec Clarice.
2524Clarice, Lucrèce, Dorante, Sabine, Cliton.
2526Il peut te dire vrai, mais ce n’est pas son vice.
2527Comme tu le connois, ne précipite rien.
2529Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien…
2531On diroit qu’il m’en veut, et c’est moi qu’il regarde.
2533Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde.
2534Voyons s’il continue.
2536Ah ! que loin de vos yeux
2537Les moments à mon cœur deviennent ennuyeux !
2538Et que je reconnois par mon expérience
2539Quel supplice aux amants est une heure d’absence !
2543Mais vois ce qu’il m’écrit.
2547Tu prends pour toi ce qu’il me dit.
2549Éclaircissons-nous-en. Vous m’aimez donc, Dorante ?
2551Hélas ! que cette amour vous est indifférente !
2552Depuis que vos regards m’ont mis sous votre loi…
2554Crois-tu que le discours s’adresse encore à toi ?
2556Je ne sais où j’en suis.
2558Oyons la fourbe entière.
2560Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.
2562C’est ainsi qu’il partage entre nous son amour :
2563Il te flatte de nuit, et m’en conte de jour.
2565Vous consultez ensemble ! Ah ! quoi qu’elle vous die,
2566Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie :
2567Le sien auprès de vous me seroit trop fatal :
2568Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.
2569Lucrèce, en elle-même.
2570Ah ! je n’en ai que trop, et si je ne me venge…
2572Ce qu’elle me disoit est de vrai fort étrange.
2574C’est quelque invention de son esprit jaloux.
2576Je le crois ; mais enfin me reconnoissez-vous ?
2578Si je vous reconnois ! quittez ces railleries,
2579Vous que j’entretins hier dedans les Tuileries,
2580Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.
2582Si je veux toutefois en croire son rapport,
2583Pour une autre déjà votre âme inquiétée…
2585Pour une autre déjà je vous aurois quittée ?
2586Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié…
2588Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.
2590Vous me jouez, Madame, et sans doute pour rire,
2591Vous prenez du plaisir à m’entendre redire
2592Qu’à dessein de mourir en des liens si doux
2593Je me fais marié pour toute autre que vous.
2595Mais avant qu’avec moi le nœud d’hymen vous lie,
2596Vous serez marié, si l’on veut, en Turquie.
2598Avant qu’avec toute autre on me puisse engager,
2599Je serai marié, si l’on veut, en Alger.
2601Mais enfin vous n’avez que mépris pour Clarice ?
2603Mais enfin vous savez le nœud de l’artifice,
2604Et que pour être à vous je fais ce que je puis.
2606Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j’en suis.
2607Lucrèce, écoute un mot.
2609Lucrèce ! que dit-elle ?
2611Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
2612Mais laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé,
2613Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
2615Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnoître.
2617Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre ;
2618Sabine m’en a fait un secret entretien.
2620Bonne bouche, j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ;
2621Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite,
2622Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.
2623Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu
2624Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
2625Sans changer de discours changeons de batterie.
2627Voyons le dernier point de son effronterie ;
2628Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
2630Comme elle est mon amie, elle m’a tout appris :
2631Cette nuit vous l’aimiez, et m’avez méprisée.
2632Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?
2633Vous lui parliez d’amour en termes assez doux.
2635Moi ! depuis mon retour je n’ai parlé qu’à vous.
2637Vous n’avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?
2639Vous n’avez point voulu me faire un tour d’adresse ?
2640Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?
2642Nous diroit-il bien vrai pour la première fois ?
2644Pour me venger de vous j’eus assez de malice
2645Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,
2646Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez,
2647Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.
2648Je vous embarrassai, n’en faites point la fine :
2649Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine.
2650Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouois,
2651Mais par de faux mépris que je désavouois ;
2652Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie
2653Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.
2655Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air,
2656Quand un père pour vous est venu me parler ?
2657Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?
2659Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ?
2661J’aime de ce courroux les principes cachés :
2662Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
2663Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
2664Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
2666Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ?
2668Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.
2669Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
2670Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connoître ;
2671Comme en y consentant vous m’avez affligé,
2672Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.
2674Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
2676Clarice fut l’objet de mes galanteries…
2678Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
2680Elle avoit mes discours, mais vous aviez mon cœur,
2681Où vos yeux faisoient naître un feu que j’ai fait taire,
2682Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un père :
2683Comme tout ce discours n’étoit que fiction,
2684Je cachois mon retour et ma condition.
2686Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
2687Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
2689Vous seule êtes l’objet dont mon cœur est charmé.
2691C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.
2693Si mon père à présent porte parole au vôtre,
2694Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
2696Après son témoignage il faudra consulter
2697Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter.
2699Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
2701Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
2702Sans l’hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien ;
2703Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
2704Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
2705Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.
2706Géronte, Dorante, Alcippe, Clarice, Lucrèce, Isabelle, Sabine, Cliton.
2707Alcippe, sortant de chez Clarice et parlant à elle.
2708Nos parents sont d’accord, et vous êtes à moi.
2709Géronte, sortant de chez Lucrèce et parlant à elle.
2710Votre père à Dorante engage votre foi.
2712Un mot de votre main, l’affaire est terminée.
2714Un mot de votre bouche achève l’hyménée.
2716Ne soyez pas rebelle à seconder mes vœux.
2718Êtes-vous aujourd’hui muettes toutes deux ?
2720Mon père a sur mes vœux une entière puissance.
2722Le devoir d’une fille est dans l’obéissance.
2724Venez donc recevoir ce doux commandement.
2726Venez donc ajouter ce doux consentement.
2727(Alcippe rentre chez Clarice avec elle et Isabelle, et le reste rentre chez Lucrèce.)
2728Sabine, à Dorante, comme il rentre.
2729Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.
2731Je changerai pour toi cette pluie en rivières.
2733Vous n’aurez pas loisir seulement d’y penser.
2734Mon métier ne vaut rien quand on s’en peut passer.
2736Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse !
2737Peu sauroient comme lui s’en tirer avec grâce.
2738Vous autres qui doutiez s’il en pourroit sortir,
2739Par un si rare exemple apprenez à mentir.
2740Fin du cinquième et dernier acte.