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Recueil de 191 sonnets (1558) : à Rome, au service d'un cardinal, du Bellay dit l'exil, le regret de sa maison angevine et les vices de la cour pontificale, puis, rentré en France, raille les courtisans et loue le roi et Marguerite.

Les Regrets
AD LECTOREM
1
Quem, Lector, tibi nunc damus libellum.
2
Hic fellisque simul, simulque mellis,
3
Permixtumque salis refert saporem.
4
Si gratum quid erit tuo palato,
5
Huc conviva veni, tibi hæc parata est,
6
Cœna : sin minus, hinc facesse, quæso :
7
Ad hanc te volui haud vocare cœnam.
À MONSIEUR D’AVANSON
8
Conseiller du Roy
9
EN SON PRIVÉ CONSEIL
10
Si je n’ay plus la faveur de la Muse,
11
Et si mes vers se trouvent imparfaits,
12
Le lieu, le temps, l’aage où je les ay faits,
13
Et mes ennuis leur serviront d’excuse.
14
J’estois à Rome au milieu de la guerre,
15
Sortant desjà de l’aage plus dispos,
16
A mes travaux cerchant quelque repos,
17
Non pour louange ou pour faveur acquerre.
18
Ainsi voit-on celuy qui sur la plaine
19
Picque le bœuf ou travaille au rampart,
20
Se resjouir, et d’un vers fait sans art
21
S’esvertuer au travail de sa peine.
22
Celuy aussi, qui dessus la galere
23
Fait escumer les flots à l’environ,
24
Ses tristes chants accorde à l’aviron,
25
Pour esprouver la rame plus legère.
26
On dit qu’Achille, en remaschant son ire,
27
De tels plaisirs souloit s’entretenir,
28
Pour addoucir le triste souvenir
29
De sa maistresse, aux fredons de sa lyre.
30
Ainsi flattoit le regret de la sienne
31
Perdue, hélas, pour la seconde fois,
32
Cil qui jadis aux rochers et aux bois
33
Faisoit ouïr sa harpe Thracienne.
34
La Muse ainsi me fait sur ce rivage,
35
Où je languis banni de ma maison,
36
Passer l’ennuy de la triste saison,
37
Seule compaigne à mon si long voyage.
38
La Muse seule au milieu des alarmes
39
Est asseuree, et ne pallist de peur :
40
La Muse seule au milieu du labeur
41
Flatte la peine et desseiche les larmes.
42
D’elle je tiens le repos et la vie,
43
D’elle j’apprens à n’estre ambitieux,
44
D’elle je tiens les saincts presens des Dieux,
45
Et le mespris de fortune et d’envie.
46
Aussi sçait-elle, aiant dès mon enfance
47
Tousjours guidé le cours de mon plaisir,
48
Que le devoir, non l’avare desir,
49
Si longuement me tient loin de la France.
50
Je voudrois bien (car pour suivre la Muse
51
J’ay sur mon doz chargé la pauvreté)
52
Ne m’estre au trac des neuf Sœurs arresté,
53
Pour aller voir la source de Meduse.
54
Mais que feray-je à fin d’eschapper d’elles ?
55
Leur chant flatteur a trompé mes esprits,
56
Et les appas ausquels elles m’ont pris
57
D’un doux lien ont englué mes ailes.
58
Non autrement que d’une douce force
59
D’Ulysse estoyent les compagnons liez,
60
Et, sans penser aux travaux oubliez
61
Aimoyent le fruict qui leur servoit d’amorce.
62
Celuy qui a de l’amoureux breuvage
63
Gousté, mal sain, le poison doux-amer,
64
Cognoit son mal, et contraint de l’aymer,
65
Suit le lien qui le tient en servage.
66
Pour ce me plaist la douce poésie,
67
Et le doux traict par qui je fus blessé :
68
Dès le berceau la Muse m’a laissé
69
Cest aiguillon dedans la fantaisie.
70
Je suis content qu’on appelle folie
71
De nos esprits la saincte deité,
72
Mais ce n’est pas sans quelque utilité
73
Que telle erreur si doucement nous lie.
74
Elle esblouït les yeux de la pensee
75
Pour quelquefois ne voir nostre malheur,
76
Et d’un doux charme enchante la douleur
77
Dont nuict et jour nostre ame est offensee.
78
Ainsi encor’ la vineuse prestresse,
79
Qui de ses criz Ide va remplissant,
80
Ne sent le coup du thyrse la blessant,
81
Et je ne sens le malheur qui me presse.
82
Quelqu’un dira : de quoy servent ses plainctes ?
83
Comme de l’arbre on voit naistre le fruict,
84
Ainsi les fruicts que la douleur produict,
85
Sont les souspirs et les larmes non feinctes.
86
De quelque mal un chacun se lamente,
87
Mais les moyens de plaindre sont divers :
88
J’ay, quant à moy, choisi celuy des vers
89
Pour desaigrir l’ennuy qui me tourmente.
90
Et c’est pourquoy d’une douce satyre
91
Entremeslant les espines aux fleurs,
92
Pour ne fascher le monde de mes pleurs,
93
J’appreste ici le plus souvent à rire.
94
Or si mes vers méritent qu’on les louë,
95
Ou qu’on les blasme, à vous seul entre tous
96
Je m’en rapporte ici : car c’est à vous,
97
A vous, Seigneur, à qui seul je les vouë :
98
Comme celuy qui avec la sagesse
99
Avez conjoint le droit et l’equité,
100
Et qui portez de toute antiquité
101
Joint à vertu le titre de noblesse :
102
Ne dedaignant, comme estoit la coustume,
103
Le long habit, lequel vous honorez,
104
Comme celuy qui sage n’ignorez
105
De combien sert le conseil et la plume.
106
Ce fut pourquoy ce sage et vaillant Prince,
107
Vous honorant du nom d’Ambassadeur,
108
Sur vostre doz deschargea sa grandeur,
109
Pour la porter en estrange Province :
110
Recompensant d’un estat honorable
111
Vostre service, et tesmoignant assez
112
Par le loyer de vos travaux passez,
113
Combien luy est tel service aggreable.
114
Qu’autant vous soit aggreable mon livre,
115
Que de bon cœur je le vous offre ici :
116
Du mesdisant j’auray peu de souci,
117
Et seray seur à tout jamais de vivre.
À SON LIVRE
118
Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux)
119
Tu t’en iras sans moy voir la Court de mon Prince.
120
Hé chétif que je suis, combien en gré je prinsse,
121
Qu’un heur pareil au tien fust permis à mes yeux !
122
Là si quelqu’un vers toy se monstre gracieux,
123
Souhaitte luy qu’il vive heureux en sa province :
124
Mais si quelque malin obliquement te pince,
125
Souhaitte luy tes pleurs, et mon mal ennuyeux.
126
Souhaitte luy encor’ qu’il face un long voyage,
127
Et bien qu’il ait de veuë eslongné son mesnage,
128
Que son cœur, où qu’il voise, y soit tousjours present.
129
Souhaitte qu’il vieillisse en longue servitude,
130
Qu’il n’esprouve à la fin que toute ingratitude,
131
Et qu’on mange son bien pendant qu’il est absent.
LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY ANGEVIN
I
132
Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
133
Je ne veux point cercher l’esprit de l’univers,
134
Je ne veux point sonder les abysmes couvers,
135
N’y dessigner du ciel la belle architecture.
136
Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
137
Et si hauts argumens ne recerche à mes vers :
138
Mais suivant de ce lieu les accidens divers,
139
Soit de bien, soit de mal, j’escris à l’adventure.
140
Je me plains à mes vers, si j’ay quelque regret,
141
Je me ris avec eux, je leur di mon secret,
142
Comme estans de mon cœur les plus seurs secretaires.
143
Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
144
Et de plus braves noms ne les veux desguiser,
145
Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.
II
146
Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer
147
Avesques l’Ascrean dessus la double cyme :
148
Et pour estre de ceux dont on fait plus d’estime,
149
Dedans l’onde au cheval tout nud s’ira plonger.
150
Quant à moy je ne veux, pour un vers allonger,
151
M’accourcir le cerveau : ni pour polir ma rime,
152
Me consumer l’esprit d’une soigneuse lime,
153
Frapper dessus ma table, ou mes ongles ronger.
154
Aussi veux-je (Paschal) que ce que je compose
155
Soit une prose en ryme, ou une ryme en prose,
156
Et ne veux pour cela le laurier meriter.
157
Et peut estre que tel se pense bien habile,
158
Qui trouvant de mes vers la ryme si facile,
159
En vain travaillera, me voulant imiter.
III
160
N’estant, comme je suis, encor exercité
161
Par tant et tant de maux au jeu de la Fortune,
162
Je suivois d’Apollon la trace non commune,
163
D’une saincte fureur sainctement agité.
164
Ores ne sentant plus ceste divinité,
165
Mais picqué du souci qui fascheux m’importune,
166
Une adresse j’ay pris beaucoup plus opportune
167
A qui se sent forcé de la necessité.
168
Et c’est pourquoy (Seigneur) ayant perdu la trace
169
Que suit vostre Ronsard par les champs de la Grace,
170
Je m’adresse où je voy le chemin plus battu :
171
Ne me bastant le cœur, la force, ni l’haleine,
172
De suivre, comme luy, par sueur et par peine,
173
Ce penible sentier qui meine à la vertu.
IV
174
Je ne veux feuilleter les exemplaires Grecs,
175
Je ne veux retracer les beaux traits d’un Horace,
176
Et moins veux-je imiter d’un Petrarque la grace,
177
Ou la voix d’un Ronsard pour chanter mes regrets.
178
Ceux qui sont de Phœbus vrais poëtes sacrez,
179
Animeront leurs vers d’une plus grand’ audace :
180
Moy, qui suis agité d’une fureur plus basse,
181
Je n’entre si avant en si profonds secrets.
182
Je me contenteray de simplement escrire
183
Ce que la passion seulement me fait dire,
184
Sans recercher ailleurs plus graves argumens.
185
Aussi n’ay-je entrepris d’imiter en ce livre
186
Ceux qui par leurs escrits se vantent de revivre,
187
Et se tirer tout vifs dehors des monuments.
V
188
Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront,
189
Ceux qui aiment l’honneur, chanteront de la gloire,
190
Ceux qui sont près du Roy, publieront sa victoire,
191
Ceux qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront :
192
Ceux qui aiment les arts, les sciences diront,
193
Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire,
194
Ceux qui aiment le vin, deviseront de boire,
195
Ceux qui sont de loisir, de fables escriront :
196
Ceux qui sont mesdisans, se plairont à mesdire,
197
Ceux qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire,
198
Ceux qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur :
199
Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange,
200
Ceux qui veulent flater, feront d’un diable un ange :
201
Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.
VI
202
Las, où est maintenant ce mespris de Fortune ?
203
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
204
Cest honneste desir de l’immortalité,
205
Et ceste honneste flamme au peuple non commune ?
206
Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuict brune
207
Les Muses me donnoyent, alors qu’en liberté
208
Dessus le vert tapy d’un rivage escarté
209
Je les menois danser aux rayons de la Lune ?
210
Maintenant la Fortune est maistresse de moy,
211
Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy,
212
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuyent.
213
De la posterité je n’ay plus de souci,
214
Ceste divine ardeur, je ne l’ay plus aussi,
215
Et les Muses de moy, comme estranges, s’enfuyent.
VII
216
Ce pendant que la Court mes ouvrages lisoit,
217
Et que la Sœur du Roy, l’unique Marguerite,
218
Me faisant plus d’honneur que n’estoit mon merite,
219
De son bel œil divin mes vers favorisoit,
220
Une fureur d’esprit au ciel me conduisoit
221
D’une aile qui la mort et les siecles évite,
222
Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite,
223
De son feu plus divin mon ardeur attisoit.
224
Ores je suis muet, comme on voit la Prophete
225
Ne sentant plus le dieu qui la tenoit sujette,
226
Perdre soudainement la fureur et la voix.
227
Et qui ne prend plaisir qu’un Prince luy commande ?
228
L’honneur nourrit les arts, et la Muse demande
229
Le théâtre du peuple, et la faveur des Rois.
VIII
230
Ne t’esbahis, Ronsard, la moitié de mon ame,
231
Si de ton Dubellay France ne lit plus rien,
232
Et si avecques l’air du ciel Italien
233
Il n’a humé l’ardeur que l’Italie enflamme.
234
Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame,
235
Et la saincte faveur de ton Prince et du mien,
236
Cela (Ronsard), cela, cela merite bien
237
De t’eschauffer le cœur d’une si vive flamme.
238
Mais moy, qui suis absent des rayz de mon Soleil,
239
Comment puis-je sentir eschauffement pareil
240
A celuy qui est près de sa flamme divine ?
241
Les costaux soleillez de pampre sont couvers
242
Mais des Hyperborez les eternels hyvers
243
Ne portent que le froid, la neige, et la bruine.
IX
244
France, mère des arts, des armes, et des loix,
245
Tu m’as nourri long temps du laict de ta mammelle,
246
Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle,
247
Je remplis de ton nom les antres et les bois.
248
Si tu m’as pour enfant advoué quelquefois,
249
Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle ?
250
France, France, respons à ma triste querelle :
251
Mais nul, sinon Écho, ne respond à ma voix.
252
Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
253
Je sens venir l’hyver, de qui la froide haleine
254
D’une tremblante horreur fait herisser ma peau.
255
Las, tes autres aigneaux n’ont faute de pasture,
256
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
257
Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.
X
258
Ce n’est le fleuve Thusque au superbe rivage,
259
Ce n’est l’air des Latins ni le mont Palatin,
260
Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin,
261
Changeant à l’estranger mon naturel langage :
262
C’est l’ennuy de me voir trois ans, et d’avantage,
263
Ainsi qu’un Promethé, cloué sur l’Aventin,
264
Où l’espoir miserable et mon cruel destin,
265
Non le joug amoureux, me detient en servage.
266
Et quoy (Ronsard), et quoy, si au bord estranger,
267
Ovide osa sa langue en barbare changer,
268
Afin d’estre entendu, qui me pourra reprendre
269
D’un change plus heureux ? nul, puisque le François,
270
Quoy qu’au Grec et Romain egalé tu te sois,
271
Au rivage Latin ne se peut faire entendre.
XI
272
Bien qu’aux arts d’Apollon le vulgaire n’aspire,
273
Bien que de tels tresors l’avarice n’ait soin,
274
Bien que de tels harnois le soldat n’ait besoin,
275
Bien que l’ambition tels honneurs ne desire :
276
Bien que ce soit aux grands un argument de rire,
277
Bien que les plus rusez s’en tiennent le plus loin,
278
Et bien que Dubellay soit suffisant tesmoin,
279
Combien est peu prisé le mestier de la lyre :
280
Bien qu’un art sans profit ne plaise au courtisan,
281
Bien qu’on ne paye en vers l’œuvre d’un artisan,
282
Bien que la Muse soit de pauvreté suyvie,
283
Si ne veux-je pourtant delaisser de chanter,
284
Puis que le seul chant peut mes ennuis enchanter,
285
Et qu’aux Muses je doy bien six ans de ma vie.
XII
286
Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis,
287
Veu l’importun souci, qui sans fin me tormente,
288
Et veu tant de regrets, desquels je me lamente,
289
Tu t’esbahis souvent comment chanter je puis.
290
Je ne chante (Magny) je pleure mes ennuis :
291
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante.
292
Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
293
Voilà pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.
294
Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
295
Ainsi le laboureur faisant son labourage,
296
Ainsi le pelerin regrettant sa maison,
297
Ainsi l’avanturier en songeant à sa dame,
298
Ainsi le marinier en tirant à la rame,
299
Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
XIII
300
Maintenant je pardonne à la douce fureur,
301
Qui m’a fait consumer le meilleur de mon aage,
302
Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage,
303
Que le vain passe-temps d’une si longue erreur.
304
Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur,
305
Puisque seul il endort le souci qui m’outrage,
306
Et puis que seul il fait qu’au milieu de l’orage
307
Ainsi qu’auparavant je ne tremble de peur.
308
Si les vers ont esté l’abus de ma jeunesse,
309
Les vers seront aussi l’appuy de ma vieillesse,
310
S’ils furent ma folie, ils seront ma raison.
311
S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,
312
S’ils furent mon venin, le scorpion utile,
313
Qui sera de mon mal la seule guarison.
XIV
314
Si l’importunité d’un crediteur me fasche,
315
Les vers m’ostent l’ennuy du fascheux crediteur :
316
Et si je suis fasché d’un fascheux serviteur,
317
Dessus les vers (Boucher) soudain je me desfasche.
318
Si quelqu’un dessus moy sa cholere deslasche,
319
Sur les vers je vomis le venin de mon cœur :
320
Et si mon foible esprit est recreu du labeur,
321
Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche.
322
Les vers chassent de moy la molle oisiveté,
323
Les vers me font aymer la douce liberté,
324
Les vers chantent pour moi ce que dire je n’ose.
325
Si donc j’en recueillis tant de profits divers,
326
Demandes-tu (Boucher) de quoy servent les vers,
327
Et quel bien je reçoy de ceux que je compose ?
XV
328
Panjas, veux-tu sçavoir quels sont mes passe-temps ?
329
Je songe au lendemain, j’ay soing de la despense
330
Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense
331
À rendre sans argent cent crediteurs contents :
332
Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps,
333
Je courtise un banquier, je prens argent d’avance,
334
Quand j’ay despesché l’un, un autre recommence,
335
Et ne fais pas le quart de ce que je pretends.
336
Qui me presente un compte, une lettre, un memoire,
337
Qui me dit que demain est jour de consistoire,
338
Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :
339
Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
340
Avecques tout cela, dy (Panjas) je te prie,
341
Ne t’esbahis-tu point comment je fais des vers ?
XVI
342
Cependant que Magny suit son grand Avanson,
343
Panjas son Cardinal, et moy le mien encore,
344
Et que l’espoir flateur, qui nos beaux ans devore,
345
Appaste nos desirs d’un friand hameçon
346
Tu courtises les Roys, et d’un plus heureux son
347
Chantant l’heur de Henry, qui son siecle decore,
348
Tu t’honores toy mesme, et celuy qui honore
349
L’honneur que tu luy fais par ta docte chanson.
350
Las, et nous ce pendant nous consumons nostre aage
351
Sur le bord incogneu d’un estrange rivage,
352
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :
353
Comme on voit quelquefois quand la mort les appelle,
354
Arrangez flanc à flanc parmi l’herbe nouvelle,
355
Bien loin sur un estang trois cygnes lamenter.
XVII
356
Après avoir longtemps erré sur le rivage,
357
Où l’on voit lamenter tant de chetifs de Court,
358
Tu as attaint le bord où tout le monde court,
359
Fuyant de pauvreté le penible servage.
360
Nous autres cependant, le long de ceste plage,
361
En vain tendons les mains vers le Nautonier sourd,
362
Qui nous chasse bien loin : car, pour le faire court,
363
Nous n’avons un quatrin pour payer le naulage.
364
Ainsi donc tu jouys du repos bien-heureux,
365
Et comme font là-bas ces doctes amoureux,
366
Bien avant dans un bois te perds avec ta dame.
367
Tu bois le long oubli de tes travaux passez,
368
Sans plus penser en ceux que tu as delaissez,
369
Criant dessus le port, ou tirant à la rame.
XVIII
370
Si tu ne sçais (Morel) ce que je fais ici,
371
Je ne fais pas l’amour, ni autre tel ouvrage :
372
Je courtise mon maistre, et si fais d’avantage,
373
Ayant de sa maison le principal souci.
374
Mon Dieu (ce diras-tu) quel miracle est-ce ci,
375
Que de voir Dubellay se mesler du mesnage,
376
Et composer des vers en un autre langage !
377
Les loups et les aigneaux s’accordent tout ainsi.
378
Voila que c’est, Morel : la douce poesie
379
M’accompagne par tout, sans qu’autre fantasie
380
En si plaisant labeur me puisse rendre oisif.
381
Mais tu me respondras : Donne, si tu es sage,
382
De bonne heure congé au cheval qui est d’aage,
383
De peur qu’il ne s’empire, et devienne poussif.
XIX
384
Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine,
385
Les louanges du Roy, et l’heritier d’Hector,
386
Et ce Montmorency, nostre François Nestor,
387
Et que de sa faveur Henry t’estime digne :
388
Je me pourmeine seul sur la rive Latine,
389
La France regrettant, et regrettant encor
390
Mes antiques amis, mon plus riche tresor,
391
Et le plaisant sejour de ma terre Angevine.
392
Je regrette les bois, et les champs blondissans,
393
Les vignes, les jardins, et les prez verdissans,
394
Que mon fleuve traverse : ici pour recompense.
395
Ne voyant que l’orgueil de ces monceaux pierreux,
396
Où me tient attaché d’un espoir malheureux,
397
Ce que possede moins celuy qui plus y pense.
XX
398
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suyvie,
399
Et plus heureux celuy, dont l’immortalité
400
Ne prend commencement de la posterité,
401
Mais devant que la mort ait son ame ravie.
402
Tu jouys (mon Ronsard) mesme durant ta vie,
403
De l’immortel honneur que tu as merité :
404
Et devant que mourir (rare felicité)
405
Ton heureuse vertu triomphe de l’envie.
406
Courage donc (Ronsard), la victoire est à toy,
407
Puis que de ton costé est la faveur du Roy :
408
Jà du laurier vainqueur tes tempes se couronnent,
409
Et jà la tourbe espaisse à l’entour de ton flanc
410
Ressemble ses esprits, qui là bas environnent
411
Le grand prestre de Thrace au long sourpeli blanc.
XXI
412
Comte, qui ne fis onc compte de la grandeur,
413
Ton Dubellay n’est plus : ce n’est plus qu’une souche
414
Qui dessus un ruisseau d’un dos courbé se couche,
415
Et n’a plus rien de vif, qu’un petit de verdeur.
416
Si j’escri quelquefois, je n’escri point d’ardeur,
417
J’escri naïvement tout ce qu’au cœur me touche,
418
Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche,
419
En un stile aussi lent que lente est ma froideur.
420
Vous autres ce pendant peintres de la nature,
421
Dont l’art n’est pas enclos dans une portraicture
422
Contrefaictes des vieux les ouvrages plus beaux.
423
Quant à moy, je n’aspire à si haute louange,
424
Et ne sont mes portraicts auprès de vos tableaux,
425
Non plus qu’est un Janet auprès d’un Michel ange.
XXII
426
Ores, plus que jamais, me plaist d’aimer la Muse.
427
Soit qu’en François j’escrive, ou langage Romain,
428
Puis que le jugement d’un Prince tant humain,
429
De si grande faveur envers les lettres use.
430
Donq le sacré mestier où ton esprit s’amuse,
431
Ne sera desormais un exercice vain,
432
Et le tardif labeur que nous promet ta main,
433
Desormais pour Francus n’aura plus nulle excuse.
434
Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuis,
435
Et non pour m’enrichir, je suivray, si je puis,
436
Les plus humbles chansons de ta Muse lassee.
437
Aussi chascun n’a pas merité que d’un Roy
438
La liberalité luy face, comme à toy,
439
Ou son archet doré, ou sa lyre crossee.
XXIII
440
Ne lira-lon jamais que ce Dieu rigoureux ?
441
Jamais ne lira-lon que ceste Idalienne ?
442
Ne verra-lon jamais Mars sans la Cyprienne ?
443
Jamais ne verra-lon que Ronsard amoureux ?
444
Retistra-lon tousjours, d’un tour laborieux,
445
Ceste toile, argument d’une si longue peine ?
446
Reverra-lon tousjours Oreste sur la scène ?
447
Sera tousjours Roland par amour furieux ?
448
Ton Francus, ce pendant, a beau hausser les voiles,
449
Dresser le gouvernail, espier les estoiles,
450
Pour aller où il deust estre ancré desormais :
451
Il a le vent à gré, il est en equippage,
452
Il est encor pourtant sur le Troyen rivage,
453
Aussi croy-je (Ronsard) qu’il n’en partit jamais.
XXIV
454
Qu’heureux tu es (Baïf), heureux et plus qu’heureux,
455
De ne suyvre abusé ceste aveugle Deesse,
456
Qui d’un tour inconstant et nous hausse et nous baisse,
457
Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux !
458
Tu n’esprouves (Baïf) d’un maistre rigoureux
459
Le severe sourci : mais la douce rudesse
460
D’une belle, courtoise, et gentile maistresse,
461
Qui fait languir ton cœur doucement langoureux.
462
Moy chetif ce pendant loin des yeux de mon Prince,
463
Je vieillis malheureux en estrange province,
464
Fuyant la pauvreté : mais las, ne fuyant pas
465
Les regrets, les ennuis, le travail et la peine,
466
Le tardif repentir d’une esperance vaine,
467
Et l’importun souci qui me suit pas à pas.
XXV
468
Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure, et le poinct,
469
Et malheureuse soit la flatteuse esperance,
470
Quand pour venir ici j’abandonnay la France :
471
La France, et mon Anjou dont le desir me poingt.
472
Vrayment d’un bon oyseau guidé je ne fus point,
473
Et mon cœur me donnoit assez signifiance,
474
Que le ciel estoit plein de mauvaise influence,
475
Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
476
Cent fois le bon advis lors m’en voulut distraire,
477
Mais toujours le destin me tiroit au contraire :
478
Et si mon desir n’eust aveuglé ma raison,
479
N’estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage,
480
Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre presage,
481
Je me blessay le pied sortant de ma maison ?
XXVI
482
Si celuy qui s’appreste à faire un long voyage,
483
Doit croire cestuy là qui a jà voyagé,
484
Et qui des flots marins longuement outragé,
485
Tout moite et degoutant s’est sauvé du naufrage :
486
Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage,
487
Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé,
488
Puis que j’ay devant toy en ceste mer nagé,
489
Et que desjà ma nef descouvre le rivage.
490
Donques je t’advertis, que ceste mer Romaine
491
De dangereux escueils et de bancs toute pleine,
492
Cache mille perils, et qu’ici bien souvent,
493
Trompé du chant pipeur des monstres de Sicile,
494
Pour Charybde eviter tu tomberas en Scyle,
495
Si tu ne sçais nager d’une voile à tout vent.
XXVII
496
Ce n’est l’ambition ni le soin d’acquerir
497
Qui m’a fait delaisser ma rive paternelle,
498
Pour voir ces monts couvers d’une neige eternelle,
499
Et par mille dangers ma fortune querir.
500
Le vray honneur, qui n’est coustumier de perir,
501
Et la vraye vertu, qui seule est immortelle,
502
Ont comblé mes desirs d’une abondance telle,
503
Qu’un plus grand bien aux dieux je ne veux requerir.
504
L’honneste servitude où mon devoir me lie,
505
M’a fait passer les monts de France en Italie,
506
Et demourer trois ans sur ce bord estranger,
507
Où je vy languissant : ce seul devoir encore
508
Me peut faire changer France à l’Inde et au More,
509
Et le Ciel à l’Enfer me peut faire changer.
XXVIII
510
Quand je te dis adieu, pour m’en venir ici,
511
Tu me dis (mon Lahaye), il m’en souvient encore :
512
Souvienne toy, Bellay, de ce que tu es ore,
513
Et comme tu t’en vas retourne t’en ainsi.
514
Et tel comme je vins, je m’en retourne aussi :
515
Hormis un repentir qui le cœur me devore,
516
Qui me ride le front, qui mon chef decolore,
517
Et qui me fait plus bas enfoncer le sourci.
518
Ce triste repentir, qui me ronge, et me lime,
519
Ne vient (car j’en suis net) pour sentir quelque crime,
520
Mais pour m’estre trois ans à ce bord arresté :
521
Et pour m’estre abusé d’une ingrate esperance,
522
Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
523
M’a fait (sot que je suis) abandonner la France.
XXIX
524
Je hay plus que la mort un jeune casanier,
525
Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feste,
526
Et craignant plus le jour qu’une sauvage beste,
527
Se fait en sa maison luy mesme prisonnier.
528
Mais je ne puis aymer un vieillard voyager,
529
Qui court deçà delà, et jamais ne s’arreste,
530
Ains des pieds moins leger, que leger de la teste,
531
Ne sejourne jamais non plus qu’un messager.
532
L’un sans se travailler en seureté demeure,
533
L’autre qui n’a repos jusques à temps qu’il meure,
534
Traverse nuit et jour mille lieux dangereux :
535
L’un passe, riche et sot, heureusement sa vie,
536
L’autre plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie,
537
S’acquiert en voyageant un sçavoir malheureux.
XXX
538
Quiconques (mon Bailleul) fait longuement sejour
539
Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure
540
D’aller de port en port cerchant son adventure,
541
Et peut vivre estranger dessous un autre jour :
542
Qui peut mettre en oubly de ses parens l’amour,
543
L’amour de sa maistresse et l’amour que nature
544
Nous fait porter au lieu de nostre nourriture,
545
Et voyage tousjours sans penser au retour :
546
Il est fils d’un rocher, ou d’une ourse cruelle,
547
Et digne que jadis ait succé la mammelle
548
D’une tygre inhumaine : encor ne voit-on point
549
Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent,
550
Et ceux qui parmy nous domestiques sejournent,
551
Tousjours de la maison le doux desir les poingt.
XXXI
552
Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
553
Ou comme cestui là qui conquit la toison,
554
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
555
Vivre entre ses parents le reste de son aage !
556
Quand reverray-je, helas, de mon petit village
557
Fumer la cheminee, et en quelle saison
558
Reverray-je le clos de ma pauvre maison,
559
Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?
560
Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux,
561
Que des palais Romains le front audacieux ;
562
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,
563
Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin,
564
Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
565
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
XXXII
566
Je me feray sçavant en la philosophie,
567
En la mathematique, et medecine aussi :
568
Je me feray legiste, et d’un plus haut souci
569
Apprendray les secrets de la theologie :
570
Du luth et du pinceau j’en esbatray ma vie,
571
De l’escrime et du bal : je discourois ainsi,
572
Et me vantois en moy d’apprendre tout ceci,
573
Quand je changeay la France au sejour d’Italie.
574
Ô beaux discours humains ! je suis venu si loin,
575
Pour m’enrichir d’ennuy, de vieillesse, et de soin,
576
Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.
577
Ainsi le marinier souvent pour tout tresor
578
Rapporte des harans en lieu de lingots d’or,
579
Ayant fait, comme moy, un malheureux voyage.
XXXIII
580
Que feray-je, Morel ? dy moy, si tu l’entens,
581
Feray-je encore ici plus longue demeurance,
582
Ou si j’iray revoir les campaignes de France,
583
Quand les neiges fondront au soleil du printemps ?
584
Si je demeure ici, helas, je perds mon temps
585
À me repaistre en vain d’une longue esperance,
586
Et si je veux ailleurs fonder mon asseurance,
587
Je fraude mon labeur du loyer que j’attens.
588
Mais faut-il vivre ainsi d’une esperance vaine ?
589
Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ?
590
Je ne bougeray donc. Non, non, je m’en iray.
591
Je demourray pourtant, si tu me le conseilles.
592
Helas (mon cher Morel) dy moy que je feray,
593
Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.
XXXIV
594
Comme le marinier, que le cruel orage
595
A long temps agité dessus la haute mer,
596
Ayant finablement à force de ramer
597
Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
598
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
599
Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
600
Et quelqu’autre bien loin, au danger d’abysmer,
601
En vain tendre les mains vers le front du rivage :
602
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté
603
Tu regardes la mer, et vois en seureté
604
De mille tourbillons son onde renversee :
605
Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,
606
Et vois ton Dubellay, à la mercy du vent,
607
Assis au gouvernail dans une nef percee.
XXXV
608
La nef qui longuement a voyagé (Dillier)
609
Dedans le sein du port à la fin on la serre :
610
Et le bœuf qui long temps a renversé la terre,
611
Le bouvier à la fin lui oste le collier :
612
Le vieil cheval se voit à la fin deslier
613
Pour ne perdre l’haleine, ou quelque honte acquerre :
614
Et pour se reposer du travail de la guerre,
615
Se retire à la fin le vieillard chevalier :
616
Mais moy, qui jusqu’ici n’ay prouvé que la peine,
617
La peine et le malheur d’une esperance vaine,
618
La douleur, le soucy, les regrets, les ennuis,
619
Je vieillis peu à peu sur l’onde Ausonienne,
620
Et si n’espere point, quelque bien qui m’advienne,
621
De sortir jamais hors des travaux où je suis.
XXXVI
622
Depuis que j’ay laissé mon naturel sejour,
623
Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoye,
624
Le ciel a veu trois fois par son oblique voye
625
Recommencer son cours la grand’lampe du jour.
626
Mais j’ay si grand desir de me voir de retour,
627
Que ces trois ans me sont plus qu’un siege de Troye,
628
Tant me tarde (Morel) que Paris je revoye,
629
Et tant le ciel pour moy fait lentement son tour.
630
Il fait son tour si lent, et me semble si morne,
631
Si morne, et si pesant, que le froid Capricorne
632
Ne m’accourcit les jours, ni le Cancre les nuicts.
633
Voilà (mon cher Morel) combien le temps me dure
634
Loin de France et de toy, et comment la nature
635
Fait toute chose longue avecques mes ennuis.
XXXVII
636
C’estoit ores, c’estoit qu’à moy je devois vivre,
637
Sans vouloir estre plus, que cela que je suis,
638
Et qu’heureux je devois de ce peu que je puis
639
Vivre content du bien de la plume, et du livre.
640
Mais il n’a pleu aux Dieux me permettre de suivre
641
Ma jeune liberté, ni faire que depuis
642
Je vesquisse aussi franc de travaux et d’ennuis,
643
Comme d’ambition j’estois franc et delivre.
644
Il ne leur a pas pleu qu’en ma vieille saison
645
Je sceusse quel bien c’est de vivre en sa maison,
646
De vivre entre les siens sans crainte et sans envie :
647
Il leur a pleu (helas) qu’à ce bord estranger
648
Je visse ma franchise en prison se changer,
649
Et la fleur de mes ans en l’hyver de ma vie.
XXXVIII
650
Ô qu’heureux est celuy qui peut passer son aage
651
Entre pareils à soy ! et qui sans fiction,
652
Sans crainte, sans envie, et sans ambition,
653
Regne paisiblement en son pauvre mesnage !
654
Le miserable soin d’acquerir d’avantage
655
Ne tyrannise point sa libre affection,
656
Et son plus grand desir, desir sans passion,
657
Ne s’estend plus avant que son propre heritage,
658
Il ne s’empesche point des affaires d’autruy,
659
Son principal espoir ne depend que de luy,
660
Il est sa court, son roy, sa faveur, et son maistre.
661
Il ne mange son bien en païs estranger,
662
Il ne met pour autruy sa personne en danger,
663
Et plus riche qu’il est ne voudroit jamais estre.
XXXIX
664
J’ayme la liberté, et languis en service,
665
Je n’ayme point la Court, et me faut courtiser,
666
Je n’ayme la feintise, et me faut desguiser,
667
J’ayme simplicité, et n’apprens que malice :
668
Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,
669
Je n’ayme les honneurs, et me les faut priser,
670
Je veulx garder ma foy, et me la faut briser,
671
Je cerche la vertu et ne trouve que vice :
672
Je cerche le repos, et trouver ne le puis,
673
J’embrasse le plaisir, et n’esprouve qu’ennuis,
674
Je n’ayme à discourir, en raison je me fonde :
675
J’ay le corps maladif, et me faut voyager,
676
Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager :
677
Ne suis-je pas (Morel) le plus chetif du monde ?
XL
678
Un peu de mer tenoit le grand Dulichien
679
D’Ithaque séparé : l’Apennin porte-nuë,
680
Et les monts de Savoye à la teste chenuë
681
Me tiennent loin de France au bord Ausonien.
682
Fertile est mon sejour, sterile estoit le sien,
683
Je ne suis des plus fins, sa finesse est cogneuë :
684
Les siens gardans son bien attendoient sa venuë
685
Mais nul en m’attendant ne me garde le mien.
686
Pallas sa guide estoit, je vays à l’aventure,
687
Il fut dur au travail, moy tendre de nature :
688
À la fin il ancra sa navire à son port,
689
Je ne suis asseuré de retourner en France :
690
Il fit de ses haineux une belle vengeance,
691
Pour me venger des miens je ne suis assez fort.
XLI
692
N’estant de mes ennuis la fortune assouvie,
693
A fin que je devinsse à moy-mesme odieux,
694
M’osta de mes amis celuy que j’aymois mieux,
695
Et sans qui je n’avois de vivre nulle envie.
696
Donc l’eternelle nuict a ta clarté ravie,
697
Et je ne t’ay suivi parmi ces obscurs lieux ?
698
Toi, qui m’as plus aimé que ta vie et tes yeux,
699
Toy, que j’ay plus aimé que mes yeux et ma vie.
700
Helas, cher compaignon, que ne puis-je estre encor
701
Le frere de Pollux, toy celui de Castor,
702
Puis que nostre amitié fut plus que fraternelle ?
703
Reçoy donques ces pleurs pour gage de ma foy,
704
Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoy,
705
De si rare amitié la mémoire éternelle.
XLII
706
C’est ores, mon Vineux, mon cher Vineux, c’est ore
707
Que de tous les chetifs le plus chetif je suis,
708
Et que ce que j’estois, plus estre je ne puis,
709
Ayant perdu mon temps, et ma jeunesse encore.
710
La pauvreté me suit, le souci me devore,
711
Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts :
712
Ô que je suis comblé de regrets et d’ennuis !
713
Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore,
714
Je n’aurois sentiment du malheur qui me poingt :
715
Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point
716
Qu’un plus grand contre moy peust exercer son ire.
717
Asseure toy, Vineux, que celuy seul est Roy,
718
À qui mesme les Rois ne peuvent donner loy,
719
Et qui peult d’un chacun à son plaisir escrire.
XLIII
720
Je ne commis jamais fraude, ne malefice,
721
Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy,
722
Je n’ai point violé l’ordonnance du Roy,
723
Et n’ai point esprouvé la rigueur de justice :
724
J’ay fait à mon seigneur fidelement service,
725
Je fais pour mes amis ce que je puis et doy,
726
Et croy que jusqu’ici nul ne se plaint de moy,
727
Que vers luy, j’aye fait quelque mauvais office.
728
Voila ce que je suis. Et toutefois, Vineux,
729
Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux
730
Le malheur me poursuit et toujours m’importune :
731
Mais j’ai ce beau confort en mon adversité,
732
C’est qu’on dit que je n’ay ce malheur merité,
733
Et que digne je suis de meilleure fortune.
XLIV
734
Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse,
735
Si pour n’avoir d’usure enrichi sa maison,
736
Si pour n’avoir commis homicide ou traison,
737
Si pour n’avoir usé de mauvaise finesse,
738
Si pour n’avoir jamais violé sa promesse,
739
On se doit resjouir en l’arriere saison,
740
Je dois à l’advenir si j’ay quelque raison,
741
D’un grand contentement consoler ma vieillesse.
742
Je me console donc en mon adversité,
743
Ne requerant aux Dieux plus grand’felicité,
744
Que de pouvoir durer en ceste patience.
745
Ô Dieux, si vous avez quelque souci de nous,
746
Octroyez moi ce don, que j’espere de vous,
747
Et pour vostre pitié, et pour mon innocence.
XLV
748
Ô marastre Nature (et marastre es-tu bien,
749
De ne m’avoir plus sage ou plus heureux fait naistre),
750
Pourquoy ne m’as-tu fait de moy-mesme le maistre,
751
Pour suivre ma raison, et vivre du tout mien ?
752
Je voy les deux chemins, et de mal et de bien :
753
Je sçay que la vertu m’appelle à la main dextre,
754
Et toutefois il faut que je tourne à senestre,
755
Pour suivre un traistre espoir, qui m’a fait du tout sien.
756
Et quel profit en ai-je ? ô belle recompense !
757
Je me suis consumé d’une vaine despense,
758
Et n’ay fait autre acquest que de mal et d’ennuy.
759
L’estranger recueillit le fruict de mon service,
760
Je travaille mon corps d’un indigne exercice,
761
Et porte sur mon front la vergongne d’autruy.
XLVI
762
Si par peine, et sueur, et par fidelité,
763
Par humble servitude, et longue patience,
764
Employer corps, et biens, esprit, et conscience,
765
Et du tout mespriser sa propre utilité :
766
Si pour n’avoir jamais par importunité
767
Demandé benefice, ou autre recompense,
768
On se doit enrichir, j’auray (comme je pense)
769
Quelque bien à la fin, car je l’ay merité.
770
Mais si par larrecin advancé l’on doit estre,
771
Par mentir, par flatter, par abuser son maistre,
772
Et pis que tout cela faire encor’ bien souvent :
773
Je cognois que je seme au rivage infertile,
774
Que je veux cribler l’eau, et que je bats le vent,
775
Et que je suis (Vineux) serviteur inutile.
XLVII
776
Si onques de pitié ton ame fut atteinte,
777
Voyant indignement ton ami tourmenté,
778
Et si onques tes yeux ont experimenté
779
Les poignans esguillons d’une douleur non feinte,
780
Voy la mienne en ces vers sans artifice peinte,
781
Comme sans artifice est ma simplicité :
782
Et si pour moy tu n’es à pleurer incité,
783
Ne te ry pour le moins des souspirs de ma plainte.
784
Ainsi (mon cher Vineux) jamais ne puisses-tu
785
Esprouver les regrets qu’esprouve une vertu,
786
Qui se voit defrauder du loyer de sa peine :
787
Ainsi l’œil de ton Roy favorable te soit,
788
Et ce qui des plus fins l’esperance deçoit,
789
N’abuse ta bonté d’une promesse vaine.
XLVIII
790
Ô combien est heureux, qui n’est contraint de feindre
791
Ce que la verité le contraint de penser,
792
Et à qui le respect d’un qu’on n’ose offenser,
793
Ne peut la liberté de sa plume contraindre !
794
Las, pourquoy de ce nœu sens-je la mienne estraindre,
795
Quand mes justes regrets je cuide commencer ?
796
Et pourquoy ne se peut mon ame dispenser
797
De ne sentir son mal, ou de s’en pouvoir plaindre ?
798
On me donne la geine, et si n’ose crier,
799
On me void tourmenter, et si n’ose prier
800
Qu’on ait pitié de moy. Ô peine trop sujette !
801
Il n’est feu si ardent, qu’un feu qui est enclos,
802
Il n’est si fascheux mal, qu’un mal qui tient à l’os,
803
Et n’est si grand’douleur, qu’une douleur muette.
XLIX
804
Si apres quarante ans de fidele service,
805
Que celuy que je sers a fait en divers lieux,
806
Employant, liberal, tout son plus et son mieux
807
Aux affaires qui sont de plus digne exercice,
808
D’un haineux estranger l’envieuse malice
809
Exerce contre luy son courage odieux,
810
Et sans avoir souci des hommes ni des dieux,
811
Oppose à la vertu l’ignorance et le vice :
812
Me doy-je tourmenter, moy qui suis moins que rien,
813
Si par quelqu’un (peut estre) envieux de mon bien,
814
Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?
815
Je me console donc, et en pareille mer,
816
Voyant mon cher Seigneur au danger d’abismer,
817
Il me plaist de courir une mesme fortune.
L
818
Sortons (Dilliers), sortons, faisons place à l’envie,
819
Et fuyons desormais ce tumulte civil,
820
Puis qu’on y void priser le plus lasche et plus vil,
821
Et la meilleure part estre la moins suivie.
822
Allons où la vertu, et le sort nous convie,
823
Deussions nous voir le Scythe, ou la source du Nil,
824
Et nous donnons plus-tost un eternel exil,
825
Que tacher d’un seul poinct l’honneur de nostre vie.
826
Sus donques, et devant que le cruel vainqueur
827
De nous face une fable au vulgaire moqueur,
828
Bannissons la vertu d’un exil volontaire.
829
Et quoy ? ne sçais-tu pas que le banni Romain,
830
Bien qu’il fust dechassé de son peuple inhumain,
831
Fut pourtant adoré du barbare coursaire ?
LI
832
Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune,
833
Puis que nul ne se peut de la bonne asseurer,
834
Et que de la mauvaise on peut bien esperer,
835
Estant son naturel de n’estre jamais une.
836
Le sage nocher craint la faveur de Neptune,
837
Sçachant que le beau temps long temps ne peut durer :
838
Et ne vaut-il pas mieux quelque orage endurer,
839
Que d’avoir tousjours peur de la mer importune ?
840
Par la bonne fortune on se trouve abusé,
841
Par la fortune adverse on devient plus rusé :
842
L’une esteint la vertu, l’autre la fait paroistre :
843
L’une trompe nos yeux d’un visage menteur,
844
L’autre nous fait l’ami cognoistre du flatteur,
845
Et si nous fait encor’ à nous mesme cognoistre.
LII
846
Si les larmes servoyent de remede au malheur,
847
Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester,
848
On devroit (Seigneur mien), les larmes acheter,
849
Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur.
850
Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur :
851
Car soit qu’on ne se vueille en pleurant tourmenter,
852
Ou soit que nuict et jour on vueille lamenter,
853
On ne peut divertir le cours de la douleur.
854
Le cœur fait au cerveau ceste humeur exhaler,
855
Et le cerveau la fait par les yeux devaller,
856
Mais le mal par les yeux ne s’allambique pas.
857
De quoy donques nous sert ce fascheux larmoyer ?
858
De jetter, comme on dit, l’huile sur le foyer,
859
Et perdre sans profit le repos et repas.
LIII
860
Vivons (Gordes), vivons, vivons, et pour le bruit
861
Des vieillards ne laissons à faire bonne chere :
862
Vivons, puis que la vie est si courte et si chere,
863
Et que mesmes les Rois n’en ont que l’usufruit.
864
Le jour s’esteint au soir, et au matin reluit,
865
Et les saisons refont leur course coustumiere :
866
Mais quand l’homme a perdu ceste douce lumiere,
867
La mort luy fait dormir une eternelle nuict.
868
Donc imiterons-nous le vivre d’une beste ?
869
Non, mais devers le ciel levant tousjours la teste,
870
Gousterons quelquefois la douceur du plaisir.
871
Celuy vrayement est fol, qui changeant l’asseurance
872
Du bien qui est present en douteuse esperance,
873
Veut tousjours contredire à son propre desir.
LIV
874
Maraud, qui n’est maraud que de nom seulement,
875
Qui dit que tu es sage, il dit la verité :
876
Mais qui dit que le soin d’eviter pauvreté
877
Te ronge le cerveau, ta face le desment.
878
Celuy vrayement est riche et vit heureusement,
879
Qui s’esloignant de l’une et l’autre extremité,
880
Prescrit à ses desirs un terme limité :
881
Car la vraye richesse est le contentement.
882
Sus donc (mon cher Maraud) pendant que nostre maistre,
883
Que pour le bien publiq la nature a fait naistre,
884
Se tourmente l’esprit des affaires d’autruy,
885
Va devant à la vigne apprester la salade :
886
Que sçait on qui demain sera mort, ou malade ?
887
Celuy vit seulement, lequel vit aujourd’huy.
LV
888
Montigné (car tu es aux procez usité),
889
Si quelqu’un de ces Dieux, qui ont plus de puissance,
890
Nous promit de tous biens paisible jouissance,
891
Nous obligeant par Styx toute sa deité,
892
Il s’est mal envers nous de promesse acquitté,
893
Et devant Juppiter en devons faire instance :
894
Mais si lon ne peut faire aux Parques resistance,
895
Qui jugent par arrest de la fatalité,
896
Nous n’en appellerons, attendu que nous sommes
897
Plus privilegiez, que sont les autres hommes
898
Condamnez, comme nous, en pareille action :
899
Mais si l’ennuy vouloit sur nostre fantaisie,
900
Par vertu du malheur faire quelque saisie,
901
Nous nous opposerions à l’execution.
LVI
902
Baïf, qui, comme moy, prouves l’adversité,
903
Il n’est pas toujours bon de combatre l’orage,
904
Il faut caler la voile, et de peur du naufrage,
905
Ceder à la fureur de Neptune irrité.
906
Mais il ne faut aussi par crainte et vilité
907
S’abandonner en proye : il faut prendre courage,
908
Il faut feindre souvent l’espoir par le visage,
909
Et faut faire vertu de la necessité.
910
Donques sans nous ronger le cœur d’un trop grand soin,
911
Mais de nostre vertu nous aidant au besoin,
912
Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste
913
Que je veux desormais Fortune despiter,
914
Et que s’elle entreprend le me faire quitter,
915
Je le tiendray (Baïf) et fust-ce de ma teste.
LVII
916
Ce pendant que tu suis le lievre par la plaine,
917
Le sanglier par les bois, et le milan par l’air,
918
Et que voyant le sacre, ou l’espervier voler,
919
Tu t’exerces le corps d’une plaisante peine,
920
Nous autres malheureux suivons la court Romaine,
921
Où, comme de ton temps, nous n’oyons plus parler
922
De rire, de sauter, de danser, et baller,
923
Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine.
924
Pendant, tout le plaisir de ton Gorde, et de moy,
925
C’est de te regretter, et de parler de toy,
926
De lire quelque autheur, ou quelque vers escrire.
927
Au reste (mon Dagaut) nous n’esprouvons ici
928
Que peine, que travail, que regret, et souci
929
Et rien, que le Breton, ne nous peut faire rire.
LVIII
930
Le Breton est sçavant et sçait fort bien escrire
931
En François, et Tuscan, en Grec, et en Romain,
932
Il est en son parler plaisant et fort humain,
933
Il est bon compagnon, et dit le mot pour rire.
934
Il a bon jugement, et sçait fort bien eslire
935
Le blanc d’avec le noir : il est bon escrivain,
936
Et pour bien compasser une lettre à la main,
937
Il y est excellent autant qu’on sçauroit dire :
938
Mais il est paresseux, et craint tant son mestier,
939
Que s’il devoit jeusner, ce croy-je, un mois entier,
940
Il ne travailleroit seulement un quart d’heure.
941
Bref il est si poltron, pour bien le deviser,
942
Que depuis quatre mois, qu’en ma chambre il demeure,
943
Son ombre seulement me fait poltronniser.
LIX
944
Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die
945
Que j’estudie trop, que je face l’amour,
946
Et que d’avoir tousjours ces livres à l’entour,
947
Rend les yeux esblouis, et la teste estourdie.
948
Mais tu ne l’entens pas : car ceste maladie
949
Ne me vient du trop lire, ou du trop long sejour,
950
Ains de voir le bureau qui se tient chacun jour :
951
C’est, Pierre mon ami, le livre où j’estudie.
952
Ne m’en parle donc plus, autant que tu as cher
953
De me donner plaisir, et de ne me fascher :
954
Mais bien en ce pendant que d’une main habile
955
Tu me laves la barbe, et me tonds les cheveux,
956
Pour me desennuyer, conte moy si tu veux
957
Des nouvelles du Pape, et du bruit de la ville.
LX
958
Seigneur, ne pensez pas d’ouïr chanter ici
959
Les louanges du Roy, ni la gloire de Guise,
960
Ni celle que se sont les Chastillons acquise,
961
Ni ce Temple sacré au grand Montmorenci.
962
Ni pensez voir encor’ le severe sourci,
963
De madame Sagesse, ou la brave entreprise,
964
Qui au Ciel, aux Dœmons, aux Estoiles s’est prise,
965
La Fortune, la Mort, et la Justice aussi :
966
De l’or encore moins, de luy je ne suis digne :
967
Mais bien d’un petit chat j’ay fait un petit hymne,
968
Lequel je vous envoye : autre present je n’ay.
969
Prenez le donc, (Seigneur) et m’excusez de grace,
970
Si pour le bal ayant la musique trop basse,
971
Je sonne un passepied, ou quelque branle gay.
LXI
972
Qui est ami du cœur est ami de la bourse,
973
Ce dira quelque honneste et hardi demandeur,
974
Qui de l’argent d’autruy liberal despendeur
975
Luy mesme à l’hospital s’en va toute la course.
976
Mais songe là-dessus, qu’il n’est si vive source,
977
Qu’on ne puisse espuiser, ni si riche presteur,
978
Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur,
979
Ayant affaire à gens qui n’ont point de resource.
980
Gordes, si tu veux vivre heureusement Romain,
981
Sois large de faveur, mais garde que ta main
982
Ne soit à tous venans trop largement ouverte.
983
Par l’un on peut gaigner mesmes son ennemi,
984
Par l’autre bien souvent on perd un bon ami,
985
Et quand on perd l’argent, c’est une autre perte.
LXII
986
Ce ruzé Calabrois, tout vice, quel qu’il soit,
987
Chatouille à son ami, sans espargner personne,
988
Et faisant rire ceux, que mesme il espoinçonne,
989
Se jouë autour du cœur de cil qui le reçoit.
990
Si donc quelque subtil en mes vers aperçoit
991
Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne
992
Le nom de feint ami vers ceux que j’aiguillonne :
993
Car qui m’estime tel, lourdement se deçoit.
994
La Satyre (Dilliers) est un publiq exemple,
995
Où, comme en un miroir, l’homme sage contemple
996
Tout ce qui est en luy, ou de laid, ou de beau.
997
Nul ne me lise donc : ou qui me voudra lire,
998
Ne se fasche s’il voit, par maniere de rire,
999
Quelque chose du sien portraict en ce tableau.
LXIII
1000
Quel est celuy qui veut faire croire de soy
1001
Qu’il est fidele ami, mais quand le temps se change,
1002
Du costé des plus forts soudainement se range,
1003
Et du costé de ceux qui ont le mieux de quoy ?
1004
Quel est celuy qui dit qu’il gouverne le Roy ?
1005
J’entens quand il se voit en un pays estrange,
1006
Et bien loin de la Court : quel homme est-ce, Lestrange ?
1007
Lestrange, entre nous deux, je te pry dy le moy.
1008
Dy moy, quel est celuy qui si bien se deguise
1009
Qu’il semble homme de guerre entre les gens d’eglise,
1010
Et entre gens de guerre aux prestres est pareil ?
1011
Je ne sçay pas son nom ; mais quiconqu’il puisse estre,
1012
Il n’est fidele ami, ni mignon de son maistre,
1013
Ni vaillant chevalier, ni homme de conseil.
LXIV
1014
Nature est aux bastards volontiers favorable,
1015
Et souvent les bastards sont les plus genereux,
1016
Pour estre au jeu d’amour l’homme plus vigoureux,
1017
D’autant que le plaisir luy est plus aggreable.
1018
Le donteur de Meduse, Hercule l’indontable,
1019
Le vainqueur Indien, et les Jumeaux heureux,
1020
Et tous ces Dieux bastards jadis si valeureux,
1021
Ce probleme (Bizet) font plus que veritable.
1022
Et combien voyons nous aujourd’huy de bastards,
1023
Soit en l’art d’Apollon, soit en celuy de Mars,
1024
Exceller ceux qui sont de race legitime ?
1025
Bref tousjours ces bastards sont de gentil esprit :
1026
Mais ce bastard (Bizet) que lon nous a descrit
1027
Est cause que je fais des autres moins d’estime.
LXV
1028
Tu ne crains la fureur de ma plume animee,
1029
Pensant que je n’ay rien à dire contre toy,
1030
Sinon ce que ta rage a vomy contre moy,
1031
Grinçant comme un mastin la dent envenimee.
1032
Tu crois que je n’en sçay que par la renommee,
1033
Et que quand j’auray dit que tu n’as point de foy,
1034
Que tu es affronteur, que tu es traistre au Roy,
1035
Que j’auray contre toy ma force consommee,
1036
Tu penses que je n’ay rien de quoy me venger,
1037
Sinon que tu n’es fait que pour boire et manger :
1038
Mais j’ay bien quelque chose encores plus mordante,
1039
Et quoy ? l’amour d’Orphee ? et que tu ne sceus onq
1040
Que c’est de croire en Dieu ? non : quel vice est-ce donc ?
1041
C’est, pour le faire court, que tu es un pedante.
LXVI
1042
Ne t’esmerveille point que chacun il mesprise,
1043
Qu’il dedaigne un chacun, qu’il n’estime que soy,
1044
Qu’aux ouvrages d’autruy il vueille donner loy,
1045
Et comme un Aristarq luy mesme s’auctorise.
1046
Paschal, c’est un pedant’ : et quoy qu’il se desguise,
1047
Sera tousjours pedant’, un pedant et un roy
1048
Ne te semblent ils pas avoir je ne sçay quoy
1049
De semblable, et que l’un à l’autre symbolise ?
1050
Les sujects du pedant’ ce sont ses escholiers,
1051
Ses classes, ses estats, ses regens officiers :
1052
Son college (Paschal) est comme sa province.
1053
Et c’est pourquoy jadis le Syracusien,
1054
Ayant perdu le nom de roy Sicilien,
1055
Voulut estre pedant’, ne pouvant estre prince.
LXVII
1056
Magny, je ne puis voir un prodigue d’honneur,
1057
Qui trouve tout bien fait, qui de tout s’emerveille,
1058
Qui mes fautes approuve, et me flatte l’oreille,
1059
Comme si j’estois prince, ou quelque grand seigneur.
1060
Mais je me fasche aussi d’un fascheux repreneur,
1061
Qui du bon et mauvais fait censure pareille,
1062
Qui se list volontiers, et semble qu’il sommeille
1063
En lisant les chansons de quelque autre sonneur.
1064
Cestui-là me deçoit d’une fausse loüange,
1065
Et gardant qu’aux bons vers les mauvais je ne change,
1066
Fait qu’en me plaisant trop à chacun je desplais :
1067
Cestui-ci me desgouste, et ne pouvant rien faire
1068
Qu’il luy plaise, il me fait egalement desplaire
1069
Tout ce qu’il fait luy mesme, et tout ce que je fais.
LXVIII
1070
Je hay du Florentin l’usuriere avarice,
1071
Je hay du fol Sienois le sens mal arresté,
1072
Je hay du Genevois la rare verité,
1073
Et du Venitien la trop caute malice :
1074
Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice,
1075
Je hay tous les Lombards pour l’infidelité,
1076
Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
1077
Et le poltron Romain pour son peu d’exercice :
1078
Je hay l’Anglois mutin, et le brave Escossois,
1079
Le traistre Bourguignon, et l’indiscret François,
1080
Le superbe Espagnol, et l’yvrongne Thudesque :
1081
Bref, je hay quelque vice en chasque nation,
1082
Je hay moymesme encor’ mon imperfection,
1083
Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.
LXIX
1084
Pourquoi me grondes-tu, vieux mastin affamé,
1085
Comme si Dubellay n’avoit point de defense ?
1086
Pourquoy m’offenses-tu, qui ne t’ay fait offense,
1087
Sinon de t’avoir trop quelquefois estimé ?
1088
Qui t’a, chien envieux, sur moy tant animé,
1089
Sur moy, qui suis absent ? Croy-tu que ma vengeance
1090
Ne puisse bien d’ici darder jusques en France
1091
Un traict, plus que le tien, de rage envenimé ?
1092
Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre :
1093
D’un nom, qui par mes vers n’a merité de vivre :
1094
Tu n’auras, malheureux, tant de faveur de moy :
1095
Mais si plus longuement ta fureur persevere,
1096
Je t’envoyray d’ici un foüet, une Megere,
1097
Un serpent, un cordeau, pour me venger de toy.
LXX
1098
Si Pirithois ne fust aux enfers descendu,
1099
L’amitié de Thesee seroit ensevelie,
1100
Et Nise par sa mort n’eust la sienne ennoblie,
1101
S’il n’eust veu sur le champ Eurial’ estendu :
1102
De Pylade le nom ne seroit entendu
1103
Sans la fureur d’Oreste, et la foy de Pythie
1104
Ne fust par tant d’escripts en lumiere sortie,
1105
Si Damon ne se fust en sa place rendu :
1106
Et je n’eusse esprouvé la tienne si muable,
1107
Si Fortune vers moy n’eust esté variable.
1108
Que puis-je faire donc, pour me venger de toy ?
1109
Le mal que je te veux, c’est qu’un jour je te puisse
1110
Faire en pareil endroit, mais par meilleur office,
1111
Recognoistre ta faute, et voir quelle est ma foy.
LXXI
1112
Ce brave qui se croît, pour un jacque de maille,
1113
Estre un second Roland, ce dissimulateur,
1114
Qui superbe aux amis, aux ennemis flatteur,
1115
Contrefait l’habile homme et ne dit rien qui vaille,
1116
Belleau, ne le croy pas : et quoy qu’il se travaille
1117
De se feindre hardi d’un visage menteur,
1118
N’ajouste point de foy à son parler vanteur,
1119
Car oncq homme vaillant je n’ay vu de sa taille.
1120
Il ne parle jamais que des faveurs qu’il a,
1121
Il desdaigne son maistre, et courtise ceux-là
1122
Qui ne font cas de luy : il brusle d’avarice :
1123
Il fait du bon Chrestien, et n’a ny foy ni loy :
1124
Il fait de l’amoureux, mais c’est comme je croy,
1125
Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.
LXXII
1126
Encores que lon eust heureusement compris
1127
Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble,
1128
Si est-ce (Gohorry) qu’ici, comme il me semble,
1129
On peut apprendre encor’, tant soit-on bien appris.
1130
Non pour trouver ici de plus doctes escrits
1131
Que ceux que le François soigneusement assemble,
1132
Mais pour l’air plus subtil, qui doucement nous emble
1133
Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits.
1134
Je ne sçay quel Demon de sa flamme divine
1135
Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine,
1136
Lime le jugement, et le rend plus subtil.
1137
Mais qui trop y demeure, il envoye en fumee
1138
De l’esprit trop purgé la force consumee,
1139
Et pour l’esmoudre trop, lui fait perdre le fil.
LXXIII
1140
Gordes, j’ay en horreur un vieillard vicieux,
1141
Qui l’aveugle appetit de la jeunesse imite,
1142
Et jà froid par les ans, de soymesme s’incite
1143
À vivre delicat en repos ocieux.
1144
Mais je ne crains rien tant qu’un jeune ambitieux,
1145
Qui pour se faire grand contrefait de l’hermite,
1146
Et voilant sa traison d’un masque d’hypocrite,
1147
Couve sous beau semblant un cœur malicieux.
1148
Il n’est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire)
1149
Si sale qu’un vieux boucq, ni si prompt à mal faire
1150
Comme est un jeune loup, et, pour le dire mieux,
1151
Quand bien le naturel de tous deux je regarde,
1152
Comme un fangeux pourceau l’un desplaist à mes yeux,
1153
Comme d’un fin renard de l’autre je me garde.
LXXIV
1154
Tu dis que Dubellay tient reputation
1155
Et que de ses amis il ne tient plus de compte :
1156
Si ne suis-je, Seigneur, Prince, Marquis ou Conte,
1157
Et n’ay changé d’estat ni de condition.
1158
Jusqu’ici je ne sçay que c’est d’ambition,
1159
Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte,
1160
Aussi ma qualité ne baisse ni ne monte,
1161
Car je ne suis suject qu’à ma complection.
1162
Je ne sçay comme il faut entretenir son maistre,
1163
Comme il faut courtiser, et moins quel il faut estre
1164
Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd’huy.
1165
J’honore tout le monde, et ne fasche personne :
1166
Qui me donne un salut, quatre je lui en donne :
1167
Qui ne fait cas de moy, je ne fais cas de luy.
LXXV
1168
Gordes, que Dubellay aime plus que ses yeux,
1169
Voy comme la nature, ainsi que du visage,
1170
Nous a fait differends de mœurs et de courage,
1171
Et ce qui plaist à l’un, à l’autre est odieux.
1172
Tu dis : je ne puis voir un sot audacieux,
1173
Qui un moindre que luy brave à son avantage,
1174
Qui s’escoute parler, qui farde son langage,
1175
Et fait croire de luy, qu’il est mignon des Dieux.
1176
Je suis tout au contraire, et ma raison est telle :
1177
Celuy, dont la douceur courtoisement m’appelle,
1178
Me fait outre mon gré courtisan devenir :
1179
Mais de tel entretien le brave me dispense :
1180
Car n’estant obligé vers luy de recompense,
1181
Je le laisse tout seul luymesme entretenir.
LXXVI
1182
Cent fois plus qu’à loüer on se plaist à mesdire :
1183
Pource qu’en mesdisant on dit la verité,
1184
Et loüant la faveur, ou bien l’auctorité
1185
Contre ce qu’on en croit fait bien souvent escrire.
1186
Qu’il soit vray, prins-tu onc tel plaisir d’ouïr lire
1187
Les loüanges d’un prince, ou de quelque cité,
1188
Qu’ouïr un Marc Antoine à mordre exercité,
1189
Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?
1190
S’il est donques permis, sans offense d’aucun,
1191
Des mœurs de nostre tems deviser en commun,
1192
Quiconque me lira, m’estime fol, ou sage :
1193
Mais je croy qu’aujourd’huy tel pour sage est tenu,
1194
Qui ne seroit rien moins que pour tel recognu,
1195
Qui luy auroit osté le masque du visage.
LXXVII
1196
Je ne descouvre ici les mystères sacrez
1197
Des saincts prestres Romains, je ne veux rien escrire
1198
Que la vierge honteuse ait vergongne de lire :
1199
Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets.
1200
Mais tu diras que mal je nomme ces regrets,
1201
Veu que le plus souvent j’use de mots pour rire :
1202
Et je di que la mer ne bruit tousjours son ire,
1203
Et que tousjours Phoebus ne sagette les Grecs.
1204
Si tu rencontres donc ici quelque risee,
1205
Ne baptise pourtant de plainte desguisee
1206
Les vers que je souspire au bord Ausonien.
1207
La plainte que je fais (Dilliers) est veritable :
1208
Si je ri, c’est ainsi qu’on se rit à la table :
1209
Car je ri, comme on dit, d’un ris Sardonien.
LXXVIII
1210
Je ne te conteray de Boulongne, et Venise,
1211
De Padouë, et Ferrare, et de Milan encor’,
1212
De Naples, de Florence, et lesquelles sont or’
1213
Meilleures pour la guerre, ou pour la marchandise :
1214
Je te raconteray du siege de l’Église,
1215
Qui fait d’oisiveté son plus riche thresor,
1216
Et qui dessous l’orgueil de trois couronnes d’or
1217
Couve l’ambition, la haine, et la feintise :
1218
Je te diray qu’ici le bonheur, et malheur,
1219
Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur,
1220
La science honorable, et l’ignorance abonde.
1221
Bref je diray qu’ici, comme en ce vieil Chaos,
1222
Se trouve (Peletier) confusement enclos
1223
Tout ce qu’on void de bien, et de mal en ce monde.
LXXIX
1224
Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux,
1225
Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
1226
Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
1227
Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux :
1228
Je n’escris de bon heur, me trouvant malheureux,
1229
Je n’escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
1230
Je n’escris de thresors, n’ayant point de richesse,
1231
Je n’escris de santé, me sentant langoureux :
1232
Je n’escris de la court, estant loin de mon Prince,
1233
Je n’escris de la France, en estrange province,
1234
Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point ici :
1235
Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
1236
Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
1237
Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’Église.
LXXX
1238
Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
1239
Que vice desguisé, qu’une cerimonie,
1240
Qu’un bruit de tabourins, qu’une estrange harmonie,
1241
Et de rouges habits un superbe appareil :
1242
Si je descens en banque, un amas et recueil
1243
De nouvelles je trouve, une usure infinie,
1244
De riches Florentins une troppe bannie,
1245
Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :
1246
Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
1247
Je trouve de Venus la grand’bande lascive
1248
Dressant de tous costez mil’appas amoureux :
1249
Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
1250
Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve
1251
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.
LXXXI
1252
Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
1253
Et l’une chambre à l’autre egalement voisine
1254
D’antichambre servir, de salle, et de cuisine,
1255
Et un petit recoin de dix pieds en carré :
1256
Il fait bon voir autour le palais emmuré,
1257
Et briguer là dedans ceste troppe divine,
1258
L’un par ambition, l’autre par bonne mine,
1259
Et par despit de l’un estre l’autre adoré :
1260
Il fait bon voir dehors toute la ville en armes,
1261
Crier: le Pape est fait, donner de faux alarmes,
1262
Saccager un palais ; mais plus que tout cela
1263
Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante,
1264
Qui met pour cestui-ci, qui met pour cestui-là,
1265
Et pour moins d’un escu dix Cardinaux en vente.
LXXXII
1266
Veux-tu sçavoir, Duthier, quelle chose c’est Rome ?
1267
Rome est de tout le monde un public eschafaut,
1268
Une scene, un theatre, auquel rien ne defaut,
1269
De ce qui peut tomber ès actions de l’homme.
1270
Ici se voit le jeu de la Fortune, et comme
1271
Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut :
1272
Ici chacun se monstre, et ne peut, tant soit caut,
1273
Faire que tel qu’il est, le peuple ne le nomme.
1274
Ici du faux et vray la messagere court,
1275
Ici les courtisans font l’amour et la court,
1276
Ici l’ambition, et la finesse abonde :
1277
Ici la liberté fait l’humble audacieux,
1278
Ici l’oisiveté rend le bon vicieux,
1279
Ici le vil faquin discourt des faits du monde.
LXXXIII
1280
Ne pense, Robertet, que ceste Rome ci
1281
Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire,
1282
On n’y fait plus credit, comme l’on souloit faire,
1283
On n’y fait plus l’amour, comme on souloit aussi.
1284
La paix, et le bon temps ne regnent plus ici,
1285
La musique, et le bal sont contraints de s’y taire :
1286
L’air y est corrompu, Mars y est ordinaire,
1287
Ordinaire la faim, la peine, et le souci.
1288
L’artisan desbauché y ferme sa boutique,
1289
L’ocieux advocat y laisse sa pratique,
1290
Et le pauvre marchand y porte le bissac :
1291
On ne voit que soldats, et morrions en teste,
1292
On n’oit que tabourins, et semblable tempeste,
1293
Et Rome tous les jours n’attend qu’un autre sac.
LXXXIV
1294
Nous ne faisons la court aux filles de Memoire
1295
Comme vous qui vivez libres de passion :
1296
Si vous ne sçavez donc nostre occupation,
1297
Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :
1298
Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire,
1299
En capelle, en visite, en congregation,
1300
Et pour l’honneur d’un prince, ou d’une nation,
1301
De quelque ambassadeur accompagner la gloire.
1302
Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
1303
Et faire aux survenans l’accoustumé honneur,
1304
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
1305
Se pourmener en housse, aller voir d’huis en huis
1306
La Marthe, ou la Victoire, et s’engager aux Juifs :
1307
Voilà, mes compagnons, le passetemps de Rome.
LXXXV
1308
Flatter un crediteur pour son terme allonger,
1309
Courtiser un banquier, donner bonne esperance,
1310
Ne suivre en son parler la liberté de France,
1311
Et pour respondre un mot, un quart d’heure y songer :
1312
Ne gaster sa santé par trop boire et manger,
1313
Ne faire sans propos une folle despense,
1314
Ne dire à tous venans tout cela que lon pense,
1315
Et d’un maigre discours gouverner l’estranger :
1316
Cognoistre les humeurs, cognoistre qui demande,
1317
Et d’autant que lon a la liberté plus grande,
1318
D’autant plus se garder que lon ne soit repris :
1319
Vivre avecques chacun, de chacun faire compte :
1320
Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte)
1321
Tout le bien qu’en trois ans à Rome j’ay appris.
LXXXVI
1322
Marcher d’un grave pas et d’un grave souci,
1323
Et d’un grave souris à chacun faire feste,
1324
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
1325
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
1326
Entremêler souvent un petit Et cosi,
1327
Et d’un Son Servitor contrefaire l’honneste,
1328
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
1329
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
1330
Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
1331
Et suivant la façon du courtisan Romain,
1332
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
1333
Voilà de ceste Court la plus grande vertu,
1334
Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu,
1335
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
LXXXVII
1336
D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce
1337
D’eschapper hors d’ici, plus le Dœmon du lieu
1338
(Et que seroit-ce donc si ce n’est quelque Dieu ?)
1339
Nous y tient attachez par une douce force ?
1340
Seroit-ce point d’amour ceste allechante amorce,
1341
Ou quelque autre venim, dont après avoir beu
1342
Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu,
1343
Comme un corps qui se perd sous une neuve escorce !
1344
J’ai voulu mille fois de ce lieu m’estranger,
1345
Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer,
1346
Mes bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.
1347
Bref, je ne suis plus rien qu’un vieil tronc animé,
1348
Qui se plaint de se voir à ce bord transformé,
1349
Comme le myrte Anglois au rivage d’Alcine.
LXXXVIII
1350
Qui choisira pour moy la racine d’Ulysse ?
1351
Et qui me gardera de tomber au danger,
1352
Qu’une Circe en pourceau ne me puisse changer,
1353
Pour estre à tout jamais fait esclave du vice ?
1354
Qui m’estraindra le doigt de l’anneau de Melisse,
1355
Pour me desenchanter comme un autre Roger ?
1356
Et quel Mercure encor’ me fera desloger,
1357
Pour ne perdre mon temps en l’amoureux service ?
1358
Qui me fera passer sans escouter la voix
1359
Et la feinte douceur des monstres d’Achelois ?
1360
Qui chassera de moy ces Harpyes friandes ?
1361
Qui volera pour moy encor’ un coup aux cieux,
1362
Pour rapporter mon sens, et me rendre mes yeux ?
1363
Et qui fera qu’en paix je mange mes viandes ?
LXXXIX
1364
Gordes, il m’est advis que je suis esveillé
1365
Comme un qui tout esmeu d’un effroyable songe
1366
Se resveille en sursaut, et par le lict s’allonge,
1367
S’esmerveillant d’avoir si long temps sommeillé.
1368
Roger devint aussi (ce croy-je) esmerveillé :
1369
Et croy que tout ainsi la vergongne me ronge,
1370
Comme luy, quand il eut descouvert le mensonge
1371
Du fard magicien qui l’avoit aveuglé.
1372
Et comme luy aussi je veulx changer de stile,
1373
Pour vivre desormais au sein de Logistile,
1374
Qui des cœurs langoureux est le commun support.
1375
Sus donc, Gordes, sus donc, à la voile, à la rame,
1376
Fuyons, gaignons le haut, je voy la belle Dame
1377
Qui d’un heureux signal nous appelle à son port.
XC
1378
Ne pense pas, Bouju, que les Nymphes Latines
1379
Pour couvrir leur traison d’une humble privauté,
1380
Ni pour masquer leur teint d’une fausse beauté,
1381
Me facent oublier nos Nymphes Angevines.
1382
L’Angevine douceur, les paroles divines,
1383
L’habit qui ne tient rien de l’impudicité ;
1384
La grâce, la jeunesse, et la simplicité,
1385
Me desgoutent, Bouju, de ces vieilles Alcines.
1386
Qui les voit par dehors, ne peut rien voir plus beau,
1387
Mais le dedans ressemble au dedans d’un tombeau,
1388
Et si rien entre nous moins honneste se nomme.
1389
Ô quelle gourmandise ! ô quelle pauvreté !
1390
Ô quelle horreur de voir leur immondicité !
1391
C’est vraiment de les voir le salut d’un jeune homme.
XCI
1392
Ô beaux cheveux d’argent mignonnement retors !
1393
Ô front crespe, et serein ! et vous face doree !
1394
Ô beaux yeux de crystal ! ô grand’bouche honoree
1395
Qui d’un large reply retrousses tes deux bords !
1396
Ô belles dents d’ebene ! ô precieux thresors
1397
Qui faites d’un seul ris toute ame enamouree !
1398
Ô gorge damasquine en cent plis figuree !
1399
Et vous, beaux grands tetins, dignes d’un si beau corps !
1400
Ô beaux ongles dorez ! ô main courte, et grassette !
1401
Ô cuisse délicate ! et vous jambe grossette,
1402
Et ce que je ne puis honnestement nommer !
1403
Ô beau corps transparent ! ô beaux membres de glace !
1404
Ô divines beautez ! pardonnez moy de grace,
1405
Si pour estre mortel, je ne vous ose aimer.
XCII
1406
En mille crespillons les cheveux se frizer,
1407
Se pincer les sourcils, et d’une odeur choisie
1408
Parfumer haut et bas sa charnure moisie,
1409
Et de blanc et vermeil sa face desguiser :
1410
Aller de nuict en masque, en masque deviser,
1411
Se feindre à tous propos estre d’amour saisie,
1412
Siffler toute la nuict par une jalousie,
1413
Et par martel de l’un, l’autre favoriser :
1414
Baller, chanter, sonner, folastrer dans la couche,
1415
Avoir le plus souvent deux langues dans la bouche,
1416
Des courtisannes sont les ordinaires jeux.
1417
Mais quel besoin est-il que je te les enseigne ?
1418
Si tu les veux sçavoir, Gordes, et si tu veux
1419
En sçavoir plus encor’, demande à la Chassaigne.
XCIII
1420
Douce mere d’amour, gaillarde Cyprienne,
1421
Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger,
1422
Et qui des bords du Xanthe, à ce bord estranger
1423
Guidas avec ton fils ta gent Dardanienne,
1424
Si je retourne en France, ô mère Idalienne,
1425
Comme je vins ici, sans tomber au danger
1426
De voir ma vieille peau en autre peau changer,
1427
Et ma barbe Françoise, en barbe italienne,
1428
Dès ici je fais vœu d’apprendre à ton autel
1429
Non le liz, ou la fleur d’Amarante immortel,
1430
Non ceste fleur encor’ de ton sang coloree :
1431
Mais bien de mon menton la plus blonde toison,
1432
Me vantant d’avoir fait plus que ne fit Jason,
1433
Emportant le butin de la toison doree.
XCIV
1434
Heureux celuy qui peut long temps suivre la guerre
1435
Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison !
1436
Heureux qui longuement vit hors de sa maison
1437
Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre !
1438
Heureux qui peut en Court quelque faveur acquerre
1439
Sans crainte de l’envie, ou de quelque traison !
1440
Heureux qui peut long temps sans danger de poison
1441
Jouir d’un chapeau rouge, ou des clefs de sainct Pierre !
1442
Heureux qui sans peril peut la mer frequenter !
1443
Heureux qui sans procez le palais peut hanter !
1444
Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme !
1445
Heureux qui sans souci peut garder son thresor !
1446
Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor’
1447
Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !
XCV
1448
Maudict soit mille fois le Borgne de Libye,
1449
Qui le cœur des rochers perçant de part en part,
1450
Des Alpes renversa le naturel rampart,
1451
Pour ouvrir le chemin de France en Italie.
1452
Mars n’eust empoisonné d’une eternelle envie
1453
Le cœur de l’Espagnol, et du François soldart,
1454
Et tant de gens de bien ne seroyent en hazart
1455
De venir perdre ici et l’honneur et la vie.
1456
Le François corrompu par le vice estranger
1457
Sa langue et son habit n’eust appris à changer,
1458
Il n’eust changé ses mœurs en une autre nature.
1459
Il n’eust point esprouvé le mal qui fait peler,
1460
Il n’eust fait de son nom la verole appeller,
1461
Et n’eust fait si souvent d’un bufle sa monture.
XCVI
1462
Ô Deesse, qui peut aux Princes egaler
1463
Un pauvre mendiant, qui n’a que la parole,
1464
Et qui peut d’un grand roy faire un maistre d’escole,
1465
S’il te plaist de son lieu le faire devaller :
1466
Je ne te prie pas de me faire enroller
1467
Au rang de ces messieurs que la faveur acole,
1468
Que l’on parle de moy, et que mon renom vole
1469
De l’aile dont tu fais ces grands Princes voler :
1470
Je ne demande pas mille et mille autres choses,
1471
Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses,
1472
Aussi je n’eus jamais de tant de biens souci.
1473
Je demande sans plus que le mien on ne mange,
1474
Et que j’aye bien tost une lettre de change,
1475
Pour n’aller sur le bufle au departir d’ici.
XCVII
1476
Doulcin, quand quelquefois je voy ces pauvres filles
1477
Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir,
1478
D’une horrible façon corps et teste mouvoir,
1479
Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles :
1480
Quand je voy les plus forts se retrouver debiles,
1481
Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :
1482
Et quand mesme j’y voy perdre tout leur sçavoir
1483
Ceux qui sont en vostre art tenus des plus habiles :
1484
Quand effroyablement escrier je les oy,
1485
Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,
1486
Tout le poil me herisse, et ne sçay plus que dire.
1487
Mais quand je voy un moyne avecque son Latin
1488
Leur taster hault et bas le ventre et le tetin,
1489
Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire.
XCVIII
1490
D’où vient que nous voyons à Rome si souvent
1491
Ces garses forcener, et la pluspart d’icelles
1492
N’estre vieilles, Ronsard, mais d’âge de pucelles,
1493
Et se trouver tousjours en un mesme couvent ?
1494
Qui parle par leur voix ? Quel dœmon leur defend
1495
De respondre à ceux-là qui ne sont cognus d’elles ?
1496
Et d’où vient que soudain on ne les voit plus telles,
1497
Ayans une chandelle esteincte de leur vent ?
1498
D’où vient que les saincts lieux telles fureurs augmentent ?
1499
D’où vient que tant d’esprits une seule tourmentent ?
1500
Et que sortans les uns, le reste ne sort pas ?
1501
Dy, je te pri, Ronsard, toy qui sçais leurs natures :
1502
Ceulx qui faschent ainsi ces pauvres creatures
1503
Sont-ilz des plus hautains, des moyens, ou plus bas ?
XCIX
1504
Quand je vays par la rue, où tant de peuple abonde,
1505
De prestres, de prelats, et de moines aussi,
1506
De banquiers, d’artisans, et n’y voyant, ainsi
1507
Qu’on voit dedans Paris, la femme vagabonde :
1508
Pyrrhe, après le degast de l’universelle onde,
1509
Ses pierres, di-je alors, ne sema point ici :
1510
Et semble proprement avoir ce peuple ci,
1511
Que Dieu n’y ait formé que la moitié du monde.
1512
Car la dame Romaine en gravité marchant,
1513
Comme la conseillere, ou femme du marchand,
1514
Ne s’y pourmene point, et n’y voit-on que celles,
1515
Qui se sont de la Court l’honneste nom donné ;
1516
Dont je crains quelquefois qu’en France retourné,
1517
Autant que j’en verray ne me resemblent telles.
C
1518
Ursin, quand j’oy nommer de ces vieux noms Romains,
1519
De ces beaux noms cognus de l’Inde jusqu’au More,
1520
Non les grands seulement, mais les moindres encore,
1521
Voire ceux-là qui ont les ampoulles aux mains :
1522
Il me fasche d’ouïr appeller ces villains
1523
De ces noms tant fameux que tout le monde honore :
1524
Et sans le nom Chrestien, le seul nom que j’adore,
1525
Voudrois que de tels noms on appellast nos Saints.
1526
Le mien sur tous me fasche, et me fasche un Guillaume,
1527
Et mil autres sots noms communs en ce royaume,
1528
Voyant tant de facquins indignement jouir
1529
De ces beaux noms de Rome, et de ceulx de la Grece :
1530
Mais par sur tout, Ursin, il me fasche d’ouïr
1531
Nommer une Thaïs du nom d’une Lucrece.
CI
1532
Que dirons-nous, Melin, de ceste court Romaine,
1533
Où nous voions chacun divers chemins tenir,
1534
Et aux plus hauts honneurs les moindres parvenir,
1535
Par vice, par vertu, par travail, et sans peine ?
1536
L’un fait pour s’avancer une despense vaine,
1537
L’autre par ce moyen se voit grand devenir :
1538
L’un par severité se sçait entretenir,
1539
L’autre gaigne les cœurs par sa douceur humaine :
1540
L’un pour ne s’avancer se voit estre avancé,
1541
L’autre pour s’avancer se voit desavancé,
1542
Et ce qui nuit à l’un, à l’autre est profitable.
1543
Qui dit que le sçavoir est le chemin d’honneur,
1544
Qui dit que l’ignorance attire le bon heur,
1545
Lequel des deux, Melin, est le plus veritable ?
CII
1546
On ne fait de tout bois l’image de Mercure,
1547
Dit le proverbe vieil : mais nous voions ici
1548
De tout bois faire Pape, et Cardinaux aussi,
1549
Et vestir en trois jours tout une autre figure.
1550
Les Princes et les Rois viennent grands de nature,
1551
Aussi de leurs grandeurs n’ont-ils tant de souci,
1552
Comme ces Dieux nouveaux, qui n’ont que le sourci,
1553
Pour faire reverer leur grandeur, qui peu dure.
1554
Paschal, j’ay veu celuy qui n’agueres trainoit
1555
Toute Rome apres luy, quand il se pourmenoit,
1556
Avecques trois vallets cheminer par la rue :
1557
Et trainer apres luy un long orgueil Romain
1558
Celuy, de qui le pere a l’ampoulle en la main,
1559
Et l’aiguillon au poing se courbe à la charrue.
CIII
1560
Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mere,
1561
Et si de tes parents les regrets quelquefois,
1562
Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois,
1563
T’ont fait sentir le dueil de leur complainte amere :
1564
C’est or’ qu’il faut monstrer ton flambeau sans lumiere,
1565
C’est or’ qu’il faut porter sans flesches ton carquois,
1566
C’est or’ qu’il faut briser ton petit arc Turquois,
1567
Renouvellant le dueil de ta perte premiere.
1568
Car ce n’est pas icy qu’il te faut regretter
1569
Le pere au bel Ascaigne : il te faut lamenter
1570
Le bel Ascaigne mesme, Ascaigne, ô quel dommage !
1571
Ascaigne, que Caraffe aymoit plus que ses yeux :
1572
Ascaigne, qui passoit en beauté de visage
1573
Le beau Couppier Troyen, qui verse à boire aux Dieux.
CIV
1574
Si fruicts, raisins, et bledz, et autres telles choses,
1575
Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi,
1576
Et s’on void au retour du printemps addouci,
1577
Naistre de toutes parts violettes, et roses :
1578
Ni fruicts, raisins, ni bledz, ni fleurettes descloses
1579
Sortiront, Viateur, du corps qui gist ici :
1580
Aulx, oignons, et pourreaux, et ce qui fleure ainsi,
1581
Auront ici dessous leurs semences encloses.
1582
Toy donc, qui de l’encens et du basme n’as point,
1583
Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt,
1584
Parfume son tombeau de telle odeur choisie
1585
Puis que son corps, qui fut jadis egal aux Dieux
1586
Se souloit paistre ici de telz mets precieux,
1587
Comme au ciel Jupiter se paist de l’ambroisie.
CV
1588
De voir mignon du Roy un courtisan honneste,
1589
Voir un pauvre cadet l’ordre au col soustenir,
1590
Un petit compagnon aux estatz parvenir,
1591
Ce n’est chose, Morel, digne d’en faire feste.
1592
Mais voir un estaffier, un enfant, une beste,
1593
Un forfant, un poltron Cardinal devenir,
1594
Et pour avoir bien sceu un singe entretenir
1595
Un Ganymède avoir le rouge sur la teste :
1596
S’estre veu par les mains d’un soldat Espagnol
1597
Bien haut sur une eschelle avoir la corde au col
1598
Celuy, que par le nom de Saint-Pere l’on nomme :
1599
Un belistre en trois jours aux princes s’egaller,
1600
Et puis le voir de là en trois jours devaller :
1601
Ces miracles, Morel, ne se font point, qu’à Rome.
CVI
1602
Qui niera, Gillebert, s’il ne veut resister
1603
Au jugement commun, que le siege de Pierre
1604
Qu’on peut dire à bon droit un Paradis en terre,
1605
Aussi bien que le ciel, n’ait son grand Juppiter ?
1606
Les Grecs nous ont fait l’un sur Olympe habiter,
1607
Dont souvent dessus nous ses foudres il desserre :
1608
L’autre du Vatican délasche son tonnerre,
1609
Quand quelque Roy l’a fait contre lui despiter.
1610
Du Juppiter celeste un Ganymede on vante,
1611
Le thusque Juppiter en a plus de cinquante :
1612
L’un de Nectar s’enyvre, et l’autre de bon vin.
1613
De l’aigle l’un et l’autre a la defense prise,
1614
Mais l’un hait les tyrans, l’autre les favorise :
1615
Le mortel en ceci n’est semblable au divin.
CVII
1616
Où que je tourne l’œil, soit vers le Capitole,
1617
Vers les bains d’Antonin, ou Diocletien,
1618
Et si quelqu’œuvre encor dure plus ancien
1619
De la porte Saint Pol jusques à Ponte-Mole :
1620
Je deteste àpart-moy ce vieil Faucheur, qui vole,
1621
Et le Ciel, qui ce tout a reduit en un rien :
1622
Puis songeant que chacun peut repeter le sien,
1623
Je me blasme, et cognois que ma complainte est fole.
1624
Aussi seroit celuy par trop audacieux,
1625
Qui voudroit accuser ou le Temps ou les Cieux,
1626
Pour voir une medaille, ou colonne brisee.
1627
Et qui sçait si les Cieux referont point leur tour,
1628
Puis que tant de Seigneurs nous voyons chacun jour
1629
Bastir sur la Rotonde, et sur le Collisee?
CVIII
1630
Je fuz jadis Hercule, or Pasquin je me nomme,
1631
Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois
1632
Le mesme office encor que j’ay fait autrefois,
1633
Veu qu’ores par mes vers tant de monstres j’assomme.
1634
Aussi mon vray mestier c’est de n’espargner homme,
1635
Mais les vices chanter d’une publique voix :
1636
Et si ne puis encor, quelque fort que je sois,
1637
Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.
1638
J’ai porté sur mon col le grand Palais des Dieux,
1639
Pour soulager Atlas, qui sous le faiz des cieux
1640
Courboit las et recreu sa grande eschine large.
1641
Ores au lieu du ciel, je porte sur mon dos
1642
Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les os,
1643
Et me poise trop plus que ma premiere charge.
CIX
1644
Comme un, qui veut curer quelque Cloaque immunde,
1645
S’il n’a le nez armé d’une contresenteur,
1646
Estouffé bien souvent de la grand’puanteur
1647
Demeure enseveli dans l’ordure profonde :
1648
Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde,
1649
Pour laisser escouler la fangeuse espesseur
1650
Des vices entassez, dont son predecesseur
1651
Avoit six ans devant empoisonné le monde :
1652
Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris,
1653
Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris,
1654
N’ayant pas à demi ceste ordure purgee.
1655
Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait,
1656
Se pourra bien vanter d’avoir beaucoup plus fait,
1657
Que celuy qui purgea les estables d’Augee.
CX
1658
Quand mon Caraciol de leur prison desserre
1659
Mars, les ventz, et l’hyver : une ardente fureur,
1660
Une fiere tempeste, une tremblante horreur
1661
Ames, ondes, humeurs, ard, renverse, et resserre.
1662
Quand il luy plait aussi de renfermer la guerre,
1663
Et l’orage, et le froid : une amoureuse ardeur,
1664
Une longue bonasse, une douce tiedeur
1665
Brusle, appaise, et resoult les cœurs, l’onde, et la terre.
1666
Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps,
1667
Le beau temps à l’orage, à l’hyver le printemps,
1668
Comparant Paule quart avec Jules troisieme.
1669
Aussi ne furent onq’ deux siecles plus divers,
1670
Et ne se peut mieulx voir l’endroit par le revers,
1671
Que mettant Jules tiers avec Paule quatrieme.
CXI
1672
Je n’ai jamais pensé que ceste voute ronde
1673
Couvrist rien de constant : mais je veux desormais,
1674
Je veux, mon cher Morel, croire plus que jamais,
1675
Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde,
1676
Puisque celuy qui fut de la terre et de l’onde
1677
Le tonnerre et l’effroy, las de porter le faiz,
1678
Veut d’un cloistre borner la grandeur de ses faicts,
1679
Et pour servir à Dieu abandonner le monde.
1680
Mais quoy ? que dirons-nous de cet autre vieillard,
1681
Lequel ayant passé son âge plus gaillard
1682
Au service de Dieu, ores Cesar imite ?
1683
Je ne sçay qui des deux est le moins abusé :
1684
Mais je pense, Morel, qu’il est fort mal aisé,
1685
Que l’un soit bon guerrier, ni l’autre bon hermite.
CXII
1686
Quand je voy ces Seigneurs, qui l’espee et la lance
1687
Ont laissé pour vestir ce saint orgueil Romain,
1688
Et ceux-là, qui ont pris le baston en la main,
1689
Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :
1690
Quand je les vois, Ursin, si chiches d’audience,
1691
Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain :
1692
Et quand je voy l’orgueil d’un Camerier hautain,
1693
Lequel feroit à Job perdre la patience :
1694
Il me souvient alors de ces lieux enchantez,
1695
Qui sont en Amadis, et Palmerin chantez,
1696
Desquels l’entree estoit si cherement vendue.
1697
Puis je dis : ô combien le Palais que je voy
1698
Me semble different du Palais de mon Roy,
1699
Où l’on ne trouve point de chambre deffendue !
CXIII
1700
Avoir veu devaller une triple Montaigne,
1701
Apparoir une Biche, et disparoir soudain,
1702
Et dessus le tombeau d’un Empereur Romain
1703
Une vieille Caraffe eslever pour enseigne :
1704
Ne voir qu’entrer soldats, et sortir en campagne,
1705
Emprisonner Seigneurs pour un crime incertain,
1706
Retourner forussis, et le Napolitain
1707
Commander en son rang à l’orgueil de l’Espagne :
1708
Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparens
1709
Sont de sa Saincteté les plus proches parens,
1710
Et force Cardinaux, qu’à grand peine l’on nomme :
1711
Force braves chevaux, et force hauts collets,
1712
Et force favoriz, qui n’estoient que vallets :
1713
Voilà, mon cher Dagaut, des nouvelles de Rome.
CXIV
1714
Ô trois et quatre fois malheureuse la terre,
1715
Dont le Prince ne voit que par les yeux d’autruy,
1716
N’entend que par ceux-là, qui respondent pour luy,
1717
Aveugle, sourd, et muet, plus que n’est une pierre !
1718
Tels sont ceux-là, Seigneur, qu’aujourd’huy l’on reserre
1719
Oysifs dedans leur chambre, ainsi qu’en un estuy,
1720
Pour durer plus long temps, et ne sentir l’ennuy
1721
Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.
1722
Ils se paissent enfans, de trompes et canons,
1723
De fifres, de tabours, d’enseignes, gomphanons,
1724
Et de voir leur province aux ennemis en proye.
1725
Tel estoit cestui-là, qui du haut d’une tour,
1726
Regardant ondoyer la flamme tout autour,
1727
Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troye.
CXV
1728
Ô que tu es heureux, si tu cognois ton heur,
1729
D’estre eschappé des mains de ceste gent cruelle,
1730
Qui sous un faux semblant d’amitié mutuelle
1731
Nous desrobbe le bien, et la vie, et l’honneur !
1732
Où tu es, mon Dagaut, la secrette rancueur,
1733
Le soin qui comme un hidre en nous se renouvelle,
1734
L’avarice, l’envie, et la haine immortelle
1735
Du chetif courtisan n’empoisonnent le cœur.
1736
La molle oisiveté n’y engendre le vice,
1737
Le serviteur n’y perd son temps et son service,
1738
Et n’y mesdit on point de cil qui est absent :
1739
La justice y a lieu, la foy n’en est bannie,
1740
Là ne sçait-on que c’est de prendre à compagnie,
1741
À change, à cense, à stoc, et à trente pour cent.
CXVI
1742
Fuyons, Dilliers, fuyons ceste cruelle terre,
1743
Fuyons ce bord avare, et ce peuple inhumain,
1744
Que des Dieux irritez la vengeresse main
1745
Ne nous accable encor’ sous un mesme tonnerre.
1746
Mars est desenchainé, le temple de la guerre
1747
Est ouvert à ce coup : le grand Prestre Romain
1748
Veult foudroyer là bas l’heretique Germain,
1749
Et l’Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre.
1750
On ne voit que soldats, enseignes, gomphanons,
1751
On n’oit que tabourins, trompettes, et canons,
1752
On ne voit que chevaux courans parmi la plaine :
1753
On n’oit plus raisonner que de sang, et de feu,
1754
Maintenant on verra, si jamais on l’a veu,
1755
Comment se sauvera la nacelle Romaine.
CXVII
1756
Celuy vrayement estoit et sage, et bien appris,
1757
Qui cognoissant du feu la semence divine
1758
Estre des Animans la premiere origine
1759
De substance de feu dit estre nos esprits.
1760
Le corps est le tison de ceste ardeur espris,
1761
Lequel, d’autant qu’il est de matiere plus fine,
1762
Fait un feu plus luisant, et rend l’esprit plus digne
1763
De monstrer ce qui est en soy-mesme compris.
1764
Ce feu donques celeste, humble de sa naissance,
1765
S’esleve peu-à-peu au lieu de son essence,
1766
Tant qu’il soit parvenu au poinct de sa grandeur :
1767
Adonc il diminue, et sa force lassee,
1768
Par faute d’aliment en cendres abbaissee,
1769
Sent faillir tout à coup sa languissante ardeur.
CXVIII
1770
Quand je voy ces Messieurs, desquels l’auctorité
1771
Se voit ores ici commander en son rang,
1772
D’un front audacieux cheminer flanc à flanc,
1773
Il me semble de voir quelque divinité.
1774
Mais les voyant paslir lorsque sa Saincteté
1775
Crâche dans un bassin, et d’un visage blanc
1776
Cautement espier s’il y a point de sang,
1777
Puis d’un petit sousris feindre une seureté :
1778
Ô combien, di-je alors, la grandeur que je voy,
1779
Est miserable au prix de la grandeur d’un Roy !
1780
Malheureux qui si cher achette tel honneur.
1781
Vrayment le fer meurtrier, et le rocher aussi
1782
Pendent bien sur le chef de ces Seigneurs ici,
1783
Puis que d’un vieil filet depend tout leur bonheur.
CXIX
1784
Brusquet à son retour vous racontera, Sire,
1785
De ces rouges prelats la pompeuse apparence,
1786
Leurs mules, leurs habits, leur longue reverence,
1787
Qui se peut beaucoup mieux representer que dire.
1788
Il vous racontera, s’il les sçait bien descrire,
1789
Les mœurs de ceste court, et quelle difference
1790
Se voit de ses grandeurs à la grandeur de France,
1791
Et mille autres bons poincts, qui sont dignes de rire.
1792
Il vous peindra la forme, et l’habit du sainct Pere,
1793
Qui, comme Jupiter, tout le monde tempere
1794
Avecques un clin d’œil : sa faconde et sa grace,
1795
L’honnesteté des siens, leur grandeur et largesse,
1796
Les presens qu’on luy fait, et de quelle caresse
1797
Tout ce qui se dit vostre à Rome l’on embrasse.
CXX
1798
Voici le Carnaval, menons chacun la sienne,
1799
Allons baller en masque, allons nous pourmener,
1800
Allons voir Marc Antoine ou Zani bouffonner,
1801
Avec son Magnifique à la Venitienne :
1802
Voyons courir le pal à la mode ancienne,
1803
Et voyons par le nez le sot bufle mener :
1804
Voyons le fier taureau d’armes environner,
1805
Et voyons au combat l’adresse Italienne :
1806
Voyons d’œufs parfumez un orage gresler,
1807
Et la fusee ardent’ siffler menu par l’air.
1808
Sus donc despeschons nous, voici la pardonnance :
1809
Il nous faudra demain visiter les saincts lieux,
1810
Là nous ferons l’amour, mais ce sera des yeux,
1811
Car passer plus avant c’est contre l’ordonnance.
CXXI
1812
Se fascher tout le jour d’une fascheuse chasse,
1813
Voir un brave taureau se faire un large tour,
1814
Estonné de se voir tant d’hommes alentour,
1815
Et cinquante picquiers affronter son audace :
1816
Le voir en s’elançant venir la teste basse,
1817
Fuir et retourner d’un plus brave retour,
1818
Puis le voir à la fin pris dans quelque destour,
1819
Percé de mille coups ensanglanter la place :
1820
Voir courir aux flambeaux, mais sans se rencontrer,
1821
Donner trois coups d’espee, en armes se monstrer,
1822
Et tout autour du camp un rempart de Thudesques :
1823
Dresser un grand apprest, faire attendre long temps,
1824
Puis donner à la fin un maigre passetemps :
1825
Voilà tout le plaisir des festes Romanesques.
CXXII
1826
Cependant qu’au Palais de procez tu devises,
1827
D’advocats, procureurs, presidents, conseillers,
1828
D’ordonnances, d’arrests, de nouveaux officiers,
1829
De juges corrompus, et de telles surprises :
1830
Nous devisons ici de quelques villes prises,
1831
De nouvelles de banque, et de nouveaux courriers,
1832
De nouveaux Cardinaux, de mules, d’estaffiers,
1833
De chappes, de rochets, de masses, et valises :
1834
Et ores, Sibilet, que je t’escri ceci,
1835
Nous parlons de taureaux, et de buffles aussi,
1836
De masques, de banquets, et de telles despences :
1837
Demain nous parlerons d’aller aux stations,
1838
De motu-proprio, de reformations,
1839
D’ordonnances, de briefs, de bulles, et dispenses.
CXXIII
1840
Nous ne sommes faschez que la trefve se face :
1841
Car bien que nous soyons de la France bien loin,
1842
Si est chascun de nous à soy-mesme tesmoin,
1843
Combien la France doit de la guerre estre lasse.
1844
Mais nous sommes faschez que l’Espagnole audace,
1845
Qui plus que le François de repos a besoin,
1846
Se vante avoir la guerre et la paix en son poing,
1847
Et que de respirer nous luy donnons espace.
1848
Il nous fasche d’ouïr noz pauvres alliez
1849
Se plaindre à tous propos qu’on les ait oubliez,
1850
Et qu’on donne au privé l’utilité commune.
1851
Mais ce qui plus nous fasche, est que les estrangers
1852
Disent plus que jamais, que nous sommes legers,
1853
Et que nous ne sçavons cognoistre la Fortune.
CXXIV
1854
Le Roy (disent ici ces bannis de Florence)
1855
Du sceptre d’Italie est frustré desormais,
1856
Et son heureuse main cet heur n’aura jamais
1857
De reprendre aux cheveux la fortune de France.
1858
Le Pape mal content n’aura plus de fiance
1859
En tous ces beaux desseins trop legerement faits,
1860
Et l’exemple Sienois rendra par ceste paix
1861
Suspecte aux estrangers la Françoise alliance.
1862
L’Empereur affoibli ses forces reprendra,
1863
L’Empire hereditaire à ce coup il rendra,
1864
Et paisible à ce coup il rendra l’Angleterre.
1865
Voilà que disent ceux, qui discourent du Roy :
1866
Que leur respondrons-nous? Vineux, mande le moy,
1867
Toy, qui sçais discourir et de paix et de guerre.
CXXV
1868
Dedans le ventre obscur, où jadis fut enclos
1869
Tout cela qui depuis a rempli ce grand vuide,
1870
L’air, la terre, et le feu, et l’element liquide,
1871
Et tout cela qu’Atlas soustient dessus son dos,
1872
Les semences du Tout estoyent encor’ en gros,
1873
Le chaud avec le sec, le froid avec l’humide,
1874
Et l’accord, qui depuis leur imposa la bride,
1875
N’avoit encor’ ouvert la porte du Chaos :
1876
Car la guerre en avoit la serrure brouillee,
1877
Et la clef en estoit pour l’âge si rouillee,
1878
Qu’en vain, pour en sortir, combattoit ce grand corps,
1879
Sans la trefve, Seigneur, de la paix messagere,
1880
Qui trouva le secret, et d’une main legere
1881
La paix avec l’amour en fit sortir dehors.
CXXVI
1882
Tu sois la bien venue, ô bienheureuse trefve !
1883
Trefve, que le Chrestien ne peut assez chanter,
1884
Puis que seule tu as la vertu d’enchanter
1885
De nos travaux passez la souvenance grefve.
1886
Tu dois durer cinq ans : et que l’envie en creve :
1887
Car si le ciel benin te permet enfanter
1888
Ce qu’on attend de toy, tu te pourras vanter
1889
D’avoir fait une paix, qui ne sera si breve.
1890
Mais si le favori, en ce commun repos
1891
Doit avoir desormais le temps plus à propos
1892
D’accuser l’innocent, pour luy ravir sa terre :
1893
Si le fruict de la paix du peuple tant requis
1894
À l’avare advocat est seulement acquis,
1895
Trefve, va t’en en paix, et retourne la guerre.
CXXVII
1896
Ici de mille fards la trahison se desguise,
1897
Ici mille forfaits pullulent à foison,
1898
Ici ne se punit l’homicide ou poison,
1899
Et la richesse ici par usure est acquise :
1900
Ici les grands maisons viennent de bastardise,
1901
Ici ne se croit rien sans humaine raison,
1902
Ici la volupté est tousjours de saison,
1903
Et d’autant plus y plaist, que moins elle est permise.
1904
Pense le demourant. Si est-ce toutefois
1905
Qu’on garde encor’ ici quelque forme de loix
1906
Et n’en est point du tout la justice bannie :
1907
Icy le grand seigneur n’achette l’action,
1908
Et pour priver autruy de sa possession
1909
N’arme son mauvais droit de force et tyrannie.
CXXVIII
1910
Ce n’est pas de mon gré, Carle, que ma navire
1911
Erre en la mer Tyrrhene : un vent impetueux
1912
La chasse malgré moy par ces flots tortueux,
1913
Ne voiant plus le pol, qui sa faveur t’inspire.
1914
Je ne voy que rochers, et si rien se peut dire
1915
Pire que des rochers le heurt audacieux :
1916
Et le phare jadis favorable à mes yeux
1917
De mon cours egaré sa lanterne retire.
1918
Mais si je puis un jour me sauver des dangers
1919
Que je fuy vagabond par ces flots estrangers,
1920
Et voir de l’Ocean les campagnes humides
1921
J’arresteray ma nef au rivage Gaulois,
1922
Consacrant ma despouille au Neptune François,
1923
À Glauque, à Melicerte, et aux sœurs Nereïdes.
CXXIX
1924
Je voy, Dilliers, je voy serener la tempeste,
1925
Je voy le vieil Proté son troupeau renfermer,
1926
Je voy le vert Triton s’esgayer sur la mer,
1927
Et voy l’Astre jumeau flamboyer sur ma teste :
1928
Jà le vent favorable à mon retour s’appreste,
1929
Jà vers le front du port je commence à ramer,
1930
Et voy jà tant d’amis, que ne puis les nommer,
1931
Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.
1932
Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d’ici,
1933
Je voy mon cher Morel, et mon Dorat aussi,
1934
Je voy mon Delahaye, et mon Paschal encore :
1935
Et voy un peu plus loin (si je ne suis deçeu)
1936
Mon divin Mauleon, duquel, sans l’avoir veu,
1937
La grace, le sçavoir, et la vertu j’adore.
CXXX
1938
Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,
1939
Qu’il n’estoit rien plus doux que voir encor’ un jour
1940
Fumer sa cheminee, et apres long sejour
1941
Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
1942
Je me resjouyssois d’estre eschappé au vice,
1943
Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
1944
Et d’avoir rapporté en France à mon retour
1945
L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
1946
Las, mais après l’ennuy de si longue saison,
1947
Mille soucis mordans je trouve en ma maison,
1948
Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
1949
Adieu donques, Dorat, je suis encor Romain,
1950
Si l’arc que les neuf sœurs te mirent en la main
1951
Tu ne me preste ici, pour faire ma vengeance.
CXXXI
1952
Morel, dont le sçavoir sur tout autre je prise,
1953
Si quelqu’un de ceux-là, que le Prince Lorrain
1954
Guida dernierement au rivage Romain,
1955
Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise :
1956
Di, qu’il ne sçait que c’est du siege de l’Église,
1957
N’y ayant esprouvé que la guerre, et la faim,
1958
Que Rome n’est plus Rome, et que celuy en vain
1959
Presume d’en juger, qui bien ne l’a comprise.
1960
Celuy qui par la rue a veu publiquement
1961
La courtisanne en coche, ou qui pompeusement
1962
L’a peu voir à cheval en accoustrement d’homme
1963
Superbe se monstrer : celuy qui de plain jour
1964
Aux Cardinaux en cappe a veu faire l’amour,
1965
C’est celuy seul, Morel, qui peut juger de Rome.
CXXXII
1966
Vineux, je ne vis oncques si plaisante province,
1967
Hostes si gracieux, ni peuple si humain,
1968
Que ton petit Urbin, digne que sous sa main
1969
Le tienne un si gentil et si vertueux Prince.
1970
Quant à l’estat du Pape, il fallut que j’apprinse
1971
À prendre en patience et la soif et la faim :
1972
C’est pitié, comme là le peuple est inhumain,
1973
Comme tout y est cher, et comme lon y pinse.
1974
Mais tout cela n’est rien au prix du Ferrerois,
1975
Car je ne voudrois pas pour le bien de deux Rois,
1976
Passer encor’ un coup par si penible enfer,
1977
Bref, je ne sçay, Vineux, qu’en conclure à la fin,
1978
Fors, qu’en comparaison de ton petit Urbin,
1979
Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.
CXXXIII
1980
Il fait bon voir, Magny, ces Coyons magnifiques,
1981
Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abord,
1982
Leur saint Marc, leur Palais, leur Realte, leur port,
1983
Leurs changes, leurs profits, leur banque, et leurs trafiques :
1984
Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques,
1985
Leurs robbes à grand’ manche, et leurs bonnets sans bord,
1986
Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port,
1987
Et leurs sages advis aux affaires publiques.
1988
Il fait bon voir de tout leur Senat balloter,
1989
Il fait bon voir partout leurs gondoles flotter,
1990
Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitaire :
1991
Mais ce que lon en doit le meilleur estimer,
1992
C’est quand ces vieux cocus vont espouser la mer,
1993
Dont ils sont les maris, et le Turc l’adultere.
CXXXIV
1994
Celuy qui d’amitié a violé la loy,
1995
Cerchant de son amy la mort et vitupere,
1996
Celuy qui en procez a ruiné son frere,
1997
Ou le bien d’un mineur a converty à soy :
1998
Celuy qui a trahi sa patrie et son Roy,
1999
Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son pere,
2000
Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mere,
2001
Celuy qui a nié son baptesme et sa foy :
2002
Marseille, il ne faut point que pour la penitence
2003
D’une si malheureuse abominable offense,
2004
Son estomac plombé martelant nuict et jour,
2005
Il voise errant nuds pieds ne six ne sept années :
2006
Que les Grisons sans plus il passe à ses journees,
2007
J’entens, s’il veut que Dieu luy doive du retour.
CXXXV
2008
La terre y est fertile, amples les edifices,
2009
Les poelles bigarrez, et les chambres de bois,
2010
La police immuable, immuables les loix,
2011
Et le peuple ennemi de forfaits et de vices.
2012
Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suisses,
2013
Ils sont gras et refaits, et mangent plus que trois :
2014
Voilà les compagnons et correcteurs des Rois,
2015
Que le bon Rabelais a surnommez Saucisses.
2016
Ils n’ont jamais changé leurs habits et façons,
2017
Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons,
2018
Ils comptent à leur mode, et de tout se font croire :
2019
Ils ont force beaux lacs et force sources d’eau,
2020
Force prez, force bois. J’ay du reste, Belleau,
2021
Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.
CXXXVI
2022
Je les ay veus, Bizet, et si bien m’en souvient,
2023
J’ay veu dessus leur front la repentance peinte,
2024
Comme on voit ces esprits qui là-bas font leur plainte,
2025
Ayant passé le lac d’où plus on ne revient.
2026
Un croire de leger les fols y entretient
2027
Sous un pretexte faux de liberté contrainte :
2028
Les coulpables fuitifs y demeurent par crainte,
2029
Les plus fins et rusez honte les y retient.
2030
Au demeurant, Bizet, l’avarice et l’envie,
2031
Et tout cela qui plus tormente nostre vie,
2032
Domine en ce lieu là plus qu’en tout autre lieu.
2033
Je ne viz onques tant l’un l’autre contre-dire,
2034
Je ne viz onques tant l’un de l’autre mesdire :
2035
Vray est, que, comme ici, l’on n’y jure point Dieu.
CXXXVII
2036
Scève, je me trouvay comme le fils d’Anchise
2037
Entrant dans l’Elysee, et sortant des enfers,
2038
Quand apres tant de monts de neiges tout couverts
2039
Je vy ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.
2040
Son estroite longueur, que la Sône divise,
2041
Nourrit mille artisans, et peuples tous divers :
2042
Et n’en déplaise à Londre, à Venise, et Anvers,
2043
Car Lyon n’est pas moindre en fait de marchandise.
2044
Je m’estonnay d’y voir passer tant de courriers,
2045
D’y voir tant de banquiers, d’imprimeurs, d’armuriers,
2046
Plus dru que l’on ne voit les fleurs par les prairies.
2047
Mais je m’estonnay plus de la force des ponts,
2048
Dessus lesquelz on passe, allant delà les monts,
2049
Tant de belles maisons, et tant de metairies.
CXXXVIII
2050
De-vaux, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
2051
Et n’en augmente point : semblable à la grand’mer
2052
Est ce Paris sans pair, où l’on voit abysmer
2053
Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde.
2054
Paris est en sçavoir une Grece feconde,
2055
Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,
2056
Une Asie en richesse on le peut estimer,
2057
En rares nouveautez une Afrique seconde.
2058
Bref, en voyant, De-vaux, ceste grande cité,
2059
Mon œil, qui paravant estoit exercité
2060
À ne s’esmerveiller des choses plus estranges,
2061
Print esbaïssement. Ce qui ne me peut plaire,
2062
Ce fut l’estonnement du badaud populaire,
2063
La presse des chartiers, les procez, et les fanges.
CXXXIX
2064
Si tu veux vivre en Court, Dilliers, souvienne-toy
2065
De t’accoster tousjours des mignons de ton maistre :
2066
Si tu n’es favori, faire semblant de l’estre,
2067
Et de t’accommoder aux passetemps du Roy.
2068
Souvienne-toy encor’ de ne prester ta foy
2069
Au parler d’un chacun, mais sur tout sois adextre
2070
A t’aider de la gauche, autant que de la dextre,
2071
Et par les mœurs d’autruy à tes mœurs donne loy.
2072
N’avance rien du tien, Dilliers, que ton service,
2073
Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice,
2074
Et sois souvent encor’, muet, aveugle et sourd.
2075
Ne fay que pour autruy importun on te nomme,
2076
Faisant ce que je di, tu seras galand homme :
2077
T’en souvienne, Dilliers, si tu veux vivre en Court.
CXL
2078
Si tu veux seurement en Court te maintenir,
2079
Le silence, Ronsard, te soit comme un decret.
2080
Qui baille à son amy la clef de son secret,
2081
Le fait de son amy son maistre devenir.
2082
Tu dois encor’, Ronsard, ce me semble, tenir
2083
Aveq’ ton ennemi quelque moyen discret,
2084
Et faisant contre luy, monstrer qu’à ton regret
2085
Le seul devoir te fait en ces termes venir.
2086
Nous voyons bien souvent une longue amitié
2087
Se changer pour un rien en fiere inimitié,
2088
Et la haine en amour souvent se transformer,
2089
Dont (veu le temps qui court) il ne faut s’esbahir,
2090
Aime donques, Ronsard, comme pouvant haïr,
2091
Hays donques, Ronsard, comme pouvant aimer.
CXLI
2092
Ami, je t’apprendray (encores que tu sois,
2093
Pour te donner conseil, de toy mesme assez sage)
2094
Comme jamais tes vers ne te feront outrage,
2095
Et ce qu’en tes escrits plus eviter tu dois.
2096
Si de Dieu, ou du Roy tu parles quelquefois,
2097
Fay que tu sois prudent, et sobre en ton langage :
2098
Le trop parler de Dieu porte souvent dommage,
2099
Et longues sont les mains des Princes et des Rois.
2100
Ne t’attache à qui peut, si sa fureur l’allume,
2101
Venger d’un coup d’espee un petit traict de plume,
2102
Mais presse, comme on dit, ta levre avec le doy.
2103
Ceux que de tes bons mots tu vois pasmer de rire,
2104
Si quelque outrageux fol t’en veut faire desdire,
2105
Ce seront les premiers à se mocquer de toy.
CXLII
2106
Cousin parle tousjours des vices en commun,
2107
Et ne discours jamais d’affaires à la table,
2108
Mais sur tout garde toy d’estre trop veritable,
2109
Si en particulier tu parles de quelqu’un.
2110
Ne commets ton secret à la foy d’un chacun,
2111
Ne di rien qui ne soit pour le moins vray-semblable :
2112
Si tu mens, que ce soit pour chose profitable,
2113
Et qui ne tourne point au deshonneur d’aucun.
2114
Sur tout garde toy bien d’estre double en paroles,
2115
Et n’use sans propos de finesses frivoles,
2116
Pour acquerir le bruit d’estre bon courtisan.
2117
L’artifice caché c’est le vray artifice :
2118
La souris bien souvent perit par son indice,
2119
Et souvent par son art se trompe l’artisan.
CXLIII
2120
Bizet, j’aymerois mieux faire un bœuf d’un formi
2121
Ou faire d’une mousche un indique elephant,
2122
Que le bonheur d’autruy par mes vers estoufant,
2123
Me faire d’un chascun le publiq ennemi.
2124
Souvent pour un bon mot on perd un bon ami,
2125
Et tel par ses bons mots croit (tant il est enfant)
2126
S’estre mis sur la teste un chapeau triomphant,
2127
À qui mieux eust valu estre bien endormi.
2128
La louange, Bizet, est facile à chacun,
2129
Mais la satyre n’est un ouvrage commun :
2130
C’est, trop plus qu’on ne pense, un œuvre industrieux.
2131
Il n’est rien si fascheux qu’un brocard mal plaisant,
2132
Et faut bien, comme on dit, bien dire en mesdisant,
2133
Veu que le louer mesme est souvent odieux.
CXLIV
2134
Gordes, je sçaurois bien faire un conte à la table,
2135
Et s’il estoit besoin contrefaire le sourd :
2136
J’en sçaurois bien donner, et faire à quelque lourd
2137
Le vray ressembler faux, et le faux veritable.
2138
Je me sçaurois bien rendre à chacun accointable,
2139
Et façonner mes mœurs aux mœurs du temps qui court :
2140
Je sçaurois bien prester (comme on dit à la Court)
2141
Aupres d’un grand seigneur quelque œuvre charitable.
2142
Je sçaurois bien encor’, pour me mettre en avant,
2143
Vendre de la fumee à quelque poursuyvant,
2144
Et pour estre employé en quelque bon affaire,
2145
Me feindre plus ruzé cent fois que je ne suis :
2146
Mais ne le voulant point, Gordes, je ne le puis,
2147
Et si ne blasme point, ceux qui le sçavent faire.
CXLV
2148
Tu t’abuses, Belleau, si pour estre sçavant,
2149
Sçavant et vertueux, tu penses qu’on te prise :
2150
Il fault, comme lon dit, estre homme d’entreprise,
2151
Si tu veux qu’à la Court on te pousse en avant.
2152
Ces beaux noms de vertu, ce n’est rien que du vent :
2153
Donques, si tu es sage, embrasse la feintise,
2154
L’ignorance, l’envie, avec la convoitise :
2155
Par ces arts jusqu’au ciel on monte bien souvent.
2156
La science à la table est des seigneurs prisée,
2157
Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée :
2158
Garde, si tu m’en crois, d’en acquerir le bruit.
2159
L’homme trop vertueux desplait au populaire :
2160
Et n’est-il pas bien fol qui s’efforçant de plaire,
2161
Se mesle d’un mestier que tout le monde fuit ?
CXLVI
2162
Souvent nous faisons tort nous mesme’ à nostre ouvrage :
2163
Encor’ que nous soyons de ceux qui font le mieulx,
2164
Soit par trop quelquefois contrefaire les vieux ;
2165
Soit par trop imiter ceux qui sont de nostre âge.
2166
Nous ostons bien souvent aux princes le courage
2167
De nous faire du bien : nous rendant odieux,
2168
Soit pour en demandant estre trop ennuyeux,
2169
Soit pour trop nous louant aux autres faire outrage.
2170
Et puis, nous nous plaignons de voir nostre labeur
2171
Veuf d’applaudissement, de grâce, et de faveur,
2172
Et de ce que chacun à son œuvre souhaite.
2173
Bref, louë qui voudra son art, et son mestier,
2174
Mais cestui-là, Morel, n’est pas mauvais ouvrier,
2175
Lequel sans estre fol, peut estre bon poëte.
CXLVII
2176
Ne te fasche, Ronsard, si tu vois par la France
2177
Fourmiller tant d’escrits : ceux qui ont merité
2178
D’estre advouez pour bons de la posterité,
2179
Portent leur sauf-conduit, et lettre d’asseurance.
2180
Tout œuvre qui doit vivre il a dès sa naissance
2181
Un Demon qui le guide à l’immortalité :
2182
Mais qui n’a rencontré telle nativité,
2183
Comme fruict abortif, n’a jamais accroissance.
2184
Virgile eut ce Demon, et l’eut Horace encor’,
2185
Et tous ceux qui du temps de ce bon siècle d’or
2186
Estoient tenuz pour bons : les autres n’ont plus vie.
2187
Qu’eussions-nous leurs escrits, pour voir de nostre temps
2188
Ce qui aux anciens servoit de passetemps,
2189
Et quels estoient les vers d’un indocte Mevie.
CXLVIII
2190
Autant comme lon peut en un autre langage
2191
Une langue exprimer, autant que la nature
2192
Par l’art se peut monstrer, et que par la peinture
2193
On peut tirer au vif un naturel visage :
2194
Autant exprimes-tu, et encor d’avantage,
2195
Avecques le pinceau de ta docte escriture,
2196
La grace, la façon, le port, et la stature
2197
De celuy, qui d’Enee a descrit le voyage.
2198
Ceste mesme candeur, ceste grace divine,
2199
Ceste mesme douceur, et majesté Latine,
2200
Qu’en ton Virgile on voit, c’est celle mesme encore,
2201
Qui Françoise se rend par ta celeste veine.
2202
Des-Masures, sans plus, a faute d’un Mecene,
2203
Et d’un autre Cesar, qui ses vertus honore.
CXLIX
2204
Vous dictes, courtisans, les Poëtes sont fouls,
2205
Et dictes verité : mais aussi dire j’ose,
2206
Que tels que vous soyez, vous tenez quelque chose
2207
De ceste douce humeur qui est commune à tous.
2208
Mais celle-là, Messieurs, qui domine sur vous,
2209
En autres actions diversement s’expose :
2210
Nous sommes fouls en rime, et vous l’estes en prose :
2211
C’est le seul different qu’est entre vous et nous.
2212
Vray est que vous avez la Court plus favorable,
2213
Mais aussi n’avez vous un renom si durable :
2214
Vous avez plus d’honneurs, et nous moins de souci.
2215
Si vous riez de nous, nous faisons la pareille :
2216
Mais cela qui se dit s’en vole par l’oreille,
2217
Et cela qui s’escrit ne se perd pas ainsi.
CL
2218
Seigneur, je ne sçaurois regarder d’un bon œil
2219
Ces vieux singes de Court, qui ne sçavent rien faire
2220
Sinon en leur marcher les Princes contrefaire,
2221
Et se vestir, comme eux, d’un pompeux appareil.
2222
Si leur maistre se mocque, ils feront le pareil,
2223
S’il ment, ce ne sont eux qui diront le contraire :
2224
Plustost auront-ilz veu, à fin de luy complaire,
2225
La Lune en plein midy, à minuict le Soleil.
2226
Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage,
2227
Ils le vont caresser, bien qu’ils crevent de rage :
2228
S’il le reçoit mauvais, ils le monstrent au doy.
2229
Mais ce qui plus contre eux quelquefois me despite,
2230
C’est quand devant le Roy, d’un visage hypocrite,
2231
Ils se prennent à rire, et ne sçavent pourquoy.
CLI
2232
Je ne te prie pas de lire mes escrits,
2233
Mais je te prie bien qu’ayant fait bonne chere,
2234
Et joué toute nuict aux dez, à la premiere,
2235
Et au jeu que Venus t’a sur tous mieux appris,
2236
Tu ne viennes ici desfascher tes esprits,
2237
Pour te mocquer des vers que je mets en lumiere,
2238
Et que de mes escrits la leçon coustumiere,
2239
Par faute d’entretien, ne te serve de ris.
2240
Je te priray encor, quiconcques tu puisse’ estre,
2241
Qui, brave de la langue, et foible de la dextre,
2242
De blesser mon renom te monstres toujours prest,
2243
Ne mesdire de moy : ou prendre patience,
2244
Si ce que ta bonté me preste en conscience,
2245
Tu te le vois par moy rendre à double interest.
CLII
2246
Si mes escrits, Ronsard, sont semez de ton los,
2247
Et si le mien encor tu ne dedaignes dire,
2248
D’estre enclos en mes vers ton honneur ne desire,
2249
Et par là je ne cerche en tes vers estre enclos.
2250
Laissons donc, je te pri, laissons causer ces sots,
2251
Et ces petits gallands, qui ne sachant que dire,
2252
Disent, voyant Ronsard et Bellay s’entr’escrire,
2253
Que ce sont deux mulets qui se grattent le dos.
2254
Nos louanges, Ronsard, ne font tort à personne :
2255
Et quelle loy defend que l’un à l’autre en donne,
2256
Si les amis entre eux des presens se font bien ?
2257
On peut comme l’argent trafiquer la louange,
2258
Et les louanges sont comme lettres de change,
2259
Dont le change et le port, Ronsard, ne couste rien.
CLIII
2260
On donne les degrez au sçavant escolier,
2261
On donne les estats à l’homme de justice,
2262
On donne au courtisan le riche benefice,
2263
Et au bon capitaine on donne le collier :
2264
On donne le butin au brave avanturier,
2265
On donne à l’officier les droits de son office,
2266
On donne au serviteur le gain de son service,
2267
Et au docte poëte on donne le laurier.
2268
Pourquoy donc fais-tu tant lamenter Calliope,
2269
Du peu de bien qu’on fait à sa gentille troppe ?
2270
Il faut, Jodelle, il faut autre labeur choisir,
2271
Que celuy de la Muse, à qui veut qu’on l’avance :
2272
Car quel loyer veux-tu avoir de ton plaisir,
2273
Puis que le plaisir mesme en est la recompense ?
CLIV
2274
Si tu m’en crois, Baïf, tu changeras Parnasse
2275
Au palais de Paris, Helicon au parquet,
2276
Ton laurier en un sac, et ta lyre au caquet,
2277
De ceux qui pour serrer, la main n’ont jamais lasse.
2278
C’est à ce mestier là, que les biens on amasse,
2279
Non à celuy des vers : où moins y a d’acquet,
2280
Qu’au mestier d’un boufon, ou celuy d’un naquet.
2281
Fy du plaisir, Baïf, qui sans profit se passe.
2282
Laissons donq, je te pry, ces babillardes Sœurs,
2283
Ce causeur Apollon, et ces vaines douceurs,
2284
Qui pour tout leur tresor n’ont que des lauriers verds :
2285
Aux choses de profit, ou celles qui font rire,
2286
Les grands ont aujourd’huy les oreilles de cire,
2287
Mais ils les ont de fer, pour escouter les vers.
CLV
2288
Thiard, qui as changé en plus grave escriture
2289
Ton doux stile amoureux : Thiard, qui nous as fait
2290
D’un Petrarque un Platon, et si rien plus parfait
2291
Se trouve que Platon, en la mesme nature :
2292
Qui n’admire du ciel la belle architecture,
2293
Et de tout ce qu’on voit les causes et l’effect,
2294
Celuy vrayment doit estre un homme contrefait,
2295
Lequel n’a rien d’humain, que la seule figure.
2296
Contemplons donc, Thiard, ceste grand’ voute ronde,
2297
Puis que nous sommes faits à l’exemple du monde :
2298
Mais ne tenons les yeux si attachez en haut,
2299
Que pour ne les baisser quelquefois vers la terre,
2300
Nous soyons en danger, par le hurt d’une pierre,
2301
De nous blesser le pied, ou de prendre le saut.
CLVI
2302
Par ces vers Teïens Belleau me fait aimer
2303
Et le vin, et l’amour : Baïf, ta challemie
2304
Me fait plus qu’une royne une rustique amie,
2305
Et plus qu’une grand’ ville un village estimer.
2306
Le docte Pelletier fait mes flancs emplumer,
2307
Pour voler jusqu’au ciel avec son Uranie :
2308
Et par l’horrible effroy d’une estrange harmonie
2309
Ronsard de pied en cap hardi me fait armer.
2310
Mais je ne sçay comment ce Dœmon de Jodelle,
2311
Dœmon est-il vrayment, car d’une voix mortelle
2312
Ne sortent point ses vers tout soudain que je l’oy,
2313
M’aiguillonne, m’espoint, m’espouvante, m’affolle,
2314
Et comme Apollon fait de sa prestresse folle,
2315
À moy-mesme m’ostant, me ravit tout à soy.
CLVII
2316
En ce pendant, Clagny, que de mil argumens
2317
Variant le dessein du royal edifice,
2318
Tu vas renouvelant d’un hardi frontispice
2319
La superbe grandeur des plus vieux monumens,
2320
Avec d’autres compas, et d’autres instrumens,
2321
Fuyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,
2322
Aux Muses je bastis, d’un nouvel artifice
2323
Un palais magnifique à quatre appartemens.
2324
Les Latines auront un ouvrage Dorique
2325
Propre à leur gravité, les Grecques un Attique
2326
Pour leur naïfveté, les Françoises auront
2327
Pour leur grave douceur une œuvre Ionienne :
2328
D’ouvrage elabouré à la Corinthienne
2329
Sera le corps d’hostel, où les Thusques seront.
CLVIII
2330
De ce Royal palais que bastiront mes doigts,
2331
Si la bonté du Roy me fournit de matiere,
2332
Pour rendre sa grandeur et beauté plus entière,
2333
Les ornemens seront de traicts et d’arcs turquois.
2334
Là d’ordre flanc à flanc se voyront tous nos Rois,
2335
Là se voira maint Faune, et Nymphe passagere :
2336
Sur le portail sera la Vierge forestiere,
2337
Aveques son croissant, son arc, et son carquois.
2338
L’appartement premier Homere aura pour marque,
2339
Virgile le second, le troisieme Petrarque,
2340
Du surnom de Ronsard le quatrieme on dira.
2341
Chacun aura sa forme et son architecture,
2342
Chacun ses ornemens, sa grace et sa peinture,
2343
Et en chacun, Clagny, ton beau nom se lira.
CLIX
2344
De vostre Dianet (de vostre nom j’appelle
2345
Vostre maison d’Anet) la belle architecture,
2346
Les marbres animez, la vivante peinture,
2347
Qui la font estimer des maisons la plus belle :
2348
Les beaux lambris dorez, la luysante chappelle,
2349
Les superbes dongeons, la riche couverture,
2350
Le jardin tapissé d’eternelle verdure,
2351
Et la vive fontaine à la source immortelle :
2352
Ces ouvrages, Madame, à qui bien les contemple,
2353
Rapportant de l’antiqu’ le plus parfait exemple,
2354
Monstrent un artifice, et despense admirable.
2355
Mais ceste grand’ douceur jointe à ceste hautesse,
2356
Et cet Astre benin joint à ceste sagesse,
2357
Trop plus que tout cela vous fait esmerveillable.
CLX
2358
Entre tous les honneurs, dont en France est cogneu
2359
Ce renommé Bertran, des moindres n’est celuy
2360
Que luy donne la Muse, et qu’on dise de luy,
2361
Que par lui un Salel soit riche devenu.
2362
Toy donc, à qui la France a desja retenu
2363
L’un de ses plus beaux lieux, comme seul aujourd’huy
2364
Où les arts ont fondé leur principal appuy,
2365
Quand au lieu qui t’attend tu seras parvenu :
2366
Fay que de ta grandeur ton Magny se ressente,
2367
À fin que si Bertran de son Salel se vante,
2368
Tu te puisses aussi de ton Magny vanter.
2369
Tous deux sont Quercinois, tous deux bas d’estature :
2370
Et ne seroyent pas moins semblables d’escriture,
2371
Si Salel avoit sceu plus doucement chanter.
CLXI
2372
Prelat, à qui les cieux ce bon heur ont donné,
2373
D’estre agreable aux Rois : Prelat, dont la prudence
2374
Par les degrez d’honneur a mis en evidence,
2375
Que pour le bien public Dieu t’avoit ordonné :
2376
Prelat, sur tous prelats sage et bien fortuné,
2377
Prelat, garde des loix, et des seaux de la France,
2378
Digne que sur ta foy repose l’asseurance
2379
D’un Roy le plus grand Roy qui fut onq’ couronné :
2380
Devant que t’avoir veu j’honorois ta sagesse,
2381
Ton sçavoir, ta vertu, ta grandeur, ta largesse,
2382
Et si rien entre nous se doit plus honorer :
2383
Mais ayant esprouvé ta bonté nompareille,
2384
Qui souvent m’a presté si doucement l’oreille,
2385
Je souhaitte qu’un jour je te puisse adorer.
CLXII
2386
Apres s’estre basti sur les murs de Carthage
2387
Un sepulchre eternel, Scipion irrité
2388
De voir à sa vertu ingrate sa cité,
2389
Se bannit de soy-mesme en un petit village.
2390
Tu as fait, Olivier, mais d’un plus grand courage,
2391
Ce que fit Scipion en son adversité,
2392
Laissant, durant le cours de ta felicité,
2393
La Court, pour vivre à toy le reste de ton âge.
2394
Le bruit de Scipion maint corsaire attiroit
2395
Pour contempler celuy que chascun admiroit,
2396
Bien qu’il fust retiré en son petit Linterne.
2397
On te fait le semblable : admirant ta vertu,
2398
D’avoir laissé la Court, et ce monstre testu,
2399
Ce peuple qui ressemble à la beste de Lerne.
CLXIII
2400
Il ne faut point, Duthier, pour mettre en evidence
2401
Tant de belles vertus qui reluisent en toy,
2402
Que je te rende icy l’honneur que je te doy,
2403
Celebrant ton sçavoir, ton sens, et ta prudence.
2404
Le bruit de ta vertu est tel, que l’ignorance
2405
Ne le peut ignorer: et qui louë le Roy,
2406
Il faut qu’il louë encor’ ta prudence, et ta foy :
2407
Car ta gloire est conjointe à la gloire de France.
2408
Je diray seulement que depuis nos ayeux
2409
La France n’a point veu un plus laborieux
2410
En sa charge que toy, et qu’autre ne se treuve
2411
Plus courtois, plus humain, ne qui ait plus de soin
2412
De secourir l’amy à son plus grand besoin.
2413
J’en parle seurement, car j’en ay fait l’espreuve.
CLXIV
2414
Combien que ton Magny ait la plume si bonne,
2415
Si prendrois-je avec luy de tes vertus le soin,
2416
Sachant que Dieu, qui n’a de nos presens besoin,
2417
Demande les presens de plus d’une personne.
2418
Je dirois ton beau nom, qui de luy-mesme sonne
2419
Ton bruit parmi la France, en Itale, et plus loin :
2420
Et dirois que Henry est luy-mesme tesmoin,
2421
Combien un Avanson avance sa couronne.
2422
Je dirois ta bonté, ta justice, et ta foy,
2423
Et mille autres vertus qui reluisent en toy,
2424
Dignes qu’un seul Ronsard les sacre à la Memoire :
2425
Mais sentant le souci qui me presse le dos,
2426
Indigne je me sens de toucher à ton los,
2427
Sachant que Dieu ne veut qu’on prophane sa gloire.
CLXV
2428
Quand je voudray sonner de mon grand Avanson
2429
Les moins grandes vertus, sur ma corde plus basse
2430
Je diray sa faconde, et l’honneur de sa face,
2431
Et qu’il est des neuf Sœurs le plus cher nourrisson.
2432
Quand je voudray toucher avec un plus haut son
2433
Quelque plus grand’vertu, je chanteray sa grace,
2434
Sa bonté, sa grandeur, qui la justice embrasse,
2435
Mais là je ne mettray le but de ma chanson,
2436
Car quand plus hautement je sonneray sa gloire,
2437
Je diray que jamais les filles de Memoire
2438
Ne diront un plus sage, et vertueux que luy :
2439
Plus prompt à son devoir, plus fidele à son Prince,
2440
Ne qui mieux s’accommode au regne d’aujourd’huy,
2441
Pour servir son Seigneur en estrange province.
CLXVI
2442
Combien que ta vertu, Poulin, soit entendue
2443
Par tout où des François le bruit est entendu,
2444
Et combien que ton nom soit au large estendu
2445
Autant que la grand’mer est au large estendue :
2446
Si faut-il toutefois que Bellay s’esvertue,
2447
Aussi bien que la mer, de bruire ta vertu,
2448
Et qu’il sonne de toy avec l’œrain tortu,
2449
Ce que sonne Triton de sa trompe tortue.
2450
Je diray que tu es le Tiphys du Jason,
2451
Qui doit par ton moyen conquerir la toison,
2452
Je diray ta prudence, et ta vertu notoire :
2453
Je diray ton pouvoir qui sur la mer s’estend,
2454
Et que les Dieux marins te favorisent tant,
2455
Que les terrestres Dieux sont jaloux de ta gloire.
CLXVII
2456
Sage de l’Hospital, qui seul de nostre France
2457
Rabaisses aujourd’huy l’orgueil Italien,
2458
Et qui nous monstre seul, d’un art Horacien,
2459
Comme il faut chastier le vice et l’ignorance :
2460
Si je voulois louer ton sçavoir, ta prudence,
2461
Ta vertu, ta bonté, et ce qu’est vrayment tien,
2462
À tes perfections je n’adjousterois rien,
2463
Et pauvre me rendroit la trop grand’abondance.
2464
Et qui pourroit, bons Dieux, faire plus digne foy
2465
Des rares qualitez qui reluisent en toy,
2466
Que ceste autre Pallas, ornement de nostre âge ?
2467
Ainsi jusqu’aujourd’huy, ainsi encor’ voit-on
2468
Estre tant renommé le maistre de Platon,
2469
Pour ce qu’il eut d’un dieu la voix pour tesmoignage.
CLXVIII
2470
Nature à vostre naistre heureusement feconde,
2471
Prodigue vous donna tout son plus et son mieux,
2472
Soit ceste grand’ douceur qui luit dedans vos yeux,
2473
Soit ceste majesté disertement faconde.
2474
Vostre rare vertu, qui n’a point de seconde,
2475
Et vostre esprit ailé, qui voisine les cieux,
2476
Vous ont donné le lieu le plus prochain des Dieux,
2477
Et la plus grand’ faveur du plus grand Roy du monde.
2478
Bref, vous avez tout seul tout ce qu’on peut avoir
2479
De richesse, d’honneur, de grace, et de sçavoir :
2480
Que voulez-vous donc plus esperer d’avantage ?
2481
Le libre jugement de la posterité,
2482
Qui, encor’ qu’ell’ assigne au ciel vostre partage,
2483
Ne vous donnera pas ce qu’avez merité.
CLXIX
2484
La fortune, Prelat, nous voulant faire voir
2485
Ce qu’elle peut sur nous, a choisi de nostre âge
2486
Celuy qui de vertu, d’esprit, et de courage
2487
S’estoit le mieux armé encontre son pouvoir.
2488
Mais la vertu qui n’est apprise à s’esmouvoir,
2489
Non plus que le rocher se meut contre l’orage,
2490
Dontera la fortune, et contre son outrage
2491
De tout ce qui luy faut, se sçaura bien pourvoir.
2492
Comme ceste vertu immuable demeure,
2493
Ainsi le cours du ciel se change d’heure en heure.
2494
Aidez-vous donq, Seigneur, de vous mesme au besoin,
2495
Et joyeux attendez la saison plus prospere,
2496
Qui vous doit ramener vostre oncle et vostre frere
2497
Car et d’eux et de vous le ciel a pris le soin.
CLXX
2498
Ce n’est pas sans propos qu’en vous le ciel a mis
2499
Tant de beautez d’esprit, et de beautez de face,
2500
Tant de royal honneur, et de royale grace,
2501
Et que plus que cela vous est encor’ promis.
2502
Ce n’est pas sans propos que les Destins amis,
2503
Pour rabaisser l’orgueil de l’Espagnole audace,
2504
Soit par droit d’alliance, ou soit par droit de race,
2505
Vous ont par leurs arrests trois grands peuples sousmis.
2506
Ilz veulent que par vous la France, et l’Angleterre
2507
Changent en longue paix l’hereditaire guerre,
2508
Qui a de pere en fils si longuement duré :
2509
Ils veulent que par vous la belle vierge Astree
2510
En ce Siecle de fer reface encor’ entree,
2511
Et qu’on renvoye encor’ le beau Siecle doré.
CLXXI
2512
Muse, qui autrefois chantas la verde Olive,
2513
Empenne tes deux flancs d’une plume nouvelle,
2514
Et te guindant au ciel avecques plus haute aile,
2515
Vole où est d’Apollon la belle plante vive.
2516
Laisse, mon cher souci, la paternelle rive,
2517
Et portant desormais une charge plus belle,
2518
Adore ce haut nom, dont la gloire immortelle
2519
De nostre pole arctiqu’ à l’autre pole arrive.
2520
Louë l’esprit divin, le courage indontable,
2521
La courtoise douceur, la bonté charitable,
2522
Qui soustient la grandeur, et la gloire de France.
2523
Et di, ceste Princesse et si grande et si bonne,
2524
Porte dessus son chef de France la couronne :
2525
Mais di cela si haut, qu’on l’entende à Florence.
CLXXII
2526
Digne fils de Henry, nostre Hercule Gaulois,
2527
Nostre second espoir, qui porte sus ta face,
2528
Retraicte au naturel, la maternelle grace,
2529
Et gravee en ton cœur la vertu de Vallois :
2530
Ce pendant que le ciel, qui jà dessous tes loix
2531
Trois peuples a soumis, armera ton audace
2532
D’une plus grand’ vigueur, suy ton pere à la trace,
2533
Et apprens à donter l’Espagnol, et l’Anglois.
2534
Voicy de la vertu la penible montee,
2535
Qui par le seul travail veut estre surmontee :
2536
Voilà de l’autre part le grand chemin battu,
2537
Où au sejour du vice on monte sans eschelle.
2538
Deçà, Seigneur, deçà, où la vertu t’appelle,
2539
Hercule se fit Dieu par la seule vertu.
CLXXIII
2540
La Grecque poesie orgueilleuse se vante
2541
Du los qu’à son Homere Alexandre donna,
2542
Et les vers que Cesar de Virgile sonna,
2543
La Latine aujourd’huy les chante et les rechante.
2544
La Françoise qui n’est tant que ces deux sçavante,
2545
Comme qui son Homere et son Virgile n’a,
2546
Maintient que le Laurier qui François couronna,
2547
Baste seul pour la rendre à tout jamais vivante.
2548
Mais les vers qui l’ont mise encor’ en plus haut pris,
2549
Sont les vostres, Madame, et ces divins escrits
2550
Que mourant nous laissa la Roine vostre mere.
2551
Ô poesie heureuse, et bien digne des Rois,
2552
De te pouvoir vanter des escripts Navarrois,
2553
Qui t’honorent trop plus qu’un Virgile ou Homere.
CLXXIV
2554
Dans l’enfer de son corps mon esprit attaché
2555
(Et cet enfer, Madame, a esté mon absence)
2556
Quatre ans et d’avantage a fait la penitence
2557
De tous les vieux forfaits dont il fut entaché.
2558
Ores, graces aux Dieux, or’ il est relaché
2559
De ce penible enfer, et par vostre presence
2560
Reduit au premier poinct de sa divine essence,
2561
A dechargé son dos du fardeau de peché.
2562
Ores sous la faveur de vos graces prisees,
2563
Il jouit du repos des beaux champs Elysées,
2564
Et si n’a volonté d’en sortir jamais hors.
2565
Donques, de l’eau d’oubli ne l’abreuvez, Madame,
2566
De peur qu’en la beuvant nouveau desir l’enflamme
2567
De retourner encor dans l’enfer de son corps.
CLXXV
2568
Non pource qu’un grand Roy ait esté vostre pere,
2569
Non pour vostre degré, et royale hauteur,
2570
Chacun de vostre nom veut estre le chanteur,
2571
Ni pource qu’un grand Roy soit ores vostre frere.
2572
La nature, qui est de tous commune mere,
2573
Vous fit naistre, Madame, avecques ce grand heur,
2574
Et ce qui accompagne une telle grandeur,
2575
Ce sont souvent des dons de fortune prospere.
2576
Ce qui vous fait ainsi admirer d’un chascun,
2577
C’est ce qui est tout vostre, et qu’avec vous commun
2578
N’ont tous ceux-là qui ont couronnes sur leurs testes :
2579
Ceste grace, et douceur, et ce je ne sçay quoy,
2580
Que quand vous ne seriez fille, ny sœur de Roy,
2581
Si vous jugeroit-on estre ce que vous estes.
CLXXVI
2582
Esprit royal, qui prens de lumiere eternelle
2583
Ta seule nourriture, et ton accroissement,
2584
Et qui de tes beaux rais en nostre entendement
2585
Produit ce haut desir, qui au ciel nous r’appelle,
2586
N’apperçois-tu combien par ta vive estincelle
2587
La vertu luit en moy ? n’as-tu point sentiment
2588
Par l’œil, l’ouïr, l’odeur, le goust, l’attouchement,
2589
Que sans toy ne reluit chose aucune mortelle ?
2590
Au seul object divin de ton image pure
2591
Se meut tout mon penser, qui par la souvenance
2592
De ta haute bonté tellement se r’asseure,
2593
Que l’ame et le vouloir ont pris mesme asseurance
2594
(Chassant tout appetit et toute vile cure)
2595
De retourner au lieu de leur premiere essence.
CLXXVII
2596
Si la vertu, qui est de nature immortelle,
2597
Comme immortelles sont les semences des cieux,
2598
Ainsi qu’à nos esprits, se monstroit à nos yeux,
2599
Et nos sens hebetez estoient capables d’elle,
2600
Non ceux-là seulement qui l’imaginent telle,
2601
Et ceulx ausquels le vice est un monstre odieux,
2602
Mais on verroit encor les mesmes vicieux
2603
Épris de sa beauté, des beautez la plus belle.
2604
Si tant aimable donc seroit ceste vertu
2605
À qui la pourroit voir, Vineux, t’esbahis-tu
2606
Si j’ay de ma Princesse au cœur l’image empreinte ?
2607
Si sa vertu j’adore, et si d’affection
2608
Je parle si souvent de sa perfection,
2609
Veu que la vertu mesme en son visage est peinte ?
CLXXVIII
2610
Quand d’une douce ardeur doucement agité
2611
J’userois quelque fois en louant ma Princesse
2612
Des termes d’adorer, de celeste ou Deesse,
2613
Et ces tiltres qu’on donne à la Divinité,
2614
Je ne craindrois, Melin, que la posterité
2615
Appellast pour cela ma Muse flateresse :
2616
Mais en louant ainsi sa royale hautesse,
2617
Je craindrois d’offenser sa grande humilité.
2618
L’antique vanité avecques tels honneurs
2619
Souloit idolâtrer les Princes et Seigneurs :
2620
Mais le Chrestien qui met ces termes en usage,
2621
Il n’est pas pour cela idolâtre ou flateur :
2622
Car en donnant de tout la gloire au Createur,
2623
Il louë l’ouvrier mesme, en louant son ouvrage.
CLXXIX
2624
Voyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,
2625
La rancune, l’orgueil, le desir aveuglé,
2626
Dont cet âge de fer de vices tout rouglé
2627
A violé l’honneur de l’antique justice :
2628
Voyant d’une autre part la fraude, la malice,
2629
Le procez immortel, le droit mal conseillé :
2630
Et voyant au milieu du vice dereiglé
2631
Ceste royale fleur, qui ne tient rien du vice :
2632
Il me semble, Dorat, voir au ciel revolez
2633
Des antiques vertuz les escadrons ailez,
2634
N’ayans rien delaissé de leur saison doree
2635
Pour reduire le monde à son premier printemps,
2636
Fors ceste Marguerite, honneur de nostre temps,
2637
Qui comme l’esperance, est seule demeuree.
CLXXX
2638
De quelque autre suject, que j’escrive, Jodelle,
2639
Je sens mon cœur transi d’une morne froideur,
2640
Et ne sens plus en moy ceste divine ardeur,
2641
Qui t’enflamme l’esprit de sa vive estincelle.
2642
Seulement quand je veux toucher le los de celle
2643
Qui est de nostre siecle et la perle, et la fleur,
2644
Je sens revivre en moy ceste antique chaleur,
2645
Et mon esprit lassé prendre force nouvelle.
2646
Bref, je suis tout changé, et si ne sçay comment,
2647
Comme on voit se changer la vierge en un moment,
2648
À l’approcher du Dieu qui telle la fait estre.
2649
D’où vient cela, Jodelle ? il vient, comme je croy,
2650
Du suject, qui produit naïvement en moy
2651
Ce que par art contraint les autres y font naistre.
CLXXXI
2652
Ronsard, j’ay veu l’orgueil des Colosses antiques,
2653
Les theâtres en rond ouvers de tous costez,
2654
Les colomnes, les arcs, les hauts temples voutez,
2655
Et les sommets pointus des carrez obelisques.
2656
J’ay veu des Empereurs les grands thermes publiques,
2657
J’ay veu leurs monuments que le temps a dontez,
2658
J’ay veu leurs beaux palais que l’herbe a surmontez
2659
Et des vieux murs Romains les poudreuses reliques.
2660
Bref, j’ay veu tout cela que Rome a de nouveau,
2661
De rare, d’excellent, de superbe, et de beau :
2662
Mais je n’y ay point veu encores si grand’chose
2663
Que ceste Marguerite, où semble que les cieux,
2664
Pour effacer l’honneur de tous les siecles vieux,
2665
De leurs plus beaux presens ont l’excellence enclose.
CLXXXII
2666
Je ne suis pas de ceux qui robent la loüange,
2667
Fraudant indignement les hommes de valeur,
2668
Ou qui changeant le noir à la blanche couleur
2669
Sçavent, comme l’on dit, faire d’un diable un ange.
2670
Je ne fay point valoir, comme un tresor estrange,
2671
Ce que vantent si haut nos marcadans d’honneur,
2672
Et si ne cherche point que quelque grand seigneur
2673
Me baille pour des vers des biens en contr’ eschange.
2674
Ce que je quiers, Gournay, de ceste sœur de Roy,
2675
Que j’honore, revere, admire comme toy,
2676
C’est que de la louer sa bonté me dispense,
2677
Puis qu’elle est de mes vers le plus louable object :
2678
Car en loüant, Gournay, si louable subject,
2679
Le los que je m’acquiers, m’est trop grand’ recompense.
CLXXXIII
2680
Morel, quand quelquefois je perds le temps à lire
2681
Ce que font aujourd’huy nos trafiqueurs d’honneurs,
2682
Je ri de voir ainsi desguiser ces Seigneurs,
2683
Desquels (comme lon dit) il font comme de cire.
2684
Et qui pourroit, bons dieux ! se contenir de rire
2685
Voyant un corbeau peint de diverses couleurs,
2686
Un pourceau couronné de roses et de fleurs,
2687
Ou le portrait d’un asne accordant une lire ?
2688
La louange, à qui n’a rien de loüable en soy,
2689
Ne sert que de le faire à tous monstrer au doy,
2690
Mais elle est le loyer de cil qui la merite.
2691
C’est ce qui fait, Morel, que si mal volontiers
2692
Je di ceux, dont le nom fait rougir les papiers,
2693
Et que j’ay si frequent celuy de Marguerite.
CLXXXIV
2694
Celuy qui de plus près attaint la Deité,
2695
Et qui au ciel, Bouju, vole de plus haute aile,
2696
C’est celuy qui suivant la vertu immortelle,
2697
Se sent moins du fardeau de nostre humanité.
2698
Celuy qui n’a des Dieux si grand felicité,
2699
L’admire toutefois comme une chose belle,
2700
Honore ceux qui l’ont, se monstre amoureux d’elle,
2701
Il a le second rang, ce semble, merité.
2702
Comme au premier je tends d’aile trop foible et basse,
2703
Ainsi je pense avoir au second quelque place :
2704
Et comment puis-je mieux le second meriter
2705
Qu’en louant ceste fleur, dont le vol admirable,
2706
Pour gaigner du premier le lieu plus honorable
2707
Ne laisse rien ici qui la puisse imiter ?
CLXXXV
2708
Quand ceste belle fleur premierement je vi,
2709
Qui nostre âge de fer de ses vertus redore,
2710
Bien que sa grand’valeur je ne cognoisse encore,
2711
Si fus-je en la voyant de merveille ravi.
2712
Depuis ayant le cours de fortune suivi
2713
Où le Tybre tortu de jaune se colore
2714
Et voyant ces grands dieux que l’ignorance adore,
2715
Ignorans, vicieux, et meschans à l’envi :
2716
Alors, Forget, alors ceste erreur ancienne,
2717
Qui n’avoit bien cogneu ta Princesse et la mienne,
2718
La venant à revoir, se dessilla les yeux :
2719
Alors je m’apperceu qu’ignorant son merite
2720
J’avois, sans la cognoistre, admiré Marguerite,
2721
Comme, sans les cognoistre, on admire les cieux.
CLXXXVI
2722
La jeunesse, Du-val, jadis me fit escrire
2723
De cest aveugle archer, qui nous aveugle ainsi,
2724
Puis fasché de l’Amour, et de sa mere aussi,
2725
Les louanges des Rois j’accorday sur ma lire.
2726
Ores je ne veux plus tels argumens eslire,
2727
Ains je veux comme toy point d’un plus haut souci,
2728
Chanter de ce grand Roy, dont le grave sourci
2729
Fait trembler le celeste et l’infernal Empire.
2730
Je veux chanter de Dieu, mais pour bien le chanter,
2731
Il faut d’un avant-jeu ses louanges tenter,
2732
Loüant, non la beauté de ceste masse ronde,
2733
Mais ceste fleur, qui tient encor’ un plus beau lieu :
2734
Car comme elle est, Du-val, moins parfaite que Dieu,
2735
Aussi l’est elle plus que le reste du monde.
CLXXXVII
2736
Bucanan, qui d’un vers aux plus vieux comparable
2737
Le surnom de Sauvage ostes à l’Escossois,
2738
Si j’avois Apollon facile en mon François,
2739
Comme en ton Grec tu l’as, et Latin favorable,
2740
Je ne ferois monter, spectacle miserable,
2741
Dessus un echafaut les miseres des Rois :
2742
Mais je rendrois par tout d’une plus douce voix
2743
Le nom de Marguerite aux peuples admirable :
2744
Je dirois ses vertus et dirois que les cieux,
2745
L’ayant fait naistre ici d’un temps si vicieux
2746
Pour estre l’ornement, et la fleur de son âge,
2747
N’ont moins en cest endroit demonstré leur sçavoir,
2748
Leur pouvoir, leur vertu, que les Muses d’avoir
2749
Fait naistre un Bucanan de l’Ecosse sauvage.
CLXXXVIII
2750
Paschal, je ne veux point Jupiter assommer,
2751
Ni, comme fit Vulcan, luy rompre la cervelle,
2752
Pour en tirer dehors une Pallas nouvelle,
2753
Puis qu’on veut de ce nom ma Princesse nommer.
2754
D’un effroyable armet je ne la veux armer,
2755
Ny de ce que du nom d’une chevre on appelle,
2756
Et moins pour avoir veu sa Gorgonne cruelle,
2757
Veux-je en nouveaux cailloux les hommes transformer.
2758
Je ne veux desguiser ma simple poësie
2759
Sous le masque emprunté d’une fable moisie,
2760
Ni souiller un beau nom de monstres tant hideux :
2761
Mais suivant, comme toy, la veritable histoire,
2762
D’un vers non fabuleux je veux chanter sa gloire
2763
À nous, à nos enfans, et ceux qui naistront d’eux.
CLXXXIX
2764
Cependant, Pelletier, que dessus ton Euclide
2765
Tu monstres ce qu’en vain ont tant cherché les vieux,
2766
Et qu’en despit du vice, et du siecle envieux,
2767
Tu te guindes au ciel comme un second Alcide :
2768
L’amour de la vertu, ma seule et seure guide,
2769
Comme un cygne nouveau me conduit vers les cieux,
2770
Et en despit d’envie, et du temps vicieux,
2771
Je remplis d’un beau nom ce grand espace vuide.
2772
Je voulois, comme toy, les vers abandonner,
2773
Pour à plus haut labeur plus sage m’addonner :
2774
Mais puis que la vertu à la louer m’appelle,
2775
Je veux de la vertu les honneurs raconter :
2776
Avecques la vertu je veux au ciel monter.
2777
Pourrois-je au ciel monter avecques plus haute aile ?
CXC
2778
Dessous ce grand François, dont le bel astre luit
2779
Au plus beau lieu du ciel, la France fut enceinte
2780
Des lettres et des arts, et d’une troppe sainte
2781
Que depuis sous Henry feconde elle a produit :
2782
Mais elle n’eut plus tost fait monstre d’un tel fruit,
2783
Et plutôt ce beau part n’eut la lumière attainte,
2784
Que je ne sçay comment sa clairté fut estainte,
2785
Et vid en mesme temps et son jour et sa nuict.
2786
Helicon est tary, Parnasse est une plaine,
2787
Les lauriers sont seichez, et France autrefois pleine
2788
De l’esprit d’Apollon ne l’est plus que de Mars.
2789
Phœbus s’en fuit de nous, et l’antique ignorance
2790
Sous la faveur de Mars retourne encore en France,
2791
Si Pallas ne deffend les lettres et les arts.
CXCI
2792
Sire, celuy qui est, a formé toute essence
2793
De ce qui n’estoit rien. C’est l’œuvre du Seigneur :
2794
Aussi tout honneur doit fleschir à son honneur,
2795
Et tout autre pouvoir ceder à sa puissance.
2796
On voit beaucoup de Rois, qui sont grands d’apparence :
2797
Mais nul, tant il soit grand, n’aura jamais tant d’heur
2798
De pouvoir à la vostre egaler sa grandeur :
2799
Car rien n’est apres Dieu si grand qu’un Roy de France.
2800
Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu
2801
Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,
2802
Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,
2803
Élargissez encor sur moy vostre pouvoir,
2804
Sur moy, qui ne suis rien : à fin de faire voir
2805
Que de rien un grand Roy peut faire quelque chose.
Sonnet d’un Quidam.
2806
Contre un des precedens, qui se commence.
2807
« Je les ay veus, Bizet », sonnet CXXXVI.
2808
Que songeois-tu, Bellay, lors que parmi tes rymes
2809
Après s’estre moqué des Papes, et des Rois,
2810
Tu as eu contre nous ozé dresser ta voix,
2811
En nous chargeant, menteur, impudemment de crimes ?
2812
Pour avoir servi Christ couppables nous estimes,
2813
Autre blasme sur nous mettre tu ne pourrois
2814
Qu’en mentant faussement : cesse si tu m’en crois,
2815
Jette au feu tes Sonnets, tes plumes et tes limes.
2816
Car c’est au Dieu vivant, à qui tu fais la guerre.
2817
Et quoy ? penses-tu bien par là bon bruit acquerre ?
2818
Mais Rome t’a appris ainsi à louër Dieu.
2819
Idolatre y allas, et si gardois encore
2820
Ce principe qu’il faut que l’homme un Dieu adore,
2821
Mais ceste raison-là vers toy n’a plus de lieu.
RESPONSE DE L’AUTEUR
2822
Audict sonnet.
2823
Mais où as-tu trouvé, quelle temerité !
2824
Qu’il faille ainsi juger d’une autre conscience !
2825
En quelle escole as-tu appris cette science,
2826
Qui n’appartient sans plus qu’à la Divinité ?
2827
Si j’ay, sans la nommer, touché quelque cité,
2828
Dont la façon de vivre, et police m’offence,
2829
Et tu voulois, Chrestien, en prendre la defence,
2830
Me devois-tu pourtant noter d’impiété ?
2831
Il semble à escouter vos superbes louanges,
2832
Que vous soyez parfaits, que vous soyez plus qu’anges ;
2833
Le Pharisee ainsi se vantoit devant Dieu.
2834
Que sçais-tu quel j’estois devant qu’aller à Rome ?
2835
Quel je suis retourné ? quel j’ay vescu et comme ?
2836
Ami, le vray Chrestien est chrestien en tout lieu.
2837
Autre.
2838
Si Dieu est de vous seuls, comme il veut, adoré,
2839
Si seuls enfans de Dieu, si seuls Chrestiens vous estes,
2840
Si tous les autres sont sots, ignorans et bestes,
2841
Si de tous, fors de vous, le vray est ignoré,
2842
Je m’en rapporte à Dieu, qui veut estre honoré
2843
Comme il a ordonné, non pas selon nos testes,
2844
Qui le sert bien ou mal, je n’en fais point d’enquestes,
2845
Un chacun de soy-mesme est tesmoin asseuré.
2846
Mais quand à vos façons, je ne craindray de dire
2847
Qu’il y a plus sur vous, que sur nous à redire,
2848
Et que je ne vis onq’ moins plaisante cité.
2849
Ce qu’à vous je n’impute, ains à vostre police,
2850
Ou plutost à ceux-là, dont la courte malice
2851
Abuse, comme on voit, vostre simplicité.
2852
Autre.
2853
Si je me suis moqué, ce que je ne voudrois,
2854
De ceux que par tes vers toy-mesme tu deprimes
2855
J’ay fait beaucoup pour vous, et plus que tu n’estimes
2856
De vous loger parmi les princes et les Rois.
2857
Mais si à mes escrits respondre tu voulois,
2858
Et respondre à propos sans parler de mes limes,
2859
Il ne te falloit tant arrester sur mes rimes,
2860
Il te falloit defendre et vos mœurs et vos loix.
2861
Il te falloit descrire une forme de ville,
2862
N’usant comme j’ay dit, de liberté servile,
2863
Sans mesdire de Rome ainsi hors de saison.
2864
Mais imitant des tiens la façon ordinaire,
2865
Voyant que tu n’avois de quoy me satisfaire,
2866
Tu m’as payé d’injure, et non pas de raison.
2867
Autre.
2868
Puis que ce qu’en commun des vices j’ay escrit
2869
Tu veux prendre pour toy, touche-là, je l’advouë :
2870
Et si ce n’est assez, je te promets et vouë
2871
De faire encor’ pour toy renaistre Democrit.
2872
Et qui ne se riroit d’un si subtil esprit,
2873
Qui en blamant autruy, si sottement se louë ?
2874
Et veut que par les vers dont ma Muse se jouë
2875
En me moquant de luy, je me mocque de Christ ?
2876
Si vos opinions sont bien ou mal fondees,
2877
Je m’en rapporte à ceux qui les ont mieux sondees,
2878
Baste que je me sens meilleur Chrestien que toy.
2879
Quant à ce que j’ay dit de vos façons de vivre,
2880
Je ne veux pour cela faire brusler mon livre,
2881
Car vos mœurs ne sont pas articles de la foy.
2882
Autre.
2883
Je n’ay pas entrepris, pour defendre l’Eglise
2884
Que vous nommez contraire à l’Eglise de Christ,
2885
De vous dresser ici un combat par escrit :
2886
J’en laisse faire à ceux qui la charge en ont prise.
2887
Mais si la charité est ce que plus Dieu prise,
2888
Et l’arbre par le fruict se cognoit, comme on dit,
2889
Celuy qui comme moy, à vos mœurs contredit,
2890
Contre le Dieu vivant n’a la guerre entreprise.
2891
Or si vous usiez là de quelque charité,
2892
Celuy qui rien n’y porte en sçait la verité.
2893
Quant à vos autres mœurs, loix et façons de faire,
2894
Tu me nommes à tort imprudent et menteur,
2895
De ce que j’en ay dict je ne suis inventeur,
2896
Car c’est de vos prescheurs la complainte ordinaire.
2897
Fin des « Regrets ».