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Recueil de 191 sonnets (1558) : à Rome, au service d'un cardinal, du Bellay dit l'exil, le regret de sa maison angevine et les vices de la cour pontificale, puis, rentré en France, raille les courtisans et loue le roi et Marguerite.
1Quem, Lector, tibi nunc damus libellum.
2Hic fellisque simul, simulque mellis,
3Permixtumque salis refert saporem.
4Si gratum quid erit tuo palato,
5Huc conviva veni, tibi hæc parata est,
6Cœna : sin minus, hinc facesse, quæso :
7Ad hanc te volui haud vocare cœnam.
10Si je n’ay plus la faveur de la Muse,
11Et si mes vers se trouvent imparfaits,
12Le lieu, le temps, l’aage où je les ay faits,
13Et mes ennuis leur serviront d’excuse.
14J’estois à Rome au milieu de la guerre,
15Sortant desjà de l’aage plus dispos,
16A mes travaux cerchant quelque repos,
17Non pour louange ou pour faveur acquerre.
18Ainsi voit-on celuy qui sur la plaine
19Picque le bœuf ou travaille au rampart,
20Se resjouir, et d’un vers fait sans art
21S’esvertuer au travail de sa peine.
22Celuy aussi, qui dessus la galere
23Fait escumer les flots à l’environ,
24Ses tristes chants accorde à l’aviron,
25Pour esprouver la rame plus legère.
26On dit qu’Achille, en remaschant son ire,
27De tels plaisirs souloit s’entretenir,
28Pour addoucir le triste souvenir
29De sa maistresse, aux fredons de sa lyre.
30Ainsi flattoit le regret de la sienne
31Perdue, hélas, pour la seconde fois,
32Cil qui jadis aux rochers et aux bois
33Faisoit ouïr sa harpe Thracienne.
34La Muse ainsi me fait sur ce rivage,
35Où je languis banni de ma maison,
36Passer l’ennuy de la triste saison,
37Seule compaigne à mon si long voyage.
38La Muse seule au milieu des alarmes
39Est asseuree, et ne pallist de peur :
40La Muse seule au milieu du labeur
41Flatte la peine et desseiche les larmes.
42D’elle je tiens le repos et la vie,
43D’elle j’apprens à n’estre ambitieux,
44D’elle je tiens les saincts presens des Dieux,
45Et le mespris de fortune et d’envie.
46Aussi sçait-elle, aiant dès mon enfance
47Tousjours guidé le cours de mon plaisir,
48Que le devoir, non l’avare desir,
49Si longuement me tient loin de la France.
50Je voudrois bien (car pour suivre la Muse
51J’ay sur mon doz chargé la pauvreté)
52Ne m’estre au trac des neuf Sœurs arresté,
53Pour aller voir la source de Meduse.
54Mais que feray-je à fin d’eschapper d’elles ?
55Leur chant flatteur a trompé mes esprits,
56Et les appas ausquels elles m’ont pris
57D’un doux lien ont englué mes ailes.
58Non autrement que d’une douce force
59D’Ulysse estoyent les compagnons liez,
60Et, sans penser aux travaux oubliez
61Aimoyent le fruict qui leur servoit d’amorce.
62Celuy qui a de l’amoureux breuvage
63Gousté, mal sain, le poison doux-amer,
64Cognoit son mal, et contraint de l’aymer,
65Suit le lien qui le tient en servage.
66Pour ce me plaist la douce poésie,
67Et le doux traict par qui je fus blessé :
68Dès le berceau la Muse m’a laissé
69Cest aiguillon dedans la fantaisie.
70Je suis content qu’on appelle folie
71De nos esprits la saincte deité,
72Mais ce n’est pas sans quelque utilité
73Que telle erreur si doucement nous lie.
74Elle esblouït les yeux de la pensee
75Pour quelquefois ne voir nostre malheur,
76Et d’un doux charme enchante la douleur
77Dont nuict et jour nostre ame est offensee.
78Ainsi encor’ la vineuse prestresse,
79Qui de ses criz Ide va remplissant,
80Ne sent le coup du thyrse la blessant,
81Et je ne sens le malheur qui me presse.
82Quelqu’un dira : de quoy servent ses plainctes ?
83Comme de l’arbre on voit naistre le fruict,
84Ainsi les fruicts que la douleur produict,
85Sont les souspirs et les larmes non feinctes.
86De quelque mal un chacun se lamente,
87Mais les moyens de plaindre sont divers :
88J’ay, quant à moy, choisi celuy des vers
89Pour desaigrir l’ennuy qui me tourmente.
90Et c’est pourquoy d’une douce satyre
91Entremeslant les espines aux fleurs,
92Pour ne fascher le monde de mes pleurs,
93J’appreste ici le plus souvent à rire.
94Or si mes vers méritent qu’on les louë,
95Ou qu’on les blasme, à vous seul entre tous
96Je m’en rapporte ici : car c’est à vous,
97A vous, Seigneur, à qui seul je les vouë :
98Comme celuy qui avec la sagesse
99Avez conjoint le droit et l’equité,
100Et qui portez de toute antiquité
101Joint à vertu le titre de noblesse :
102Ne dedaignant, comme estoit la coustume,
103Le long habit, lequel vous honorez,
104Comme celuy qui sage n’ignorez
105De combien sert le conseil et la plume.
106Ce fut pourquoy ce sage et vaillant Prince,
107Vous honorant du nom d’Ambassadeur,
108Sur vostre doz deschargea sa grandeur,
109Pour la porter en estrange Province :
110Recompensant d’un estat honorable
111Vostre service, et tesmoignant assez
112Par le loyer de vos travaux passez,
113Combien luy est tel service aggreable.
114Qu’autant vous soit aggreable mon livre,
115Que de bon cœur je le vous offre ici :
116Du mesdisant j’auray peu de souci,
117Et seray seur à tout jamais de vivre.
118Mon livre (et je ne suis sur ton aise envieux)
119Tu t’en iras sans moy voir la Court de mon Prince.
120Hé chétif que je suis, combien en gré je prinsse,
121Qu’un heur pareil au tien fust permis à mes yeux !
122Là si quelqu’un vers toy se monstre gracieux,
123Souhaitte luy qu’il vive heureux en sa province :
124Mais si quelque malin obliquement te pince,
125Souhaitte luy tes pleurs, et mon mal ennuyeux.
126Souhaitte luy encor’ qu’il face un long voyage,
127Et bien qu’il ait de veuë eslongné son mesnage,
128Que son cœur, où qu’il voise, y soit tousjours present.
129Souhaitte qu’il vieillisse en longue servitude,
130Qu’il n’esprouve à la fin que toute ingratitude,
131Et qu’on mange son bien pendant qu’il est absent.
LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY ANGEVIN
132Je ne veux point fouiller au sein de la nature,
133Je ne veux point cercher l’esprit de l’univers,
134Je ne veux point sonder les abysmes couvers,
135N’y dessigner du ciel la belle architecture.
136Je ne peins mes tableaux de si riche peinture,
137Et si hauts argumens ne recerche à mes vers :
138Mais suivant de ce lieu les accidens divers,
139Soit de bien, soit de mal, j’escris à l’adventure.
140Je me plains à mes vers, si j’ay quelque regret,
141Je me ris avec eux, je leur di mon secret,
142Comme estans de mon cœur les plus seurs secretaires.
143Aussi ne veux-je tant les peigner et friser,
144Et de plus braves noms ne les veux desguiser,
145Que de papiers journaux, ou bien de commentaires.
146Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer
147Avesques l’Ascrean dessus la double cyme :
148Et pour estre de ceux dont on fait plus d’estime,
149Dedans l’onde au cheval tout nud s’ira plonger.
150Quant à moy je ne veux, pour un vers allonger,
151M’accourcir le cerveau : ni pour polir ma rime,
152Me consumer l’esprit d’une soigneuse lime,
153Frapper dessus ma table, ou mes ongles ronger.
154Aussi veux-je (Paschal) que ce que je compose
155Soit une prose en ryme, ou une ryme en prose,
156Et ne veux pour cela le laurier meriter.
157Et peut estre que tel se pense bien habile,
158Qui trouvant de mes vers la ryme si facile,
159En vain travaillera, me voulant imiter.
160N’estant, comme je suis, encor exercité
161Par tant et tant de maux au jeu de la Fortune,
162Je suivois d’Apollon la trace non commune,
163D’une saincte fureur sainctement agité.
164Ores ne sentant plus ceste divinité,
165Mais picqué du souci qui fascheux m’importune,
166Une adresse j’ay pris beaucoup plus opportune
167A qui se sent forcé de la necessité.
168Et c’est pourquoy (Seigneur) ayant perdu la trace
169Que suit vostre Ronsard par les champs de la Grace,
170Je m’adresse où je voy le chemin plus battu :
171Ne me bastant le cœur, la force, ni l’haleine,
172De suivre, comme luy, par sueur et par peine,
173Ce penible sentier qui meine à la vertu.
174Je ne veux feuilleter les exemplaires Grecs,
175Je ne veux retracer les beaux traits d’un Horace,
176Et moins veux-je imiter d’un Petrarque la grace,
177Ou la voix d’un Ronsard pour chanter mes regrets.
178Ceux qui sont de Phœbus vrais poëtes sacrez,
179Animeront leurs vers d’une plus grand’ audace :
180Moy, qui suis agité d’une fureur plus basse,
181Je n’entre si avant en si profonds secrets.
182Je me contenteray de simplement escrire
183Ce que la passion seulement me fait dire,
184Sans recercher ailleurs plus graves argumens.
185Aussi n’ay-je entrepris d’imiter en ce livre
186Ceux qui par leurs escrits se vantent de revivre,
187Et se tirer tout vifs dehors des monuments.
188Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront,
189Ceux qui aiment l’honneur, chanteront de la gloire,
190Ceux qui sont près du Roy, publieront sa victoire,
191Ceux qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront :
192Ceux qui aiment les arts, les sciences diront,
193Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire,
194Ceux qui aiment le vin, deviseront de boire,
195Ceux qui sont de loisir, de fables escriront :
196Ceux qui sont mesdisans, se plairont à mesdire,
197Ceux qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire,
198Ceux qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur :
199Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange,
200Ceux qui veulent flater, feront d’un diable un ange :
201Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.
202Las, où est maintenant ce mespris de Fortune ?
203Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
204Cest honneste desir de l’immortalité,
205Et ceste honneste flamme au peuple non commune ?
206Où sont ces doux plaisirs, qu’au soir sous la nuict brune
207Les Muses me donnoyent, alors qu’en liberté
208Dessus le vert tapy d’un rivage escarté
209Je les menois danser aux rayons de la Lune ?
210Maintenant la Fortune est maistresse de moy,
211Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy,
212Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuyent.
213De la posterité je n’ay plus de souci,
214Ceste divine ardeur, je ne l’ay plus aussi,
215Et les Muses de moy, comme estranges, s’enfuyent.
216Ce pendant que la Court mes ouvrages lisoit,
217Et que la Sœur du Roy, l’unique Marguerite,
218Me faisant plus d’honneur que n’estoit mon merite,
219De son bel œil divin mes vers favorisoit,
220Une fureur d’esprit au ciel me conduisoit
221D’une aile qui la mort et les siecles évite,
222Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite,
223De son feu plus divin mon ardeur attisoit.
224Ores je suis muet, comme on voit la Prophete
225Ne sentant plus le dieu qui la tenoit sujette,
226Perdre soudainement la fureur et la voix.
227Et qui ne prend plaisir qu’un Prince luy commande ?
228L’honneur nourrit les arts, et la Muse demande
229Le théâtre du peuple, et la faveur des Rois.
230Ne t’esbahis, Ronsard, la moitié de mon ame,
231Si de ton Dubellay France ne lit plus rien,
232Et si avecques l’air du ciel Italien
233Il n’a humé l’ardeur que l’Italie enflamme.
234Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame,
235Et la saincte faveur de ton Prince et du mien,
236Cela (Ronsard), cela, cela merite bien
237De t’eschauffer le cœur d’une si vive flamme.
238Mais moy, qui suis absent des rayz de mon Soleil,
239Comment puis-je sentir eschauffement pareil
240A celuy qui est près de sa flamme divine ?
241Les costaux soleillez de pampre sont couvers
242Mais des Hyperborez les eternels hyvers
243Ne portent que le froid, la neige, et la bruine.
244France, mère des arts, des armes, et des loix,
245Tu m’as nourri long temps du laict de ta mammelle,
246Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle,
247Je remplis de ton nom les antres et les bois.
248Si tu m’as pour enfant advoué quelquefois,
249Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle ?
250France, France, respons à ma triste querelle :
251Mais nul, sinon Écho, ne respond à ma voix.
252Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
253Je sens venir l’hyver, de qui la froide haleine
254D’une tremblante horreur fait herisser ma peau.
255Las, tes autres aigneaux n’ont faute de pasture,
256Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure :
257Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.
258Ce n’est le fleuve Thusque au superbe rivage,
259Ce n’est l’air des Latins ni le mont Palatin,
260Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin,
261Changeant à l’estranger mon naturel langage :
262C’est l’ennuy de me voir trois ans, et d’avantage,
263Ainsi qu’un Promethé, cloué sur l’Aventin,
264Où l’espoir miserable et mon cruel destin,
265Non le joug amoureux, me detient en servage.
266Et quoy (Ronsard), et quoy, si au bord estranger,
267Ovide osa sa langue en barbare changer,
268Afin d’estre entendu, qui me pourra reprendre
269D’un change plus heureux ? nul, puisque le François,
270Quoy qu’au Grec et Romain egalé tu te sois,
271Au rivage Latin ne se peut faire entendre.
272Bien qu’aux arts d’Apollon le vulgaire n’aspire,
273Bien que de tels tresors l’avarice n’ait soin,
274Bien que de tels harnois le soldat n’ait besoin,
275Bien que l’ambition tels honneurs ne desire :
276Bien que ce soit aux grands un argument de rire,
277Bien que les plus rusez s’en tiennent le plus loin,
278Et bien que Dubellay soit suffisant tesmoin,
279Combien est peu prisé le mestier de la lyre :
280Bien qu’un art sans profit ne plaise au courtisan,
281Bien qu’on ne paye en vers l’œuvre d’un artisan,
282Bien que la Muse soit de pauvreté suyvie,
283Si ne veux-je pourtant delaisser de chanter,
284Puis que le seul chant peut mes ennuis enchanter,
285Et qu’aux Muses je doy bien six ans de ma vie.
286Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis,
287Veu l’importun souci, qui sans fin me tormente,
288Et veu tant de regrets, desquels je me lamente,
289Tu t’esbahis souvent comment chanter je puis.
290Je ne chante (Magny) je pleure mes ennuis :
291Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante.
292Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante :
293Voilà pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.
294Ainsi chante l’ouvrier en faisant son ouvrage,
295Ainsi le laboureur faisant son labourage,
296Ainsi le pelerin regrettant sa maison,
297Ainsi l’avanturier en songeant à sa dame,
298Ainsi le marinier en tirant à la rame,
299Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
300Maintenant je pardonne à la douce fureur,
301Qui m’a fait consumer le meilleur de mon aage,
302Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage,
303Que le vain passe-temps d’une si longue erreur.
304Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur,
305Puisque seul il endort le souci qui m’outrage,
306Et puis que seul il fait qu’au milieu de l’orage
307Ainsi qu’auparavant je ne tremble de peur.
308Si les vers ont esté l’abus de ma jeunesse,
309Les vers seront aussi l’appuy de ma vieillesse,
310S’ils furent ma folie, ils seront ma raison.
311S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,
312S’ils furent mon venin, le scorpion utile,
313Qui sera de mon mal la seule guarison.
314Si l’importunité d’un crediteur me fasche,
315Les vers m’ostent l’ennuy du fascheux crediteur :
316Et si je suis fasché d’un fascheux serviteur,
317Dessus les vers (Boucher) soudain je me desfasche.
318Si quelqu’un dessus moy sa cholere deslasche,
319Sur les vers je vomis le venin de mon cœur :
320Et si mon foible esprit est recreu du labeur,
321Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche.
322Les vers chassent de moy la molle oisiveté,
323Les vers me font aymer la douce liberté,
324Les vers chantent pour moi ce que dire je n’ose.
325Si donc j’en recueillis tant de profits divers,
326Demandes-tu (Boucher) de quoy servent les vers,
327Et quel bien je reçoy de ceux que je compose ?
328Panjas, veux-tu sçavoir quels sont mes passe-temps ?
329Je songe au lendemain, j’ay soing de la despense
330Qui se fait chacun jour, et si faut que je pense
331À rendre sans argent cent crediteurs contents :
332Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps,
333Je courtise un banquier, je prens argent d’avance,
334Quand j’ay despesché l’un, un autre recommence,
335Et ne fais pas le quart de ce que je pretends.
336Qui me presente un compte, une lettre, un memoire,
337Qui me dit que demain est jour de consistoire,
338Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :
339Qui se plaint, qui se deult, qui murmure, qui crie :
340Avecques tout cela, dy (Panjas) je te prie,
341Ne t’esbahis-tu point comment je fais des vers ?
342Cependant que Magny suit son grand Avanson,
343Panjas son Cardinal, et moy le mien encore,
344Et que l’espoir flateur, qui nos beaux ans devore,
345Appaste nos desirs d’un friand hameçon
346Tu courtises les Roys, et d’un plus heureux son
347Chantant l’heur de Henry, qui son siecle decore,
348Tu t’honores toy mesme, et celuy qui honore
349L’honneur que tu luy fais par ta docte chanson.
350Las, et nous ce pendant nous consumons nostre aage
351Sur le bord incogneu d’un estrange rivage,
352Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :
353Comme on voit quelquefois quand la mort les appelle,
354Arrangez flanc à flanc parmi l’herbe nouvelle,
355Bien loin sur un estang trois cygnes lamenter.
356Après avoir longtemps erré sur le rivage,
357Où l’on voit lamenter tant de chetifs de Court,
358Tu as attaint le bord où tout le monde court,
359Fuyant de pauvreté le penible servage.
360Nous autres cependant, le long de ceste plage,
361En vain tendons les mains vers le Nautonier sourd,
362Qui nous chasse bien loin : car, pour le faire court,
363Nous n’avons un quatrin pour payer le naulage.
364Ainsi donc tu jouys du repos bien-heureux,
365Et comme font là-bas ces doctes amoureux,
366Bien avant dans un bois te perds avec ta dame.
367Tu bois le long oubli de tes travaux passez,
368Sans plus penser en ceux que tu as delaissez,
369Criant dessus le port, ou tirant à la rame.
370Si tu ne sçais (Morel) ce que je fais ici,
371Je ne fais pas l’amour, ni autre tel ouvrage :
372Je courtise mon maistre, et si fais d’avantage,
373Ayant de sa maison le principal souci.
374Mon Dieu (ce diras-tu) quel miracle est-ce ci,
375Que de voir Dubellay se mesler du mesnage,
376Et composer des vers en un autre langage !
377Les loups et les aigneaux s’accordent tout ainsi.
378Voila que c’est, Morel : la douce poesie
379M’accompagne par tout, sans qu’autre fantasie
380En si plaisant labeur me puisse rendre oisif.
381Mais tu me respondras : Donne, si tu es sage,
382De bonne heure congé au cheval qui est d’aage,
383De peur qu’il ne s’empire, et devienne poussif.
384Ce pendant que tu dis ta Cassandre divine,
385Les louanges du Roy, et l’heritier d’Hector,
386Et ce Montmorency, nostre François Nestor,
387Et que de sa faveur Henry t’estime digne :
388Je me pourmeine seul sur la rive Latine,
389La France regrettant, et regrettant encor
390Mes antiques amis, mon plus riche tresor,
391Et le plaisant sejour de ma terre Angevine.
392Je regrette les bois, et les champs blondissans,
393Les vignes, les jardins, et les prez verdissans,
394Que mon fleuve traverse : ici pour recompense.
395Ne voyant que l’orgueil de ces monceaux pierreux,
396Où me tient attaché d’un espoir malheureux,
397Ce que possede moins celuy qui plus y pense.
398Heureux, de qui la mort de sa gloire est suyvie,
399Et plus heureux celuy, dont l’immortalité
400Ne prend commencement de la posterité,
401Mais devant que la mort ait son ame ravie.
402Tu jouys (mon Ronsard) mesme durant ta vie,
403De l’immortel honneur que tu as merité :
404Et devant que mourir (rare felicité)
405Ton heureuse vertu triomphe de l’envie.
406Courage donc (Ronsard), la victoire est à toy,
407Puis que de ton costé est la faveur du Roy :
408Jà du laurier vainqueur tes tempes se couronnent,
409Et jà la tourbe espaisse à l’entour de ton flanc
410Ressemble ses esprits, qui là bas environnent
411Le grand prestre de Thrace au long sourpeli blanc.
412Comte, qui ne fis onc compte de la grandeur,
413Ton Dubellay n’est plus : ce n’est plus qu’une souche
414Qui dessus un ruisseau d’un dos courbé se couche,
415Et n’a plus rien de vif, qu’un petit de verdeur.
416Si j’escri quelquefois, je n’escri point d’ardeur,
417J’escri naïvement tout ce qu’au cœur me touche,
418Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche,
419En un stile aussi lent que lente est ma froideur.
420Vous autres ce pendant peintres de la nature,
421Dont l’art n’est pas enclos dans une portraicture
422Contrefaictes des vieux les ouvrages plus beaux.
423Quant à moy, je n’aspire à si haute louange,
424Et ne sont mes portraicts auprès de vos tableaux,
425Non plus qu’est un Janet auprès d’un Michel ange.
426Ores, plus que jamais, me plaist d’aimer la Muse.
427Soit qu’en François j’escrive, ou langage Romain,
428Puis que le jugement d’un Prince tant humain,
429De si grande faveur envers les lettres use.
430Donq le sacré mestier où ton esprit s’amuse,
431Ne sera desormais un exercice vain,
432Et le tardif labeur que nous promet ta main,
433Desormais pour Francus n’aura plus nulle excuse.
434Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuis,
435Et non pour m’enrichir, je suivray, si je puis,
436Les plus humbles chansons de ta Muse lassee.
437Aussi chascun n’a pas merité que d’un Roy
438La liberalité luy face, comme à toy,
439Ou son archet doré, ou sa lyre crossee.
440Ne lira-lon jamais que ce Dieu rigoureux ?
441Jamais ne lira-lon que ceste Idalienne ?
442Ne verra-lon jamais Mars sans la Cyprienne ?
443Jamais ne verra-lon que Ronsard amoureux ?
444Retistra-lon tousjours, d’un tour laborieux,
445Ceste toile, argument d’une si longue peine ?
446Reverra-lon tousjours Oreste sur la scène ?
447Sera tousjours Roland par amour furieux ?
448Ton Francus, ce pendant, a beau hausser les voiles,
449Dresser le gouvernail, espier les estoiles,
450Pour aller où il deust estre ancré desormais :
451Il a le vent à gré, il est en equippage,
452Il est encor pourtant sur le Troyen rivage,
453Aussi croy-je (Ronsard) qu’il n’en partit jamais.
454Qu’heureux tu es (Baïf), heureux et plus qu’heureux,
455De ne suyvre abusé ceste aveugle Deesse,
456Qui d’un tour inconstant et nous hausse et nous baisse,
457Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux !
458Tu n’esprouves (Baïf) d’un maistre rigoureux
459Le severe sourci : mais la douce rudesse
460D’une belle, courtoise, et gentile maistresse,
461Qui fait languir ton cœur doucement langoureux.
462Moy chetif ce pendant loin des yeux de mon Prince,
463Je vieillis malheureux en estrange province,
464Fuyant la pauvreté : mais las, ne fuyant pas
465Les regrets, les ennuis, le travail et la peine,
466Le tardif repentir d’une esperance vaine,
467Et l’importun souci qui me suit pas à pas.
468Malheureux l’an, le mois, le jour, l’heure, et le poinct,
469Et malheureuse soit la flatteuse esperance,
470Quand pour venir ici j’abandonnay la France :
471La France, et mon Anjou dont le desir me poingt.
472Vrayment d’un bon oyseau guidé je ne fus point,
473Et mon cœur me donnoit assez signifiance,
474Que le ciel estoit plein de mauvaise influence,
475Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
476Cent fois le bon advis lors m’en voulut distraire,
477Mais toujours le destin me tiroit au contraire :
478Et si mon desir n’eust aveuglé ma raison,
479N’estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage,
480Quand sur le seuil de l’huis, d’un sinistre presage,
481Je me blessay le pied sortant de ma maison ?
482Si celuy qui s’appreste à faire un long voyage,
483Doit croire cestuy là qui a jà voyagé,
484Et qui des flots marins longuement outragé,
485Tout moite et degoutant s’est sauvé du naufrage :
486Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage,
487Et quelque peu encor (ce croy-je) plus aagé,
488Puis que j’ay devant toy en ceste mer nagé,
489Et que desjà ma nef descouvre le rivage.
490Donques je t’advertis, que ceste mer Romaine
491De dangereux escueils et de bancs toute pleine,
492Cache mille perils, et qu’ici bien souvent,
493Trompé du chant pipeur des monstres de Sicile,
494Pour Charybde eviter tu tomberas en Scyle,
495Si tu ne sçais nager d’une voile à tout vent.
496Ce n’est l’ambition ni le soin d’acquerir
497Qui m’a fait delaisser ma rive paternelle,
498Pour voir ces monts couvers d’une neige eternelle,
499Et par mille dangers ma fortune querir.
500Le vray honneur, qui n’est coustumier de perir,
501Et la vraye vertu, qui seule est immortelle,
502Ont comblé mes desirs d’une abondance telle,
503Qu’un plus grand bien aux dieux je ne veux requerir.
504L’honneste servitude où mon devoir me lie,
505M’a fait passer les monts de France en Italie,
506Et demourer trois ans sur ce bord estranger,
507Où je vy languissant : ce seul devoir encore
508Me peut faire changer France à l’Inde et au More,
509Et le Ciel à l’Enfer me peut faire changer.
510Quand je te dis adieu, pour m’en venir ici,
511Tu me dis (mon Lahaye), il m’en souvient encore :
512Souvienne toy, Bellay, de ce que tu es ore,
513Et comme tu t’en vas retourne t’en ainsi.
514Et tel comme je vins, je m’en retourne aussi :
515Hormis un repentir qui le cœur me devore,
516Qui me ride le front, qui mon chef decolore,
517Et qui me fait plus bas enfoncer le sourci.
518Ce triste repentir, qui me ronge, et me lime,
519Ne vient (car j’en suis net) pour sentir quelque crime,
520Mais pour m’estre trois ans à ce bord arresté :
521Et pour m’estre abusé d’une ingrate esperance,
522Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
523M’a fait (sot que je suis) abandonner la France.
524Je hay plus que la mort un jeune casanier,
525Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feste,
526Et craignant plus le jour qu’une sauvage beste,
527Se fait en sa maison luy mesme prisonnier.
528Mais je ne puis aymer un vieillard voyager,
529Qui court deçà delà, et jamais ne s’arreste,
530Ains des pieds moins leger, que leger de la teste,
531Ne sejourne jamais non plus qu’un messager.
532L’un sans se travailler en seureté demeure,
533L’autre qui n’a repos jusques à temps qu’il meure,
534Traverse nuit et jour mille lieux dangereux :
535L’un passe, riche et sot, heureusement sa vie,
536L’autre plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie,
537S’acquiert en voyageant un sçavoir malheureux.
538Quiconques (mon Bailleul) fait longuement sejour
539Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure
540D’aller de port en port cerchant son adventure,
541Et peut vivre estranger dessous un autre jour :
542Qui peut mettre en oubly de ses parens l’amour,
543L’amour de sa maistresse et l’amour que nature
544Nous fait porter au lieu de nostre nourriture,
545Et voyage tousjours sans penser au retour :
546Il est fils d’un rocher, ou d’une ourse cruelle,
547Et digne que jadis ait succé la mammelle
548D’une tygre inhumaine : encor ne voit-on point
549Que les fiers animaux en leurs forts ne retournent,
550Et ceux qui parmy nous domestiques sejournent,
551Tousjours de la maison le doux desir les poingt.
552Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
553Ou comme cestui là qui conquit la toison,
554Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
555Vivre entre ses parents le reste de son aage !
556Quand reverray-je, helas, de mon petit village
557Fumer la cheminee, et en quelle saison
558Reverray-je le clos de ma pauvre maison,
559Qui m’est une province, et beaucoup d’avantage ?
560Plus me plaist le sejour qu’ont basty mes ayeux,
561Que des palais Romains le front audacieux ;
562Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,
563Plus mon Loyre Gaulois, que le Tibre Latin,
564Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin,
565Et plus que l’air marin la douceur Angevine.
566Je me feray sçavant en la philosophie,
567En la mathematique, et medecine aussi :
568Je me feray legiste, et d’un plus haut souci
569Apprendray les secrets de la theologie :
570Du luth et du pinceau j’en esbatray ma vie,
571De l’escrime et du bal : je discourois ainsi,
572Et me vantois en moy d’apprendre tout ceci,
573Quand je changeay la France au sejour d’Italie.
574Ô beaux discours humains ! je suis venu si loin,
575Pour m’enrichir d’ennuy, de vieillesse, et de soin,
576Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.
577Ainsi le marinier souvent pour tout tresor
578Rapporte des harans en lieu de lingots d’or,
579Ayant fait, comme moy, un malheureux voyage.
580Que feray-je, Morel ? dy moy, si tu l’entens,
581Feray-je encore ici plus longue demeurance,
582Ou si j’iray revoir les campaignes de France,
583Quand les neiges fondront au soleil du printemps ?
584Si je demeure ici, helas, je perds mon temps
585À me repaistre en vain d’une longue esperance,
586Et si je veux ailleurs fonder mon asseurance,
587Je fraude mon labeur du loyer que j’attens.
588Mais faut-il vivre ainsi d’une esperance vaine ?
589Mais faut-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine ?
590Je ne bougeray donc. Non, non, je m’en iray.
591Je demourray pourtant, si tu me le conseilles.
592Helas (mon cher Morel) dy moy que je feray,
593Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.
594Comme le marinier, que le cruel orage
595A long temps agité dessus la haute mer,
596Ayant finablement à force de ramer
597Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
598Regarde sur le port, sans plus craindre la rage
599Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
600Et quelqu’autre bien loin, au danger d’abysmer,
601En vain tendre les mains vers le front du rivage :
602Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté
603Tu regardes la mer, et vois en seureté
604De mille tourbillons son onde renversee :
605Tu la vois jusqu’au ciel s’eslever bien souvent,
606Et vois ton Dubellay, à la mercy du vent,
607Assis au gouvernail dans une nef percee.
608La nef qui longuement a voyagé (Dillier)
609Dedans le sein du port à la fin on la serre :
610Et le bœuf qui long temps a renversé la terre,
611Le bouvier à la fin lui oste le collier :
612Le vieil cheval se voit à la fin deslier
613Pour ne perdre l’haleine, ou quelque honte acquerre :
614Et pour se reposer du travail de la guerre,
615Se retire à la fin le vieillard chevalier :
616Mais moy, qui jusqu’ici n’ay prouvé que la peine,
617La peine et le malheur d’une esperance vaine,
618La douleur, le soucy, les regrets, les ennuis,
619Je vieillis peu à peu sur l’onde Ausonienne,
620Et si n’espere point, quelque bien qui m’advienne,
621De sortir jamais hors des travaux où je suis.
622Depuis que j’ay laissé mon naturel sejour,
623Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoye,
624Le ciel a veu trois fois par son oblique voye
625Recommencer son cours la grand’lampe du jour.
626Mais j’ay si grand desir de me voir de retour,
627Que ces trois ans me sont plus qu’un siege de Troye,
628Tant me tarde (Morel) que Paris je revoye,
629Et tant le ciel pour moy fait lentement son tour.
630Il fait son tour si lent, et me semble si morne,
631Si morne, et si pesant, que le froid Capricorne
632Ne m’accourcit les jours, ni le Cancre les nuicts.
633Voilà (mon cher Morel) combien le temps me dure
634Loin de France et de toy, et comment la nature
635Fait toute chose longue avecques mes ennuis.
636C’estoit ores, c’estoit qu’à moy je devois vivre,
637Sans vouloir estre plus, que cela que je suis,
638Et qu’heureux je devois de ce peu que je puis
639Vivre content du bien de la plume, et du livre.
640Mais il n’a pleu aux Dieux me permettre de suivre
641Ma jeune liberté, ni faire que depuis
642Je vesquisse aussi franc de travaux et d’ennuis,
643Comme d’ambition j’estois franc et delivre.
644Il ne leur a pas pleu qu’en ma vieille saison
645Je sceusse quel bien c’est de vivre en sa maison,
646De vivre entre les siens sans crainte et sans envie :
647Il leur a pleu (helas) qu’à ce bord estranger
648Je visse ma franchise en prison se changer,
649Et la fleur de mes ans en l’hyver de ma vie.
650Ô qu’heureux est celuy qui peut passer son aage
651Entre pareils à soy ! et qui sans fiction,
652Sans crainte, sans envie, et sans ambition,
653Regne paisiblement en son pauvre mesnage !
654Le miserable soin d’acquerir d’avantage
655Ne tyrannise point sa libre affection,
656Et son plus grand desir, desir sans passion,
657Ne s’estend plus avant que son propre heritage,
658Il ne s’empesche point des affaires d’autruy,
659Son principal espoir ne depend que de luy,
660Il est sa court, son roy, sa faveur, et son maistre.
661Il ne mange son bien en païs estranger,
662Il ne met pour autruy sa personne en danger,
663Et plus riche qu’il est ne voudroit jamais estre.
664J’ayme la liberté, et languis en service,
665Je n’ayme point la Court, et me faut courtiser,
666Je n’ayme la feintise, et me faut desguiser,
667J’ayme simplicité, et n’apprens que malice :
668Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,
669Je n’ayme les honneurs, et me les faut priser,
670Je veulx garder ma foy, et me la faut briser,
671Je cerche la vertu et ne trouve que vice :
672Je cerche le repos, et trouver ne le puis,
673J’embrasse le plaisir, et n’esprouve qu’ennuis,
674Je n’ayme à discourir, en raison je me fonde :
675J’ay le corps maladif, et me faut voyager,
676Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager :
677Ne suis-je pas (Morel) le plus chetif du monde ?
678Un peu de mer tenoit le grand Dulichien
679D’Ithaque séparé : l’Apennin porte-nuë,
680Et les monts de Savoye à la teste chenuë
681Me tiennent loin de France au bord Ausonien.
682Fertile est mon sejour, sterile estoit le sien,
683Je ne suis des plus fins, sa finesse est cogneuë :
684Les siens gardans son bien attendoient sa venuë
685Mais nul en m’attendant ne me garde le mien.
686Pallas sa guide estoit, je vays à l’aventure,
687Il fut dur au travail, moy tendre de nature :
688À la fin il ancra sa navire à son port,
689Je ne suis asseuré de retourner en France :
690Il fit de ses haineux une belle vengeance,
691Pour me venger des miens je ne suis assez fort.
692N’estant de mes ennuis la fortune assouvie,
693A fin que je devinsse à moy-mesme odieux,
694M’osta de mes amis celuy que j’aymois mieux,
695Et sans qui je n’avois de vivre nulle envie.
696Donc l’eternelle nuict a ta clarté ravie,
697Et je ne t’ay suivi parmi ces obscurs lieux ?
698Toi, qui m’as plus aimé que ta vie et tes yeux,
699Toy, que j’ay plus aimé que mes yeux et ma vie.
700Helas, cher compaignon, que ne puis-je estre encor
701Le frere de Pollux, toy celui de Castor,
702Puis que nostre amitié fut plus que fraternelle ?
703Reçoy donques ces pleurs pour gage de ma foy,
704Et ces vers qui rendront, si je ne me deçoy,
705De si rare amitié la mémoire éternelle.
706C’est ores, mon Vineux, mon cher Vineux, c’est ore
707Que de tous les chetifs le plus chetif je suis,
708Et que ce que j’estois, plus estre je ne puis,
709Ayant perdu mon temps, et ma jeunesse encore.
710La pauvreté me suit, le souci me devore,
711Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts :
712Ô que je suis comblé de regrets et d’ennuis !
713Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore,
714Je n’aurois sentiment du malheur qui me poingt :
715Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point
716Qu’un plus grand contre moy peust exercer son ire.
717Asseure toy, Vineux, que celuy seul est Roy,
718À qui mesme les Rois ne peuvent donner loy,
719Et qui peult d’un chacun à son plaisir escrire.
720Je ne commis jamais fraude, ne malefice,
721Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy,
722Je n’ai point violé l’ordonnance du Roy,
723Et n’ai point esprouvé la rigueur de justice :
724J’ay fait à mon seigneur fidelement service,
725Je fais pour mes amis ce que je puis et doy,
726Et croy que jusqu’ici nul ne se plaint de moy,
727Que vers luy, j’aye fait quelque mauvais office.
728Voila ce que je suis. Et toutefois, Vineux,
729Comme un qui est aux Dieux et aux hommes haineux
730Le malheur me poursuit et toujours m’importune :
731Mais j’ai ce beau confort en mon adversité,
732C’est qu’on dit que je n’ay ce malheur merité,
733Et que digne je suis de meilleure fortune.
734Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse,
735Si pour n’avoir d’usure enrichi sa maison,
736Si pour n’avoir commis homicide ou traison,
737Si pour n’avoir usé de mauvaise finesse,
738Si pour n’avoir jamais violé sa promesse,
739On se doit resjouir en l’arriere saison,
740Je dois à l’advenir si j’ay quelque raison,
741D’un grand contentement consoler ma vieillesse.
742Je me console donc en mon adversité,
743Ne requerant aux Dieux plus grand’felicité,
744Que de pouvoir durer en ceste patience.
745Ô Dieux, si vous avez quelque souci de nous,
746Octroyez moi ce don, que j’espere de vous,
747Et pour vostre pitié, et pour mon innocence.
748Ô marastre Nature (et marastre es-tu bien,
749De ne m’avoir plus sage ou plus heureux fait naistre),
750Pourquoy ne m’as-tu fait de moy-mesme le maistre,
751Pour suivre ma raison, et vivre du tout mien ?
752Je voy les deux chemins, et de mal et de bien :
753Je sçay que la vertu m’appelle à la main dextre,
754Et toutefois il faut que je tourne à senestre,
755Pour suivre un traistre espoir, qui m’a fait du tout sien.
756Et quel profit en ai-je ? ô belle recompense !
757Je me suis consumé d’une vaine despense,
758Et n’ay fait autre acquest que de mal et d’ennuy.
759L’estranger recueillit le fruict de mon service,
760Je travaille mon corps d’un indigne exercice,
761Et porte sur mon front la vergongne d’autruy.
762Si par peine, et sueur, et par fidelité,
763Par humble servitude, et longue patience,
764Employer corps, et biens, esprit, et conscience,
765Et du tout mespriser sa propre utilité :
766Si pour n’avoir jamais par importunité
767Demandé benefice, ou autre recompense,
768On se doit enrichir, j’auray (comme je pense)
769Quelque bien à la fin, car je l’ay merité.
770Mais si par larrecin advancé l’on doit estre,
771Par mentir, par flatter, par abuser son maistre,
772Et pis que tout cela faire encor’ bien souvent :
773Je cognois que je seme au rivage infertile,
774Que je veux cribler l’eau, et que je bats le vent,
775Et que je suis (Vineux) serviteur inutile.
776Si onques de pitié ton ame fut atteinte,
777Voyant indignement ton ami tourmenté,
778Et si onques tes yeux ont experimenté
779Les poignans esguillons d’une douleur non feinte,
780Voy la mienne en ces vers sans artifice peinte,
781Comme sans artifice est ma simplicité :
782Et si pour moy tu n’es à pleurer incité,
783Ne te ry pour le moins des souspirs de ma plainte.
784Ainsi (mon cher Vineux) jamais ne puisses-tu
785Esprouver les regrets qu’esprouve une vertu,
786Qui se voit defrauder du loyer de sa peine :
787Ainsi l’œil de ton Roy favorable te soit,
788Et ce qui des plus fins l’esperance deçoit,
789N’abuse ta bonté d’une promesse vaine.
790Ô combien est heureux, qui n’est contraint de feindre
791Ce que la verité le contraint de penser,
792Et à qui le respect d’un qu’on n’ose offenser,
793Ne peut la liberté de sa plume contraindre !
794Las, pourquoy de ce nœu sens-je la mienne estraindre,
795Quand mes justes regrets je cuide commencer ?
796Et pourquoy ne se peut mon ame dispenser
797De ne sentir son mal, ou de s’en pouvoir plaindre ?
798On me donne la geine, et si n’ose crier,
799On me void tourmenter, et si n’ose prier
800Qu’on ait pitié de moy. Ô peine trop sujette !
801Il n’est feu si ardent, qu’un feu qui est enclos,
802Il n’est si fascheux mal, qu’un mal qui tient à l’os,
803Et n’est si grand’douleur, qu’une douleur muette.
804Si apres quarante ans de fidele service,
805Que celuy que je sers a fait en divers lieux,
806Employant, liberal, tout son plus et son mieux
807Aux affaires qui sont de plus digne exercice,
808D’un haineux estranger l’envieuse malice
809Exerce contre luy son courage odieux,
810Et sans avoir souci des hommes ni des dieux,
811Oppose à la vertu l’ignorance et le vice :
812Me doy-je tourmenter, moy qui suis moins que rien,
813Si par quelqu’un (peut estre) envieux de mon bien,
814Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?
815Je me console donc, et en pareille mer,
816Voyant mon cher Seigneur au danger d’abismer,
817Il me plaist de courir une mesme fortune.
818Sortons (Dilliers), sortons, faisons place à l’envie,
819Et fuyons desormais ce tumulte civil,
820Puis qu’on y void priser le plus lasche et plus vil,
821Et la meilleure part estre la moins suivie.
822Allons où la vertu, et le sort nous convie,
823Deussions nous voir le Scythe, ou la source du Nil,
824Et nous donnons plus-tost un eternel exil,
825Que tacher d’un seul poinct l’honneur de nostre vie.
826Sus donques, et devant que le cruel vainqueur
827De nous face une fable au vulgaire moqueur,
828Bannissons la vertu d’un exil volontaire.
829Et quoy ? ne sçais-tu pas que le banni Romain,
830Bien qu’il fust dechassé de son peuple inhumain,
831Fut pourtant adoré du barbare coursaire ?
832Mauny, prenons en gré la mauvaise fortune,
833Puis que nul ne se peut de la bonne asseurer,
834Et que de la mauvaise on peut bien esperer,
835Estant son naturel de n’estre jamais une.
836Le sage nocher craint la faveur de Neptune,
837Sçachant que le beau temps long temps ne peut durer :
838Et ne vaut-il pas mieux quelque orage endurer,
839Que d’avoir tousjours peur de la mer importune ?
840Par la bonne fortune on se trouve abusé,
841Par la fortune adverse on devient plus rusé :
842L’une esteint la vertu, l’autre la fait paroistre :
843L’une trompe nos yeux d’un visage menteur,
844L’autre nous fait l’ami cognoistre du flatteur,
845Et si nous fait encor’ à nous mesme cognoistre.
846Si les larmes servoyent de remede au malheur,
847Et le pleurer pouvoit la tristesse arrester,
848On devroit (Seigneur mien), les larmes acheter,
849Et ne se trouveroit rien si cher que le pleur.
850Mais les pleurs en effect sont de nulle valeur :
851Car soit qu’on ne se vueille en pleurant tourmenter,
852Ou soit que nuict et jour on vueille lamenter,
853On ne peut divertir le cours de la douleur.
854Le cœur fait au cerveau ceste humeur exhaler,
855Et le cerveau la fait par les yeux devaller,
856Mais le mal par les yeux ne s’allambique pas.
857De quoy donques nous sert ce fascheux larmoyer ?
858De jetter, comme on dit, l’huile sur le foyer,
859Et perdre sans profit le repos et repas.
860Vivons (Gordes), vivons, vivons, et pour le bruit
861Des vieillards ne laissons à faire bonne chere :
862Vivons, puis que la vie est si courte et si chere,
863Et que mesmes les Rois n’en ont que l’usufruit.
864Le jour s’esteint au soir, et au matin reluit,
865Et les saisons refont leur course coustumiere :
866Mais quand l’homme a perdu ceste douce lumiere,
867La mort luy fait dormir une eternelle nuict.
868Donc imiterons-nous le vivre d’une beste ?
869Non, mais devers le ciel levant tousjours la teste,
870Gousterons quelquefois la douceur du plaisir.
871Celuy vrayement est fol, qui changeant l’asseurance
872Du bien qui est present en douteuse esperance,
873Veut tousjours contredire à son propre desir.
874Maraud, qui n’est maraud que de nom seulement,
875Qui dit que tu es sage, il dit la verité :
876Mais qui dit que le soin d’eviter pauvreté
877Te ronge le cerveau, ta face le desment.
878Celuy vrayement est riche et vit heureusement,
879Qui s’esloignant de l’une et l’autre extremité,
880Prescrit à ses desirs un terme limité :
881Car la vraye richesse est le contentement.
882Sus donc (mon cher Maraud) pendant que nostre maistre,
883Que pour le bien publiq la nature a fait naistre,
884Se tourmente l’esprit des affaires d’autruy,
885Va devant à la vigne apprester la salade :
886Que sçait on qui demain sera mort, ou malade ?
887Celuy vit seulement, lequel vit aujourd’huy.
888Montigné (car tu es aux procez usité),
889Si quelqu’un de ces Dieux, qui ont plus de puissance,
890Nous promit de tous biens paisible jouissance,
891Nous obligeant par Styx toute sa deité,
892Il s’est mal envers nous de promesse acquitté,
893Et devant Juppiter en devons faire instance :
894Mais si lon ne peut faire aux Parques resistance,
895Qui jugent par arrest de la fatalité,
896Nous n’en appellerons, attendu que nous sommes
897Plus privilegiez, que sont les autres hommes
898Condamnez, comme nous, en pareille action :
899Mais si l’ennuy vouloit sur nostre fantaisie,
900Par vertu du malheur faire quelque saisie,
901Nous nous opposerions à l’execution.
902Baïf, qui, comme moy, prouves l’adversité,
903Il n’est pas toujours bon de combatre l’orage,
904Il faut caler la voile, et de peur du naufrage,
905Ceder à la fureur de Neptune irrité.
906Mais il ne faut aussi par crainte et vilité
907S’abandonner en proye : il faut prendre courage,
908Il faut feindre souvent l’espoir par le visage,
909Et faut faire vertu de la necessité.
910Donques sans nous ronger le cœur d’un trop grand soin,
911Mais de nostre vertu nous aidant au besoin,
912Combatons le malheur. Quant à moy, je proteste
913Que je veux desormais Fortune despiter,
914Et que s’elle entreprend le me faire quitter,
915Je le tiendray (Baïf) et fust-ce de ma teste.
916Ce pendant que tu suis le lievre par la plaine,
917Le sanglier par les bois, et le milan par l’air,
918Et que voyant le sacre, ou l’espervier voler,
919Tu t’exerces le corps d’une plaisante peine,
920Nous autres malheureux suivons la court Romaine,
921Où, comme de ton temps, nous n’oyons plus parler
922De rire, de sauter, de danser, et baller,
923Mais de sang, et de feu, et de guerre inhumaine.
924Pendant, tout le plaisir de ton Gorde, et de moy,
925C’est de te regretter, et de parler de toy,
926De lire quelque autheur, ou quelque vers escrire.
927Au reste (mon Dagaut) nous n’esprouvons ici
928Que peine, que travail, que regret, et souci
929Et rien, que le Breton, ne nous peut faire rire.
930Le Breton est sçavant et sçait fort bien escrire
931En François, et Tuscan, en Grec, et en Romain,
932Il est en son parler plaisant et fort humain,
933Il est bon compagnon, et dit le mot pour rire.
934Il a bon jugement, et sçait fort bien eslire
935Le blanc d’avec le noir : il est bon escrivain,
936Et pour bien compasser une lettre à la main,
937Il y est excellent autant qu’on sçauroit dire :
938Mais il est paresseux, et craint tant son mestier,
939Que s’il devoit jeusner, ce croy-je, un mois entier,
940Il ne travailleroit seulement un quart d’heure.
941Bref il est si poltron, pour bien le deviser,
942Que depuis quatre mois, qu’en ma chambre il demeure,
943Son ombre seulement me fait poltronniser.
944Tu ne me vois jamais (Pierre) que tu ne die
945Que j’estudie trop, que je face l’amour,
946Et que d’avoir tousjours ces livres à l’entour,
947Rend les yeux esblouis, et la teste estourdie.
948Mais tu ne l’entens pas : car ceste maladie
949Ne me vient du trop lire, ou du trop long sejour,
950Ains de voir le bureau qui se tient chacun jour :
951C’est, Pierre mon ami, le livre où j’estudie.
952Ne m’en parle donc plus, autant que tu as cher
953De me donner plaisir, et de ne me fascher :
954Mais bien en ce pendant que d’une main habile
955Tu me laves la barbe, et me tonds les cheveux,
956Pour me desennuyer, conte moy si tu veux
957Des nouvelles du Pape, et du bruit de la ville.
958Seigneur, ne pensez pas d’ouïr chanter ici
959Les louanges du Roy, ni la gloire de Guise,
960Ni celle que se sont les Chastillons acquise,
961Ni ce Temple sacré au grand Montmorenci.
962Ni pensez voir encor’ le severe sourci,
963De madame Sagesse, ou la brave entreprise,
964Qui au Ciel, aux Dœmons, aux Estoiles s’est prise,
965La Fortune, la Mort, et la Justice aussi :
966De l’or encore moins, de luy je ne suis digne :
967Mais bien d’un petit chat j’ay fait un petit hymne,
968Lequel je vous envoye : autre present je n’ay.
969Prenez le donc, (Seigneur) et m’excusez de grace,
970Si pour le bal ayant la musique trop basse,
971Je sonne un passepied, ou quelque branle gay.
972Qui est ami du cœur est ami de la bourse,
973Ce dira quelque honneste et hardi demandeur,
974Qui de l’argent d’autruy liberal despendeur
975Luy mesme à l’hospital s’en va toute la course.
976Mais songe là-dessus, qu’il n’est si vive source,
977Qu’on ne puisse espuiser, ni si riche presteur,
978Qui ne puisse à la fin devenir emprunteur,
979Ayant affaire à gens qui n’ont point de resource.
980Gordes, si tu veux vivre heureusement Romain,
981Sois large de faveur, mais garde que ta main
982Ne soit à tous venans trop largement ouverte.
983Par l’un on peut gaigner mesmes son ennemi,
984Par l’autre bien souvent on perd un bon ami,
985Et quand on perd l’argent, c’est une autre perte.
986Ce ruzé Calabrois, tout vice, quel qu’il soit,
987Chatouille à son ami, sans espargner personne,
988Et faisant rire ceux, que mesme il espoinçonne,
989Se jouë autour du cœur de cil qui le reçoit.
990Si donc quelque subtil en mes vers aperçoit
991Que je morde en riant, pourtant nul ne me donne
992Le nom de feint ami vers ceux que j’aiguillonne :
993Car qui m’estime tel, lourdement se deçoit.
994La Satyre (Dilliers) est un publiq exemple,
995Où, comme en un miroir, l’homme sage contemple
996Tout ce qui est en luy, ou de laid, ou de beau.
997Nul ne me lise donc : ou qui me voudra lire,
998Ne se fasche s’il voit, par maniere de rire,
999Quelque chose du sien portraict en ce tableau.
1000Quel est celuy qui veut faire croire de soy
1001Qu’il est fidele ami, mais quand le temps se change,
1002Du costé des plus forts soudainement se range,
1003Et du costé de ceux qui ont le mieux de quoy ?
1004Quel est celuy qui dit qu’il gouverne le Roy ?
1005J’entens quand il se voit en un pays estrange,
1006Et bien loin de la Court : quel homme est-ce, Lestrange ?
1007Lestrange, entre nous deux, je te pry dy le moy.
1008Dy moy, quel est celuy qui si bien se deguise
1009Qu’il semble homme de guerre entre les gens d’eglise,
1010Et entre gens de guerre aux prestres est pareil ?
1011Je ne sçay pas son nom ; mais quiconqu’il puisse estre,
1012Il n’est fidele ami, ni mignon de son maistre,
1013Ni vaillant chevalier, ni homme de conseil.
1014Nature est aux bastards volontiers favorable,
1015Et souvent les bastards sont les plus genereux,
1016Pour estre au jeu d’amour l’homme plus vigoureux,
1017D’autant que le plaisir luy est plus aggreable.
1018Le donteur de Meduse, Hercule l’indontable,
1019Le vainqueur Indien, et les Jumeaux heureux,
1020Et tous ces Dieux bastards jadis si valeureux,
1021Ce probleme (Bizet) font plus que veritable.
1022Et combien voyons nous aujourd’huy de bastards,
1023Soit en l’art d’Apollon, soit en celuy de Mars,
1024Exceller ceux qui sont de race legitime ?
1025Bref tousjours ces bastards sont de gentil esprit :
1026Mais ce bastard (Bizet) que lon nous a descrit
1027Est cause que je fais des autres moins d’estime.
1028Tu ne crains la fureur de ma plume animee,
1029Pensant que je n’ay rien à dire contre toy,
1030Sinon ce que ta rage a vomy contre moy,
1031Grinçant comme un mastin la dent envenimee.
1032Tu crois que je n’en sçay que par la renommee,
1033Et que quand j’auray dit que tu n’as point de foy,
1034Que tu es affronteur, que tu es traistre au Roy,
1035Que j’auray contre toy ma force consommee,
1036Tu penses que je n’ay rien de quoy me venger,
1037Sinon que tu n’es fait que pour boire et manger :
1038Mais j’ay bien quelque chose encores plus mordante,
1039Et quoy ? l’amour d’Orphee ? et que tu ne sceus onq
1040Que c’est de croire en Dieu ? non : quel vice est-ce donc ?
1041C’est, pour le faire court, que tu es un pedante.
1042Ne t’esmerveille point que chacun il mesprise,
1043Qu’il dedaigne un chacun, qu’il n’estime que soy,
1044Qu’aux ouvrages d’autruy il vueille donner loy,
1045Et comme un Aristarq luy mesme s’auctorise.
1046Paschal, c’est un pedant’ : et quoy qu’il se desguise,
1047Sera tousjours pedant’, un pedant et un roy
1048Ne te semblent ils pas avoir je ne sçay quoy
1049De semblable, et que l’un à l’autre symbolise ?
1050Les sujects du pedant’ ce sont ses escholiers,
1051Ses classes, ses estats, ses regens officiers :
1052Son college (Paschal) est comme sa province.
1053Et c’est pourquoy jadis le Syracusien,
1054Ayant perdu le nom de roy Sicilien,
1055Voulut estre pedant’, ne pouvant estre prince.
1056Magny, je ne puis voir un prodigue d’honneur,
1057Qui trouve tout bien fait, qui de tout s’emerveille,
1058Qui mes fautes approuve, et me flatte l’oreille,
1059Comme si j’estois prince, ou quelque grand seigneur.
1060Mais je me fasche aussi d’un fascheux repreneur,
1061Qui du bon et mauvais fait censure pareille,
1062Qui se list volontiers, et semble qu’il sommeille
1063En lisant les chansons de quelque autre sonneur.
1064Cestui-là me deçoit d’une fausse loüange,
1065Et gardant qu’aux bons vers les mauvais je ne change,
1066Fait qu’en me plaisant trop à chacun je desplais :
1067Cestui-ci me desgouste, et ne pouvant rien faire
1068Qu’il luy plaise, il me fait egalement desplaire
1069Tout ce qu’il fait luy mesme, et tout ce que je fais.
1070Je hay du Florentin l’usuriere avarice,
1071Je hay du fol Sienois le sens mal arresté,
1072Je hay du Genevois la rare verité,
1073Et du Venitien la trop caute malice :
1074Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice,
1075Je hay tous les Lombards pour l’infidelité,
1076Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
1077Et le poltron Romain pour son peu d’exercice :
1078Je hay l’Anglois mutin, et le brave Escossois,
1079Le traistre Bourguignon, et l’indiscret François,
1080Le superbe Espagnol, et l’yvrongne Thudesque :
1081Bref, je hay quelque vice en chasque nation,
1082Je hay moymesme encor’ mon imperfection,
1083Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.
1084Pourquoi me grondes-tu, vieux mastin affamé,
1085Comme si Dubellay n’avoit point de defense ?
1086Pourquoy m’offenses-tu, qui ne t’ay fait offense,
1087Sinon de t’avoir trop quelquefois estimé ?
1088Qui t’a, chien envieux, sur moy tant animé,
1089Sur moy, qui suis absent ? Croy-tu que ma vengeance
1090Ne puisse bien d’ici darder jusques en France
1091Un traict, plus que le tien, de rage envenimé ?
1092Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre :
1093D’un nom, qui par mes vers n’a merité de vivre :
1094Tu n’auras, malheureux, tant de faveur de moy :
1095Mais si plus longuement ta fureur persevere,
1096Je t’envoyray d’ici un foüet, une Megere,
1097Un serpent, un cordeau, pour me venger de toy.
1098Si Pirithois ne fust aux enfers descendu,
1099L’amitié de Thesee seroit ensevelie,
1100Et Nise par sa mort n’eust la sienne ennoblie,
1101S’il n’eust veu sur le champ Eurial’ estendu :
1102De Pylade le nom ne seroit entendu
1103Sans la fureur d’Oreste, et la foy de Pythie
1104Ne fust par tant d’escripts en lumiere sortie,
1105Si Damon ne se fust en sa place rendu :
1106Et je n’eusse esprouvé la tienne si muable,
1107Si Fortune vers moy n’eust esté variable.
1108Que puis-je faire donc, pour me venger de toy ?
1109Le mal que je te veux, c’est qu’un jour je te puisse
1110Faire en pareil endroit, mais par meilleur office,
1111Recognoistre ta faute, et voir quelle est ma foy.
1112Ce brave qui se croît, pour un jacque de maille,
1113Estre un second Roland, ce dissimulateur,
1114Qui superbe aux amis, aux ennemis flatteur,
1115Contrefait l’habile homme et ne dit rien qui vaille,
1116Belleau, ne le croy pas : et quoy qu’il se travaille
1117De se feindre hardi d’un visage menteur,
1118N’ajouste point de foy à son parler vanteur,
1119Car oncq homme vaillant je n’ay vu de sa taille.
1120Il ne parle jamais que des faveurs qu’il a,
1121Il desdaigne son maistre, et courtise ceux-là
1122Qui ne font cas de luy : il brusle d’avarice :
1123Il fait du bon Chrestien, et n’a ny foy ni loy :
1124Il fait de l’amoureux, mais c’est comme je croy,
1125Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.
1126Encores que lon eust heureusement compris
1127Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble,
1128Si est-ce (Gohorry) qu’ici, comme il me semble,
1129On peut apprendre encor’, tant soit-on bien appris.
1130Non pour trouver ici de plus doctes escrits
1131Que ceux que le François soigneusement assemble,
1132Mais pour l’air plus subtil, qui doucement nous emble
1133Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits.
1134Je ne sçay quel Demon de sa flamme divine
1135Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine,
1136Lime le jugement, et le rend plus subtil.
1137Mais qui trop y demeure, il envoye en fumee
1138De l’esprit trop purgé la force consumee,
1139Et pour l’esmoudre trop, lui fait perdre le fil.
1140Gordes, j’ay en horreur un vieillard vicieux,
1141Qui l’aveugle appetit de la jeunesse imite,
1142Et jà froid par les ans, de soymesme s’incite
1143À vivre delicat en repos ocieux.
1144Mais je ne crains rien tant qu’un jeune ambitieux,
1145Qui pour se faire grand contrefait de l’hermite,
1146Et voilant sa traison d’un masque d’hypocrite,
1147Couve sous beau semblant un cœur malicieux.
1148Il n’est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire)
1149Si sale qu’un vieux boucq, ni si prompt à mal faire
1150Comme est un jeune loup, et, pour le dire mieux,
1151Quand bien le naturel de tous deux je regarde,
1152Comme un fangeux pourceau l’un desplaist à mes yeux,
1153Comme d’un fin renard de l’autre je me garde.
1154Tu dis que Dubellay tient reputation
1155Et que de ses amis il ne tient plus de compte :
1156Si ne suis-je, Seigneur, Prince, Marquis ou Conte,
1157Et n’ay changé d’estat ni de condition.
1158Jusqu’ici je ne sçay que c’est d’ambition,
1159Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte,
1160Aussi ma qualité ne baisse ni ne monte,
1161Car je ne suis suject qu’à ma complection.
1162Je ne sçay comme il faut entretenir son maistre,
1163Comme il faut courtiser, et moins quel il faut estre
1164Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd’huy.
1165J’honore tout le monde, et ne fasche personne :
1166Qui me donne un salut, quatre je lui en donne :
1167Qui ne fait cas de moy, je ne fais cas de luy.
1168Gordes, que Dubellay aime plus que ses yeux,
1169Voy comme la nature, ainsi que du visage,
1170Nous a fait differends de mœurs et de courage,
1171Et ce qui plaist à l’un, à l’autre est odieux.
1172Tu dis : je ne puis voir un sot audacieux,
1173Qui un moindre que luy brave à son avantage,
1174Qui s’escoute parler, qui farde son langage,
1175Et fait croire de luy, qu’il est mignon des Dieux.
1176Je suis tout au contraire, et ma raison est telle :
1177Celuy, dont la douceur courtoisement m’appelle,
1178Me fait outre mon gré courtisan devenir :
1179Mais de tel entretien le brave me dispense :
1180Car n’estant obligé vers luy de recompense,
1181Je le laisse tout seul luymesme entretenir.
1182Cent fois plus qu’à loüer on se plaist à mesdire :
1183Pource qu’en mesdisant on dit la verité,
1184Et loüant la faveur, ou bien l’auctorité
1185Contre ce qu’on en croit fait bien souvent escrire.
1186Qu’il soit vray, prins-tu onc tel plaisir d’ouïr lire
1187Les loüanges d’un prince, ou de quelque cité,
1188Qu’ouïr un Marc Antoine à mordre exercité,
1189Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?
1190S’il est donques permis, sans offense d’aucun,
1191Des mœurs de nostre tems deviser en commun,
1192Quiconque me lira, m’estime fol, ou sage :
1193Mais je croy qu’aujourd’huy tel pour sage est tenu,
1194Qui ne seroit rien moins que pour tel recognu,
1195Qui luy auroit osté le masque du visage.
1196Je ne descouvre ici les mystères sacrez
1197Des saincts prestres Romains, je ne veux rien escrire
1198Que la vierge honteuse ait vergongne de lire :
1199Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets.
1200Mais tu diras que mal je nomme ces regrets,
1201Veu que le plus souvent j’use de mots pour rire :
1202Et je di que la mer ne bruit tousjours son ire,
1203Et que tousjours Phoebus ne sagette les Grecs.
1204Si tu rencontres donc ici quelque risee,
1205Ne baptise pourtant de plainte desguisee
1206Les vers que je souspire au bord Ausonien.
1207La plainte que je fais (Dilliers) est veritable :
1208Si je ri, c’est ainsi qu’on se rit à la table :
1209Car je ri, comme on dit, d’un ris Sardonien.
1210Je ne te conteray de Boulongne, et Venise,
1211De Padouë, et Ferrare, et de Milan encor’,
1212De Naples, de Florence, et lesquelles sont or’
1213Meilleures pour la guerre, ou pour la marchandise :
1214Je te raconteray du siege de l’Église,
1215Qui fait d’oisiveté son plus riche thresor,
1216Et qui dessous l’orgueil de trois couronnes d’or
1217Couve l’ambition, la haine, et la feintise :
1218Je te diray qu’ici le bonheur, et malheur,
1219Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur,
1220La science honorable, et l’ignorance abonde.
1221Bref je diray qu’ici, comme en ce vieil Chaos,
1222Se trouve (Peletier) confusement enclos
1223Tout ce qu’on void de bien, et de mal en ce monde.
1224Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux,
1225Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
1226Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
1227Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux :
1228Je n’escris de bon heur, me trouvant malheureux,
1229Je n’escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
1230Je n’escris de thresors, n’ayant point de richesse,
1231Je n’escris de santé, me sentant langoureux :
1232Je n’escris de la court, estant loin de mon Prince,
1233Je n’escris de la France, en estrange province,
1234Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point ici :
1235Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
1236Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
1237Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’Église.
1238Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
1239Que vice desguisé, qu’une cerimonie,
1240Qu’un bruit de tabourins, qu’une estrange harmonie,
1241Et de rouges habits un superbe appareil :
1242Si je descens en banque, un amas et recueil
1243De nouvelles je trouve, une usure infinie,
1244De riches Florentins une troppe bannie,
1245Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :
1246Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
1247Je trouve de Venus la grand’bande lascive
1248Dressant de tous costez mil’appas amoureux :
1249Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
1250Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve
1251Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.
1252Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
1253Et l’une chambre à l’autre egalement voisine
1254D’antichambre servir, de salle, et de cuisine,
1255Et un petit recoin de dix pieds en carré :
1256Il fait bon voir autour le palais emmuré,
1257Et briguer là dedans ceste troppe divine,
1258L’un par ambition, l’autre par bonne mine,
1259Et par despit de l’un estre l’autre adoré :
1260Il fait bon voir dehors toute la ville en armes,
1261Crier: le Pape est fait, donner de faux alarmes,
1262Saccager un palais ; mais plus que tout cela
1263Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante,
1264Qui met pour cestui-ci, qui met pour cestui-là,
1265Et pour moins d’un escu dix Cardinaux en vente.
1266Veux-tu sçavoir, Duthier, quelle chose c’est Rome ?
1267Rome est de tout le monde un public eschafaut,
1268Une scene, un theatre, auquel rien ne defaut,
1269De ce qui peut tomber ès actions de l’homme.
1270Ici se voit le jeu de la Fortune, et comme
1271Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut :
1272Ici chacun se monstre, et ne peut, tant soit caut,
1273Faire que tel qu’il est, le peuple ne le nomme.
1274Ici du faux et vray la messagere court,
1275Ici les courtisans font l’amour et la court,
1276Ici l’ambition, et la finesse abonde :
1277Ici la liberté fait l’humble audacieux,
1278Ici l’oisiveté rend le bon vicieux,
1279Ici le vil faquin discourt des faits du monde.
1280Ne pense, Robertet, que ceste Rome ci
1281Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire,
1282On n’y fait plus credit, comme l’on souloit faire,
1283On n’y fait plus l’amour, comme on souloit aussi.
1284La paix, et le bon temps ne regnent plus ici,
1285La musique, et le bal sont contraints de s’y taire :
1286L’air y est corrompu, Mars y est ordinaire,
1287Ordinaire la faim, la peine, et le souci.
1288L’artisan desbauché y ferme sa boutique,
1289L’ocieux advocat y laisse sa pratique,
1290Et le pauvre marchand y porte le bissac :
1291On ne voit que soldats, et morrions en teste,
1292On n’oit que tabourins, et semblable tempeste,
1293Et Rome tous les jours n’attend qu’un autre sac.
1294Nous ne faisons la court aux filles de Memoire
1295Comme vous qui vivez libres de passion :
1296Si vous ne sçavez donc nostre occupation,
1297Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :
1298Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire,
1299En capelle, en visite, en congregation,
1300Et pour l’honneur d’un prince, ou d’une nation,
1301De quelque ambassadeur accompagner la gloire.
1302Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
1303Et faire aux survenans l’accoustumé honneur,
1304Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
1305Se pourmener en housse, aller voir d’huis en huis
1306La Marthe, ou la Victoire, et s’engager aux Juifs :
1307Voilà, mes compagnons, le passetemps de Rome.
1308Flatter un crediteur pour son terme allonger,
1309Courtiser un banquier, donner bonne esperance,
1310Ne suivre en son parler la liberté de France,
1311Et pour respondre un mot, un quart d’heure y songer :
1312Ne gaster sa santé par trop boire et manger,
1313Ne faire sans propos une folle despense,
1314Ne dire à tous venans tout cela que lon pense,
1315Et d’un maigre discours gouverner l’estranger :
1316Cognoistre les humeurs, cognoistre qui demande,
1317Et d’autant que lon a la liberté plus grande,
1318D’autant plus se garder que lon ne soit repris :
1319Vivre avecques chacun, de chacun faire compte :
1320Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte)
1321Tout le bien qu’en trois ans à Rome j’ay appris.
1322Marcher d’un grave pas et d’un grave souci,
1323Et d’un grave souris à chacun faire feste,
1324Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
1325Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
1326Entremêler souvent un petit Et cosi,
1327Et d’un Son Servitor contrefaire l’honneste,
1328Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
1329Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
1330Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
1331Et suivant la façon du courtisan Romain,
1332Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
1333Voilà de ceste Court la plus grande vertu,
1334Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu,
1335Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
1336D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce
1337D’eschapper hors d’ici, plus le Dœmon du lieu
1338(Et que seroit-ce donc si ce n’est quelque Dieu ?)
1339Nous y tient attachez par une douce force ?
1340Seroit-ce point d’amour ceste allechante amorce,
1341Ou quelque autre venim, dont après avoir beu
1342Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu,
1343Comme un corps qui se perd sous une neuve escorce !
1344J’ai voulu mille fois de ce lieu m’estranger,
1345Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer,
1346Mes bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.
1347Bref, je ne suis plus rien qu’un vieil tronc animé,
1348Qui se plaint de se voir à ce bord transformé,
1349Comme le myrte Anglois au rivage d’Alcine.
1350Qui choisira pour moy la racine d’Ulysse ?
1351Et qui me gardera de tomber au danger,
1352Qu’une Circe en pourceau ne me puisse changer,
1353Pour estre à tout jamais fait esclave du vice ?
1354Qui m’estraindra le doigt de l’anneau de Melisse,
1355Pour me desenchanter comme un autre Roger ?
1356Et quel Mercure encor’ me fera desloger,
1357Pour ne perdre mon temps en l’amoureux service ?
1358Qui me fera passer sans escouter la voix
1359Et la feinte douceur des monstres d’Achelois ?
1360Qui chassera de moy ces Harpyes friandes ?
1361Qui volera pour moy encor’ un coup aux cieux,
1362Pour rapporter mon sens, et me rendre mes yeux ?
1363Et qui fera qu’en paix je mange mes viandes ?
1364Gordes, il m’est advis que je suis esveillé
1365Comme un qui tout esmeu d’un effroyable songe
1366Se resveille en sursaut, et par le lict s’allonge,
1367S’esmerveillant d’avoir si long temps sommeillé.
1368Roger devint aussi (ce croy-je) esmerveillé :
1369Et croy que tout ainsi la vergongne me ronge,
1370Comme luy, quand il eut descouvert le mensonge
1371Du fard magicien qui l’avoit aveuglé.
1372Et comme luy aussi je veulx changer de stile,
1373Pour vivre desormais au sein de Logistile,
1374Qui des cœurs langoureux est le commun support.
1375Sus donc, Gordes, sus donc, à la voile, à la rame,
1376Fuyons, gaignons le haut, je voy la belle Dame
1377Qui d’un heureux signal nous appelle à son port.
1378Ne pense pas, Bouju, que les Nymphes Latines
1379Pour couvrir leur traison d’une humble privauté,
1380Ni pour masquer leur teint d’une fausse beauté,
1381Me facent oublier nos Nymphes Angevines.
1382L’Angevine douceur, les paroles divines,
1383L’habit qui ne tient rien de l’impudicité ;
1384La grâce, la jeunesse, et la simplicité,
1385Me desgoutent, Bouju, de ces vieilles Alcines.
1386Qui les voit par dehors, ne peut rien voir plus beau,
1387Mais le dedans ressemble au dedans d’un tombeau,
1388Et si rien entre nous moins honneste se nomme.
1389Ô quelle gourmandise ! ô quelle pauvreté !
1390Ô quelle horreur de voir leur immondicité !
1391C’est vraiment de les voir le salut d’un jeune homme.
1392Ô beaux cheveux d’argent mignonnement retors !
1393Ô front crespe, et serein ! et vous face doree !
1394Ô beaux yeux de crystal ! ô grand’bouche honoree
1395Qui d’un large reply retrousses tes deux bords !
1396Ô belles dents d’ebene ! ô precieux thresors
1397Qui faites d’un seul ris toute ame enamouree !
1398Ô gorge damasquine en cent plis figuree !
1399Et vous, beaux grands tetins, dignes d’un si beau corps !
1400Ô beaux ongles dorez ! ô main courte, et grassette !
1401Ô cuisse délicate ! et vous jambe grossette,
1402Et ce que je ne puis honnestement nommer !
1403Ô beau corps transparent ! ô beaux membres de glace !
1404Ô divines beautez ! pardonnez moy de grace,
1405Si pour estre mortel, je ne vous ose aimer.
1406En mille crespillons les cheveux se frizer,
1407Se pincer les sourcils, et d’une odeur choisie
1408Parfumer haut et bas sa charnure moisie,
1409Et de blanc et vermeil sa face desguiser :
1410Aller de nuict en masque, en masque deviser,
1411Se feindre à tous propos estre d’amour saisie,
1412Siffler toute la nuict par une jalousie,
1413Et par martel de l’un, l’autre favoriser :
1414Baller, chanter, sonner, folastrer dans la couche,
1415Avoir le plus souvent deux langues dans la bouche,
1416Des courtisannes sont les ordinaires jeux.
1417Mais quel besoin est-il que je te les enseigne ?
1418Si tu les veux sçavoir, Gordes, et si tu veux
1419En sçavoir plus encor’, demande à la Chassaigne.
1420Douce mere d’amour, gaillarde Cyprienne,
1421Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger,
1422Et qui des bords du Xanthe, à ce bord estranger
1423Guidas avec ton fils ta gent Dardanienne,
1424Si je retourne en France, ô mère Idalienne,
1425Comme je vins ici, sans tomber au danger
1426De voir ma vieille peau en autre peau changer,
1427Et ma barbe Françoise, en barbe italienne,
1428Dès ici je fais vœu d’apprendre à ton autel
1429Non le liz, ou la fleur d’Amarante immortel,
1430Non ceste fleur encor’ de ton sang coloree :
1431Mais bien de mon menton la plus blonde toison,
1432Me vantant d’avoir fait plus que ne fit Jason,
1433Emportant le butin de la toison doree.
1434Heureux celuy qui peut long temps suivre la guerre
1435Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison !
1436Heureux qui longuement vit hors de sa maison
1437Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre !
1438Heureux qui peut en Court quelque faveur acquerre
1439Sans crainte de l’envie, ou de quelque traison !
1440Heureux qui peut long temps sans danger de poison
1441Jouir d’un chapeau rouge, ou des clefs de sainct Pierre !
1442Heureux qui sans peril peut la mer frequenter !
1443Heureux qui sans procez le palais peut hanter !
1444Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme !
1445Heureux qui sans souci peut garder son thresor !
1446Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor’
1447Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !
1448Maudict soit mille fois le Borgne de Libye,
1449Qui le cœur des rochers perçant de part en part,
1450Des Alpes renversa le naturel rampart,
1451Pour ouvrir le chemin de France en Italie.
1452Mars n’eust empoisonné d’une eternelle envie
1453Le cœur de l’Espagnol, et du François soldart,
1454Et tant de gens de bien ne seroyent en hazart
1455De venir perdre ici et l’honneur et la vie.
1456Le François corrompu par le vice estranger
1457Sa langue et son habit n’eust appris à changer,
1458Il n’eust changé ses mœurs en une autre nature.
1459Il n’eust point esprouvé le mal qui fait peler,
1460Il n’eust fait de son nom la verole appeller,
1461Et n’eust fait si souvent d’un bufle sa monture.
1462Ô Deesse, qui peut aux Princes egaler
1463Un pauvre mendiant, qui n’a que la parole,
1464Et qui peut d’un grand roy faire un maistre d’escole,
1465S’il te plaist de son lieu le faire devaller :
1466Je ne te prie pas de me faire enroller
1467Au rang de ces messieurs que la faveur acole,
1468Que l’on parle de moy, et que mon renom vole
1469De l’aile dont tu fais ces grands Princes voler :
1470Je ne demande pas mille et mille autres choses,
1471Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses,
1472Aussi je n’eus jamais de tant de biens souci.
1473Je demande sans plus que le mien on ne mange,
1474Et que j’aye bien tost une lettre de change,
1475Pour n’aller sur le bufle au departir d’ici.
1476Doulcin, quand quelquefois je voy ces pauvres filles
1477Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir,
1478D’une horrible façon corps et teste mouvoir,
1479Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles :
1480Quand je voy les plus forts se retrouver debiles,
1481Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :
1482Et quand mesme j’y voy perdre tout leur sçavoir
1483Ceux qui sont en vostre art tenus des plus habiles :
1484Quand effroyablement escrier je les oy,
1485Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,
1486Tout le poil me herisse, et ne sçay plus que dire.
1487Mais quand je voy un moyne avecque son Latin
1488Leur taster hault et bas le ventre et le tetin,
1489Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire.
1490D’où vient que nous voyons à Rome si souvent
1491Ces garses forcener, et la pluspart d’icelles
1492N’estre vieilles, Ronsard, mais d’âge de pucelles,
1493Et se trouver tousjours en un mesme couvent ?
1494Qui parle par leur voix ? Quel dœmon leur defend
1495De respondre à ceux-là qui ne sont cognus d’elles ?
1496Et d’où vient que soudain on ne les voit plus telles,
1497Ayans une chandelle esteincte de leur vent ?
1498D’où vient que les saincts lieux telles fureurs augmentent ?
1499D’où vient que tant d’esprits une seule tourmentent ?
1500Et que sortans les uns, le reste ne sort pas ?
1501Dy, je te pri, Ronsard, toy qui sçais leurs natures :
1502Ceulx qui faschent ainsi ces pauvres creatures
1503Sont-ilz des plus hautains, des moyens, ou plus bas ?
1504Quand je vays par la rue, où tant de peuple abonde,
1505De prestres, de prelats, et de moines aussi,
1506De banquiers, d’artisans, et n’y voyant, ainsi
1507Qu’on voit dedans Paris, la femme vagabonde :
1508Pyrrhe, après le degast de l’universelle onde,
1509Ses pierres, di-je alors, ne sema point ici :
1510Et semble proprement avoir ce peuple ci,
1511Que Dieu n’y ait formé que la moitié du monde.
1512Car la dame Romaine en gravité marchant,
1513Comme la conseillere, ou femme du marchand,
1514Ne s’y pourmene point, et n’y voit-on que celles,
1515Qui se sont de la Court l’honneste nom donné ;
1516Dont je crains quelquefois qu’en France retourné,
1517Autant que j’en verray ne me resemblent telles.
1518Ursin, quand j’oy nommer de ces vieux noms Romains,
1519De ces beaux noms cognus de l’Inde jusqu’au More,
1520Non les grands seulement, mais les moindres encore,
1521Voire ceux-là qui ont les ampoulles aux mains :
1522Il me fasche d’ouïr appeller ces villains
1523De ces noms tant fameux que tout le monde honore :
1524Et sans le nom Chrestien, le seul nom que j’adore,
1525Voudrois que de tels noms on appellast nos Saints.
1526Le mien sur tous me fasche, et me fasche un Guillaume,
1527Et mil autres sots noms communs en ce royaume,
1528Voyant tant de facquins indignement jouir
1529De ces beaux noms de Rome, et de ceulx de la Grece :
1530Mais par sur tout, Ursin, il me fasche d’ouïr
1531Nommer une Thaïs du nom d’une Lucrece.
1532Que dirons-nous, Melin, de ceste court Romaine,
1533Où nous voions chacun divers chemins tenir,
1534Et aux plus hauts honneurs les moindres parvenir,
1535Par vice, par vertu, par travail, et sans peine ?
1536L’un fait pour s’avancer une despense vaine,
1537L’autre par ce moyen se voit grand devenir :
1538L’un par severité se sçait entretenir,
1539L’autre gaigne les cœurs par sa douceur humaine :
1540L’un pour ne s’avancer se voit estre avancé,
1541L’autre pour s’avancer se voit desavancé,
1542Et ce qui nuit à l’un, à l’autre est profitable.
1543Qui dit que le sçavoir est le chemin d’honneur,
1544Qui dit que l’ignorance attire le bon heur,
1545Lequel des deux, Melin, est le plus veritable ?
1546On ne fait de tout bois l’image de Mercure,
1547Dit le proverbe vieil : mais nous voions ici
1548De tout bois faire Pape, et Cardinaux aussi,
1549Et vestir en trois jours tout une autre figure.
1550Les Princes et les Rois viennent grands de nature,
1551Aussi de leurs grandeurs n’ont-ils tant de souci,
1552Comme ces Dieux nouveaux, qui n’ont que le sourci,
1553Pour faire reverer leur grandeur, qui peu dure.
1554Paschal, j’ay veu celuy qui n’agueres trainoit
1555Toute Rome apres luy, quand il se pourmenoit,
1556Avecques trois vallets cheminer par la rue :
1557Et trainer apres luy un long orgueil Romain
1558Celuy, de qui le pere a l’ampoulle en la main,
1559Et l’aiguillon au poing se courbe à la charrue.
1560Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mere,
1561Et si de tes parents les regrets quelquefois,
1562Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois,
1563T’ont fait sentir le dueil de leur complainte amere :
1564C’est or’ qu’il faut monstrer ton flambeau sans lumiere,
1565C’est or’ qu’il faut porter sans flesches ton carquois,
1566C’est or’ qu’il faut briser ton petit arc Turquois,
1567Renouvellant le dueil de ta perte premiere.
1568Car ce n’est pas icy qu’il te faut regretter
1569Le pere au bel Ascaigne : il te faut lamenter
1570Le bel Ascaigne mesme, Ascaigne, ô quel dommage !
1571Ascaigne, que Caraffe aymoit plus que ses yeux :
1572Ascaigne, qui passoit en beauté de visage
1573Le beau Couppier Troyen, qui verse à boire aux Dieux.
1574Si fruicts, raisins, et bledz, et autres telles choses,
1575Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi,
1576Et s’on void au retour du printemps addouci,
1577Naistre de toutes parts violettes, et roses :
1578Ni fruicts, raisins, ni bledz, ni fleurettes descloses
1579Sortiront, Viateur, du corps qui gist ici :
1580Aulx, oignons, et pourreaux, et ce qui fleure ainsi,
1581Auront ici dessous leurs semences encloses.
1582Toy donc, qui de l’encens et du basme n’as point,
1583Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt,
1584Parfume son tombeau de telle odeur choisie
1585Puis que son corps, qui fut jadis egal aux Dieux
1586Se souloit paistre ici de telz mets precieux,
1587Comme au ciel Jupiter se paist de l’ambroisie.
1588De voir mignon du Roy un courtisan honneste,
1589Voir un pauvre cadet l’ordre au col soustenir,
1590Un petit compagnon aux estatz parvenir,
1591Ce n’est chose, Morel, digne d’en faire feste.
1592Mais voir un estaffier, un enfant, une beste,
1593Un forfant, un poltron Cardinal devenir,
1594Et pour avoir bien sceu un singe entretenir
1595Un Ganymède avoir le rouge sur la teste :
1596S’estre veu par les mains d’un soldat Espagnol
1597Bien haut sur une eschelle avoir la corde au col
1598Celuy, que par le nom de Saint-Pere l’on nomme :
1599Un belistre en trois jours aux princes s’egaller,
1600Et puis le voir de là en trois jours devaller :
1601Ces miracles, Morel, ne se font point, qu’à Rome.
1602Qui niera, Gillebert, s’il ne veut resister
1603Au jugement commun, que le siege de Pierre
1604Qu’on peut dire à bon droit un Paradis en terre,
1605Aussi bien que le ciel, n’ait son grand Juppiter ?
1606Les Grecs nous ont fait l’un sur Olympe habiter,
1607Dont souvent dessus nous ses foudres il desserre :
1608L’autre du Vatican délasche son tonnerre,
1609Quand quelque Roy l’a fait contre lui despiter.
1610Du Juppiter celeste un Ganymede on vante,
1611Le thusque Juppiter en a plus de cinquante :
1612L’un de Nectar s’enyvre, et l’autre de bon vin.
1613De l’aigle l’un et l’autre a la defense prise,
1614Mais l’un hait les tyrans, l’autre les favorise :
1615Le mortel en ceci n’est semblable au divin.
1616Où que je tourne l’œil, soit vers le Capitole,
1617Vers les bains d’Antonin, ou Diocletien,
1618Et si quelqu’œuvre encor dure plus ancien
1619De la porte Saint Pol jusques à Ponte-Mole :
1620Je deteste àpart-moy ce vieil Faucheur, qui vole,
1621Et le Ciel, qui ce tout a reduit en un rien :
1622Puis songeant que chacun peut repeter le sien,
1623Je me blasme, et cognois que ma complainte est fole.
1624Aussi seroit celuy par trop audacieux,
1625Qui voudroit accuser ou le Temps ou les Cieux,
1626Pour voir une medaille, ou colonne brisee.
1627Et qui sçait si les Cieux referont point leur tour,
1628Puis que tant de Seigneurs nous voyons chacun jour
1629Bastir sur la Rotonde, et sur le Collisee?
1630Je fuz jadis Hercule, or Pasquin je me nomme,
1631Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois
1632Le mesme office encor que j’ay fait autrefois,
1633Veu qu’ores par mes vers tant de monstres j’assomme.
1634Aussi mon vray mestier c’est de n’espargner homme,
1635Mais les vices chanter d’une publique voix :
1636Et si ne puis encor, quelque fort que je sois,
1637Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.
1638J’ai porté sur mon col le grand Palais des Dieux,
1639Pour soulager Atlas, qui sous le faiz des cieux
1640Courboit las et recreu sa grande eschine large.
1641Ores au lieu du ciel, je porte sur mon dos
1642Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les os,
1643Et me poise trop plus que ma premiere charge.
1644Comme un, qui veut curer quelque Cloaque immunde,
1645S’il n’a le nez armé d’une contresenteur,
1646Estouffé bien souvent de la grand’puanteur
1647Demeure enseveli dans l’ordure profonde :
1648Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde,
1649Pour laisser escouler la fangeuse espesseur
1650Des vices entassez, dont son predecesseur
1651Avoit six ans devant empoisonné le monde :
1652Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris,
1653Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris,
1654N’ayant pas à demi ceste ordure purgee.
1655Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait,
1656Se pourra bien vanter d’avoir beaucoup plus fait,
1657Que celuy qui purgea les estables d’Augee.
1658Quand mon Caraciol de leur prison desserre
1659Mars, les ventz, et l’hyver : une ardente fureur,
1660Une fiere tempeste, une tremblante horreur
1661Ames, ondes, humeurs, ard, renverse, et resserre.
1662Quand il luy plait aussi de renfermer la guerre,
1663Et l’orage, et le froid : une amoureuse ardeur,
1664Une longue bonasse, une douce tiedeur
1665Brusle, appaise, et resoult les cœurs, l’onde, et la terre.
1666Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps,
1667Le beau temps à l’orage, à l’hyver le printemps,
1668Comparant Paule quart avec Jules troisieme.
1669Aussi ne furent onq’ deux siecles plus divers,
1670Et ne se peut mieulx voir l’endroit par le revers,
1671Que mettant Jules tiers avec Paule quatrieme.
1672Je n’ai jamais pensé que ceste voute ronde
1673Couvrist rien de constant : mais je veux desormais,
1674Je veux, mon cher Morel, croire plus que jamais,
1675Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde,
1676Puisque celuy qui fut de la terre et de l’onde
1677Le tonnerre et l’effroy, las de porter le faiz,
1678Veut d’un cloistre borner la grandeur de ses faicts,
1679Et pour servir à Dieu abandonner le monde.
1680Mais quoy ? que dirons-nous de cet autre vieillard,
1681Lequel ayant passé son âge plus gaillard
1682Au service de Dieu, ores Cesar imite ?
1683Je ne sçay qui des deux est le moins abusé :
1684Mais je pense, Morel, qu’il est fort mal aisé,
1685Que l’un soit bon guerrier, ni l’autre bon hermite.
1686Quand je voy ces Seigneurs, qui l’espee et la lance
1687Ont laissé pour vestir ce saint orgueil Romain,
1688Et ceux-là, qui ont pris le baston en la main,
1689Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :
1690Quand je les vois, Ursin, si chiches d’audience,
1691Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain :
1692Et quand je voy l’orgueil d’un Camerier hautain,
1693Lequel feroit à Job perdre la patience :
1694Il me souvient alors de ces lieux enchantez,
1695Qui sont en Amadis, et Palmerin chantez,
1696Desquels l’entree estoit si cherement vendue.
1697Puis je dis : ô combien le Palais que je voy
1698Me semble different du Palais de mon Roy,
1699Où l’on ne trouve point de chambre deffendue !
1700Avoir veu devaller une triple Montaigne,
1701Apparoir une Biche, et disparoir soudain,
1702Et dessus le tombeau d’un Empereur Romain
1703Une vieille Caraffe eslever pour enseigne :
1704Ne voir qu’entrer soldats, et sortir en campagne,
1705Emprisonner Seigneurs pour un crime incertain,
1706Retourner forussis, et le Napolitain
1707Commander en son rang à l’orgueil de l’Espagne :
1708Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparens
1709Sont de sa Saincteté les plus proches parens,
1710Et force Cardinaux, qu’à grand peine l’on nomme :
1711Force braves chevaux, et force hauts collets,
1712Et force favoriz, qui n’estoient que vallets :
1713Voilà, mon cher Dagaut, des nouvelles de Rome.
1714Ô trois et quatre fois malheureuse la terre,
1715Dont le Prince ne voit que par les yeux d’autruy,
1716N’entend que par ceux-là, qui respondent pour luy,
1717Aveugle, sourd, et muet, plus que n’est une pierre !
1718Tels sont ceux-là, Seigneur, qu’aujourd’huy l’on reserre
1719Oysifs dedans leur chambre, ainsi qu’en un estuy,
1720Pour durer plus long temps, et ne sentir l’ennuy
1721Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.
1722Ils se paissent enfans, de trompes et canons,
1723De fifres, de tabours, d’enseignes, gomphanons,
1724Et de voir leur province aux ennemis en proye.
1725Tel estoit cestui-là, qui du haut d’une tour,
1726Regardant ondoyer la flamme tout autour,
1727Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troye.
1728Ô que tu es heureux, si tu cognois ton heur,
1729D’estre eschappé des mains de ceste gent cruelle,
1730Qui sous un faux semblant d’amitié mutuelle
1731Nous desrobbe le bien, et la vie, et l’honneur !
1732Où tu es, mon Dagaut, la secrette rancueur,
1733Le soin qui comme un hidre en nous se renouvelle,
1734L’avarice, l’envie, et la haine immortelle
1735Du chetif courtisan n’empoisonnent le cœur.
1736La molle oisiveté n’y engendre le vice,
1737Le serviteur n’y perd son temps et son service,
1738Et n’y mesdit on point de cil qui est absent :
1739La justice y a lieu, la foy n’en est bannie,
1740Là ne sçait-on que c’est de prendre à compagnie,
1741À change, à cense, à stoc, et à trente pour cent.
1742Fuyons, Dilliers, fuyons ceste cruelle terre,
1743Fuyons ce bord avare, et ce peuple inhumain,
1744Que des Dieux irritez la vengeresse main
1745Ne nous accable encor’ sous un mesme tonnerre.
1746Mars est desenchainé, le temple de la guerre
1747Est ouvert à ce coup : le grand Prestre Romain
1748Veult foudroyer là bas l’heretique Germain,
1749Et l’Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre.
1750On ne voit que soldats, enseignes, gomphanons,
1751On n’oit que tabourins, trompettes, et canons,
1752On ne voit que chevaux courans parmi la plaine :
1753On n’oit plus raisonner que de sang, et de feu,
1754Maintenant on verra, si jamais on l’a veu,
1755Comment se sauvera la nacelle Romaine.
1756Celuy vrayement estoit et sage, et bien appris,
1757Qui cognoissant du feu la semence divine
1758Estre des Animans la premiere origine
1759De substance de feu dit estre nos esprits.
1760Le corps est le tison de ceste ardeur espris,
1761Lequel, d’autant qu’il est de matiere plus fine,
1762Fait un feu plus luisant, et rend l’esprit plus digne
1763De monstrer ce qui est en soy-mesme compris.
1764Ce feu donques celeste, humble de sa naissance,
1765S’esleve peu-à-peu au lieu de son essence,
1766Tant qu’il soit parvenu au poinct de sa grandeur :
1767Adonc il diminue, et sa force lassee,
1768Par faute d’aliment en cendres abbaissee,
1769Sent faillir tout à coup sa languissante ardeur.
1770Quand je voy ces Messieurs, desquels l’auctorité
1771Se voit ores ici commander en son rang,
1772D’un front audacieux cheminer flanc à flanc,
1773Il me semble de voir quelque divinité.
1774Mais les voyant paslir lorsque sa Saincteté
1775Crâche dans un bassin, et d’un visage blanc
1776Cautement espier s’il y a point de sang,
1777Puis d’un petit sousris feindre une seureté :
1778Ô combien, di-je alors, la grandeur que je voy,
1779Est miserable au prix de la grandeur d’un Roy !
1780Malheureux qui si cher achette tel honneur.
1781Vrayment le fer meurtrier, et le rocher aussi
1782Pendent bien sur le chef de ces Seigneurs ici,
1783Puis que d’un vieil filet depend tout leur bonheur.
1784Brusquet à son retour vous racontera, Sire,
1785De ces rouges prelats la pompeuse apparence,
1786Leurs mules, leurs habits, leur longue reverence,
1787Qui se peut beaucoup mieux representer que dire.
1788Il vous racontera, s’il les sçait bien descrire,
1789Les mœurs de ceste court, et quelle difference
1790Se voit de ses grandeurs à la grandeur de France,
1791Et mille autres bons poincts, qui sont dignes de rire.
1792Il vous peindra la forme, et l’habit du sainct Pere,
1793Qui, comme Jupiter, tout le monde tempere
1794Avecques un clin d’œil : sa faconde et sa grace,
1795L’honnesteté des siens, leur grandeur et largesse,
1796Les presens qu’on luy fait, et de quelle caresse
1797Tout ce qui se dit vostre à Rome l’on embrasse.
1798Voici le Carnaval, menons chacun la sienne,
1799Allons baller en masque, allons nous pourmener,
1800Allons voir Marc Antoine ou Zani bouffonner,
1801Avec son Magnifique à la Venitienne :
1802Voyons courir le pal à la mode ancienne,
1803Et voyons par le nez le sot bufle mener :
1804Voyons le fier taureau d’armes environner,
1805Et voyons au combat l’adresse Italienne :
1806Voyons d’œufs parfumez un orage gresler,
1807Et la fusee ardent’ siffler menu par l’air.
1808Sus donc despeschons nous, voici la pardonnance :
1809Il nous faudra demain visiter les saincts lieux,
1810Là nous ferons l’amour, mais ce sera des yeux,
1811Car passer plus avant c’est contre l’ordonnance.
1812Se fascher tout le jour d’une fascheuse chasse,
1813Voir un brave taureau se faire un large tour,
1814Estonné de se voir tant d’hommes alentour,
1815Et cinquante picquiers affronter son audace :
1816Le voir en s’elançant venir la teste basse,
1817Fuir et retourner d’un plus brave retour,
1818Puis le voir à la fin pris dans quelque destour,
1819Percé de mille coups ensanglanter la place :
1820Voir courir aux flambeaux, mais sans se rencontrer,
1821Donner trois coups d’espee, en armes se monstrer,
1822Et tout autour du camp un rempart de Thudesques :
1823Dresser un grand apprest, faire attendre long temps,
1824Puis donner à la fin un maigre passetemps :
1825Voilà tout le plaisir des festes Romanesques.
1826Cependant qu’au Palais de procez tu devises,
1827D’advocats, procureurs, presidents, conseillers,
1828D’ordonnances, d’arrests, de nouveaux officiers,
1829De juges corrompus, et de telles surprises :
1830Nous devisons ici de quelques villes prises,
1831De nouvelles de banque, et de nouveaux courriers,
1832De nouveaux Cardinaux, de mules, d’estaffiers,
1833De chappes, de rochets, de masses, et valises :
1834Et ores, Sibilet, que je t’escri ceci,
1835Nous parlons de taureaux, et de buffles aussi,
1836De masques, de banquets, et de telles despences :
1837Demain nous parlerons d’aller aux stations,
1838De motu-proprio, de reformations,
1839D’ordonnances, de briefs, de bulles, et dispenses.
1840Nous ne sommes faschez que la trefve se face :
1841Car bien que nous soyons de la France bien loin,
1842Si est chascun de nous à soy-mesme tesmoin,
1843Combien la France doit de la guerre estre lasse.
1844Mais nous sommes faschez que l’Espagnole audace,
1845Qui plus que le François de repos a besoin,
1846Se vante avoir la guerre et la paix en son poing,
1847Et que de respirer nous luy donnons espace.
1848Il nous fasche d’ouïr noz pauvres alliez
1849Se plaindre à tous propos qu’on les ait oubliez,
1850Et qu’on donne au privé l’utilité commune.
1851Mais ce qui plus nous fasche, est que les estrangers
1852Disent plus que jamais, que nous sommes legers,
1853Et que nous ne sçavons cognoistre la Fortune.
1854Le Roy (disent ici ces bannis de Florence)
1855Du sceptre d’Italie est frustré desormais,
1856Et son heureuse main cet heur n’aura jamais
1857De reprendre aux cheveux la fortune de France.
1858Le Pape mal content n’aura plus de fiance
1859En tous ces beaux desseins trop legerement faits,
1860Et l’exemple Sienois rendra par ceste paix
1861Suspecte aux estrangers la Françoise alliance.
1862L’Empereur affoibli ses forces reprendra,
1863L’Empire hereditaire à ce coup il rendra,
1864Et paisible à ce coup il rendra l’Angleterre.
1865Voilà que disent ceux, qui discourent du Roy :
1866Que leur respondrons-nous? Vineux, mande le moy,
1867Toy, qui sçais discourir et de paix et de guerre.
1868Dedans le ventre obscur, où jadis fut enclos
1869Tout cela qui depuis a rempli ce grand vuide,
1870L’air, la terre, et le feu, et l’element liquide,
1871Et tout cela qu’Atlas soustient dessus son dos,
1872Les semences du Tout estoyent encor’ en gros,
1873Le chaud avec le sec, le froid avec l’humide,
1874Et l’accord, qui depuis leur imposa la bride,
1875N’avoit encor’ ouvert la porte du Chaos :
1876Car la guerre en avoit la serrure brouillee,
1877Et la clef en estoit pour l’âge si rouillee,
1878Qu’en vain, pour en sortir, combattoit ce grand corps,
1879Sans la trefve, Seigneur, de la paix messagere,
1880Qui trouva le secret, et d’une main legere
1881La paix avec l’amour en fit sortir dehors.
1882Tu sois la bien venue, ô bienheureuse trefve !
1883Trefve, que le Chrestien ne peut assez chanter,
1884Puis que seule tu as la vertu d’enchanter
1885De nos travaux passez la souvenance grefve.
1886Tu dois durer cinq ans : et que l’envie en creve :
1887Car si le ciel benin te permet enfanter
1888Ce qu’on attend de toy, tu te pourras vanter
1889D’avoir fait une paix, qui ne sera si breve.
1890Mais si le favori, en ce commun repos
1891Doit avoir desormais le temps plus à propos
1892D’accuser l’innocent, pour luy ravir sa terre :
1893Si le fruict de la paix du peuple tant requis
1894À l’avare advocat est seulement acquis,
1895Trefve, va t’en en paix, et retourne la guerre.
1896Ici de mille fards la trahison se desguise,
1897Ici mille forfaits pullulent à foison,
1898Ici ne se punit l’homicide ou poison,
1899Et la richesse ici par usure est acquise :
1900Ici les grands maisons viennent de bastardise,
1901Ici ne se croit rien sans humaine raison,
1902Ici la volupté est tousjours de saison,
1903Et d’autant plus y plaist, que moins elle est permise.
1904Pense le demourant. Si est-ce toutefois
1905Qu’on garde encor’ ici quelque forme de loix
1906Et n’en est point du tout la justice bannie :
1907Icy le grand seigneur n’achette l’action,
1908Et pour priver autruy de sa possession
1909N’arme son mauvais droit de force et tyrannie.
1910Ce n’est pas de mon gré, Carle, que ma navire
1911Erre en la mer Tyrrhene : un vent impetueux
1912La chasse malgré moy par ces flots tortueux,
1913Ne voiant plus le pol, qui sa faveur t’inspire.
1914Je ne voy que rochers, et si rien se peut dire
1915Pire que des rochers le heurt audacieux :
1916Et le phare jadis favorable à mes yeux
1917De mon cours egaré sa lanterne retire.
1918Mais si je puis un jour me sauver des dangers
1919Que je fuy vagabond par ces flots estrangers,
1920Et voir de l’Ocean les campagnes humides
1921J’arresteray ma nef au rivage Gaulois,
1922Consacrant ma despouille au Neptune François,
1923À Glauque, à Melicerte, et aux sœurs Nereïdes.
1924Je voy, Dilliers, je voy serener la tempeste,
1925Je voy le vieil Proté son troupeau renfermer,
1926Je voy le vert Triton s’esgayer sur la mer,
1927Et voy l’Astre jumeau flamboyer sur ma teste :
1928Jà le vent favorable à mon retour s’appreste,
1929Jà vers le front du port je commence à ramer,
1930Et voy jà tant d’amis, que ne puis les nommer,
1931Tendant les bras vers moy, sur le bord faire feste.
1932Je voy mon grand Ronsard, je le cognois d’ici,
1933Je voy mon cher Morel, et mon Dorat aussi,
1934Je voy mon Delahaye, et mon Paschal encore :
1935Et voy un peu plus loin (si je ne suis deçeu)
1936Mon divin Mauleon, duquel, sans l’avoir veu,
1937La grace, le sçavoir, et la vertu j’adore.
1938Et je pensois aussi ce que pensoit Ulysse,
1939Qu’il n’estoit rien plus doux que voir encor’ un jour
1940Fumer sa cheminee, et apres long sejour
1941Se retrouver au sein de sa terre nourrice.
1942Je me resjouyssois d’estre eschappé au vice,
1943Aux Circes d’Italie, aux Sirenes d’amour,
1944Et d’avoir rapporté en France à mon retour
1945L’honneur que l’on s’acquiert d’un fidele service.
1946Las, mais après l’ennuy de si longue saison,
1947Mille soucis mordans je trouve en ma maison,
1948Qui me rongent le cœur sans espoir d’allegeance.
1949Adieu donques, Dorat, je suis encor Romain,
1950Si l’arc que les neuf sœurs te mirent en la main
1951Tu ne me preste ici, pour faire ma vengeance.
1952Morel, dont le sçavoir sur tout autre je prise,
1953Si quelqu’un de ceux-là, que le Prince Lorrain
1954Guida dernierement au rivage Romain,
1955Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise :
1956Di, qu’il ne sçait que c’est du siege de l’Église,
1957N’y ayant esprouvé que la guerre, et la faim,
1958Que Rome n’est plus Rome, et que celuy en vain
1959Presume d’en juger, qui bien ne l’a comprise.
1960Celuy qui par la rue a veu publiquement
1961La courtisanne en coche, ou qui pompeusement
1962L’a peu voir à cheval en accoustrement d’homme
1963Superbe se monstrer : celuy qui de plain jour
1964Aux Cardinaux en cappe a veu faire l’amour,
1965C’est celuy seul, Morel, qui peut juger de Rome.
1966Vineux, je ne vis oncques si plaisante province,
1967Hostes si gracieux, ni peuple si humain,
1968Que ton petit Urbin, digne que sous sa main
1969Le tienne un si gentil et si vertueux Prince.
1970Quant à l’estat du Pape, il fallut que j’apprinse
1971À prendre en patience et la soif et la faim :
1972C’est pitié, comme là le peuple est inhumain,
1973Comme tout y est cher, et comme lon y pinse.
1974Mais tout cela n’est rien au prix du Ferrerois,
1975Car je ne voudrois pas pour le bien de deux Rois,
1976Passer encor’ un coup par si penible enfer,
1977Bref, je ne sçay, Vineux, qu’en conclure à la fin,
1978Fors, qu’en comparaison de ton petit Urbin,
1979Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.
1980Il fait bon voir, Magny, ces Coyons magnifiques,
1981Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abord,
1982Leur saint Marc, leur Palais, leur Realte, leur port,
1983Leurs changes, leurs profits, leur banque, et leurs trafiques :
1984Il fait bon voir le bec de leurs chapprons antiques,
1985Leurs robbes à grand’ manche, et leurs bonnets sans bord,
1986Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port,
1987Et leurs sages advis aux affaires publiques.
1988Il fait bon voir de tout leur Senat balloter,
1989Il fait bon voir partout leurs gondoles flotter,
1990Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitaire :
1991Mais ce que lon en doit le meilleur estimer,
1992C’est quand ces vieux cocus vont espouser la mer,
1993Dont ils sont les maris, et le Turc l’adultere.
1994Celuy qui d’amitié a violé la loy,
1995Cerchant de son amy la mort et vitupere,
1996Celuy qui en procez a ruiné son frere,
1997Ou le bien d’un mineur a converty à soy :
1998Celuy qui a trahi sa patrie et son Roy,
1999Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son pere,
2000Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mere,
2001Celuy qui a nié son baptesme et sa foy :
2002Marseille, il ne faut point que pour la penitence
2003D’une si malheureuse abominable offense,
2004Son estomac plombé martelant nuict et jour,
2005Il voise errant nuds pieds ne six ne sept années :
2006Que les Grisons sans plus il passe à ses journees,
2007J’entens, s’il veut que Dieu luy doive du retour.
2008La terre y est fertile, amples les edifices,
2009Les poelles bigarrez, et les chambres de bois,
2010La police immuable, immuables les loix,
2011Et le peuple ennemi de forfaits et de vices.
2012Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suisses,
2013Ils sont gras et refaits, et mangent plus que trois :
2014Voilà les compagnons et correcteurs des Rois,
2015Que le bon Rabelais a surnommez Saucisses.
2016Ils n’ont jamais changé leurs habits et façons,
2017Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons,
2018Ils comptent à leur mode, et de tout se font croire :
2019Ils ont force beaux lacs et force sources d’eau,
2020Force prez, force bois. J’ay du reste, Belleau,
2021Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.
2022Je les ay veus, Bizet, et si bien m’en souvient,
2023J’ay veu dessus leur front la repentance peinte,
2024Comme on voit ces esprits qui là-bas font leur plainte,
2025Ayant passé le lac d’où plus on ne revient.
2026Un croire de leger les fols y entretient
2027Sous un pretexte faux de liberté contrainte :
2028Les coulpables fuitifs y demeurent par crainte,
2029Les plus fins et rusez honte les y retient.
2030Au demeurant, Bizet, l’avarice et l’envie,
2031Et tout cela qui plus tormente nostre vie,
2032Domine en ce lieu là plus qu’en tout autre lieu.
2033Je ne viz onques tant l’un l’autre contre-dire,
2034Je ne viz onques tant l’un de l’autre mesdire :
2035Vray est, que, comme ici, l’on n’y jure point Dieu.
2036Scève, je me trouvay comme le fils d’Anchise
2037Entrant dans l’Elysee, et sortant des enfers,
2038Quand apres tant de monts de neiges tout couverts
2039Je vy ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.
2040Son estroite longueur, que la Sône divise,
2041Nourrit mille artisans, et peuples tous divers :
2042Et n’en déplaise à Londre, à Venise, et Anvers,
2043Car Lyon n’est pas moindre en fait de marchandise.
2044Je m’estonnay d’y voir passer tant de courriers,
2045D’y voir tant de banquiers, d’imprimeurs, d’armuriers,
2046Plus dru que l’on ne voit les fleurs par les prairies.
2047Mais je m’estonnay plus de la force des ponts,
2048Dessus lesquelz on passe, allant delà les monts,
2049Tant de belles maisons, et tant de metairies.
2050De-vaux, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
2051Et n’en augmente point : semblable à la grand’mer
2052Est ce Paris sans pair, où l’on voit abysmer
2053Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde.
2054Paris est en sçavoir une Grece feconde,
2055Une Rome en grandeur Paris on peut nommer,
2056Une Asie en richesse on le peut estimer,
2057En rares nouveautez une Afrique seconde.
2058Bref, en voyant, De-vaux, ceste grande cité,
2059Mon œil, qui paravant estoit exercité
2060À ne s’esmerveiller des choses plus estranges,
2061Print esbaïssement. Ce qui ne me peut plaire,
2062Ce fut l’estonnement du badaud populaire,
2063La presse des chartiers, les procez, et les fanges.
2064Si tu veux vivre en Court, Dilliers, souvienne-toy
2065De t’accoster tousjours des mignons de ton maistre :
2066Si tu n’es favori, faire semblant de l’estre,
2067Et de t’accommoder aux passetemps du Roy.
2068Souvienne-toy encor’ de ne prester ta foy
2069Au parler d’un chacun, mais sur tout sois adextre
2070A t’aider de la gauche, autant que de la dextre,
2071Et par les mœurs d’autruy à tes mœurs donne loy.
2072N’avance rien du tien, Dilliers, que ton service,
2073Ne monstre que tu sois trop ennemy du vice,
2074Et sois souvent encor’, muet, aveugle et sourd.
2075Ne fay que pour autruy importun on te nomme,
2076Faisant ce que je di, tu seras galand homme :
2077T’en souvienne, Dilliers, si tu veux vivre en Court.
2078Si tu veux seurement en Court te maintenir,
2079Le silence, Ronsard, te soit comme un decret.
2080Qui baille à son amy la clef de son secret,
2081Le fait de son amy son maistre devenir.
2082Tu dois encor’, Ronsard, ce me semble, tenir
2083Aveq’ ton ennemi quelque moyen discret,
2084Et faisant contre luy, monstrer qu’à ton regret
2085Le seul devoir te fait en ces termes venir.
2086Nous voyons bien souvent une longue amitié
2087Se changer pour un rien en fiere inimitié,
2088Et la haine en amour souvent se transformer,
2089Dont (veu le temps qui court) il ne faut s’esbahir,
2090Aime donques, Ronsard, comme pouvant haïr,
2091Hays donques, Ronsard, comme pouvant aimer.
2092Ami, je t’apprendray (encores que tu sois,
2093Pour te donner conseil, de toy mesme assez sage)
2094Comme jamais tes vers ne te feront outrage,
2095Et ce qu’en tes escrits plus eviter tu dois.
2096Si de Dieu, ou du Roy tu parles quelquefois,
2097Fay que tu sois prudent, et sobre en ton langage :
2098Le trop parler de Dieu porte souvent dommage,
2099Et longues sont les mains des Princes et des Rois.
2100Ne t’attache à qui peut, si sa fureur l’allume,
2101Venger d’un coup d’espee un petit traict de plume,
2102Mais presse, comme on dit, ta levre avec le doy.
2103Ceux que de tes bons mots tu vois pasmer de rire,
2104Si quelque outrageux fol t’en veut faire desdire,
2105Ce seront les premiers à se mocquer de toy.
2106Cousin parle tousjours des vices en commun,
2107Et ne discours jamais d’affaires à la table,
2108Mais sur tout garde toy d’estre trop veritable,
2109Si en particulier tu parles de quelqu’un.
2110Ne commets ton secret à la foy d’un chacun,
2111Ne di rien qui ne soit pour le moins vray-semblable :
2112Si tu mens, que ce soit pour chose profitable,
2113Et qui ne tourne point au deshonneur d’aucun.
2114Sur tout garde toy bien d’estre double en paroles,
2115Et n’use sans propos de finesses frivoles,
2116Pour acquerir le bruit d’estre bon courtisan.
2117L’artifice caché c’est le vray artifice :
2118La souris bien souvent perit par son indice,
2119Et souvent par son art se trompe l’artisan.
2120Bizet, j’aymerois mieux faire un bœuf d’un formi
2121Ou faire d’une mousche un indique elephant,
2122Que le bonheur d’autruy par mes vers estoufant,
2123Me faire d’un chascun le publiq ennemi.
2124Souvent pour un bon mot on perd un bon ami,
2125Et tel par ses bons mots croit (tant il est enfant)
2126S’estre mis sur la teste un chapeau triomphant,
2127À qui mieux eust valu estre bien endormi.
2128La louange, Bizet, est facile à chacun,
2129Mais la satyre n’est un ouvrage commun :
2130C’est, trop plus qu’on ne pense, un œuvre industrieux.
2131Il n’est rien si fascheux qu’un brocard mal plaisant,
2132Et faut bien, comme on dit, bien dire en mesdisant,
2133Veu que le louer mesme est souvent odieux.
2134Gordes, je sçaurois bien faire un conte à la table,
2135Et s’il estoit besoin contrefaire le sourd :
2136J’en sçaurois bien donner, et faire à quelque lourd
2137Le vray ressembler faux, et le faux veritable.
2138Je me sçaurois bien rendre à chacun accointable,
2139Et façonner mes mœurs aux mœurs du temps qui court :
2140Je sçaurois bien prester (comme on dit à la Court)
2141Aupres d’un grand seigneur quelque œuvre charitable.
2142Je sçaurois bien encor’, pour me mettre en avant,
2143Vendre de la fumee à quelque poursuyvant,
2144Et pour estre employé en quelque bon affaire,
2145Me feindre plus ruzé cent fois que je ne suis :
2146Mais ne le voulant point, Gordes, je ne le puis,
2147Et si ne blasme point, ceux qui le sçavent faire.
2148Tu t’abuses, Belleau, si pour estre sçavant,
2149Sçavant et vertueux, tu penses qu’on te prise :
2150Il fault, comme lon dit, estre homme d’entreprise,
2151Si tu veux qu’à la Court on te pousse en avant.
2152Ces beaux noms de vertu, ce n’est rien que du vent :
2153Donques, si tu es sage, embrasse la feintise,
2154L’ignorance, l’envie, avec la convoitise :
2155Par ces arts jusqu’au ciel on monte bien souvent.
2156La science à la table est des seigneurs prisée,
2157Mais en chambre, Belleau, elle sert de risée :
2158Garde, si tu m’en crois, d’en acquerir le bruit.
2159L’homme trop vertueux desplait au populaire :
2160Et n’est-il pas bien fol qui s’efforçant de plaire,
2161Se mesle d’un mestier que tout le monde fuit ?
2162Souvent nous faisons tort nous mesme’ à nostre ouvrage :
2163Encor’ que nous soyons de ceux qui font le mieulx,
2164Soit par trop quelquefois contrefaire les vieux ;
2165Soit par trop imiter ceux qui sont de nostre âge.
2166Nous ostons bien souvent aux princes le courage
2167De nous faire du bien : nous rendant odieux,
2168Soit pour en demandant estre trop ennuyeux,
2169Soit pour trop nous louant aux autres faire outrage.
2170Et puis, nous nous plaignons de voir nostre labeur
2171Veuf d’applaudissement, de grâce, et de faveur,
2172Et de ce que chacun à son œuvre souhaite.
2173Bref, louë qui voudra son art, et son mestier,
2174Mais cestui-là, Morel, n’est pas mauvais ouvrier,
2175Lequel sans estre fol, peut estre bon poëte.
2176Ne te fasche, Ronsard, si tu vois par la France
2177Fourmiller tant d’escrits : ceux qui ont merité
2178D’estre advouez pour bons de la posterité,
2179Portent leur sauf-conduit, et lettre d’asseurance.
2180Tout œuvre qui doit vivre il a dès sa naissance
2181Un Demon qui le guide à l’immortalité :
2182Mais qui n’a rencontré telle nativité,
2183Comme fruict abortif, n’a jamais accroissance.
2184Virgile eut ce Demon, et l’eut Horace encor’,
2185Et tous ceux qui du temps de ce bon siècle d’or
2186Estoient tenuz pour bons : les autres n’ont plus vie.
2187Qu’eussions-nous leurs escrits, pour voir de nostre temps
2188Ce qui aux anciens servoit de passetemps,
2189Et quels estoient les vers d’un indocte Mevie.
2190Autant comme lon peut en un autre langage
2191Une langue exprimer, autant que la nature
2192Par l’art se peut monstrer, et que par la peinture
2193On peut tirer au vif un naturel visage :
2194Autant exprimes-tu, et encor d’avantage,
2195Avecques le pinceau de ta docte escriture,
2196La grace, la façon, le port, et la stature
2197De celuy, qui d’Enee a descrit le voyage.
2198Ceste mesme candeur, ceste grace divine,
2199Ceste mesme douceur, et majesté Latine,
2200Qu’en ton Virgile on voit, c’est celle mesme encore,
2201Qui Françoise se rend par ta celeste veine.
2202Des-Masures, sans plus, a faute d’un Mecene,
2203Et d’un autre Cesar, qui ses vertus honore.
2204Vous dictes, courtisans, les Poëtes sont fouls,
2205Et dictes verité : mais aussi dire j’ose,
2206Que tels que vous soyez, vous tenez quelque chose
2207De ceste douce humeur qui est commune à tous.
2208Mais celle-là, Messieurs, qui domine sur vous,
2209En autres actions diversement s’expose :
2210Nous sommes fouls en rime, et vous l’estes en prose :
2211C’est le seul different qu’est entre vous et nous.
2212Vray est que vous avez la Court plus favorable,
2213Mais aussi n’avez vous un renom si durable :
2214Vous avez plus d’honneurs, et nous moins de souci.
2215Si vous riez de nous, nous faisons la pareille :
2216Mais cela qui se dit s’en vole par l’oreille,
2217Et cela qui s’escrit ne se perd pas ainsi.
2218Seigneur, je ne sçaurois regarder d’un bon œil
2219Ces vieux singes de Court, qui ne sçavent rien faire
2220Sinon en leur marcher les Princes contrefaire,
2221Et se vestir, comme eux, d’un pompeux appareil.
2222Si leur maistre se mocque, ils feront le pareil,
2223S’il ment, ce ne sont eux qui diront le contraire :
2224Plustost auront-ilz veu, à fin de luy complaire,
2225La Lune en plein midy, à minuict le Soleil.
2226Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage,
2227Ils le vont caresser, bien qu’ils crevent de rage :
2228S’il le reçoit mauvais, ils le monstrent au doy.
2229Mais ce qui plus contre eux quelquefois me despite,
2230C’est quand devant le Roy, d’un visage hypocrite,
2231Ils se prennent à rire, et ne sçavent pourquoy.
2232Je ne te prie pas de lire mes escrits,
2233Mais je te prie bien qu’ayant fait bonne chere,
2234Et joué toute nuict aux dez, à la premiere,
2235Et au jeu que Venus t’a sur tous mieux appris,
2236Tu ne viennes ici desfascher tes esprits,
2237Pour te mocquer des vers que je mets en lumiere,
2238Et que de mes escrits la leçon coustumiere,
2239Par faute d’entretien, ne te serve de ris.
2240Je te priray encor, quiconcques tu puisse’ estre,
2241Qui, brave de la langue, et foible de la dextre,
2242De blesser mon renom te monstres toujours prest,
2243Ne mesdire de moy : ou prendre patience,
2244Si ce que ta bonté me preste en conscience,
2245Tu te le vois par moy rendre à double interest.
2246Si mes escrits, Ronsard, sont semez de ton los,
2247Et si le mien encor tu ne dedaignes dire,
2248D’estre enclos en mes vers ton honneur ne desire,
2249Et par là je ne cerche en tes vers estre enclos.
2250Laissons donc, je te pri, laissons causer ces sots,
2251Et ces petits gallands, qui ne sachant que dire,
2252Disent, voyant Ronsard et Bellay s’entr’escrire,
2253Que ce sont deux mulets qui se grattent le dos.
2254Nos louanges, Ronsard, ne font tort à personne :
2255Et quelle loy defend que l’un à l’autre en donne,
2256Si les amis entre eux des presens se font bien ?
2257On peut comme l’argent trafiquer la louange,
2258Et les louanges sont comme lettres de change,
2259Dont le change et le port, Ronsard, ne couste rien.
2260On donne les degrez au sçavant escolier,
2261On donne les estats à l’homme de justice,
2262On donne au courtisan le riche benefice,
2263Et au bon capitaine on donne le collier :
2264On donne le butin au brave avanturier,
2265On donne à l’officier les droits de son office,
2266On donne au serviteur le gain de son service,
2267Et au docte poëte on donne le laurier.
2268Pourquoy donc fais-tu tant lamenter Calliope,
2269Du peu de bien qu’on fait à sa gentille troppe ?
2270Il faut, Jodelle, il faut autre labeur choisir,
2271Que celuy de la Muse, à qui veut qu’on l’avance :
2272Car quel loyer veux-tu avoir de ton plaisir,
2273Puis que le plaisir mesme en est la recompense ?
2274Si tu m’en crois, Baïf, tu changeras Parnasse
2275Au palais de Paris, Helicon au parquet,
2276Ton laurier en un sac, et ta lyre au caquet,
2277De ceux qui pour serrer, la main n’ont jamais lasse.
2278C’est à ce mestier là, que les biens on amasse,
2279Non à celuy des vers : où moins y a d’acquet,
2280Qu’au mestier d’un boufon, ou celuy d’un naquet.
2281Fy du plaisir, Baïf, qui sans profit se passe.
2282Laissons donq, je te pry, ces babillardes Sœurs,
2283Ce causeur Apollon, et ces vaines douceurs,
2284Qui pour tout leur tresor n’ont que des lauriers verds :
2285Aux choses de profit, ou celles qui font rire,
2286Les grands ont aujourd’huy les oreilles de cire,
2287Mais ils les ont de fer, pour escouter les vers.
2288Thiard, qui as changé en plus grave escriture
2289Ton doux stile amoureux : Thiard, qui nous as fait
2290D’un Petrarque un Platon, et si rien plus parfait
2291Se trouve que Platon, en la mesme nature :
2292Qui n’admire du ciel la belle architecture,
2293Et de tout ce qu’on voit les causes et l’effect,
2294Celuy vrayment doit estre un homme contrefait,
2295Lequel n’a rien d’humain, que la seule figure.
2296Contemplons donc, Thiard, ceste grand’ voute ronde,
2297Puis que nous sommes faits à l’exemple du monde :
2298Mais ne tenons les yeux si attachez en haut,
2299Que pour ne les baisser quelquefois vers la terre,
2300Nous soyons en danger, par le hurt d’une pierre,
2301De nous blesser le pied, ou de prendre le saut.
2302Par ces vers Teïens Belleau me fait aimer
2303Et le vin, et l’amour : Baïf, ta challemie
2304Me fait plus qu’une royne une rustique amie,
2305Et plus qu’une grand’ ville un village estimer.
2306Le docte Pelletier fait mes flancs emplumer,
2307Pour voler jusqu’au ciel avec son Uranie :
2308Et par l’horrible effroy d’une estrange harmonie
2309Ronsard de pied en cap hardi me fait armer.
2310Mais je ne sçay comment ce Dœmon de Jodelle,
2311Dœmon est-il vrayment, car d’une voix mortelle
2312Ne sortent point ses vers tout soudain que je l’oy,
2313M’aiguillonne, m’espoint, m’espouvante, m’affolle,
2314Et comme Apollon fait de sa prestresse folle,
2315À moy-mesme m’ostant, me ravit tout à soy.
2316En ce pendant, Clagny, que de mil argumens
2317Variant le dessein du royal edifice,
2318Tu vas renouvelant d’un hardi frontispice
2319La superbe grandeur des plus vieux monumens,
2320Avec d’autres compas, et d’autres instrumens,
2321Fuyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,
2322Aux Muses je bastis, d’un nouvel artifice
2323Un palais magnifique à quatre appartemens.
2324Les Latines auront un ouvrage Dorique
2325Propre à leur gravité, les Grecques un Attique
2326Pour leur naïfveté, les Françoises auront
2327Pour leur grave douceur une œuvre Ionienne :
2328D’ouvrage elabouré à la Corinthienne
2329Sera le corps d’hostel, où les Thusques seront.
2330De ce Royal palais que bastiront mes doigts,
2331Si la bonté du Roy me fournit de matiere,
2332Pour rendre sa grandeur et beauté plus entière,
2333Les ornemens seront de traicts et d’arcs turquois.
2334Là d’ordre flanc à flanc se voyront tous nos Rois,
2335Là se voira maint Faune, et Nymphe passagere :
2336Sur le portail sera la Vierge forestiere,
2337Aveques son croissant, son arc, et son carquois.
2338L’appartement premier Homere aura pour marque,
2339Virgile le second, le troisieme Petrarque,
2340Du surnom de Ronsard le quatrieme on dira.
2341Chacun aura sa forme et son architecture,
2342Chacun ses ornemens, sa grace et sa peinture,
2343Et en chacun, Clagny, ton beau nom se lira.
2344De vostre Dianet (de vostre nom j’appelle
2345Vostre maison d’Anet) la belle architecture,
2346Les marbres animez, la vivante peinture,
2347Qui la font estimer des maisons la plus belle :
2348Les beaux lambris dorez, la luysante chappelle,
2349Les superbes dongeons, la riche couverture,
2350Le jardin tapissé d’eternelle verdure,
2351Et la vive fontaine à la source immortelle :
2352Ces ouvrages, Madame, à qui bien les contemple,
2353Rapportant de l’antiqu’ le plus parfait exemple,
2354Monstrent un artifice, et despense admirable.
2355Mais ceste grand’ douceur jointe à ceste hautesse,
2356Et cet Astre benin joint à ceste sagesse,
2357Trop plus que tout cela vous fait esmerveillable.
2358Entre tous les honneurs, dont en France est cogneu
2359Ce renommé Bertran, des moindres n’est celuy
2360Que luy donne la Muse, et qu’on dise de luy,
2361Que par lui un Salel soit riche devenu.
2362Toy donc, à qui la France a desja retenu
2363L’un de ses plus beaux lieux, comme seul aujourd’huy
2364Où les arts ont fondé leur principal appuy,
2365Quand au lieu qui t’attend tu seras parvenu :
2366Fay que de ta grandeur ton Magny se ressente,
2367À fin que si Bertran de son Salel se vante,
2368Tu te puisses aussi de ton Magny vanter.
2369Tous deux sont Quercinois, tous deux bas d’estature :
2370Et ne seroyent pas moins semblables d’escriture,
2371Si Salel avoit sceu plus doucement chanter.
2372Prelat, à qui les cieux ce bon heur ont donné,
2373D’estre agreable aux Rois : Prelat, dont la prudence
2374Par les degrez d’honneur a mis en evidence,
2375Que pour le bien public Dieu t’avoit ordonné :
2376Prelat, sur tous prelats sage et bien fortuné,
2377Prelat, garde des loix, et des seaux de la France,
2378Digne que sur ta foy repose l’asseurance
2379D’un Roy le plus grand Roy qui fut onq’ couronné :
2380Devant que t’avoir veu j’honorois ta sagesse,
2381Ton sçavoir, ta vertu, ta grandeur, ta largesse,
2382Et si rien entre nous se doit plus honorer :
2383Mais ayant esprouvé ta bonté nompareille,
2384Qui souvent m’a presté si doucement l’oreille,
2385Je souhaitte qu’un jour je te puisse adorer.
2386Apres s’estre basti sur les murs de Carthage
2387Un sepulchre eternel, Scipion irrité
2388De voir à sa vertu ingrate sa cité,
2389Se bannit de soy-mesme en un petit village.
2390Tu as fait, Olivier, mais d’un plus grand courage,
2391Ce que fit Scipion en son adversité,
2392Laissant, durant le cours de ta felicité,
2393La Court, pour vivre à toy le reste de ton âge.
2394Le bruit de Scipion maint corsaire attiroit
2395Pour contempler celuy que chascun admiroit,
2396Bien qu’il fust retiré en son petit Linterne.
2397On te fait le semblable : admirant ta vertu,
2398D’avoir laissé la Court, et ce monstre testu,
2399Ce peuple qui ressemble à la beste de Lerne.
2400Il ne faut point, Duthier, pour mettre en evidence
2401Tant de belles vertus qui reluisent en toy,
2402Que je te rende icy l’honneur que je te doy,
2403Celebrant ton sçavoir, ton sens, et ta prudence.
2404Le bruit de ta vertu est tel, que l’ignorance
2405Ne le peut ignorer: et qui louë le Roy,
2406Il faut qu’il louë encor’ ta prudence, et ta foy :
2407Car ta gloire est conjointe à la gloire de France.
2408Je diray seulement que depuis nos ayeux
2409La France n’a point veu un plus laborieux
2410En sa charge que toy, et qu’autre ne se treuve
2411Plus courtois, plus humain, ne qui ait plus de soin
2412De secourir l’amy à son plus grand besoin.
2413J’en parle seurement, car j’en ay fait l’espreuve.
2414Combien que ton Magny ait la plume si bonne,
2415Si prendrois-je avec luy de tes vertus le soin,
2416Sachant que Dieu, qui n’a de nos presens besoin,
2417Demande les presens de plus d’une personne.
2418Je dirois ton beau nom, qui de luy-mesme sonne
2419Ton bruit parmi la France, en Itale, et plus loin :
2420Et dirois que Henry est luy-mesme tesmoin,
2421Combien un Avanson avance sa couronne.
2422Je dirois ta bonté, ta justice, et ta foy,
2423Et mille autres vertus qui reluisent en toy,
2424Dignes qu’un seul Ronsard les sacre à la Memoire :
2425Mais sentant le souci qui me presse le dos,
2426Indigne je me sens de toucher à ton los,
2427Sachant que Dieu ne veut qu’on prophane sa gloire.
2428Quand je voudray sonner de mon grand Avanson
2429Les moins grandes vertus, sur ma corde plus basse
2430Je diray sa faconde, et l’honneur de sa face,
2431Et qu’il est des neuf Sœurs le plus cher nourrisson.
2432Quand je voudray toucher avec un plus haut son
2433Quelque plus grand’vertu, je chanteray sa grace,
2434Sa bonté, sa grandeur, qui la justice embrasse,
2435Mais là je ne mettray le but de ma chanson,
2436Car quand plus hautement je sonneray sa gloire,
2437Je diray que jamais les filles de Memoire
2438Ne diront un plus sage, et vertueux que luy :
2439Plus prompt à son devoir, plus fidele à son Prince,
2440Ne qui mieux s’accommode au regne d’aujourd’huy,
2441Pour servir son Seigneur en estrange province.
2442Combien que ta vertu, Poulin, soit entendue
2443Par tout où des François le bruit est entendu,
2444Et combien que ton nom soit au large estendu
2445Autant que la grand’mer est au large estendue :
2446Si faut-il toutefois que Bellay s’esvertue,
2447Aussi bien que la mer, de bruire ta vertu,
2448Et qu’il sonne de toy avec l’œrain tortu,
2449Ce que sonne Triton de sa trompe tortue.
2450Je diray que tu es le Tiphys du Jason,
2451Qui doit par ton moyen conquerir la toison,
2452Je diray ta prudence, et ta vertu notoire :
2453Je diray ton pouvoir qui sur la mer s’estend,
2454Et que les Dieux marins te favorisent tant,
2455Que les terrestres Dieux sont jaloux de ta gloire.
2456Sage de l’Hospital, qui seul de nostre France
2457Rabaisses aujourd’huy l’orgueil Italien,
2458Et qui nous monstre seul, d’un art Horacien,
2459Comme il faut chastier le vice et l’ignorance :
2460Si je voulois louer ton sçavoir, ta prudence,
2461Ta vertu, ta bonté, et ce qu’est vrayment tien,
2462À tes perfections je n’adjousterois rien,
2463Et pauvre me rendroit la trop grand’abondance.
2464Et qui pourroit, bons Dieux, faire plus digne foy
2465Des rares qualitez qui reluisent en toy,
2466Que ceste autre Pallas, ornement de nostre âge ?
2467Ainsi jusqu’aujourd’huy, ainsi encor’ voit-on
2468Estre tant renommé le maistre de Platon,
2469Pour ce qu’il eut d’un dieu la voix pour tesmoignage.
2470Nature à vostre naistre heureusement feconde,
2471Prodigue vous donna tout son plus et son mieux,
2472Soit ceste grand’ douceur qui luit dedans vos yeux,
2473Soit ceste majesté disertement faconde.
2474Vostre rare vertu, qui n’a point de seconde,
2475Et vostre esprit ailé, qui voisine les cieux,
2476Vous ont donné le lieu le plus prochain des Dieux,
2477Et la plus grand’ faveur du plus grand Roy du monde.
2478Bref, vous avez tout seul tout ce qu’on peut avoir
2479De richesse, d’honneur, de grace, et de sçavoir :
2480Que voulez-vous donc plus esperer d’avantage ?
2481Le libre jugement de la posterité,
2482Qui, encor’ qu’ell’ assigne au ciel vostre partage,
2483Ne vous donnera pas ce qu’avez merité.
2484La fortune, Prelat, nous voulant faire voir
2485Ce qu’elle peut sur nous, a choisi de nostre âge
2486Celuy qui de vertu, d’esprit, et de courage
2487S’estoit le mieux armé encontre son pouvoir.
2488Mais la vertu qui n’est apprise à s’esmouvoir,
2489Non plus que le rocher se meut contre l’orage,
2490Dontera la fortune, et contre son outrage
2491De tout ce qui luy faut, se sçaura bien pourvoir.
2492Comme ceste vertu immuable demeure,
2493Ainsi le cours du ciel se change d’heure en heure.
2494Aidez-vous donq, Seigneur, de vous mesme au besoin,
2495Et joyeux attendez la saison plus prospere,
2496Qui vous doit ramener vostre oncle et vostre frere
2497Car et d’eux et de vous le ciel a pris le soin.
2498Ce n’est pas sans propos qu’en vous le ciel a mis
2499Tant de beautez d’esprit, et de beautez de face,
2500Tant de royal honneur, et de royale grace,
2501Et que plus que cela vous est encor’ promis.
2502Ce n’est pas sans propos que les Destins amis,
2503Pour rabaisser l’orgueil de l’Espagnole audace,
2504Soit par droit d’alliance, ou soit par droit de race,
2505Vous ont par leurs arrests trois grands peuples sousmis.
2506Ilz veulent que par vous la France, et l’Angleterre
2507Changent en longue paix l’hereditaire guerre,
2508Qui a de pere en fils si longuement duré :
2509Ils veulent que par vous la belle vierge Astree
2510En ce Siecle de fer reface encor’ entree,
2511Et qu’on renvoye encor’ le beau Siecle doré.
2512Muse, qui autrefois chantas la verde Olive,
2513Empenne tes deux flancs d’une plume nouvelle,
2514Et te guindant au ciel avecques plus haute aile,
2515Vole où est d’Apollon la belle plante vive.
2516Laisse, mon cher souci, la paternelle rive,
2517Et portant desormais une charge plus belle,
2518Adore ce haut nom, dont la gloire immortelle
2519De nostre pole arctiqu’ à l’autre pole arrive.
2520Louë l’esprit divin, le courage indontable,
2521La courtoise douceur, la bonté charitable,
2522Qui soustient la grandeur, et la gloire de France.
2523Et di, ceste Princesse et si grande et si bonne,
2524Porte dessus son chef de France la couronne :
2525Mais di cela si haut, qu’on l’entende à Florence.
2526Digne fils de Henry, nostre Hercule Gaulois,
2527Nostre second espoir, qui porte sus ta face,
2528Retraicte au naturel, la maternelle grace,
2529Et gravee en ton cœur la vertu de Vallois :
2530Ce pendant que le ciel, qui jà dessous tes loix
2531Trois peuples a soumis, armera ton audace
2532D’une plus grand’ vigueur, suy ton pere à la trace,
2533Et apprens à donter l’Espagnol, et l’Anglois.
2534Voicy de la vertu la penible montee,
2535Qui par le seul travail veut estre surmontee :
2536Voilà de l’autre part le grand chemin battu,
2537Où au sejour du vice on monte sans eschelle.
2538Deçà, Seigneur, deçà, où la vertu t’appelle,
2539Hercule se fit Dieu par la seule vertu.
2540La Grecque poesie orgueilleuse se vante
2541Du los qu’à son Homere Alexandre donna,
2542Et les vers que Cesar de Virgile sonna,
2543La Latine aujourd’huy les chante et les rechante.
2544La Françoise qui n’est tant que ces deux sçavante,
2545Comme qui son Homere et son Virgile n’a,
2546Maintient que le Laurier qui François couronna,
2547Baste seul pour la rendre à tout jamais vivante.
2548Mais les vers qui l’ont mise encor’ en plus haut pris,
2549Sont les vostres, Madame, et ces divins escrits
2550Que mourant nous laissa la Roine vostre mere.
2551Ô poesie heureuse, et bien digne des Rois,
2552De te pouvoir vanter des escripts Navarrois,
2553Qui t’honorent trop plus qu’un Virgile ou Homere.
2554Dans l’enfer de son corps mon esprit attaché
2555(Et cet enfer, Madame, a esté mon absence)
2556Quatre ans et d’avantage a fait la penitence
2557De tous les vieux forfaits dont il fut entaché.
2558Ores, graces aux Dieux, or’ il est relaché
2559De ce penible enfer, et par vostre presence
2560Reduit au premier poinct de sa divine essence,
2561A dechargé son dos du fardeau de peché.
2562Ores sous la faveur de vos graces prisees,
2563Il jouit du repos des beaux champs Elysées,
2564Et si n’a volonté d’en sortir jamais hors.
2565Donques, de l’eau d’oubli ne l’abreuvez, Madame,
2566De peur qu’en la beuvant nouveau desir l’enflamme
2567De retourner encor dans l’enfer de son corps.
2568Non pource qu’un grand Roy ait esté vostre pere,
2569Non pour vostre degré, et royale hauteur,
2570Chacun de vostre nom veut estre le chanteur,
2571Ni pource qu’un grand Roy soit ores vostre frere.
2572La nature, qui est de tous commune mere,
2573Vous fit naistre, Madame, avecques ce grand heur,
2574Et ce qui accompagne une telle grandeur,
2575Ce sont souvent des dons de fortune prospere.
2576Ce qui vous fait ainsi admirer d’un chascun,
2577C’est ce qui est tout vostre, et qu’avec vous commun
2578N’ont tous ceux-là qui ont couronnes sur leurs testes :
2579Ceste grace, et douceur, et ce je ne sçay quoy,
2580Que quand vous ne seriez fille, ny sœur de Roy,
2581Si vous jugeroit-on estre ce que vous estes.
2582Esprit royal, qui prens de lumiere eternelle
2583Ta seule nourriture, et ton accroissement,
2584Et qui de tes beaux rais en nostre entendement
2585Produit ce haut desir, qui au ciel nous r’appelle,
2586N’apperçois-tu combien par ta vive estincelle
2587La vertu luit en moy ? n’as-tu point sentiment
2588Par l’œil, l’ouïr, l’odeur, le goust, l’attouchement,
2589Que sans toy ne reluit chose aucune mortelle ?
2590Au seul object divin de ton image pure
2591Se meut tout mon penser, qui par la souvenance
2592De ta haute bonté tellement se r’asseure,
2593Que l’ame et le vouloir ont pris mesme asseurance
2594(Chassant tout appetit et toute vile cure)
2595De retourner au lieu de leur premiere essence.
2596Si la vertu, qui est de nature immortelle,
2597Comme immortelles sont les semences des cieux,
2598Ainsi qu’à nos esprits, se monstroit à nos yeux,
2599Et nos sens hebetez estoient capables d’elle,
2600Non ceux-là seulement qui l’imaginent telle,
2601Et ceulx ausquels le vice est un monstre odieux,
2602Mais on verroit encor les mesmes vicieux
2603Épris de sa beauté, des beautez la plus belle.
2604Si tant aimable donc seroit ceste vertu
2605À qui la pourroit voir, Vineux, t’esbahis-tu
2606Si j’ay de ma Princesse au cœur l’image empreinte ?
2607Si sa vertu j’adore, et si d’affection
2608Je parle si souvent de sa perfection,
2609Veu que la vertu mesme en son visage est peinte ?
2610Quand d’une douce ardeur doucement agité
2611J’userois quelque fois en louant ma Princesse
2612Des termes d’adorer, de celeste ou Deesse,
2613Et ces tiltres qu’on donne à la Divinité,
2614Je ne craindrois, Melin, que la posterité
2615Appellast pour cela ma Muse flateresse :
2616Mais en louant ainsi sa royale hautesse,
2617Je craindrois d’offenser sa grande humilité.
2618L’antique vanité avecques tels honneurs
2619Souloit idolâtrer les Princes et Seigneurs :
2620Mais le Chrestien qui met ces termes en usage,
2621Il n’est pas pour cela idolâtre ou flateur :
2622Car en donnant de tout la gloire au Createur,
2623Il louë l’ouvrier mesme, en louant son ouvrage.
2624Voyant l’ambition, l’envie, et l’avarice,
2625La rancune, l’orgueil, le desir aveuglé,
2626Dont cet âge de fer de vices tout rouglé
2627A violé l’honneur de l’antique justice :
2628Voyant d’une autre part la fraude, la malice,
2629Le procez immortel, le droit mal conseillé :
2630Et voyant au milieu du vice dereiglé
2631Ceste royale fleur, qui ne tient rien du vice :
2632Il me semble, Dorat, voir au ciel revolez
2633Des antiques vertuz les escadrons ailez,
2634N’ayans rien delaissé de leur saison doree
2635Pour reduire le monde à son premier printemps,
2636Fors ceste Marguerite, honneur de nostre temps,
2637Qui comme l’esperance, est seule demeuree.
2638De quelque autre suject, que j’escrive, Jodelle,
2639Je sens mon cœur transi d’une morne froideur,
2640Et ne sens plus en moy ceste divine ardeur,
2641Qui t’enflamme l’esprit de sa vive estincelle.
2642Seulement quand je veux toucher le los de celle
2643Qui est de nostre siecle et la perle, et la fleur,
2644Je sens revivre en moy ceste antique chaleur,
2645Et mon esprit lassé prendre force nouvelle.
2646Bref, je suis tout changé, et si ne sçay comment,
2647Comme on voit se changer la vierge en un moment,
2648À l’approcher du Dieu qui telle la fait estre.
2649D’où vient cela, Jodelle ? il vient, comme je croy,
2650Du suject, qui produit naïvement en moy
2651Ce que par art contraint les autres y font naistre.
2652Ronsard, j’ay veu l’orgueil des Colosses antiques,
2653Les theâtres en rond ouvers de tous costez,
2654Les colomnes, les arcs, les hauts temples voutez,
2655Et les sommets pointus des carrez obelisques.
2656J’ay veu des Empereurs les grands thermes publiques,
2657J’ay veu leurs monuments que le temps a dontez,
2658J’ay veu leurs beaux palais que l’herbe a surmontez
2659Et des vieux murs Romains les poudreuses reliques.
2660Bref, j’ay veu tout cela que Rome a de nouveau,
2661De rare, d’excellent, de superbe, et de beau :
2662Mais je n’y ay point veu encores si grand’chose
2663Que ceste Marguerite, où semble que les cieux,
2664Pour effacer l’honneur de tous les siecles vieux,
2665De leurs plus beaux presens ont l’excellence enclose.
2666Je ne suis pas de ceux qui robent la loüange,
2667Fraudant indignement les hommes de valeur,
2668Ou qui changeant le noir à la blanche couleur
2669Sçavent, comme l’on dit, faire d’un diable un ange.
2670Je ne fay point valoir, comme un tresor estrange,
2671Ce que vantent si haut nos marcadans d’honneur,
2672Et si ne cherche point que quelque grand seigneur
2673Me baille pour des vers des biens en contr’ eschange.
2674Ce que je quiers, Gournay, de ceste sœur de Roy,
2675Que j’honore, revere, admire comme toy,
2676C’est que de la louer sa bonté me dispense,
2677Puis qu’elle est de mes vers le plus louable object :
2678Car en loüant, Gournay, si louable subject,
2679Le los que je m’acquiers, m’est trop grand’ recompense.
2680Morel, quand quelquefois je perds le temps à lire
2681Ce que font aujourd’huy nos trafiqueurs d’honneurs,
2682Je ri de voir ainsi desguiser ces Seigneurs,
2683Desquels (comme lon dit) il font comme de cire.
2684Et qui pourroit, bons dieux ! se contenir de rire
2685Voyant un corbeau peint de diverses couleurs,
2686Un pourceau couronné de roses et de fleurs,
2687Ou le portrait d’un asne accordant une lire ?
2688La louange, à qui n’a rien de loüable en soy,
2689Ne sert que de le faire à tous monstrer au doy,
2690Mais elle est le loyer de cil qui la merite.
2691C’est ce qui fait, Morel, que si mal volontiers
2692Je di ceux, dont le nom fait rougir les papiers,
2693Et que j’ay si frequent celuy de Marguerite.
2694Celuy qui de plus près attaint la Deité,
2695Et qui au ciel, Bouju, vole de plus haute aile,
2696C’est celuy qui suivant la vertu immortelle,
2697Se sent moins du fardeau de nostre humanité.
2698Celuy qui n’a des Dieux si grand felicité,
2699L’admire toutefois comme une chose belle,
2700Honore ceux qui l’ont, se monstre amoureux d’elle,
2701Il a le second rang, ce semble, merité.
2702Comme au premier je tends d’aile trop foible et basse,
2703Ainsi je pense avoir au second quelque place :
2704Et comment puis-je mieux le second meriter
2705Qu’en louant ceste fleur, dont le vol admirable,
2706Pour gaigner du premier le lieu plus honorable
2707Ne laisse rien ici qui la puisse imiter ?
2708Quand ceste belle fleur premierement je vi,
2709Qui nostre âge de fer de ses vertus redore,
2710Bien que sa grand’valeur je ne cognoisse encore,
2711Si fus-je en la voyant de merveille ravi.
2712Depuis ayant le cours de fortune suivi
2713Où le Tybre tortu de jaune se colore
2714Et voyant ces grands dieux que l’ignorance adore,
2715Ignorans, vicieux, et meschans à l’envi :
2716Alors, Forget, alors ceste erreur ancienne,
2717Qui n’avoit bien cogneu ta Princesse et la mienne,
2718La venant à revoir, se dessilla les yeux :
2719Alors je m’apperceu qu’ignorant son merite
2720J’avois, sans la cognoistre, admiré Marguerite,
2721Comme, sans les cognoistre, on admire les cieux.
2722La jeunesse, Du-val, jadis me fit escrire
2723De cest aveugle archer, qui nous aveugle ainsi,
2724Puis fasché de l’Amour, et de sa mere aussi,
2725Les louanges des Rois j’accorday sur ma lire.
2726Ores je ne veux plus tels argumens eslire,
2727Ains je veux comme toy point d’un plus haut souci,
2728Chanter de ce grand Roy, dont le grave sourci
2729Fait trembler le celeste et l’infernal Empire.
2730Je veux chanter de Dieu, mais pour bien le chanter,
2731Il faut d’un avant-jeu ses louanges tenter,
2732Loüant, non la beauté de ceste masse ronde,
2733Mais ceste fleur, qui tient encor’ un plus beau lieu :
2734Car comme elle est, Du-val, moins parfaite que Dieu,
2735Aussi l’est elle plus que le reste du monde.
2736Bucanan, qui d’un vers aux plus vieux comparable
2737Le surnom de Sauvage ostes à l’Escossois,
2738Si j’avois Apollon facile en mon François,
2739Comme en ton Grec tu l’as, et Latin favorable,
2740Je ne ferois monter, spectacle miserable,
2741Dessus un echafaut les miseres des Rois :
2742Mais je rendrois par tout d’une plus douce voix
2743Le nom de Marguerite aux peuples admirable :
2744Je dirois ses vertus et dirois que les cieux,
2745L’ayant fait naistre ici d’un temps si vicieux
2746Pour estre l’ornement, et la fleur de son âge,
2747N’ont moins en cest endroit demonstré leur sçavoir,
2748Leur pouvoir, leur vertu, que les Muses d’avoir
2749Fait naistre un Bucanan de l’Ecosse sauvage.
2750Paschal, je ne veux point Jupiter assommer,
2751Ni, comme fit Vulcan, luy rompre la cervelle,
2752Pour en tirer dehors une Pallas nouvelle,
2753Puis qu’on veut de ce nom ma Princesse nommer.
2754D’un effroyable armet je ne la veux armer,
2755Ny de ce que du nom d’une chevre on appelle,
2756Et moins pour avoir veu sa Gorgonne cruelle,
2757Veux-je en nouveaux cailloux les hommes transformer.
2758Je ne veux desguiser ma simple poësie
2759Sous le masque emprunté d’une fable moisie,
2760Ni souiller un beau nom de monstres tant hideux :
2761Mais suivant, comme toy, la veritable histoire,
2762D’un vers non fabuleux je veux chanter sa gloire
2763À nous, à nos enfans, et ceux qui naistront d’eux.
2764Cependant, Pelletier, que dessus ton Euclide
2765Tu monstres ce qu’en vain ont tant cherché les vieux,
2766Et qu’en despit du vice, et du siecle envieux,
2767Tu te guindes au ciel comme un second Alcide :
2768L’amour de la vertu, ma seule et seure guide,
2769Comme un cygne nouveau me conduit vers les cieux,
2770Et en despit d’envie, et du temps vicieux,
2771Je remplis d’un beau nom ce grand espace vuide.
2772Je voulois, comme toy, les vers abandonner,
2773Pour à plus haut labeur plus sage m’addonner :
2774Mais puis que la vertu à la louer m’appelle,
2775Je veux de la vertu les honneurs raconter :
2776Avecques la vertu je veux au ciel monter.
2777Pourrois-je au ciel monter avecques plus haute aile ?
2778Dessous ce grand François, dont le bel astre luit
2779Au plus beau lieu du ciel, la France fut enceinte
2780Des lettres et des arts, et d’une troppe sainte
2781Que depuis sous Henry feconde elle a produit :
2782Mais elle n’eut plus tost fait monstre d’un tel fruit,
2783Et plutôt ce beau part n’eut la lumière attainte,
2784Que je ne sçay comment sa clairté fut estainte,
2785Et vid en mesme temps et son jour et sa nuict.
2786Helicon est tary, Parnasse est une plaine,
2787Les lauriers sont seichez, et France autrefois pleine
2788De l’esprit d’Apollon ne l’est plus que de Mars.
2789Phœbus s’en fuit de nous, et l’antique ignorance
2790Sous la faveur de Mars retourne encore en France,
2791Si Pallas ne deffend les lettres et les arts.
2792Sire, celuy qui est, a formé toute essence
2793De ce qui n’estoit rien. C’est l’œuvre du Seigneur :
2794Aussi tout honneur doit fleschir à son honneur,
2795Et tout autre pouvoir ceder à sa puissance.
2796On voit beaucoup de Rois, qui sont grands d’apparence :
2797Mais nul, tant il soit grand, n’aura jamais tant d’heur
2798De pouvoir à la vostre egaler sa grandeur :
2799Car rien n’est apres Dieu si grand qu’un Roy de France.
2800Puis donc que Dieu peut tout, et ne se trouve lieu
2801Lequel ne soit enclos sous le pouvoir de Dieu,
2802Vous, de qui la grandeur de Dieu seul est enclose,
2803Élargissez encor sur moy vostre pouvoir,
2804Sur moy, qui ne suis rien : à fin de faire voir
2805Que de rien un grand Roy peut faire quelque chose.
2806Contre un des precedens, qui se commence.
2807« Je les ay veus, Bizet », sonnet CXXXVI.
2808Que songeois-tu, Bellay, lors que parmi tes rymes
2809 Après s’estre moqué des Papes, et des Rois,
2810 Tu as eu contre nous ozé dresser ta voix,
2811 En nous chargeant, menteur, impudemment de crimes ?
2812Pour avoir servi Christ couppables nous estimes,
2813 Autre blasme sur nous mettre tu ne pourrois
2814 Qu’en mentant faussement : cesse si tu m’en crois,
2815 Jette au feu tes Sonnets, tes plumes et tes limes.
2816Car c’est au Dieu vivant, à qui tu fais la guerre.
2817 Et quoy ? penses-tu bien par là bon bruit acquerre ?
2818 Mais Rome t’a appris ainsi à louër Dieu.
2819Idolatre y allas, et si gardois encore
2820 Ce principe qu’il faut que l’homme un Dieu adore,
2821 Mais ceste raison-là vers toy n’a plus de lieu.
2823Mais où as-tu trouvé, quelle temerité !
2824 Qu’il faille ainsi juger d’une autre conscience !
2825 En quelle escole as-tu appris cette science,
2826 Qui n’appartient sans plus qu’à la Divinité ?
2827Si j’ay, sans la nommer, touché quelque cité,
2828Dont la façon de vivre, et police m’offence,
2829Et tu voulois, Chrestien, en prendre la defence,
2830Me devois-tu pourtant noter d’impiété ?
2831Il semble à escouter vos superbes louanges,
2832Que vous soyez parfaits, que vous soyez plus qu’anges ;
2833Le Pharisee ainsi se vantoit devant Dieu.
2834Que sçais-tu quel j’estois devant qu’aller à Rome ?
2835Quel je suis retourné ? quel j’ay vescu et comme ?
2836Ami, le vray Chrestien est chrestien en tout lieu.
2838Si Dieu est de vous seuls, comme il veut, adoré,
2839Si seuls enfans de Dieu, si seuls Chrestiens vous estes,
2840Si tous les autres sont sots, ignorans et bestes,
2841Si de tous, fors de vous, le vray est ignoré,
2842Je m’en rapporte à Dieu, qui veut estre honoré
2843Comme il a ordonné, non pas selon nos testes,
2844Qui le sert bien ou mal, je n’en fais point d’enquestes,
2845Un chacun de soy-mesme est tesmoin asseuré.
2846Mais quand à vos façons, je ne craindray de dire
2847Qu’il y a plus sur vous, que sur nous à redire,
2848Et que je ne vis onq’ moins plaisante cité.
2849Ce qu’à vous je n’impute, ains à vostre police,
2850Ou plutost à ceux-là, dont la courte malice
2851Abuse, comme on voit, vostre simplicité.
2853Si je me suis moqué, ce que je ne voudrois,
2854De ceux que par tes vers toy-mesme tu deprimes
2855J’ay fait beaucoup pour vous, et plus que tu n’estimes
2856De vous loger parmi les princes et les Rois.
2857Mais si à mes escrits respondre tu voulois,
2858Et respondre à propos sans parler de mes limes,
2859Il ne te falloit tant arrester sur mes rimes,
2860Il te falloit defendre et vos mœurs et vos loix.
2861Il te falloit descrire une forme de ville,
2862N’usant comme j’ay dit, de liberté servile,
2863Sans mesdire de Rome ainsi hors de saison.
2864Mais imitant des tiens la façon ordinaire,
2865Voyant que tu n’avois de quoy me satisfaire,
2866Tu m’as payé d’injure, et non pas de raison.
2868Puis que ce qu’en commun des vices j’ay escrit
2869Tu veux prendre pour toy, touche-là, je l’advouë :
2870Et si ce n’est assez, je te promets et vouë
2871De faire encor’ pour toy renaistre Democrit.
2872Et qui ne se riroit d’un si subtil esprit,
2873Qui en blamant autruy, si sottement se louë ?
2874Et veut que par les vers dont ma Muse se jouë
2875En me moquant de luy, je me mocque de Christ ?
2876Si vos opinions sont bien ou mal fondees,
2877Je m’en rapporte à ceux qui les ont mieux sondees,
2878Baste que je me sens meilleur Chrestien que toy.
2879Quant à ce que j’ay dit de vos façons de vivre,
2880Je ne veux pour cela faire brusler mon livre,
2881Car vos mœurs ne sont pas articles de la foy.
2883Je n’ay pas entrepris, pour defendre l’Eglise
2884Que vous nommez contraire à l’Eglise de Christ,
2885De vous dresser ici un combat par escrit :
2886J’en laisse faire à ceux qui la charge en ont prise.
2887Mais si la charité est ce que plus Dieu prise,
2888Et l’arbre par le fruict se cognoit, comme on dit,
2889Celuy qui comme moy, à vos mœurs contredit,
2890Contre le Dieu vivant n’a la guerre entreprise.
2891Or si vous usiez là de quelque charité,
2892Celuy qui rien n’y porte en sçait la verité.
2893Quant à vos autres mœurs, loix et façons de faire,
2894Tu me nommes à tort imprudent et menteur,
2895De ce que j’en ay dict je ne suis inventeur,
2896Car c’est de vos prescheurs la complainte ordinaire.