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BRETAGNE.

VII

Par les champs et par les grèves, Gustave Flaubert (1886)·Texte intégral, partie 7 sur 17·Livre complet →

Baud. — À une petite demi-lieue, après avoir passé par un bois de hêtres, la Vénus de Quinipily qui n’est pas plus égyptienne que les deux cascatelles de Locminé. — Figure plate, écrasée, cheveux aplatis et ondes sur les tempes ; deux bandelettes s’entre-croisent sur son dos après avoir été prises par une espèce d’étole dont le devant, lui retombant sur la poitrine, finit en triangle comme un caleçon de Samoyède. Cuisses grasses, fortes ; genoux fléchis, mains croisées sur la poitrine ; la tête est enfoncée dans les épaules, ce qui, de profil, lui donne quelque chose de frissonnant ; seins marqués, fesses largement indiquées. Ensemble barbare.

Quimperlé. — Deux rivières. — En revenant, sentiers entre des murs ruisselant de feuilles et de ronces ; vieux pont tout tapissé de feuillage ; l’eau est limpide, arrêtée par les cailloux, elle gargouille et fait de petites cascades qui sont comme des voiles blancs accrochés sur le courant.

Église Saint-Michel. — N’a pas de façade. Le côté de l’abside est appuyé sur deux contreforts où sont accolées des maisons ; on passe dessous. À gauche, une vieille maison avec des bonshommes en bois sculpté, l’un broyant dans un mortier ; le porche latéral fleuri, lourd. — Dans l’intérieur, une statue en bois d’une Pieta : air Grassot de la mère, air Small. de J. — Un tableau de 1715 représentant la mort d’un évêque : à gauche, dans le bas, les âmes au Purgatoire ; le Père Éternel au haut en pape, le Christ avec sa croix ; la Vierge plus bas ; des anges en sandales descendant vers la terre où se meurt dans son lit un évêque ; un prêtre lui présente la croix, sa servante pleure ; un enfant de chœur à genoux porte un cierge, souliers. Au pied du lit le Diable dégoûtant à l’air d’une vieille maquerelle grasse ; à la tête du lit l’ange qui invite l’évêque à venir au ciel ; sous la table, où sont quelques ornements d’église, le dragon.

L’église Sainte-Croix est le contraire de l’église Saint-Michel, elle donne plus qu’elle ne promet : roman pur, élevé, noble (blanchi !) ; chœur monté sur une estrade, on y pénètre par deux escaliers ; sous l’autel une voûte où l’on descend par deux perrons de pierre. On pénètre dessous et on circule. — Plein de monde ; bonnet blanc des femmes ; les hommes en longs cheveux, en grègues, en sabots ; air vigoureux et gracieux, œil pénétrant et intense d’un jeune homme que j’avais vu descendre en sautant une ruelle en pente, à murs couverts de ronces et de lierres et qui est entré en même temps que moi dans l’église. — Autre assis en face sur les marches ; le jour tombait sur ses sabots ; sa tête se perdait dans la masse noire de ses cheveux retombant sur sa veste blanche. On s’est mis à chanter les litanies, j’entendais sa voix dans la masse. À sa gauche, le premier en face sur un banc, homme en veste bleue, air grave. — Aspect normal et tranquille de tous ces hommes qui semblent représenter leurs ancêtres et leurs descendants. — Cryptes ogive basse, ornements de feuilles aux chapiteaux. — Deux beaux tombeaux d’abbés avec la crosse, celui qui est par terre surtout, tout noir, draperies simples et belles, vrai gothique, quelque chose de carlovingien même, et puis plus loin le peuple qui chantait. La religion là au moins était vraie et ne choquait pas comme un anachronisme.

Rosporden. — Petit lac. — Église. — Femme pâle, maigre, qui priait sur une tombe dans le cimetière avec un air aussi intense que la femme dans l’église de Nantes près le confessionnal. C’était plus douloureux, plus profond, mais moins élevé, moins mystique ; elle avait la tête droite sur la pierre qu’elle perçait du regard ; l’autre, de côté, au ciel où elle entrevoyait quelque chose. — À côté de l’église petit lac. — Marché silencieux, sans rires, sans cris ; pas de cabarets ni de boutiques ; ils sont silencieux dans leurs cheveux comme le pays dans ses arbres. — Les mendiants tombent sur l’étranger et se ruent sur lui avec l’obstination de la faim.

Quimper. — Longue promenade d’ormeaux sur les bords de l’Odet, dans le genre de Quimperlé, mais moins herbue, moins simple comme impression. — Les abattoirs. S’il y avait des abattoirs d’hommes ! ai-je songé en entendant les cris des animaux ; un veau lié avait, par terre, des mouvements convulsifs de peur. — Cathédrale : Deux grandes tours avec de longues baies étroites, ogives disgracieuses, peu d’élévation comme style, qui a quelque chose du gothique en décadence, est pauvre ; vierge d’Ottin en marbre derrière le chœur, gentil et mollasse ; statue de Grallon à genoux avec une inscription expliquant qu’il a fait des fondations pieuses pour l’église.

Église Saint-Mathieu : beaux vitraux du fond du sanctuaire.

Journée du samedi. — Petite pluie fine. — Notre guide, petit vieillard d’une vivacité nerveuse, maigrelet, marchant mal et vite. « Tout ce que je voudrais c’est de retourner encore une fois à Rennes. » — À travers les haies de genêts et d’ajoncs, les routes voûtées de verdures où l’on peut se tenir à peine debout à cause des branches ; quelquefois une avenue de hêtres, deux vallons laissant voir la campagne, dans le brouillard, toute cicatrisée de haies ; et puis des cavées profondes, des pentes nues, jaunâtres d’ajoncs ; pas d’oiseaux, pas de village, pas d’hommes ; la verdure sombre et muette au pays féodal et triste.

Locmaria, à un quart de lieue de Quimper. — Vieux roman, portail ogival, affreux saint Christophe ; bénitier, la pierre en est verte.

Plomelin. — Enseveli sous la verdure. — Église nue, mais qui ne paraît pas nulle ; on y sent le sentiment malgré la plastique qui semble anti-plastique, c’est-à-dire que la forme est en rapport avec le lieu où elle se trouve. — Temple de faux dieux, masure ruinée, un portail gothique, plus loin un pan de mur avec une autre entrée ogivale ; les souterrains ont été bouchés.

Église de Kerfeunten. — Clocher carré à jour, en pierre. À gauche sous le porche une inscription en marbre blanc indiquant que le peintre Valentin, né à Guingamp, est enterré là ; belle verrière du fond : arbre généalogique de la Trinité dont le sommet soutient les pieds de la croix où le Christ agonise. — Église de la Mère-Dieu. — Jeune homme blond qui nous a apporté la clef ; veste bleue, cheveux contenus sous son chapeau. Quand il s’est agenouillé dans l’église ils ont déroulé comme ceux d’une femme, séparés par une raie sur le milieu de la tête. J’ai compris qu’une femme aussi pouvait aimer à passer sa main dans une chevelure. Quand nous en sommes sortis ils étaient tout répandus et étalés d’eux-mêmes. Ô les coiffeurs ! Ô l’art appris et montré ! Ô la bêtise humaine ! — L’intérieur de l’église est nul, mais elle est si chastement cachée dans un nid de feuillage ! Une date indique qu’elle a été construite en 1590 et l’on aurait juré que l’église était des xiiie ou xive siècles.

Il ne reste de Notre-Dame de Guilen que le portail, petit, bas, d’une jolie ogive d’un excellent goût. Ronces, lierres et c’est tout. Sur les deux piliers carrés accolés aux deux côtés du portail, dans chacun un trou carré : lavabo. — La vagabonde.

Costumes. — Les veuves portent un bonnet bleu, le derrière des bonnets fait ceci avec des bouts relevés. Quelques-unes, broderies de couleurs aux parements, sous les aisselles, un galon qui court ; par derrière, leur corsage semble un fragment de fraise à grands tuyaux, mais ce n’est que par derrière, le tuyauté n’est pas par devant ; jupe brune plissée en long ; souliers découverts ronds, à boucles d’argent carrées. — Homme : grègues de cuir, sabots ou souliers à semelles de bois, chapeau rond d’une dimension raisonnable, et non plus fantastique comme dans le Morbihan, placé sur le derrière de la tête ; cela fait un bel effet avec leur chevelure. Veste bleue bordée de jaune, seconde veste par-dessus, sans manche, de même couleur, mais plus foncée ; large plaque de cuivre à la ceinture.

La Procession, les petits anges en bracelets, colliers, rubans, fleurs ; ça fait une impression de prostitution. Deux gamins en veste de nankin brodées, jeunes filles en blanc, l’une jolie, maigre, avec des gants jaunes. — Les chantres, la chasuble de velours violet. — Mine démesurément stupide de celui qui portait le Saint-Esprit. — Les troupiers s’agenouillent quand on encense le Saint-Sacrement ; les gendarmes suivent l’épée tirée ; bruit d’un pompier qui pissait pendant que le canon tirait et que le bourdon bourdonnait. — On est révolté quoiqu’on ne veuille pas l’être. — Hôtel de l’Épée. — Expression âpre de la fille qui nous servait, bavolet bleu, bouts de manches, tablier, bonnet blanc ; pas de cheveux.

Concarneau. — Amabilité naïve ou prétentieuse de la jeune fille de l’établissement. — Arbres le long du quai. — Les mâchicoulis sont restaurés et intacts. — Marée basse, vue plate, au loin la mer. — La pierre branlante de Tregunc ne branle plus. — Cimetière celtique, avec les pierres disséminées au milieu des ajoncs et de l’herbe, font un bel effet. — Pluie, pluie. — La route de Concarneau à Fouesnant doit être ravissante, comme arbres, comme montées et descentes.

La Forêt. — On traverse une chaussée bâtie sur un petit bras de mer, les pointes de terre couvertes d’arbres avancent jusque dans la mer. — Caractère breton de l’église avec son clocher carré à jour. — Calvaire en pierre ; grenouilles et tête de chien (ou d’autre animal) comme ornements.

Fouesnant, lundi soir, 10 heures et demie, 14 juin. — Route jusqu’à Pont-l’Abbé même caractère, couverte d’arbres ; moins de landes que dans le Morbihan.

Bénodet. — On passe en bac.

Pont-l’Abbé. — Église, un seul côté de fait ; le côté droit de la nef s’appuie sur la muraille ; bonnes ogives, mais le tout abîmé sous le badigeon ; toujours le Père éternel en pape portant un petit Christ ; au-dessus le Saint-Esprit.

Danses à un ; entrelacement des rondes, queue allant et revenant. — La deuxième veste des hommes ne leur descend que jusqu’au milieu du dos avec des effilés pareils ; sur le bas de la première des broderies en fil blanc formant des lettres ; chapeau petit, gracieux, couvert de trois rubans de velours. La coiffure des femmes change : des oreillères brodées leur passent sur la tête laissant le derrière des cheveux à découvert ; le chignon relevé est contenu par le bout par un bandeau rouge, sur lequel elles mettent quelquefois un tout petit bonnet ou calotte blanche.

Le commissaire, le garde champêtre, quelle intimité secrète il doit exister entre eux. — Opérations chirurgicales. — Effet du râteau pièce à conviction ; foule ; le juge de paix ; un instrument contondant ; le bon gendarme.

14À une demi-lieue de distance du petit village de Baud, cachée au fond d’un bois de hêtres, se trouve la Vénus de Quinipily. C’est une statue en granit, de six pieds de haut, représentant une femme nue posant les mains sur sa poitrine ; une sorte d’étole qui passe autour du cou lui descend jusque sur le ventre où elle s’arrête en triangle comme un caleçon de Samoyède ; deux bandelettes serrant ses cheveux ondés sont prises sous l’étole et vont s’entre-croiser par derrière à la chute des reins. À voir de profil ses cuisses grasses, sa croupe charnue, ses genoux fléchis et sa grosse tête enfoncée dans les épaules, elle vous semble d’une sensualité à la fois toute barbare et raffinée, la face est plate, le nez camus, les yeux à fleur de tête et la bouche ainsi que les doigts des pieds et des mains indiqués seulement par une simple raie ; sur la poitrine on a voulu figurer des seins. Au bas de son piédestal est une grande cuve de même granit, ayant la forme d’un carré long terminé à l’une de ses extrémités par un demi-cercle ; il peut contenir, dit-on, seize barriques d’eau.

14.Inédit, pages 150 à 172.

On l’a prise pour une Isis égyptienne à cause de ses bandelettes, ou pour une Vénus romaine à cause des inscriptions du piédestal. Que décider cependant si ces inscriptions, comme on l’assure, n’ont été mises là qu’au xviie siècle par le comte Pierre de Lannion ? Devons-nous en revenir alors à l’hypothèse d’une Isis ? Mais n’est-ce pas voir, comme M. de Penhoet, la rage permanente de l’Égypte, que de reconnaître dans cette œuvre gauche, surabondante et lymphatique, le style élevé, svelte, rythmique des Égyptiens ? et n’y a-t-il pas, d’autre part, une irrévérence trop grossière à supposer les Romains, eux qui aimaient tant les belles femmes, capables jamais d’en avoir fait une si laide ?

On sait seulement que jusqu’au xviie siècle cette statue était placée sur la montagne de Castannec où les paysans bretons l’y adoraient comme une idole et lui apportaient des offrandes. Elle guérissait des malades ; les femmes relevant de couches se baignaient dans sa cuve et les jeunes gens désireux des noces accouraient s’y plonger pour se livrer ensuite, sous les yeux de la déesse, aux passe-temps solitaires des mélancolies amoureuses. En 1671 des missionnaires se trouvaient à Baud, ayant, à ce qu’il paraît, des prédilections d’une autre nature, en furent scandalisés et engagèrent le comte de Lannion, gouverneur du pays, à extirper d’un seul coup l’idolâtrie en détruisant l’idole ; le comte se contenta de la renverser et de la rouler du haut de la montagne dans la rivière qui passe au pied. Une inondation survint, les paysans l’attribuèrent à la colère de la déesse, la retirèrent de l’eau, la remirent à sa place et recommencèrent à célébrer son culte avec ces mêmes cérémonies qui révoltaient les honnêtes gens, comme on disait alors, si bien qu’un certain évêque de Vannes, Charles de Rosmadec, supplia à son tour le comte de Lannion (le fils du précédent) de mettre définitivement la pauvre statue en pièces. Le comte n’en fit rien, mais transporta le tout, cuve et femme, dans la cour de son château de Quinipily. Cet enlèvement ne se fit pas sans peine, il fallut que les soldats du gouverneur se défendissent contre les paysans qui la voulaient garder chez eux.

Ils devaient y tenir. N’était-ce pas pour eux, au milieu de cette campagne rude et âpre, l’idole féconde et douce, l’idole fortifiante, excitante, guérissante, l’incarnation de la santé et de la chair et comme le symbole même du désir ?

Que ce soit donc la tentative d’un art qui s’éveille ou le fruit pourri d’une civilisation perdue, à quelque culte qu’elle appartienne, de quelque Olympe qu’elle descende, par sa légende et ses formes mêmes est-elle autre chose pour nous qu’une des mille manifestations de cette éternelle religion des entrailles de l’homme ? J’entends celle qui se reconstitue partout sous toutes les autres, s’étalant hier, se cachant aujourd’hui, mais qui pas plus que lui ne peut périr, car ce rêve permanent c’est le rêve individuel de son cœur, ce culte-là c’est le culte de son être : l’adoration de la Vie dans le principe qui la donne.

Le château qui a recueilli la statue est ruiné, rasé, disparu ; la Vénus se dresse au milieu des broussailles sous un dôme de feuilles vertes. Plus d’enceinte sacrée, de cérémonies, d’adorations ; il ne reste d’elle qu’elle seule, c’est-à-dire le Dieu sans la foi, ce qui est peu de chose ou rien du tout. Voilà donc le cadavre de ce qui fut peut-être une religion et ce qui demeure en définitive de la croyance de plusieurs siècles ! L’idole cependant n’est pas morte sans pousser un râle qui s’entend encore : sur la chapelle chrétienne élevée à la place où jadis était son temple, son nom réapparaît comme l’outrage d’un souvenir dont on ne peut se décharger ; cette chapelle est nommée le prieuré de la Couarde15.

15.La Vénus s’appelle dans le pays la Vieille Couarde (groah geard).

Il y avait autrefois à Quinipily deux autres statues que l’on a transportées à Locminé. Ce sont des hommes trapus, barbus, chevelus et coiffés sur le derrière de la tête d’un bonnet en façon de pyramide tronquée. Une ceinture de feuillage leur entoure le corps, chacun d’eux tient une massue à la main gauche. Je ne puis croire que ces deux espèces de cariatides, taillées par quelque manœuvre de village, aient eu jamais grande valeur ni grand sens, elles ont d’ailleurs par elles-mêmes je ne sais quel air canaille qui me les fit suspecter de n’être pas fort anciennes. Qu’on y voie ce qu’on voudra, des hercules gaulois ou des prêtres égyptiens, « car quant à la barbe et aux cheveux, dit M. de Penhoet, ce sont pour moi autant d’indices qu’il s’agit de prêtres du culte du soleil ou de Sérapis », ils n’en sont pas moins laids, archilaids, et, qui pis est, vilains.

Une heure après avoir quitté ces affreux bonshommes, nous arrivâmes à Quimperlé qui, pour n’offrir rien de celtique, de romain ou de phénicien, n’en est pas moins une des plus agréables bonnes fortunes que nous ayons rencontrées dans notre voyage.

Ici, pas d’alignement, pas de trottoir, aucune espèce de palais de justice, que nous sachions du moins ; point de bourse en temple grec, aucune caserne, pas même de mairie montrant son inepte façade, rehaussée d’une loque tricolore. Mais ce sont de petites rues qui serpentent comme des sentiers entre de vieux murs d’où retombent des bouquets de feuillages et des grappes de clématite. Les maisons de bois ont des toits pointus et des balcons noirs, et on entend en passant près d’elles les rouets filer dans l’intérieur ou le bruit de quelque oiseau suspendu à la fenêtre dans une cage d’osier blanc. Deux rivières, au pied des montagnes, entourent la ville comme un bracelet d’argent ; elles se réunissent, s’entre-croisent, se divisent, disparaissent en revenant sans qu’on distingue de quel côté elles coulent, s’il y en a plusieurs ou une seule ; elles s’en vont ainsi entre les maisons et les rues en mouillant sur leur bord la dernière marche de l’escalier des jardins, et gargouillent sur les cailloux verts de leur lit où se courbent ensemble de grandes herbes minces. Les espèces de quais qui les enferment disjoignent sous les racines des lierres leurs pierres qui s’éboulent ; elles restent au fond comme des rochers, et le courant se heurtant contre elles déchire dessus sa nappe unie. De place en place, sur cette surface d’un bleu pâle, ces marques dans l’eau semblent les arrachures blanches d’un grand voile étendu que le vent ferait lever. D’une rive à l’autre un pont d’une seule arche a jeté sa courbe aplatie, dont la silhouette projetée tremblote sur la rivière avec les herbes suspendues à sa voûte ; elles descendent en chevelure, s’allongent jusqu’en bas, et frôlent du bout le courant qui passe à travers l’ogive de cette verdure aérienne. On voit tous les coudes de la rivière réapparaître au loin dans la prairie où elle s’ébat avec des lignes de peupliers sur l’herbe, des bouquets d’arbres derrière les places d’eau, et çà et là, sur les bords, deux ou trois bicoques de travers mirant obliquement leurs poutres jaunes et leurs plâtres noircis. Puis au fond, tout au fond, dans une perspective se rétrécissant toujours, le vague aperçu des collines et des bois qui se perdent dans la brume.

La ville s’étageant graduellement remonte en face sur une colline avec cette eau, ces arbres, les madriers de ces maisons peints ou vermoulus, ces pignons de plomb, ces toits en tuiles serrés l’un près de l’autre ou régulièrement séparés par la ligne ondoyante de quelque mur tout chevelu ; il semble que Quimperlé n’est venu au monde que pour être un sujet d’aquarelle.

L’église Saint-Michel montre, au-dessus de la ville qui se déroule à ses pieds, les quatre clochetons de sa tour et sa galerie à arcade, mais l’on est fort surpris, quand on arrive auprès, de ne trouver qu’une église assez commune et n’ayant même pour portail qu’un portail latéral divisé par deux portes jumelles dont la forme serait jolie si l’ornementation générale n’en était trop lourde. Sur les contreforts de l’abside deux maisons voisines sont venues appuyer leur premier étage qui, lorsqu’on monte de la ville vers l’église, font l’effet d’un pont jeté sur chacune des rues. La façade de l’une d’elles, noire, obscure, rongée de mites, porte sur les poutres extérieures de sa charpente des personnages sculptés fort amusants ; ils ont des bonnets ronds, des mines sérieuses et des robes longues que leur plisse autour de la taille une ceinture à large boucle. Ils sont occupés à différentes besognes qui paraissent très importantes. Un d’eux tenant un pilon broie quelque chose dans un mortier. Probablement que c’était le logis vénéré d’un bon apothicaire-herboriste d’autrefois, lors du vieux temps des élixirs et des juleps, quand on venait chercher chez lui la drogue orientale, le médicament miellé, l’or potable qui prolonge la vie, et puis aussi le remède mystérieux qui se composait la nuit dans la seconde arrière-boutique, derrière les gros alambics verts et les paquets de baume : la potion contre l’épilepsie, faite de raclure de crâne humain et de sang de décapité ou le sirop prolifique pour les vieux maris. Celui qui fit bâtir cette maison fut, j’imagine, quelque gros bourgeois du temps ayant sa stalle dans le chœur et sa métairie hors la ville, qui était marguillier de l’église et doit y être enterré quelque part.

Il n’y a rien à voir dans l’intérieur de Saint-Michel, et nous allions en sortir quand nous découvrîmes une statue en bois et un tableau à l’huile, la statue est une Pieta dont je défie qui que ce soit de donner une idée ; la Vierge, bleue et rouge, ressemble à Grassot, l’acteur ; le Christ, jaune et vert, à Small, coiffeur (Palais-Royal, galerie Montpensier, 7).

Mais que dire du tableau dont la poésie mirifique rappelle (de foin, il est vrai) les extrasublimes fresques de Nort ? Un évêque est dans son lit, il va mourir, ce pauvre vieux, mais il a gardé néanmoins sa calotte rouge pour qu’on voie bien qu’il est évêque jusqu’au bout ; son corps se dessinant sous les draps avec une gentillesse charmante qui rappelle le galbe d’une andouille vue à travers un torchon mouillé ; à ses côtés un prêtre, en surplis, lui présente la croix à baiser, tandis que sa servante, non loin, pleure en s’essuyant les yeux à l’ourlet de son tablier. À la tête du lit un ange emplumé se penche et souffle de bons conseils à Monseigneur, qui hésite quelque peu, car à ses pieds, en effet, un diable vert, avec un bec de corbeau et des mamelles d’une mollassité dégoûtante, essaie de le fasciner par ses contorsions. La chambre est pleine de chapelets, d’encensoirs, de saints ciboires, de saints sacrements, de reliques et d’agnus Dei. Tout près du moribond, à genoux, vu de dos, au premier plan, se tient un enfant de chœur portant un cierge ; la semelle jaune de ses robustes souliers est garnie de clous aussi formidables que les dents des diables, et se présente devant vous avec une naïveté qui fait plaisir, d’autant qu’un raccourci de jambes bien entendu les lui fait remonter jusqu’au milieu des reins. Cependant l’enfer fait rage, l’haleine empestée du démon vert se répand en bouffées noires, des oiseaux sinistres voltigent, des serpents s’enroulent aux barreaux des chaises, il y a sous une table un affreux dragon se tordant, bavant, rugissant ; on a peur, on palpite, on tremble pour l’âme de l’évêque. Quel dommage si un homme pareil allait en enfer ! Ira-t-il ? n’ira-t-il pas ? Tout en conservant le calme de l’enfant de chœur, le spectateur ne peut s’empêcher de partager les transes du vicaire et la douleur de la servante. Heureusement que la sainte Trinité veille au salut de l’évêque. En haut est le Père Éternel habillé en pape ; un peu plus bas, à distance respectueuse, le Christ avec sa croix, et plus bas encore, sur un troisième coussin, la Vierge Marie. Ils envoient vers l’évêque de jolis anges qui traversent l’air, ayant à la main des lis lumineux et qui, marchant dignement sur des nuages de mastic, arrondissent leurs mollets rebondis où se rattachent les cordons roses de leurs cothurnes indigo.

Ô sainte religion catholique, si tu as inspiré des chefs-d’œuvre, que de galettes, en revanche, n’as-tu pas causées !

En contemplant cette épouvantable toile, et en songeant que beaucoup l’ont pu regarder sans rire, qu’à d’autres sans doute elle a semblé belle, que d’autres enfin se sont agenouillés devant, y ont puisé peut-être des inspirations suprêmes, nous avons été pris malgré nous d’une mélancolie chagrine. Mais qu’y a-t-il donc dans le cœur de l’homme pour que toujours et sans cesse il le jette sur toutes choses et se cramponne avec une ardeur pareille au laid comme au beau, au mesquin comme au sublime ? Hélas ! hélas ! rappelons-nous, pour excuser celui qui a fait cela et encore plus ceux qui l’admirent, nos prédilections maladives et nos extases imbéciles ! Évoquons dans notre passé tout ce que nous avons eu jadis d’amour naïf pour quelque femme laide, de candide enthousiasme pour un niais ou d’amitié dévouée pour un lâche…

Sortis de l’église enfin, nous retrouvâmes le soleil, le ciel, l’air, l’espace, et comme un oiseau joyeux qui s’échappe, quelque chose s’envolant de notre âme disait : « C’est cela ! qu’il me faut, car Dieu est là et pas ailleurs. »

Le soir venait, on sonnait la prière dans les clochers. Nous descendîmes vers la ville par une ruelle à gradins de bois, longue, étroite, remplie d’herbes et qui coulait entre deux grands murs. Leur chaperon disparaissait sous le feuillage, partout les lierres s’y accrochaient, les orties blanches en cachaient le pied et ils n’avaient l’air bâtis que pour porter cette végétation charmante. C’était un torrent de verdure ruisselant à travers les maisons du haut de la côte en bas de la ville.

Nous nous en allions lentement, marche à marche, quand nous nous sommes retournés pour laisser passer un jeune garçon qui descendait en sautant. Il était robuste et beau, ses cheveux bruns, que coiffait son chapeau rond de feutre noir, couvraient à demi sa veste bleue et à chacun de ses bonds s’envolaient et retombaient sur ses épaules ; sa taille courte, mais pleine de souplesse, se cambrait d’une façon hardie au mouvement de ses cuisses jouant à l’aise dans son bragow-brass de toile écrue ; son mollet dur, serré dans des grèves blanches, saillissait nerveusement, et son pied chaussé de gros sabots était léger comme celui d’un chamois. Il s’arrêta à quelques pas de nous pour renouer la boucle de sa jarretière, nous vîmes de profil sa figure pâle sur laquelle, dans cette pose, sa grande chevelure s’avançait comme une draperie et pendait jusqu’au coude. Lorsqu’il eut fini, il se redressa vite et nous le vîmes d’échelon en échelon qui continuait à sauter et de bonds en bonds s’éloignait.

Nous le retrouvâmes dans l’église Sainte-Croix chantant les litanies de la Vierge, à genoux, le front levé sur le ciel ; il nous reconnut, tourna vers nous le regard sérieux de ses yeux noirs, l’y arrêta un instant avec une curiosité méfiante, puis il reprit son maintien et continua sa prière. Cette église Sainte-Croix est une belle église romane du xie siècle, à qui son plan circulaire, sa voûte divisée par arcades, ses colonnes engagées à leur base dans des piliers carrés, ses pleins cintres surhaussés et son chœur placé au milieu auquel on monte par des escaliers de plusieurs marches donnent je ne sais quel air bas-empire et gallo-romain. La lumière arrivant d’en haut par de longues fenêtres étroites descend presque perpendiculaire, comme le jour des ateliers, et déverse sur vous une sérénité blanche et pacifique. Ce n’est pas le christianisme rêveur de l’ogive, avec le souffle mystique des cathédrales gothiques, c’est plus reculé, plus latin, d’une théologie plus primitive, d’une poésie plus chaude, on se rappelle le cloître d’Arles et les grands conciles carlovingiens.

Elle était pleine. Tout le monde priait, nous seuls regardions. La foule chantait avec une joie grave, et des bas côtés, de dessous le porche, de partout, des voix puissantes reprenaient en chœur, après chaque point d’orgue de la voix grêle du prêtre officiant à l’autel. Cela sortait comme d’une seule poitrine un immense cri d’amour. Les femmes agenouillées à une même place inclinaient la tête sous leur bonnet blanc, on n’en pouvait voir le visage, mais on voyait leurs dos courbés ensemble et la file de leurs mains jointes.

Les hommes étaient debout, assis, à genoux, à toutes les places, dans tous les sens, comme ils avaient pu se mettre ou comme la fantaisie les en avait pris ; ils ne semblaient cependant ni contraints ni distraits, on sentait au contraire qu’ils existaient là comme chez eux, chacun s’isolant dans la solitude de son recueillement ou se réchauffant à l’âme de ses frères, et les attitudes de leurs corps étaient nonchalantes ou majestueuses, selon sans doute leurs lassitudes ou leurs redressements intérieurs.

C’étaient des figures graves sous de longs cheveux bruns, de rudes regards plus fauves que la lande, de larges poitrines qui respiraient d’une façon puissante, des têtes songeuses, des airs rustiques et solennels ; mais ces fronts hâlés, découverts, ces solides épaules qui s’inclinaient, ces mains grises comme le manche des charrues et qui restaient oisives, et même les lourdes chaussures que le respect rendait légères, toute cette rudesse tournée en grâce, cette force devenant douceur à son insu avait un grandiose singulièrement doux, presque attendrissant à force d’être naïf. Ils étaient beaux ces hommes, beaux parce qu’ils étaient vrais et dans la simplicité de leurs costumes faits à leur taille, aptes à leurs corps, pliés selon le travail de leur vie, et dans la bonne foi de leur croyance qui s’exhalait à l’aise dans cette église faite pour elle, restes derniers d’une nationalité complète qui s’efface sans métamorphoses et disparaît sans transition, ainsi que les feuilles de l’if qui tombent sans jaunir. Avec leur costume d’autrefois, leur antique visage et cette religion de leurs ancêtres ils exhibaient ainsi les générations antérieures et semblaient à eux seuls représenter toute leur race. C’est pour cela peut-être qu’ils avaient l’air si pleins, et que chacun d’eux paraissait porter en lui plus de choses qu’il n’y en a ordinairement dans un homme.

Sous l’église romane se trouve la crypte romane.

Ce souterrain quadrilatéral au lieu de voûte est couvert d’un plafond plat, dallé comme le sol et supporté par quatre rangs de colonnettes soudées ensemble qui se séparent aux deux tiers de leur hauteur ; elles ont toutes de lourds chapiteaux au feuillage allongé, et se relient entre elles par des arcatures surhaussées se succédant sans intervalle.

On tâtonne dans l’ombre, et à la lueur de l’unique fenêtre du fond on aperçoit deux tombeaux noirs, humides, verts, deux vénérables tombeaux. Le premier porte la statue couchée d’un moine. On le reconnaît à la large tonsure qui montre à nu son vieux crâne de pierre ; il tient un livre à la main ; sa figure est rongée, comme à celle des morts le nez disparaît, et son corps maigre est enveloppé de longues draperies qui coulent vers ses pieds à grands plis droits.

Près de lui, sur une lame de pierre, est un abbé avec sa crosse et croisant les bras ; deux chiens soutiennent son écusson burelé sans couleur ; ses pieds, chaussés de chaussures pointues, ne s’appuient sur rien ; un petit dais carré abrite sa tête. On regarde le premier comme étant saint Gurlot, martyrisé à cette place même, aussi son sarcophage est-il percé d’un trou où à certains jours de fête les malades viennent se plonger le bras pour se guérir. Mais le second mort n’a pas laissé son nom. Promenant sur lui notre chandelle nous avons cherché à reconnaître son visage, comme si nous l’eussions connu jadis ! N’est-on pas toujours attiré vers ces choses par un sentiment d’inquiétude curieuse ainsi que vis-à-vis d’un voyageur qui vient de loin ou d’une lettre cachetée. Ainsi se passe une journée en voyage, il n’en faut pas plus pour la remplir : une rivière, des buissons, une belle tête d’enfant, des tombeaux ; on savoure la couleur des herbes, on écoute le bruit des eaux, on contemple les visages, on se promène parmi les pierres, on s’accoude sur les tombes, et le lendemain on rencontre d’autres hommes, d’autres pays, d’autres débris ; on établit des antithèses, on fait des rapprochements. C’est là le plaisir, il en vaut bien un autre.

À Rosporden, par exemple, nous vîmes dans le cimetière une femme en prières qui nous en rappela une autre que nous avions vue dans la cathédrale de Nantes. Elle était à genoux, raidie, immobile, le corps droit, la tête baissée et regardant la terre avec un œil fouilleur plein de rage et de tristesse. Ce regard perçait la dalle blanche, entrait, descendait, pompait à lui ce qu’il y avait dessous ; celle de Nantes, au contraire, dont le teint était blanc comme la cire des cierges, couchée de côté sur un prie-Dieu, la bouche ouverte dans l’extase, les yeux portés au ciel, au delà du ciel, plus haut encore, avait l’âme partie au dehors. Toutes deux priaient avec une aspiration démesurée, et certes qu’il n’y avait plus pour elles rien dans la création que l’objet de ce désespoir et de cette espérance. La première s’acharnait au néant, la seconde montait à Dieu ; ce qui était regret dans l’une était désir dans l’autre ; et le désespoir de celle-ci si acre qu’elle s’y complaisait comme à une volupté dépravée, et le désir de celle-là si fort qu’elle en souffrait comme d’un supplice. Ainsi toutes deux tourmentées par la vie souhaitaient d’en sortir : celle qui priait sur le tombeau, pour rejoindre ce qu’elle avait perdu ; celle qui priait devant la Vierge, pour s’unir à ce qu’elle adorait. Douleur, aspiration, prière, mêmes rêves et quel abîme ! L’un pivotait sur un souvenir, l’autre gravitait vers l’éternité !

Au village de Rosporden nous avons revu les hommes que nous venions de quitter à Quimperlé : mêmes allures, mêmes habits, grand chapeau, grand gilet, veste bleue ou blanche, large ceinture de cuir, bragow-brass, galoches, mêmes aspects de visage, mêmes tournures de corps.

C’était jour de marché, la place était pleine de paysans, de charrettes et de bœufs ; on entendait sonner les rauques syllabes celtiques mêlées au grognement des animaux et au claquement des charrettes, mais pas de confusion, d’éclats, ni rires dans les groupes ni bavardages sur le seuil des cabarets, pas un homme ivre, pas de marchand ambulant, point de boutique de toile peinte pour les femmes, ou de verroterie pour les enfants, rien de joyeux, de heurté, d’animé. Ceux qui veulent vendre attendent résignés et sans bouger le chaland qui vient à eux. Dans la place se promènent des couples de bœufs avec quelque enfant qui les retient par les cornes, ou bien trotte une maigre rosse au milieu de la foule qui s’écarte, sans jurer ni se plaindre. Puis on se regarde un instant, la convention se conclut et l’on s’en retourne chez soi sans s’attarder davantage. En effet le village est éloigné, la lande est grande, le soir arrive, il n’y a personne au logis, la mère est partie dans les tamarins couper des bourrées pour l’hiver, l’enfant est sur la côte à ramasser le varech ou à garder les moutons. Quant au valet de ferme, le plus souvent il n’y en a pas, chaque cultivateur ayant d’ordinaire un petit coin de terrain qu’il égratigne tout seul tant bien que mal et dont il est le maître, l’esclave plutôt ! puisqu’il s’use vainement dessus. L’homme ne pouvant engraisser la terre, la terre ne pouvant nourrir l’homme, pourquoi donc ne la quitte-t-il pas ? pourquoi ne se vend-il pas comme le Suisse ? ne s’exile-t-il point comme l’Alsacien ? pourquoi y demeure-t-il avec un amour si opiniâtre ! qui le sait ? le sait-il lui-même ?

Nulle part donc vous ne rencontrez comme chez nous de ces gros fermiers cossus, ventrus, à la face avinée, à la sacoche bourrée d’argent, qui s’en viennent aux foires de campagne, y font grand bruit, y marchandent longuement, se disputent en criant, se tapent dans la main, braillent dans les cafés en jouant aux dominos, s’emplissent de viandes et d’eau-de-vie, boivent jusqu’à trente demi-tasses en un jour, et ne s’en retournent que bien tard dans la nuit, tout en s’endormant sur leur bidette qui trottine lentement le long du chemin jusqu’à ce qu’elle s’arrête d’elle-même à la barrière de la cour, en reconnaissant la bonne écurie où elle a de la litière jusqu’au ventre. Mais le paysan breton repart à jeun, il eût été trop cher de manger dehors ; il va retrouver sa galette de sarrasin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce.

D’ailleurs pourquoi serait-il gai ? Qu’a-t-il rapporté du bourg ? S’il a vendu son cheval, il lui faudra maintenant porter les fardeaux et traîner lui-même la charrue, belle avance ! À quoi lui sert le peu d’argent qu’il en a retiré ? est-ce que tout à l’heure ou demain ou la semaine qui s’approche on ne va pas venir le lui demander dans une langue qu’il n’entend pas, au nom de la loi qu’il ignore ? Est-ce la peine d’en gagner ? aussi travaille-t-il peu, mal, d’une façon ennuyée et sans s’inquiéter s’il pourrait mieux faire.

Méfiant, jaloux, ahuri par tout ce qu’il voit sans comprendre, il s’empresse donc bien vite de quitter la ville, le bourg, et de regagner sa chaumière cachée sous des arbres touffus, derrière la haie compacte, et là il se resserre étroitement dans la famille, à son foyer, auprès de son recteur, aux pieds du saint de l’église, et il y concentre son cœur qui, condensé sur lui-même, se double d’énergie. De tout ce qui se passe il ne sait rien, si ce n’est qu’à vingt ans son fils s’en ira se battre, puis qu’il y a une ville qui s’appelle Paris et que le roi de France est Louis-Philippe dont il vous demandera des nouvelles, par interprète, en s’informant s’il vit encore, si vous le voyez souvent, et si vous dînez chez lui.

Quoi qu’il soit, l’étranger pour eux est toujours quelque chose d’extraordinaire, de vague et de miroitant dont ils voudraient bien se rendre compte ; on l’admire, on le contemple, on lui demande l’heure pour voir sa belle montre, on le dévore du regard, d’un regard curieux, envieux, haineux peut-être, car il est riche, lui, bien riche, il habite Paris, la ville lointaine, la ville énorme et retentissante.

Dès que vous arrivez quelque part, les mendiants se ruent sur vous et s’y cramponnent avec l’obstination de la faim. Vous leur donnez, ils restent ; vous leur donnez encore, leur nombre s’accroît, bientôt c’est une foule qui vous assiège. Vous aurez beau vider votre poche jusqu’au dernier liard, ils n’en demeurent pas moins acharnés à vos flancs, occupés à réciter leurs prières, lesquelles sont malheureusement fort longues et heureusement inintelligibles. Si vous stationnez, ils ne bougent ; si vous vous en allez, ils vous suivent ; rien n’y remédie, ni discours, ni pantomime. On dirait un parti pris pour vous mettre en rage, leur ténacité est irritante, implacable. Comme on se prend à regretter alors les bonnes bassesses facétieuses du mendiant italien, faisant la roue devant votre carriole en vous traitant d’excellence, et l’aimable gueuserie insolente du gamin de Paris qui vous demande votre bout de cigare en vous appelant général et qui le ramasse dans la boue en vous riant au nez !

La pauvreté du Midi n’a rien qui attriste, elle se présente à vous pittoresque, colorée, rieuse, insouciante, chauffant ses poux à l’air chaud et dormant sous la treille ; mais celle du Nord, celle qui a froid, celle qui grelotte dans le brouillard et patauge nu-pieds dans la terre grasse, semble toujours humide de pleurs, engourdie, dolente, et méchante comme une bête malade. Ils sont si pauvres ! la viande pour eux est un luxe rare. Un de nos guides nous disait : « C’est mon plus grand bonheur, comme je tape dessus quand j’en attrape ! » Pour le pain, on n’en mange pas non plus tous les jours. Notre postillon de Locminé n’en avait point goûté depuis huit mois. Une telle existence n’embellit pas les races ; aussi rencontre-t-on quantité d’estropiés, de manchots, d’aveugles-nés, de bossus, de dartreux, de rachitiques ; ainsi que les chênes dont les chétifs s’étiolent au vent de la mer et dont les robustes n’en poussent que mieux, se durcissent aux gelées, ceux qui ont traversé toute cette misère sans y rien laisser n’en paraissent que plus sains, plus droits et plus solides. Ce sont ceux-là que vous voyez passer devant vous, si austères et si forts, taciturnes sous leurs longs cheveux comme leur pays sous sa sombre verdure.

Dans les villes, quoique la langue persiste, le caractère s’efface, le costume national devient plus rare, refoulé qu’il est dans la campagne par l’envahissement progressif du tailleur et de la couturière, dont la petite boutique du rez-de-chaussée étale à son vitrail quelque belle gravure de mode qui fait envie. L’habitant de la ville voit s’arrêter tous les soirs la diligence au bureau des messageries, il en retire bien quelque nouvelle, soit du postillon qui a causé avec le conducteur, ou du commissionnaire qui porte les paquets ; à la tombée du jour, il converse sur sa porte avec l’huissier, le commis de la mairie ou l’employé de la sous-préfecture, lesquels lisent les journaux et savent ce qui se passe dans le monde. Petit à petit ainsi, il se désenbretonne et arrive à s’écarter du paysan qu’il méprise de plus en plus et qui s’éloigne de lui davantage, à mesure qu’ils se comprennent moins.

Ce qu’il y a encore de plus breton dans les villes, ce sont les pauvres filles qu’on fait venir pour servir comme domestiques. Confinées dans leur service, avec qui communiqueraient-elles pour perdre le caractère natal ? Voyez-les s’arrêter dans la rue avec l’homme qui apporte chaque semaine de la campagne les œufs et le beurre. Que leur dit-il ? Il leur parle de leur village, de leurs parents ; leur frère leur envoie pour cadeau de noces une belle paire de boucles d’argent, il faudra bien les porter ; il y aura bientôt un pardon, il faudra y venir. Elles iront donc et s’y retremperont à tout ce que la patrie a de plus distinctif, le langage et le costume ; aussi quand elles seront de retour chez leurs maîtres, leur cœur restera là-bas, et elles en causeront ensemble en se promenant comme elles font, par bandes de dix ou vingt, sur les places et à l’entrée de la grande route, le dimanche après les vêpres.

Ainsi se conserve au milieu d’une population déjà bâtarde ce petit peuple entêté, qui tournoie dans l’autre sans y perdre ses angles. À Quimper, à table d’hôte, en regardant la servante, fille large d’épaules, de visage âpre et d’une tenue rigide, avec son bonnet blanc, ses bouts de manche et son bavolet carré, qui servait des œufs à la neige à un gros monsieur à lunettes d’or, inspecteur des contributions indirectes, je me disais : « Voilà donc les deux sociétés face à face et le rapport final d’un siècle à l’autre ! Le vieux portrait s’humilie devant la caricature moderne. D’où j’ai tiré cet axiome : le Présent fait cirer ses bottes par le Passé et ne l’en remercie même pas. »

Quimper, quoique le centre de la vraie Bretagne, est distinct d’elle. Sa belle promenade d’ormeaux, le long de la rivière qui coule entre les quais et porte navires, la rend fort coquette, et le grand hôtel de la préfecture, recouvrant à lui seul le petit delta de l’ouest, lui donne une tournure toute française et administrative. Vous vous apercevez que vous êtes dans un chef-lieu de département, ce qui vous rappelle aussitôt les divisions par arrondissements, avec les grandes, moyennes et petites vicinalités, les comités d’instruction primaire, les caisses d’épargne, les conseils généraux et autres inventions modernes qui enlèvent toujours aux lieux qui en sont doués quelque peu de couleur locale pour le voyageur naïf qui la rêve.

N’en déplaise aux gens qui prononcent ce nom de Quimper-Corentin, comme le nom même du ridicule et de l’encroûtement provincial, c’est un charmant petit endroit et qui en vaut beaucoup d’autres plus respectés. Vous n’y retrouvez pas, il est vrai, les fantaisies de Quimperlé, le luxe de ses herbes, le tapage de ses couleurs, mais je sais peu de choses d’un aspect aussi agréable que cette belle allée qui s’en va indéfiniment au bord de l’eau et sur laquelle l’escarpement presque à pic d’une montagne toute proche déverse l’ombre foncée de sa verdure plantureuse.

On n’est pas longtemps à faire le tour de semblables cités ni à les connaître jusque dans leurs replis les plus intimes et on y découvre quelquefois des coins qui arrêtent et vous mettent le cœur en joie. Les petites villes, en effet, sont comme les petits appartements ; elles paraissent d’abord plus chaudes et plus commodes à vivre. Mais restez sur votre illusion. Les premières ont plus de vents coulis qu’un palais, et dans les secondes il y a plus d’ennui qu’au désert.

En revenant vers l’hôtel par un de ces bons sentiers comme nous les aimons, un de ces sentiers qui montent, descendent, tournent et reviennent, tantôt le long d’un mur, tantôt dans un champ, puis entre des broussailles ou dans le gazon, ayant tour à tour des cailloux, des marguerites, des orties, sentiers vagabonds faits pour les pensées flâneuses et les causeries à arabesques ; en revenant donc vers la ville, nous avons entendu sortir de dessous le toit d’ardoises d’un bâtiment carré des gémissements et des bêlements plaintifs. C’était l’abattoir.

Sur le seuil, un grand chien lapait dans une mare de sang et tirait lentement du bout des dents le cordon bleu des intestins d’un bœuf qu’on venait de lui jeter. La porte des cabines était ouverte. Les bouchers besognaient dedans, les bras retroussés. Suspendu, la tête en bas et les pieds passés par les tendons dans un bâton tombant du plafond, un bœuf, soufflé et gonflé comme une outre, avait la peau du ventre fendue en deux lambeaux. On voyait s’écarter doucement avec elle la couche de graisse qui la doublait et successivement apparaître dans l’intérieur, au tranchant du couteau, un tas de choses vertes, rouges et noires, qui avaient des couleurs superbes. Les entrailles fumaient ; la vie s’en échappait dans une bouffée tiède et nauséabonde. Près de là, un veau couché par terre fixait sur la rigole de sang ses gros yeux ronds épouvantés, et tremblait convulsivement malgré les liens qui lui serraient les pattes. Ses flancs battaient, ses narines s’ouvraient. Les autres loges étaient remplies de râles prolongés, de bêlements chevrotants, de beuglements rauques. On distinguait la voix de ceux qu’on tuait, celle de ceux qui se mouraient, celle de ceux qui allaient mourir. Il y avait des cris singuliers, des intonations d’une détresse profonde qui semblaient dire des mots qu’on aurait presque pu comprendre. En ce moment, j’ai eu l’idée d’une ville terrible, de quelque ville épouvantable et démesurée, comme serait une Babylone ou une Babel de Cannibales où il y aurait des abattoirs d’hommes ; et j’ai cherché à retrouver quelque chose des agonies humaines, dans ces égorgements qui bramaient et sanglotaient. J’ai songé à des troupeaux d’esclaves amenés là, la corde au cou, et noués à des anneaux, pour nourrir des maîtres qui les mangeaient sur des tables d’ivoire, en s’essuyant les lèvres à des nappes de pourpre. Auraient-ils des poses plus abattues, des regards plus tristes, des prières plus déchirantes ?

16Un garçon a pris un maillet de fer, on a poussé devant lui le pauvre veau qu’on venait de délier, il a levé son instrument dont il l’a frappé d’un coup sec sur le crâne entre les yeux. Ça a fait un bruit sourd, la bête est tombée raide morte avec de l’écume aux lèvres et la langue serrée dans les dents ; on l’a prise, on l’a remuée, elle ne bougeait pas ; on l’a hissée à la poulie pour la dépecer.

16.Inédit, pages 175 à 178.

Au premier coup de couteau elle a frémi dans toute sa chair, puis est redevenue morte. L’était-elle ? Qui le sait ? Qu’en savez-vous, vous philosophes et physiologistes ? êtes-vous bien sûrs de ce que c’est que la mort ? Qui vous a dit que pour n’avoir pas de manifestations l’âme n’avait plus de conscience ? et qu’elle ne sentait pas goutte à goutte, atome à atome, la décomposition successive de ce corps qu’elle animait ? Qui vous a dit que le cadavre ne souffre pas à chaque piqûre de tous les vers qui le rongent jusqu’à ce que ses parties intégrantes étant passées ailleurs y revivent une autre vie ou continuent la même, de sorte qu’il y aurait ainsi une moitié de l’être engagée dans une existence nouvelle, tandis que l’autre demeurerait retenue dans l’existence intérieure, un peu comme le lapin que j’ai vu dévorer tout vivant par une chienne de Terre-Neuve et dont la tête était avalée quand les pattes de derrière lui gigotaient encore ?

En sortant, nous avons revu le dogue qui continuait son festin, il avait presque fini son plat de tripes crues, il se léchait les babines et on venait de lui servir pour dessert le péritoine d’un mouton ; il est très gras et a l’air farouche.

Nous avons vu aussi à Quimper la cathédrale, grande église du xve siècle qui ne nous a pas divertis quoique ses tours carrées aient deux immenses baies vraiment très bien construites, quoique son abside soit penchée à droite ainsi que sur son épaule la tête du Christ mourant, et quoiqu’il y ait en outre une assez gentille Vierge de Ottin, d’une sculpture plus gracieuse qu’élégante et plus mollasse que tendre.

Nous aperçûmes ensuite, dans l’église Saint-Mathieu, des vitraux fort beaux, mais que nous n’eûmes pas le loisir d’examiner à notre aise, car nous fûmes expulsés du chœur par la frénésie du bedeau qui arriva sur nous en nous criant d’une voix exaspérée : « Sortez du sanctuaire ! Voulez-vous bien sortir du sanctuaire ! Mais sortez donc du sanctuaire ! ». Pour y rester, il eût fallu se battre ou graisser la patte de cette bête féroce, moyens qui répugnaient également à notre caractère et à notre dignité.

Qu’exigez-vous de plus sur Quimper ? Que voulez-vous savoir encore ? Est-ce d’où lui vient son nom de Quimper ? Quimper veut dire confluant, à cause du confluent de l’Odet et de l’Eir (note : aussi Quimperlé, confluent de l’Ellée). Pourquoi on y a ajouté Corentin ? C’est à cause de Corentin, son premier évêque « ayant esté homme de grande religion et intégrité de vie, vivant au temps de Gralon, roi de Bretagne ». Faut-il maintenant les dates ? Sachez donc que la première pierre de la cathédrale fut posée le 26 juillet 1424 par l’évêque Bertrand Rosmadec, et la dernière l’an 1501 (j’ignore le jour, quel dommage !). De plus, la ville fut prise en 1344 par Charles de Blois, puis assiégée une fois en 1345 par le comte de Montfort, puis deux fois en 1594 avant de se rendre au maréchal d’Aumont. Mais vous n’exigez pas, ô lecteurs, la description des sièges (j’oublie toujours que je n’ai pas de lecteurs), donc je m’épargnerai également la relation des facétieuses entrées des évêques de Cornouailles, qui devaient laisser au prieuré de Locmaria leurs gants et leur bonnet, et à la porte de la cathédrale leurs bottes et leurs éperons17 ; ainsi que celle de la vieille coutume du verre de vin que l’on présentait la veille de la Sainte-Cécile à la statue du roi Grallon et qui, bu d’un trait par un des sonneurs de l’église, était rejeté dans la foule où celui qui le rapportait sans fracture au chapitre était récompensé d’un louis d’or. Toutes ces choses en effet étant aussi ennuyeuses à redire qu’elles ont été amusantes à apprendre, les livres vous les donneront si vous en êtes curieux, et non pas nous qui ne prisons pas assez les livres pour les copier, quoiqu’il nous arrive d’en lire et que nous ayons même la prétention d’en faire.

17.C’était la propriété du seigneur de Guengot, qui avait tiré les bottes et qui les emportait ainsi que le cheval.

Étant à Quimper, nous sortîmes un jour par un côté de la ville et rentrâmes par l’autre après avoir marché dans la campagne pendant huit heures environ.

Sous le porche de l’hôtel, notre guide nous attendait. Il se mit aussitôt à courir devant nous, et nous le suivîmes. C’était un petit bonhomme à cheveux blancs, coiffé d’une casquette de toile, chaussé de souliers percés et vêtu d’une vieille redingote brune trop large qui lui flottait autour de la taille. Il bredouillait en parlant, se cognait les genoux en marchant et roulait sur lui-même ; néanmoins il avançait vite avec une opiniâtreté toute nerveuse, presque fébrile. De temps à autre seulement il arrachait une feuille d’arbre et se la collait contre la bouche pour se rafraîchir. Son métier est de courir les environs, pour aller porter les lettres ou faire des commissions. Il va ainsi à Douarnenez, à Quimperlé, à Brest, jusqu’à Rennes qui est à quarante lieues de là (voyage qu’il a exécuté une fois en quatre journées, y compris l’aller et le retour). « Toute mon ambition, disait-il, est de retourner encore une fois dans ma vie à Rennes. » Et cela, sans autre but que d’y retourner, pour y retourner, afin de faire une longue course et pour pouvoir s’en vanter ensuite. Il sait toutes les routes, il connaît les communes avec leurs clochers ; il prend des chemins de traverse à travers champs, ouvre les barrières des cours et, en passant devant les maisons, souhaite le bonjour aux maîtres. À force d’entendre chanter les oiseaux, il s’est appris à imiter leurs cris, et, tout en marchant sous les arbres, il siffle comme eux pour charmer sa solitude.

Nous nous arrêtâmes d’abord à un quart de lieue de la ville, à Locmaria, ancien prieuré, jadis donné à l’abbaye de Fontevrault par Conan III. Le prieuré n’a pas, comme l’abbaye du pauvre Robert d’Arbrissel, été utilisé d’une ignoble manière. Il est abandonné, mais sans souillures. Son portail gothique ne retentit pas de la voix des gardes-chiourme, et s’il en reste peu de chose, l’esprit, du moins, n’éprouve ni révolte ni dégoût. Il n’y a de curieux comme détail, dans cette petite chapelle d’un vieux roman sévère, qu’un grand bénitier sans pilier, posé sur le sol et dont le granit taillé à pans est devenu presque noir. Large, profond, il représente bien le vrai bénitier catholique, fait pour y plonger tout entier le corps d’un enfant, et non pas ces cuvettes étroites de nos églises dans lesquelles on trempe le bout du doigt. Avec son eau claire rendue plus limpide encore par la couche verdâtre du fond, cette végétation qui a sourdi dans le calme religieux des siècles, ses angles usés, sa lourde masse à couleur de bronze, il ressemble à un de ces rochers creusés d’eux-mêmes dans lesquels on trouve de l’eau de mer.

Quand nous eûmes bien tourné autour, nous redescendîmes vers la rivière que nous traversâmes en bateau et nous nous enfonçâmes dans la campagne.

Elle est déserte et singulièrement vide. Des arbres, des genêts, des ajoncs, des tamarins au bord des fossés, des landes qui s’étendent, et d’hommes, nulle part. Le ciel était pâle ; une pluie fine, mouillant l’air, mettait sur le pays comme un voile uni qui l’enveloppait d’une teinte grise. Nous allions dans des chemins creux qui s’engouffraient sous des berceaux de verdure, dont les branches réunies, s’abaissant sur nos têtes, nous permettaient à peine d’y passer debout. La lumière, arrêtée par le feuillage, était verdâtre et faible comme celle d’un soir d’hiver. Tout au fond, cependant, on voyait jaillir un jour vif qui jouait sur le bord des feuilles et en éclairait les découpures. Puis on se trouvait au haut de quelque pente aride descendant toute plate et unie, sans un brin d’herbe qui tranchât sur l’uniformité de sa couleur jaune. Quelquefois, au contraire, s’élevait une longue avenue de hêtres dont les gros troncs luisants avaient de la mousse à leurs pieds. Des traces d’ornières passaient là, comme pour mener à quelque château qu’on s’attendait à voir ; mais l’avenue s’arrêtait tout à coup et la rase campagne s’étalait au bout. Dans l’écartement de deux vallons, elle développait sa verte étendue sillonnée en balafres noires par les lignes capricieuses des haies, tachée çà et là par la masse d’un bois, enluminée par des bouquets d’ajoncs, ou blanchie par quelque champ cultivé au bord des prairies qui remontaient lentement vers les collines et se perdaient dans l’horizon. Au-dessus d’elles, bien loin à travers la brume, dans un trou du ciel, apparaissait un méandre bleu, c’était la mer.

Les oiseaux se taisent ou sont absents ; les feuilles sont épaisses, l’herbe étouffe le bruit des pas, et la contrée muette vous regarde comme un triste visage. Elle semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées ; elles pourront, solitairement, y nourrir leurs amertumes à ce lent murmure des arbres et des genêts et sous ce ciel qui pleure. Dans les nuits d’hiver, quand le renard se glisse sur les feuilles sèches, quand les tuiles tombent du toit des colombiers, que la lande fouette ses joncs, que les hêtres se courbent et qu’au clair de lune le loup galope sur la neige, assis tout seul près du foyer qui s’éteint, en écoutant le vent hurler dans les longs corridors sonores, c’est là qu’il doit être doux de tirer du fond de son cœur ses désespoirs les plus chéris avec ses amours les plus oubliées.

Nous avons vu une masure en ruines où l’on entrait par un portail gothique ; plus loin se dressait un vieux pan de mur troué d’une porte en ogive ; une ronce dépouillée s’y balançait à la brise. Dans la cour, le terrain inégal est couvert de bruyères, de violettes et de cailloux. On distingue vaguement des anciens restes de douves ; on entre quelques pas dans un souterrain comblé ; on se promène là dedans, on regarde et on s’en va. Ce lieu s’appelle le temple des faux Dieux, et était, à ce que l’on suppose, une commanderie de Templiers.

Notre guide est reparti devant nous, nous avons continué à le suivre.

Un clocher est sorti d’entre les arbres ; nous avons traversé un champ en friche, escaladé le haut bord d’un fossé ; deux ou trois maisons ont paru : c’était le village de Plomelin. Un sentier fait la rue ; quelques maisons, séparées entre elles par des cours plantées, composent tout le village. Quel calme ! quel abandon plutôt ! les seuils sont vides, les cours sont désertes.

Où sont les maîtres ? On les dirait tous partis à l’affût, se tapir derrière les genêts pour y guetter le Bleu qui doit passer dans la ravine.

L’église est pauvre et d’une nudité sans pareille. Pas de beaux saints peinturlurés, pas de toiles aux murs, ni, au plafond, de lampe suspendue oscillant au bout de sa longue corde droite. Dans un coin du chœur, par terre, brûle une mèche dans un verre rempli d’huile. Des piliers ronds supportent la voûte de bois dont la couleur bleue est déteinte. Par les fenêtres à vitrail blanc arrive le grand jour des champs verdi par le feuillage des arbres d’alentour qui recouvrent le toit de l’église. La porte (une petite porte en bois que l’on ferme avec un loquet) était ouverte ; une volée d’oiseaux est entrée, voletant, caquetant, criant, se cognant aux murs ; ils ont tourbillonné sous la voûte, sont allés se jouer autour de l’autel. Deux ou trois se sont abattus sur le bord du bénitier, y ont trempé leur bec, et puis, tous, comme ils étaient venus, sont repartis ensemble. Il n’est pas rare en Bretagne de les voir ainsi dans les églises ; plusieurs y habitent et accrochent leur nid aux pierres de la nef ; on les laisse en paix. Lorsqu’il pleut, ils accourent, mais dès que le soleil reparaît dans les vitraux et que les gouttières s’égouttent, ils regagnent les champs. De sorte que pendant l’orage deux créatures frêles entrent souvent à la fois dans la demeure bénie : l’homme pour y faire sa prière et y abriter ses terreurs, l’oiseau pour y attendre que la pluie soit passée et réchauffer les plumes naissantes de ses petits engourdis.

Un charme singulier transpire de ces pauvres églises. Ce n’est pas leur misère qui émeut, puisqu’alors même qu’il n’y a personne, on dirait qu’elles sont habitées. N’est-ce pas plutôt leur pudeur qui ravit ? Car avec leur clocher bas, leur toit qui se cache sous les arbres, elles semblent se faire petites et s’humilier sous le grand ciel de Dieu. Ce n’est point, en effet, une pensée d’orgueil qui les a bâties, ni la fantaisie pieuse de quelque grand de la terre en agonie. On sent, au contraire, que c’est l’impression simple d’un besoin, le cri naïf d’un appétit, et comme le lit de feuilles sèches du pâtre, la hutte que l’âme s’est faite pour s’y étendre à l’aise à ses heures de fatigue. Plus que celles des villes, ces églises de village ont l’air de tenir au caractère du pays qui les porte et de participer davantage à la vie des familles qui, de père en fils, viennent à la même place y poser les genoux sur la même dalle. Chaque dimanche, chaque jour, en entrant et en sortant, ne revoient-ils pas en outre les tombes de leurs parents, qu’ils ont ainsi près d’eux dans la prière, comme à un foyer plus élargi d’où ils ne sont pas absents tout à fait ? Ces églises ont donc un sens harmonique où, comprise entre le baptistère et le cimetière, s’accomplit la vie de ces hommes. Il n’en est pas ainsi chez nous qui, reléguant l’éternité hors barrière, exilons nos morts dans les faubourgs, pour les loger dans le quartier des équarrisseurs et des fabriques de soude, à côté des magasins de poudrette.

Vers trois heures de l’après-midi, nous arrivâmes près les portes de Quimper, à la chapelle de Kerfeunteun. Il y a, au fond, une belle verrière du xvie siècle, représentant l’arbre généalogique de la Trinité. Jacob en forme la souche et la croix du Christ le sommet, qui est surmonté lui-même du Père éternel qui a la tiare au front. Le clocher carré figure sur chaque face un quadrilatère percé à jour, comme une lanterne, par une longue baie droite. Il ne pose pas immédiatement sur la toiture, mais, à l’aide d’une base amincie dont les quatre côtés se rétrécissent et se touchent presque, formant un angle obtus vers la crête du toit. En Bretagne, presque toutes les églises de village ont de ces clochers-là.

Avant de rentrer dans la ville, nous fîmes un détour pour aller visiter la chapelle de la Mère-Dieu. Comme d’ordinaire on la ferme, notre guide prit en route le gardien qui en a la clef ; il vint avec nous, emmenant par la main sa petite nièce qui tout le long du chemin s’arrêtait pour ramasser des bouquets. Il marchait devant nous dans le sentier. Sa mince taille d’adolescent à cambrure flexible, un peu molle, était serrée dans une veste de drap bleu ciel, et sur son dos s’agitaient les trois rubans de velours de son petit chapeau noir qui, posé soigneusement sur le derrière de la tête, retenait ses cheveux tordus en chignon.

Au fond d’un vallon, d’un ravin plutôt, l’église de la Mère-Dieu se voile sous le feuillage des hêtres. À cette place, dans le silence de cette grande verdure, à cause sans doute de son petit portail gothique que l’on croirait du xiiie siècle et qui est du xvie, elle a je ne sais quel air qui rappelle ces chapelles discrètes des vieux romans et des vieilles romances, où l’on armait chevalier le page qui partait pour la Terre-Sainte, un matin, au chant de l’alouette, quand les étoiles pâlissaient, et qu’à travers la grille passait la main blanche de la châtelaine que le baiser de départ trempait aussitôt de mille pleurs d’amour.

Nous sommes entrés. Le jeune homme s’est agenouillé en ôtant son chapeau, et la grosse torsade de sa chevelure blonde s’est échappée et s’est dépliée dans une secousse en tombant le long de son dos. Un instant accrochée au drap rude de sa veste, elle a gardé la trace des plis qui la roulaient tout à l’heure, peu à peu est descendue, s’est écartée, étalée, répandue comme une vraie chevelure de femme. Séparée sur le milieu par une raie, elle coulait à flots égaux sur ses deux épaules et couvrait son cou nu. Toute cette nappe d’un ton doré avait des ondoiements de lumière qui changeaient et fuyaient à chaque mouvement de tête qu’il faisait en priant. À ses côtés, la petite fille, à genoux comme lui, avait laissé tomber son bouquet par terre. Là seulement, et pour la première fois, j’ai compris la beauté de la chevelure de l’homme et le charme qu’elle peut avoir pour des bras nus qui s’y plongent. Étrange progrès que celui qui consiste à s’écourter partout les superfétations grandioses de la nature, si bien que lorsque nous la découvrons dans toute sa vierge plénitude, nous nous en étonnons comme d’une merveille révélée.

18Ô coiffeurs, ô fers à papillottes, ô philocomes à la vanille ou au citron, perruquiers de tous pays, brosses de toutes façons, onguents de toutes puanteurs, ornez les chevelures de vos tire-bouchons et de vos tortillons, rasez-les à la malcontent, roulez-les à la Perrinet-Leclerc, montez-les en poire, étalez-les en saule pleureur, versez dessus votre colle de poisson, votre sirop de coing, vos bandolines, fixateurs et vos encaustiques luisants ; taillez, coupez, frisez raide et pommadez gras, jamais vous ne m’en montrerez une d’une distinction si relevée, d’une grâce si voluptueuse que celle-là, que l’on ne peignait sans doute qu’avec un gros peigne de corne blanche et que la pluie du ciel et la rosée mouillaient seules de leur eau pure.

18.Inédit, pages 186 à 194.

Le lendemain, à midi, les rues de Quimper se tendirent de draps de calicot, les cloches sonnèrent, on sema sur le pavé des roses et des juliennes, et dans les carrefours se dressèrent des espèces d’estrades décorées de colonnes de verdure où s’enroulaient des guirlandes de fleurs en papier peint. C’était le dimanche de je ne sais quelle fête, et la procession allait passer. Sur le devant des portes on voyait les servantes dans leur toilette de campagne, avec des broderies de couleur sur les manches de leur casaquin et la tête prise entre leurs grands bonnets à barbes relevées et leur collerette raide qui fait l’effet par derrière d’une fraise à gros tuyaux ; leur jupe brune est plissée à petits plis serrés, droits comme ceux des bragow-brass, et leurs souliers découverts portent sur le cou-de-pied de larges boucles d’argent. Aux fenêtres, la haute société, comme aux premières loges, attendait le spectacle du cortège.

Les cloches ont redoublé leur volée, on a entendu des chants, on a battu du tambour, on a tiré des coups de fusil et deux files de gamins ont débouché des deux côtés de la rue. Au milieu circulait un prêtre en surplis qui commandait la manœuvre à l’aide d’un livre en bois qu’il fermait par un coup sec qui résonnait comme celui d’un battoir. Les enfants avaient des pantalons boutonnés par-dessus leur veste, un cierge éteint à la main droite et braillaient comme des ânes. Après eux venaient les petites filles toutes en robes blanches, avec des ceintures bleues, et au milieu d’elles un ecclésiastique quelconque pareillement occupé à aller de rang en rang pour les faire s’avancer, s’arrêter, repartir, chanter et se taire. Enfin venaient les chantres et les chanoines ouvrant tous la bouche, baissant les yeux et marchant au pas, en se prélassant dignement dans leurs belles chasubles d’église. Je me souviens d’une surtout qui était de velours violet brodé d’or ; elle brillait là, seule, unique, splendide, effaçant toutes les autres ; l’homme qu’elle recouvrait jouissait à la porter, il s’y délectait, il ne pouvait s’empêcher de sourire tout en chantant, et de se dandiner des épaules pour faire admirer le pan de derrière où était brodé un saint ciboire surmonté d’un soleil. Si le chapitre, en effet, n’en possède pas une seconde, s’il y a soixante gens en droit de la revêtir et qu’on ne fasse que sept ou huit processions par année, voilà peut-être dix ans qu’il l’attend, qu’il l’espère, qu’il languit, qu’il soupire après, car il faut compter les passe-droits, les bassesses triomphantes des rivaux, les préférences injustes. Il a donc vieilli, il a maigri dans l’anxiété de l’avoir. Aujourd’hui enfin il l’a ; il la porte sur son dos, dans la rue, on la voit, on le voit dessous, elle dessus. Comme elle lui va bien ! Il la flaire, il la hume, il se gonfle dans sa doublure pour l’emplir partout, il y promène ses yeux, il en contemple les broderies, il se repaît des galons ; elle est lourde, il sue, elle l’écrase, tant mieux ! il n’en éprouve que plus de joie, il ne la sent que davantage sur ses épaules ; et il les remue exprès pour se convaincre qu’elle est là, qu’elle tient d’aplomb, qu’il ne l’a pas perdue. Ah ! que ne peut-elle se coller sur lui pour qu’on ne puisse la lui reprendre, car tantôt il va falloir la rendre et quand la remettra-t-il ? jamais peut-être, mon Dieu ; deux jours pareils ne reviennent pas dans la vie. Comme il l’aime ! comme il l’adore, cette chasuble dont la beauté lui remplit l’âme, et avec elle aussi cette bonne religion catholique sans laquelle la chasuble n’existerait pas et en l’honneur de laquelle elle a été faite ! Aussi comme il chante ! avec quel cœur ! avec quelle foi ! avec quel orgueil ! Il convient qu’un homme ainsi revêtu ait une voix démesurée, or la sienne dominait tout, elle tonnait avec une plénitude sacerdotale, c’était un beuglement continu couvrant les cris des enfants, le piétinement de la foule et le bourdonnement du serpent dont le souffleur hors d’haleine était pourtant bleu de fatigue.

Sous un dais de velours cramoisi s’avança encore une autre chasuble. Dessous, un homme à front déprimé, blond comme un porte-cigares en cuir de Russie, ayant des cils blancs, des sourcils rouges et les cheveux roulés en champignons, un de ces êtres à profil encore plus bas que niais et qui semblent scrofuleux encore plus en dedans qu’en dessus, portait pieusement d’un air confit et boursouflé le saint Sacrement en or qui tremblait dans ses mains contractées que revêtaient des gants de coton blanc. Autour de lui les enfants de chœur encensaient, les chantres vociféraient ; il marchait sur les fleurs que l’on jetait devant ses pas, et lorsqu’aux reposoirs il élevait sa chose reluisante, tout le monde se mettait à genoux, y compris les soldats, les gardes nationaux et les gendarmes qui escortaient la procession. Quatre rubans de satin tombant du dais étaient tenus par deux bambins habillés en nankin jaune, brodé sur toutes les coutures, et par deux toutes petites filles en robe bleue semée d’étoiles d’argent, les bras nus, garnis de bracelets, avec une couronne sur la tête et deux ailes roses dans le dos.

Suivaient ensuite des bourgeois de la ville qui jouaient du violon, du piston et du basson, puis une douzaine de gendarmes le sabre tiré, puis la garde nationale sur deux files, puis une compagnie de soldats précédée d’un tambour-major qui faisait tournoyer sa canne et remuer son panache.

N’ayant plus rien à voir à Quimper ni dans les environs, nous nous disposâmes pour notre expédition du Finistère dont nous devions parcourir la côte à pied jusqu’à Brest. C’était une course de quatre-vingts lieues. Nous fîmes remettre une pièce à nos souliers et nous partîmes.

Notre première étape fut Concarneau que nous vîmes assez mal, car la pluie tombait à torrents, des ruisseaux jaunes coulaient au pied des maisons et, s’engouffrant au trou des parapets du port, se versaient sur les bancs de vase où étaient couchées sur le flanc des barques vides. L’eau coulait dessus et pénétrait la toile de leurs voiles endormies dans la boue comme un voyageur fatigué. À la prochaine marée cependant elles se relèveront et s’en iront emmenant avec elles le fucus ou la petite coquille qu’on voit accrochée aux planches de la carène et qui la suit partout dans les flots.

La mer était loin, la vue s’étendait sur les sables et se perdait vite dans la morne teinte du ciel barbouillé par les mille rainures de la pluie.

La ville est ceinte de murailles dont à marée haute la vague vient battre la base, les mâchicoulis sont encore intacts comme au temps de la reine Anne, et la ligne des pierres dentelées s’allonge sur les remparts droite et basse, en se découpant dans la brume.

Dans l’intervalle de deux ondées nous passâmes les portes et le pont-levis pour aller à une lieue de là voir la pierre branlante de Trégunc. La route, verdoyante, avait des coudes successifs et des plans inégaux ; c’était large et vert. Comme un poulain en liberté le regard galopait dans la campagne et se roulait sur l’herbe fraîche. À mesure que nous avancions, des pierres disséminées sur le sol augmentaient de nombre et de grandeur, et détachaient leurs formes inégales parmi les bouquets d’ajoncs jaunes. Au milieu d’elles se dresse, sur une hauteur de onze pieds, un cône de granit renversé, posé sur une saillie de rocher presque à fleur de terre. Telle est la fameuse pierre branlante de Trégunc que les maris autrefois venaient ébranler pour savoir à quoi s’en tenir sur le compte de la chasteté de leurs épouses. Si la pierre remuait, cela voulait dire : vous l’êtes ! et si elle ne bougeait : revenez demain. Des auteurs assurent l’avoir mise en mouvement, mais pour nous, qui sommes célibataires, elle est restée aussi inébranlable à tous nos coups d’épaule que l’aurait été la grande pyramide d’Égypte.

Deux heures après nous étions de retour à Concarneau. La pluie avait repris de plus belle, notre hôtesse nous faisait pour rester les plus aimables instances. Il y avait certes de quoi retenir des chiens ou charmer des tigres, néanmoins nous nous informâmes de suite d’un véhicule quelconque qui pût nous mener le soir même coucher à Fouesnant, la patrie des belles femmes. On trouva d’abord la voiture, puis un homme pour nous conduire, puis le cheval et enfin des harnais. Après que tout se fut ajusté l’un dans l’autre à grande peine, nous nous huchâmes dans le tape-cul qui, trop petit déjà pour nous deux, ne pouvait contenir notre conducteur. Il se mit donc à pied et prit par le licou la rosse engourdie qu’il traînait ainsi dans les montées et retenait dans les descentes. Quand il était fatigué, il s’asseyait derrière sur l’essieu et la machine sans s’arrêter continuait son train. Elle allait en zigzags, s’accrochant dans les haies, se cognant aux cailloux, retombant dans les ornières, s’arrêtant aux saignées, et toujours nous bocquesonnant devant les yeux sa capote recourbée qui nous dérobait le paysage. De temps à autre, en nous penchant, nous saisissions quelque chose, un massif d’arbres, une clairière dans le bois, un bout de chemin qui tournait, une épine en fleurs dans les pommiers, un bout de mer qu’on voyait à travers les branches ; mais bientôt, à cause de la pente qui montait, les brancards se levaient en l’air et nous n’apercevions plus que le ciel sur nos têtes ; ou bien si elle descendait nous plongions en avant sur les jarrets du cheval et ne recevions plus de jour que par l’intervalle de la capote et du garde-crotte qui tendaient à se refermer sur nous et s’entrechoquaient dans les cahots.

À la Forêt nous passâmes sur une digue qui continuait la route dans l’eau et coupait par le milieu une des plus charmantes baies qu’il y ait. Elle s’avance dans les terres entre deux coteaux boisés dont les arbres descendant jusqu’en bas trempent dans les flots le bout de leur feuillage qui retombe en touffes diffuses, avec des courbes molles comme font les saules sur les bords des rivières.

Une église parut. Nous arrêtâmes la carriole et allâmes en faire le tour. Son clocher, découpé comme celui de Kerfunteun, est flanqué de deux clochetons, et sur son petit portail s’élève un pinacle d’où ressortent des têtes de grenouille et de chien. En face se verdit à la pluie un de ces bons vieux calvaires bretons, ciselés, sculptés, portant fleurons et personnages ; une face représente la Vierge, l’autre Jésus et ses apôtres.

Quant à l’intérieur de l’église, je ne m’en souviens guère, car je crois ne l’avoir pas vu, de même que celle de Fouesnant. Je me rappelle seulement un grand bénitier taillé dans un pilier, et de larges dalles posées transversalement pour clore l’entrée du cimetière, en manière d’échaliers.

Fouesnant, du reste, ce lieu si vanté pour toutes les délices qu’il possède, ne nous offrit qu’une détestable omelette que nous mangeâmes tout de même, un épouvantable lit où nous dormîmes néanmoins, et une pluie incessante qui ne nous empêcha pas de repartir le lendemain, ayant rabattu le bord de nos chapeaux et endossé nos waterproof.

Cette journée-là fut la première de nos vaillantes journées du Finistère. Nous fûmes rafraîchis par le vent, chauffés par le soleil, la pluie nous trempa jusqu’au dernier fil, la sueur jusqu’au dernier poil ; nous dînâmes d’artichauts crus et nous nous trompâmes de route. Longtemps, sans que cela nous parût long, nous cheminâmes par la rase campagne, sous les arbres dans des chemins creux, sur la lande à travers les sillons labourés, dans des sentiers, sur la grande route. Quand nous étions las, nous débouclions nos sacs et couchés au pied d’un chêne, sur le revers d’un fossé, tout en fumant et causant, nous regardions les nuages rouler, nous laissions les heures passer.

À Bénodet nous avons traversé la rivière dans un bac. À Combrit nous nous sommes perdus et nous retournions vers Quimper si un cantonnier ne nous en avait avertis.

À cinq heures du soir, nous arrivâmes à Pont-l’Abbé, enduits d’une respectable couche de poussière et de boue qui se répandit de nos vêtements sur le parquet de la chambre de notre auberge, avec une prodigalité si désastreuse, que nous étions presque humiliés du gâchis que nous faisions, rien qu’en nous posant quelque part.

Pont-l’Abbé est une petite ville fort paisible, coupée dans sa longueur par une large rue pavée. Les maigres rentiers qui l’habitent ne doivent pas avoir l’air plus nul, plus modeste et plus bête.

Il y a à voir, pour ceux qui partout veulent voir quelque chose, les restes insignifiants du château et l’église ; une église qui serait passable, d’ailleurs, si elle n’était encroûtée par le plus épais des badigeons qu’aient jamais rêvés les conseils de fabrique. La chapelle de la Vierge était remplie de fleurs. Bouquets de jonquilles, juliennes, pensées, roses, chèvrefeuilles et jasmins mis dans des vases de porcelaine blanche ou dans des verres bleus, étalaient leurs couleurs sur l’autel et montaient entre les grands flambeaux vers le visage de la Vierge, jusque par-dessus sa couronne d’argent, d’où retombait un voile de mousseline à longs plis qui s’accrochait à l’étoile d’or du bambino de plâtre suspendu dans ses bras. On sentait l’eau bénite et le parfum des fleurs. C’était un petit coin embaumé, mystérieux, doux, à l’écart dans l’église, retraite cachée, ornée avec amour, toute propice aux exhalaisons du désir mystique et aux longs épanchements des oraisons éplorées. Comprimée par le climat, amortie par la misère, l’homme reporte ici toute la sensualité de son cœur, il la dépose aux pieds de Marie, sous le regard de la femme céleste et il y satisfait, en l’excitant, cette inextinguible soif de jouir et d’aimer. Que la pluie tombe par le toit, qu’il n’y ait ni bancs ni chaises dans la nef, partout vous n’en découvrirez pas moins luisante, frottée et coquette, cette chapelle de la Vierge, avec des fleurs fraîches et des cierges allumés. Là, semble se concentrer toute la tendresse religieuse de la Bretagne ; voilà le repli le plus mol de son cœur, c’est là sa faiblesse, sa passion, son trésor. Il n’y a pas de fleurs dans la campagne, mais il y en a dans l’église ; on est pauvre, mais la Vierge est riche ; toujours belle, elle sourit pour tous et les âmes endolories vont se réchauffer sur ses genoux, comme à un foyer qui ne s’éteint pas. On s’étonne de l’acharnement de ce peuple à ses croyances, mais sait-on tout ce qu’elles lui donnent de délectation et de voluptés, tout ce qu’il en retire de plaisir ? L’ascétisme n’est-il pas un épicurisme supérieur, le jeûne une gourmandise raffinée ? La religion comporte en soi des sensations presque charnelles ; la prière a ses débauches, la mortification son délire, et les hommes qui le soir viennent s’agenouiller devant cette statue habillée y éprouvent aussi des battements de cœur et des enivrements vagues, pendant que, dans les rues, les enfants des villes revenant de la classe s’arrêtent rêveurs et troublés à contempler sur sa fenêtre la femme ardente qui leur fait les doux yeux.

Il faut assister à ce qu’on appelle ses fêtes, pour se convaincre du caractère sombre de ce peuple. Il ne danse pas, il tourne ; il ne chante pas, il siffle. Ce soir même, nous allâmes, dans un village des environs, voir l’inauguration d’une aire à battre. Deux joueurs de biniou, montés sur le mur de la cour, poussaient sans discontinuer le souffle criard de leur instrument, au son duquel couraient au petit trot, en se suivant à la queue du loup, deux longues files qui revenaient sur elles-mêmes, tournaient, se coupaient et se renouaient à des intervalles inégaux. Les pas lourds battaient le sol, sans souci de la mesure, tandis que les notes aiguës de la musique se précipitaient l’une sur l’autre dans une monotonie glapissante. Ceux qui ne voulaient plus danser s’en allaient, sans que la danse en fût troublée, et ils rentraient de suite quand ils avaient repris haleine. Pendant près d’une heure que nous considérâmes cet étrange exercice, la foule ne s’arrêta qu’une fois, les musiciens s’étant interrompus pour boire un verre de cidre ; puis, les longues lignes s’ébranlèrent de nouveau et se mirent à tourner. À l’entrée de la cour, sur une table, on vendait des noix ; à côté était un broc d’eau-de-vie, par terre une barrique de cidre ; non loin, se tenait un particulier en casquette de cuir et en redingote verte ; près de lui, un homme en veste avec un sabre suspendu par un baudrier blanc : c’était le commissaire de police de Pont-l’Abbé avec son garde champêtre.

Bientôt, M. le commissaire tira sa montre de sa poche, fit un signe au garde qui alla parler à quelques paysans et l’assemblée se dispersa.

Nous nous en revînmes tous quatre de compagnie à la ville et nous eûmes dans ce trajet le loisir d’admirer encore ici une de ces combinaisons harmoniques de la Providence qui avait fait ce commissaire de police pour ce garde champêtre et ce garde champêtre pour ce commissaire de police. Ils étaient emboîtés, engrenés l’un dans l’autre. Le même fait leur occasionnait la même réflexion, de la même idée ils tiraient des déductions parallèles. Quand le commissaire riait, le garde souriait ; quand il prenait un air grave, l’autre avait un air sombre ; si la redingote disait : « il faut faire cela », la veste répondait : « j’y avais songé » ; si elle continuait : « c’est nécessaire », celle-ci ajoutait : « c’est indispensable ». Et les rapports de rang et d’autorité n’en restaient pas moins, malgré cette adhésion intime, respectivement distincts, nettement établis. Ainsi, le garde élevait la voix moins haut que le commissaire, était un peu plus petit et marchait derrière. Le commissaire, poli, important, beau parleur, se consultait, ruminait à part, causait tout seul et faisait claquer sa langue ; le garde était doux, attentif, pensif, observait de son côté, poussait des interjections et se grattait le bout du nez. Chemin faisant, il s’informait des nouvelles, lui demandait des avis, sollicitait ses ordres, et le commissaire questionnait, méditait, donnait des commandements.

Nous touchions aux premières maisons de la ville, quand nous entendîmes de l’une d’elles sortir des cris aigus. La rue était pleine d’une foule agitée et des gens accouraient vers le commissaire en lui disant : « Arrivez, arrivez, monsieur, on se bat ! Il y a deux femmes de tuées ! — Par qui ? — On n’en sait rien. — Pourquoi ? — Elles saignent. — Mais comment ? — Avec un râteau. — Où est l’assassin ? — L’une à la tête, l’autre au bras. Entrez, on vous attend, elles sont là. »

Le commissaire entra donc, et nous à sa suite.

C’était un bruit de sanglots, de cris, de paroles, une houle qui se poussait et s’étouffait. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait, on jurait, on ne voyait rien.

Le commissaire commença par se mettre en colère. Mais comme il ne parlait pas le breton, ce fut le garde qui se mit en colère pour lui et qui chassa le public de céans, en prenant tout le monde par les épaules et en le poussant à la porte.

Lorsqu’il n’y eut plus dans la pièce qu’une douzaine de personnes environ, nous parvînmes à distinguer dans un coin un lambeau de chair qui pendait à un bras et une masse noire comme une chevelure sur laquelle coulaient des gouttes de sang. C’étaient la vieille femme et la jeune fille blessées dans la bagarre. La vieille, qui était sèche et grande et portait une peau bistrée, plissée comme du parchemin, se tenait debout avec son bras gauche dans sa main droite, geignait à peine et n’avait pas l’air de souffrir ; mais la jeune fille pleurait. Assise, écartant les lèvres, baissant la tête, et les mains à plat sur les genoux, elle tremblait convulsivement et sanglotait tout bas. À toutes les questions qu’on leur faisait, elles ne répondaient que par des plaintes, et les témoignages de ceux qui avaient vu donner les coups ne concordant même pas entre eux, il fut impossible de connaître ni qui avait battu ni pourquoi on avait battu. Les uns disaient que c’était un mari qui avait surpris sa femme dans une position horizontale ; d’autres, que c’étaient les femmes qui s’étaient disputées et que le maître de la maison avait voulu les assommer pour les faire taire. On ne savait rien de précis, M. le commissaire en était fort perplexe et le garde tout interdit.

Le médecin du pays étant absent, ou ces bonnes gens ne voulant pas s’en servir parce que cela coûtait trop cher, nous eûmes l’aplomb d’offrir « le secours de nos faibles talents » et nous courûmes chercher notre nécessaire de voyage avec un bout de sparadrap, une bande et de la charpie que nous avions, en prévision d’accident, fourrés au fond de notre sac.

C’eût été, ma foi, un beau spectacle pour nos amis, que de nous voir étalant doctoralement sur la table de ce gîte notre bistouri, nos pinces et nos trois paires de ciseaux, dont une à branches de vermeil. Le commissaire admirait notre philanthropie ; les commères nous regardaient en silence, la chandelle jaune coulait dans son chandelier de fer et allongeait sa mèche que le garde mouchait avec ses doigts. La bonne femme fut pansée la première. Le coup avait été consciencieusement donné ; le bras dénudé montrait l’os et un triangle de chair d’environ quatre pouces de longueur retombait en manchette. Nous tâchâmes de remettre le morceau à sa place en l’ajustant exactement sur les bords de la plaie, puis nous serrâmes le tout avec une bande. Il est très possible que cette compression violente ait causé la gangrène et que la patiente en soit morte.

On ne savait au juste ce qu’avait la jeune fille. Le sang coulait dans ses cheveux, sans qu’on pût voir d’où il venait ; il se figeait dessus par plaques huileuses et filait le long de la nuque. Le garde, notre interprète, lui dit d’ôter le bandeau de laine qui la coiffait ; elle le dénoua par un seul mouvement de main, et toute sa chevelure d’un noir mat et sombre se déroula comme une cascade avec les fils sanglants qui la rayaient en rouge. Écartant délicatement ses beaux cheveux mouillés qui étaient doux, épais, abondants, nous aperçûmes, en effet, sur l’occiput, une bosse grosse comme une noix, percée d’un trou ovale. Nous rasâmes la peau tout à l’entour ; après avoir lavé et étanché la plaie, nous fîmes fondre du suif sur de la charpie et nous l’adaptâmes sur la blessure à l’aide de bandelettes de diachylon. Une compresse mise par-dessus fut retenue par le bandeau, recouvert lui-même par le bonnet.

Sur ces entrefaites, le juge de paix survint. La première chose qu’il fit fut de demander le râteau, et la seule dont il s’inquiéta fut de le regarder et de le contempler sous tous les sens. Il le prenait par le manche, il en comptait les dents, il le brandissait, l’essayait, en faisant sonner le fer et ployer le bois.

— Est-ce bien là, disait-il, l’instrument de l’attentat ? Jérôme, en êtes-vous convaincu ?

— On le dit, monsieur.

— Vous n’y étiez pas, monsieur le commissaire ?

— Non, monsieur le juge de paix.

— Je voudrais savoir si c’est bien avec un râteau que les coups ont été portés, ou si ce n’est pas plutôt avec un instrument contondant. Quel est le malfaiteur ? Ce râteau, d’abord, lui appartenait-il ? ou était-il à un autre ? Est-ce bien avec cela qu’on a blessé ces femmes ? N’est-ce pas plutôt, comme je le répète, avec un instrument contondant ? Veulent-elles porter plainte ? Dans quel sens dois-je faire mon rapport ? Qu’en dites-vous, monsieur le commissaire ?

Les malheureuses ne répondaient rien, si ce n’est qu’elles souffraient toujours ; et quant à requérir la vengeance des lois, on leur laissa la nuit pour y réfléchir. La jeune fille pouvait à peine parler et la vieille avait également les idées fort confuses, vu qu’elle était ivre, à ce que disaient les voisins ; ce qui nous expliqua l’insensibilité qu’elle avait montrée pendant que nous la soulagions.

Après nous avoir fouillé des yeux, le mieux qu’ils purent, pour savoir qui nous étions, les autorités de Pont-l’Abbé nous souhaitèrent le bonsoir, en nous remerciant « des services que nous avions rendus au pays ». Nous remîmes notre nécessaire dans notre poche et le commissaire s’en alla avec son garde, le garde avec son sabre, le juge de paix avec le râteau.

19À peine montés dans nos chambres, nous y reçûmes la visite de deux gendarmes désireux de lire sur nos passeports nos noms, prénoms, domicile et profession, afin de les rapporter bien vite au commissaire et au juge de paix qui les attendaient sans doute avec une anxiété fort grande. Mais comme nous jouissons du bonheur insigne de n’exercer aucun métier, de n’être décorés d’aucun titre ni revêtus d’aucune qualité, il leur fallut se résigner à n’apprendre que deux noms fort inconnus à Pont-l’Abbé, comme ailleurs. Jamais cependant ils ne purent croire que nous fussions des messieurs cheminant à pied pour leur récréation personnelle, cela leur paraissait inouï, absurde ; nous étions des dessinateurs ou des leveurs de plan qui voyageaient par ambition pour faire mieux que les autres et gagner par là la croix d’honneur ; nous étions salariés par le gouvernement pour inspecter les routes et surveiller les allumeurs des phares ; nous avions une mission secrète, un travail clandestin que nous ne voulions pas dire afin de surprendre les gens et de faire notre coup ; il y avait en nous quelque chose d’incompréhensible, de contradictoire et de ténébreux, et nous les effrayions presque, tant nous leur semblions étranges.

19.Inédit, pages 203 à 205.

Non, vive Dieu ! rien de tout cela ne nous pousse. Nous ne sommes que des contemplateurs humoristiques et des rêveurs littéraires ; nous passons notre vie à regarder le soleil et à lire les maîtres. Si cela n’emplit pas la poche comme de faire du suif, des bottes et des lois, si les gendarmes le comprennent peu, et que les bourgeois en rient de pitié, c’est donc pour nous seuls alors, et tant mieux mille fois, que vous étendez vos horizons, grèves et prairies que labourent nos pieds, et c’est pour nous aussi que vous êtes venus, poètes magnifiques où nous délectons nos âmes.

Et nous nous mîmes au lit en riant de cette perversité grande qui fait de la vie humaine l’appendice de la boutique, de l’étude ou du comptoir, ne la croyant inventée par Dieu que pour emplir des casiers et prendre des numéros.

Puis nous dormîmes d’un bon sommeil malgré nos opérations, et dès l’aurore nous partîmes pour Penmarc’h sans nous informer de l’état de nos malades.