Classiques.app

Livre septième

À Madame de Montespan

Fables, Jean de La Fontaine (1668)·Texte intégral, fable 126 sur 245·Livre complet →

L’apologue est un don qui vient des immortels ;

Ou, si c’est un présent des hommes,

Quiconque nous l’a fait mérite des autels :

Nous devons tous tant que nous sommes

Ériger en divinité

Le sage par qui fut ce bel art inventé.

C’est proprement un charme : il rend l’âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits

Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.

Ô vous qui l’imitez, Olympe, si ma muse

A quelquefois pris place à la table des Dieux,

Sur ses dons aujourd’hui daignez porter les yeux ;

Favorisez les jeux où mon esprit s’amuse.

Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui,

Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :

Tout auteur qui voudra vivre encore après lui

Doit s’acquérir votre suffrage.

C’est de vous que mes vers attendent tout leur prix :

Il n’est beauté dans nos écrits

Dont vous ne connaissiez jusque aux moindres traces.

Eh ! qui connaît que vous les beautés et les grâces ?

Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Ma muse, en un sujet si doux,

Voudrait s’étendre davantage ;

Mais il faut réserver à d’autres cet emploi ;

Et d’un plus grand maître que moi

Votre louange est le partage.

Olympe, c’est assez qu’à mon dernier ouvrage

Votre nom serve un jour de rempart et d’abri ;

Protégez désormais le livre favori

Par qui j’ose espérer une seconde vie ;

Sous vos seuls auspices ces vers

Seront jugés, malgré l’envie,

Dignes des yeux de l’Univers.

Je ne mérite pas une faveur si grande ;

La fable en son nom la demande :

Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.

S’il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,

Je croirai lui devoir un temple pour salaire :

Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.