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Recueil de poèmes (1820) en quarante et une méditations, la plupart commentées par l'auteur : un poète en deuil de la femme aimée interroge la nature, le temps qui fuit, la mort et Dieu, de L'Isolement au Lac et à L'Automne.
Méditations poétiques — en 20 minutes
1Cette version courte n’est pas un résumé : c’est un échantillon de onze méditations données en entier, copiées mot pour mot et rangées dans l’ordre du recueil, de « L’Isolement » qui l’ouvre jusqu’aux pièces tardives qui le ferment. De brèves liaisons en italique les situent. Les deux préfaces de Lamartine et les commentaires qu’il plaça après la plupart des poèmes ne sont pas repris.
2Le recueil s’ouvre sur la pièce que Lamartine écrivit en septembre 1819, au coucher du soleil, sur la montagne qui domine la maison de son père à Milly, un an après avoir perdu la femme qu’il aimait.
3Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
4Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
5Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
6Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
7Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
8Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
9Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
10Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
11Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
12Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
13Et le char vaporeux de la reine des ombres
14Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
15Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
16Un son religieux se répand dans les airs ;
17Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
18Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
19Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
20N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
21Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante :
22Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
23De colline en colline en vain portant ma vue,
24Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
25Je parcours tous les points de l’immense étendue,
26Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »
27Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
28Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
29Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
30Un être seul vous manque, et tout est dépeuplé !
31Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève,
32D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
33En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
34Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
35Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
36Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
37Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
38Je ne demande rien à l’immense univers.
39Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
40Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
41Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
42Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
43Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
44Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
45Et ce bien idéal que toute âme désire,
46Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
47Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
48Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
49Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
50Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
51Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
52Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
53Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
54Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
55Même deuil, autre décor : les bois du château de son oncle, à Ursy, en Bourgogne. Un rayon de lune y devient le messager possible des morts.
56Le soir ramène le silence.
57Assis sur ces rochers déserts,
58Je suis dans le vague des airs
59Le char de la nuit qui s’avance.
60Vénus se lève à l’horizon ;
61À mes pieds l’étoile amoureuse
62De sa lueur mystérieuse
63Blanchit les tapis de gazon.
64De ce hêtre au feuillage sombre
65J’entends frissonner les rameaux :
66On dirait autour des tombeaux
67Qu’on entend voltiger une ombre.
68Tout à coup, détaché des cieux,
69Un rayon de l’astre nocturne,
70Glissant sur mon front taciturne,
71Vient mollement toucher mes yeux.
72Doux reflet d’un globe de flamme,
73Charmant rayon, que me veux-tu ?
74Viens-tu dans mon sein abattu
75Porter la lumière à mon âme ?
76Descends-tu pour me révéler
77Des mondes le divin mystère,
78Ces secrets cachés dans la sphère
79Où le jour va te rappeler ?
80Une secrète intelligence
81T’adresse-t-elle aux malheureux ?
82Viens-tu, la nuit, briller sur eux
83Comme un rayon de l’espérance ?
84Viens-tu dévoiler l’avenir
85Au cœur fatigué qui t’implore ?
86Rayon divin, es-tu l’aurore
87Du jour qui ne doit pas finir ?
88Mon cœur à ta clarté s’enflamme,
89Je sens des transports inconnus,
90Je songe à ceux qui ne sont plus :
91Douce lumière, es-tu leur âme ?
92Peut-être ces mânes heureux
93Glissent ainsi sur le bocage.
94Enveloppé de leur image,
95Je crois me sentir plus près d’eux !
96Ah ! si c’est vous, ombres chéries,
97Loin de la foule et loin du bruit,
98Revenez ainsi chaque nuit
99Vous mêler à mes rêveries.
100Ramenez la paix et l’amour
101Au sein de mon âme épuisée,
102Comme la nocturne rosée
103Qui tombe après les feux du jour.
104Venez !… Mais des vapeurs funèbres
105Montent des bords de l’horizon :
106Elles voilent le doux rayon,
107Et tout rentre dans les ténèbres.
108Dans un vallon du Dauphiné, près du vieux manoir de son ami Aymon de Virieu, le poète ne demande plus qu’un asile pour oublier, et finit par chercher sous la nature son auteur.
109Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,
110N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
111Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
112Un asile d’un jour pour attendre la mort.
113Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
114Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
115Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
116Me couvrent tout entier de silence et de paix.
117Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
118Tracent en serpentant les contours du vallon ;
119Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
120Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
121La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
122Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
123Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
124N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.
125La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,
126M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;
127Comme un enfant bercé par un chant monotone,
128Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.
129Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
130D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
131J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
132À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.
133J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
134Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
135Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
136L’oubli seul désormais est ma félicité.
137Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
138Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
139Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
140À l’oreille incertaine apporté par le vent.
141D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
142S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
143L’amour seul est resté, comme une grande image
144Survit seule au réveil dans un songe effacé.
145Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
146Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
147S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
148Et respire un moment l’air embaumé du soir.
149Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
150L’homme par ce chemin ne repasse jamais :
151Comme lui, respirons au bout de la carrière
152Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.
153Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
154Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux.
155L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
156Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
157Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
158Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours :
159Quand tout change pour toi, la nature est la même,
160Et le même soleil se lève sur tes jours.
161De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
162Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
163Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
164Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
165Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
166Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
167Avec le doux rayon de l’astre du mystère
168Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.
169Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
170Sous la nature enfin découvre son auteur !
171Une voix à l’esprit parle dans son silence :
172Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?
173Toutes les méditations ne consolent pas. Celle-ci, écrite d’un trait une nuit de détresse, accuse le Créateur lui-même ; à la demande de sa mère, Lamartine lui donna pour réponse « La Providence à l’homme ».
174Lorsque du Créateur la parole féconde
175Dans une heure fatale eut enfanté le monde
177De son œuvre imparfaite il détourna sa face,
178Et, d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,
179Rentra dans son repos.
180« Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;
181Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,
182Tu n’es rien devant moi :
183Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;
184Qu’à jamais loin de moi le Destin soit ton guide,
185Et le Malheur ton roi ! »
186Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
187Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
189Et, pressant l’univers dans sa serre cruelle,
190Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
192Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
193Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
194Commença de souffrir ;
195Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,
196Tout gémit ; et la voix de la nature entière
197Ne fut qu’un long soupir.
198Levez donc vos regards vers les célestes plaines ;
199Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
200Ce grand consolateur :
201Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente :
202Vous cherchez votre appui ? l’univers vous présente
204De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?
205Qu’on t’appelle Destin, Nature, Providence,
207Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème,
208Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime ;
209Toujours, c’est toujours toi !
210Hélas ! ainsi que vous j’invoquai l’Espérance ;
211Mon esprit abusé but avec complaisance
212Son philtre empoisonneur :
213C’est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,
214De festons et de fleurs couronne les victimes
215Qu’elle livre au Malheur.
216Si du moins au hasard il décimait les hommes,
217Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
219Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,
220La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
221Victimes de son choix.
222Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
223Des troupeaux innocents les sanglantes prémices
224Dans leurs temples cruels,
225De cent taureaux choisis on formait l’hécatombe,
226Et l’agneau sans souillure, ou la blanche colombe
227Engraissaient leurs autels.
228Créateur tout-puissant, principe de tout être,
229Toi pour qui le possible existe avant de naître,
231Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,
232Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
234Sans t’épuiser jamais, sur toute la nature
235Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
237L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
238Ah ! ma raison frémit, tu le pouvais sans doute,
240Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
241L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être,
243Sommes-nous, ô hasard, l’œuvre de tes caprices ?
244Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
246Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime,
247Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
248Plaisirs, concerts divins ;
249Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
250Montez, allez frapper les voûtes insensibles
251Du palais des destins !
252Terre, élève ta voix ; cieux, répondez ; abîmes,
253Noir séjour où la mort entasse ses victimes,
254Ne formez qu’un soupir !
255Qu’une plainte éternelle accuse la nature,
256Et que la douleur donne à toute créature
258Du jour où la nature, au néant arrachée,
259S’échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée,
260Qu’as-tu vu cependant ?
261Aux désordres du mal la matière asservie,
262Toute chair gémissant, hélas ! et toute vie
264Des éléments rivaux les luttes intestines ;
265Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
266Qu’entassèrent ses mains,
267Attendant sur le seuil tes œuvres éphémères ;
268Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
269Les germes des humains !
270La vertu succombant sous l’audace impunie,
271L’imposture en honneur, la vérité bannie ;
273Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ;
274Et la force, partout, fondant de l’injustice
276La valeur sans les dieux décidant les batailles !
277Un Caton, libre encor, déchirant ses entrailles
278Sur la foi de Platon ;
279Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu’il aime,
280Doute au dernier moment de cette vertu même,
281Et dit : « Tu n’es qu’un nom !… »
282La fortune toujours du parti des grands crimes ;
283Les forfaits couronnés devenus légitimes ;
284La gloire au prix du sang ;
285Les enfants héritant l’iniquité des pères ;
286Et le siècle qui meurt racontant ses misères
287Au siècle renaissant !
288Eh quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,
289N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrifices
291Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,
292Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaire
293L’angoisse des mortels ?
294Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
295Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvie
297Jusqu’à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
298Engloutisse à jamais dans l’éternel silence
300Le deuil se fait dialogue avec la morte : ces strophes furent écrites un soir d’été de 1819, près d’une fontaine des bois d’Ursy.
301En vain le jour succède au jour,
302Ils glissent sans laisser de trace ;
303Dans mon âme rien ne t’efface,
304Ô dernier songe de l’amour !
305Je vois mes rapides années
306S’accumuler derrière moi,
307Comme le chêne autour de soi
308Voit tomber ses feuilles fanées.
309Mon front est blanchi par le temps ;
310Mon sang refroidi coule à peine,
311Semblable à cette onde qu’enchaîne
312Le souffle glacé des autans.
313Mais ta jeune et brillante image,
314Que le regret vient embellir,
315Dans mon sein ne saurait vieillir :
316Comme l’âme, elle n’a point d’âge.
317Non, tu n’as pas quitté mes yeux ;
318Et quand mon regard solitaire
319Cessa de te voir sur la terre,
320Soudain je te vis dans les cieux.
321Là, tu m’apparais telle encore
322Que tu fus à ce dernier jour,
323Quand vers ton céleste séjour
324Tu t’envolas avec l’aurore.
325Ta pure et touchante beauté
326Dans les cieux même t’a suivie ;
327Tes yeux, où s’éteignait la vie,
328Rayonnent d’immortalité !
329Du zéphyr l’amoureuse haleine
330Soulève encor tes longs cheveux ;
331Sur ton sein leurs flots onduleux
332Retombent en tresses d’ébène,
333L’ombre de ce voile incertain
334Adoucit encor ton image,
335Comme l’aube qui se dégage
336Des derniers voiles du matin.
337Du soleil la céleste flamme
338Avec les jours revient et fuit ;
339Mais mon amour n’a pas de nuit,
340Et tu luis toujours sur mon âme.
341C’est toi que j’entends, que je vois,
342Dans le désert, dans le nuage ;
343L’onde réfléchit ton image ;
344Le zéphyr m’apporte ta voix.
345Tandis que la terre sommeille,
346Si j’entends le vent soupirer,
347Je crois t’entendre murmurer
348Des mots sacrés à mon oreille.
349Si j’admire ces feux épars
350Qui des nuits parsèment le voile,
351Je crois te voir dans chaque étoile
352Qui plaît le plus à mes regards.
353Et si le souffle du zéphyre
354M’enivre du parfum des fleurs,
355Dans ses plus suaves odeurs
356C’est ton souffle que je respire.
357C’est ta main qui sèche mes pleurs,
358Quand je vais, triste et solitaire,
359Répandre en secret ma prière
360Près des autels consolateurs.
361Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;
362Tes ailes reposent sur moi ;
363Tous mes songes viennent de toi,
364Doux comme le regard d’une ombre.
365Pendant mon sommeil, si ta main
366De mes jours déliait la trame,
367Céleste moitié de mon âme,
368J’irais m’éveiller dans ton sein !
369Comme deux rayons de l’aurore,
370Comme deux soupirs confondus,
371Nos deux âmes ne forment plus
372Qu’une âme, et je soupire encore !
373Voici la méditation la plus célèbre du livre, celle qui eut, selon Lamartine, le plus de retentissement chez ses lecteurs. Un an a passé : il revient seul au bord du lac où il avait vogué avec elle.
374Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
375Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
376Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
377Jeter l’ancre un seul jour ?
378Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
379Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
380Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
381Où tu la vis s’asseoir !
382Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
383Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
384Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
386Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
387On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
388Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
390Tout à coup des accents inconnus à la terre
391Du rivage charmé frappèrent les échos ;
392Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
393Laissa tomber ces mots :
394« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
395Suspendez votre cours !
396Laissez-nous savourer les rapides délices
397Des plus beaux de nos jours !
398« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :
399Coulez, coulez pour eux ;
400Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
402« Mais je demande en vain quelques moments encore,
403Le temps m’échappe et fuit ;
404Je dis à cette nuit : « Sois plus lente ; » et l’aurore
406« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
407Hâtons-nous, jouissons !
408L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
409Il coule, et nous passons ! »
410Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse
411Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur
412S’envolent loin de nous de la même vitesse
413Que les jours de malheur ?
414Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
415Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
416Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
417Ne nous les rendra plus ?
418Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
419Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
420Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
421Que vous nous ravissez ?
422Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
423Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
424Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
425Au moins le souvenir !
426Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
427Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
428Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
429Qui pendent sur tes eaux !
430Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
431Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
432Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
433De ses molles clartés !
434Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
435Que les parfums légers de ton air embaumé,
436Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
437Tout dise : « Ils ont aimé ! »
438Après les élégies, un apologue. Dans cet « hymne oriental », daté de 1846, le soleil dit à Dieu ce qui le rend le plus semblable à lui ; le poète en tire ce qui fait le vrai bonheur de sa lyre.
439Dieu dit un jour à son soleil :
440« Toi par qui mon nom luit, toi que ma droite envoie
441Porter à l’univers ma splendeur et ma joie,
442Pour que l’immensité me loue à son réveil ;
443De ces dons merveilleux que répand ta lumière,
444De ces pas de géant que tu fais dans les cieux,
445De ces rayons vivants que boit chaque paupière,
446Lequel te rend, dis-moi, dans toute ta carrière,
447Plus semblable à moi-même et plus grand à tes yeux ? »
448Le soleil répondit en se voilant la face :
449« Ce n’est point d’éclairer l’immensurable espace,
450De faire étinceler les sables des déserts,
451De fondre du Liban la couronne de glace,
452Ni de me contempler dans le miroir des mers,
453Ni d’écumer de feu sur les vagues des airs :
454Mais c’est de me glisser aux fentes de la pierre
455Du cachot où languit le captif dans sa tour,
456Et d’y sécher des pleurs au bord d’une paupière
457Que réjouit dans l’ombre un seul rayon du jour !
458– Bien ! reprit Jéhovah ; c’est comme mon amour ! »
459Ce que dit le rayon au Bienfaiteur suprême,
460Moi, l’insecte chantant, je le dis à moi-même.
461Ce qui donne à ma lyre un frisson de bonheur,
462Ce n’est point de frémir au vain souffle de gloire,
463Ni de jeter au temps un nom pour sa mémoire,
464Ni de monter au ciel dans un hymne vainqueur ;
465Mais c’est de résonner, dans la nuit du mystère,
466Pour l’âme sans écho d’un pauvre solitaire
467Qui n’a qu’un son lointain pour tout bruit sur la terre,
468Et d’y glisser ma voix par les fentes du cœur.
469La mort, si souvent appelée dans le recueil, est ici vécue de l’intérieur : ces strophes furent écrites au chevet de Lamartine par un ami qui le soignait pendant une grave maladie, à Paris, en 1819.
XXXIII – LE CHRÉTIEN MOURANT.
470Qu’entends-je ? autour de moi l’airain sacré résonne !
471Quelle foule pieuse en pleurant m’environne ?
472Pour qui ce chant funèbre et ce pâle flambeau ?
473Ô mort ! est-ce ta voix qui frappe mon oreille,
474Pour la dernière fois ? Eh quoi ! je me réveille
475Sur le bord du tombeau !
476Ô toi, d’un feu divin précieuse étincelle,
477De ce corps périssable habitante immortelle,
478Dissipe ces terreurs : la mort vient t’affranchir !
479Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes !
480Déposer le fardeau des misères humaines,
481Est-ce donc là mourir ?
482Oui, le temps a cessé de mesurer mes heures.
483Messagers rayonnants des célestes demeures,
484Dans quels palais nouveaux allez-vous me ravir ?
485Déjà, déjà je nage en des flots de lumière ;
486L’espace devant moi s’agrandit, et la terre
487Sous mes pieds semble fuir !
488Mais qu’entends-je ? Au moment où mon âme s’éveille,
489Des soupirs, des sanglots ont frappé mon oreille !
490Compagnons de l’exil, quoi ! vous pleurez ma mort !
491Vous pleurez ! et déjà dans la coupe sacrée
492J’ai bu l’oubli des maux, et mon âme enivrée
493Entre au céleste port.
494Le même balancement, entre la mort acceptée et la vie regrettée, dans un paysage de fin d’automne.
495Salut, bois couronnés d’un reste de verdure !
496Feuillages jaunissants sur les gazons épars ;
497Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
498Convient à la douleur et plaît à mes regards.
499Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire ;
500J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,
501Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
502Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois.
503Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,
504À ses regards voilés, je trouve plus d’attraits ;
505C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
506Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
507Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,
508Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,
509Je me retourne encore, et d’un regard d’envie
510Je contemple ces biens dont je n’ai pas joui.
511Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
512Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau !
513L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !
514Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !
515Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie
516Ce calice mêlé de nectar et de fiel :
517Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
518Peut-être restait-il une goutte de miel !
519Peut-être l’avenir me gardait-il encore
520Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu !
521Peut-être, dans la foule, une âme que j’ignore
522Aurait compris mon âme, et m’aurait répondu !…
523La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
524À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;
525Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire,
526S’exhale comme un son triste et mélodieux.
527Vers la fin du recueil viennent des pièces plus tardives. Dans celle-ci, datée de 1842, les oiseaux disparus l’hiver posent au poète la question de la cruauté de Dieu.
528Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,
529Ils chantent à l’été des notes de bonheur ;
530Ils parcourent les airs avec des ailes d’anges
531Échappés tout joyeux des jardins du Seigneur.
532Tant que durent les fleurs, tant que l’épi qu’on coupe
533Laisse tomber un grain sur les sillons jaunis,
534Tant que le rude hiver n’a pas gelé la coupe
535Où leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,
536Ils remplissent le ciel de musique et de joie :
537La jeune fille embaume et verdit leur prison,
538L’enfant passe la main sur leur duvet de soie,
539Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.
540Mais dans les mois d’hiver, quand la neige et le givre
541Ont remplacé la feuille et le fruit, où vont-ils ?
542Ont-ils cessé d’aimer ? Ont-ils cessé de vivre ?
543Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.
544On trouve au pied de l’arbre une plume souillée,
545Comme une feuille morte où rampe un ver rongeur,
546Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,
547Et qui n’a plus, hélas ! ni parfum ni couleur.
548On voit pendre à la branche un nid rempli d’écailles,
549Dont le vent pluvieux balance un noir débris ;
550Pauvre maison en deuil et vieux pan de murailles
551Que les petits, hier, réjouissaient de cris.
552Ô mes charmants oiseaux, vous si joyeux d’éclore !
553La vie est donc un piège où le bon Dieu vous prend ?
554Hélas ! c’est comme nous. Et nous chantons encore !
555Que Dieu serait cruel, s’il n’était pas si grand !
556Puis celle-ci, de 1847, qui oppose au printemps la seule fleur qui convienne au soir de la vie.
557Lorsque vient le soir de la vie,
558Le printemps attriste le cœur :
559De sa corbeille épanouie
560Il s’exhale un parfum moqueur.
561De toutes ces fleurs qu’il étale,
562Dont l’amour ouvre le pétale,
563Dont les prés éblouissent l’œil,
564Hélas ! il suffit que l’on cueille
565De quoi parfumer d’une feuille
566L’oreiller du lit d’un cercueil.
567Cueillez-moi ce pavot sauvage
568Qui croît à l’ombre de ces blés :
569On dit qu’il en coule un breuvage
570Qui ferme les yeux accablés.
571J’ai trop veillé ; mon âme est lasse
572De ces rêves qu’un rêve chasse.
573Que me veux-tu, printemps vermeil ?
574Loin de moi ces lis et ces roses !
575Que faut-il aux paupières closes ?
576La fleur qui garde le sommeil !