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Méditations poétiques — en 20 minutes

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Recueil de poèmes (1820) en quarante et une méditations, la plupart commentées par l'auteur : un poète en deuil de la femme aimée interroge la nature, le temps qui fuit, la mort et Dieu, de L'Isolement au Lac et à L'Automne.

Méditations poétiques — en 20 minutes
1
Cette version courte n’est pas un résumé : c’est un échantillon de onze méditations données en entier, copiées mot pour mot et rangées dans l’ordre du recueil, de « L’Isolement » qui l’ouvre jusqu’aux pièces tardives qui le ferment. De brèves liaisons en italique les situent. Les deux préfaces de Lamartine et les commentaires qu’il plaça après la plupart des poèmes ne sont pas repris.

2
Le recueil s’ouvre sur la pièce que Lamartine écrivit en septembre 1819, au coucher du soleil, sur la montagne qui domine la maison de son père à Milly, un an après avoir perdu la femme qu’il aimait.
I – L’ISOLEMENT.
3
Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
4
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
5
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
6
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
7
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
8
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
9
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
10
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
11
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
12
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
13
Et le char vaporeux de la reine des ombres
14
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
15
Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
16
Un son religieux se répand dans les airs ;
17
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
18
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
19
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
20
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
21
Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante :
22
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
23
De colline en colline en vain portant ma vue,
24
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
25
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
26
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »
27
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
28
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
29
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
30
Un être seul vous manque, et tout est dépeuplé !
31
Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève,
32
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
33
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
34
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
35
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
36
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
37
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
38
Je ne demande rien à l’immense univers.
39
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
40
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
41
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
42
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
43
Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
44
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
45
Et ce bien idéal que toute âme désire,
46
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
47
Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
48
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
49
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
50
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
51
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
52
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
53
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
54
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
55
Même deuil, autre décor : les bois du château de son oncle, à Ursy, en Bourgogne. Un rayon de lune y devient le messager possible des morts.
IV – LE SOIR.
56
Le soir ramène le silence.
57
Assis sur ces rochers déserts,
58
Je suis dans le vague des airs
59
Le char de la nuit qui s’avance.
60
Vénus se lève à l’horizon ;
61
À mes pieds l’étoile amoureuse
62
De sa lueur mystérieuse
63
Blanchit les tapis de gazon.
64
De ce hêtre au feuillage sombre
65
J’entends frissonner les rameaux :
66
On dirait autour des tombeaux
67
Qu’on entend voltiger une ombre.
68
Tout à coup, détaché des cieux,
69
Un rayon de l’astre nocturne,
70
Glissant sur mon front taciturne,
71
Vient mollement toucher mes yeux.
72
Doux reflet d’un globe de flamme,
73
Charmant rayon, que me veux-tu ?
74
Viens-tu dans mon sein abattu
75
Porter la lumière à mon âme ?
76
Descends-tu pour me révéler
77
Des mondes le divin mystère,
78
Ces secrets cachés dans la sphère
79
Où le jour va te rappeler ?
80
Une secrète intelligence
81
T’adresse-t-elle aux malheureux ?
82
Viens-tu, la nuit, briller sur eux
83
Comme un rayon de l’espérance ?
84
Viens-tu dévoiler l’avenir
85
Au cœur fatigué qui t’implore ?
86
Rayon divin, es-tu l’aurore
87
Du jour qui ne doit pas finir ?
88
Mon cœur à ta clarté s’enflamme,
89
Je sens des transports inconnus,
90
Je songe à ceux qui ne sont plus :
91
Douce lumière, es-tu leur âme ?
92
Peut-être ces mânes heureux
93
Glissent ainsi sur le bocage.
94
Enveloppé de leur image,
95
Je crois me sentir plus près d’eux !
96
Ah ! si c’est vous, ombres chéries,
97
Loin de la foule et loin du bruit,
98
Revenez ainsi chaque nuit
99
Vous mêler à mes rêveries.
100
Ramenez la paix et l’amour
101
Au sein de mon âme épuisée,
102
Comme la nocturne rosée
103
Qui tombe après les feux du jour.
104
Venez !… Mais des vapeurs funèbres
105
Montent des bords de l’horizon :
106
Elles voilent le doux rayon,
107
Et tout rentre dans les ténèbres.
108
Dans un vallon du Dauphiné, près du vieux manoir de son ami Aymon de Virieu, le poète ne demande plus qu’un asile pour oublier, et finit par chercher sous la nature son auteur.
VI – LE VALLON.
109
Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,
110
N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
111
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
112
Un asile d’un jour pour attendre la mort.
113
Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
114
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
115
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
116
Me couvrent tout entier de silence et de paix.
117
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
118
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
119
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
120
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
121
La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
122
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
123
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
124
N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.
125
La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,
126
M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;
127
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
128
Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.
129
Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
130
D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
131
J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
132
À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.
133
J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
134
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
135
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
136
L’oubli seul désormais est ma félicité.
137
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
138
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
139
Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
140
À l’oreille incertaine apporté par le vent.
141
D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
142
S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
143
L’amour seul est resté, comme une grande image
144
Survit seule au réveil dans un songe effacé.
145
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
146
Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
147
S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
148
Et respire un moment l’air embaumé du soir.
149
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
150
L’homme par ce chemin ne repasse jamais :
151
Comme lui, respirons au bout de la carrière
152
Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.
153
Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
154
Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux.
155
L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
156
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
157
Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
158
Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours :
159
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
160
Et le même soleil se lève sur tes jours.
161
De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
162
Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
163
Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
164
Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
165
Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
166
Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
167
Avec le doux rayon de l’astre du mystère
168
Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.
169
Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
170
Sous la nature enfin découvre son auteur !
171
Une voix à l’esprit parle dans son silence :
172
Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?
173
Toutes les méditations ne consolent pas. Celle-ci, écrite d’un trait une nuit de détresse, accuse le Créateur lui-même ; à la demande de sa mère, Lamartine lui donna pour réponse « La Providence à l’homme ».
VII – LE DÉSESPOIR.
174
Lorsque du Créateur la parole féconde
175
Dans une heure fatale eut enfanté le monde
176
Des germes du chaos,
177
De son œuvre imparfaite il détourna sa face,
178
Et, d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,
179
Rentra dans son repos.
180
« Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;
181
Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,
182
Tu n’es rien devant moi :
183
Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;
184
Qu’à jamais loin de moi le Destin soit ton guide,
185
Et le Malheur ton roi ! »
186
Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
187
Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
188
Un long gémissement ;
189
Et, pressant l’univers dans sa serre cruelle,
190
Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
191
L’éternel aliment.
192
Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
193
Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
194
Commença de souffrir ;
195
Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,
196
Tout gémit ; et la voix de la nature entière
197
Ne fut qu’un long soupir.
198
Levez donc vos regards vers les célestes plaines ;
199
Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
200
Ce grand consolateur :
201
Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente :
202
Vous cherchez votre appui ? l’univers vous présente
203
Votre persécuteur.
204
De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?
205
Qu’on t’appelle Destin, Nature, Providence,
206
Inconcevable loi ;
207
Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème,
208
Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime ;
209
Toujours, c’est toujours toi !
210
Hélas ! ainsi que vous j’invoquai l’Espérance ;
211
Mon esprit abusé but avec complaisance
212
Son philtre empoisonneur :
213
C’est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,
214
De festons et de fleurs couronne les victimes
215
Qu’elle livre au Malheur.
216
Si du moins au hasard il décimait les hommes,
217
Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
218
Avec d’égales lois !
219
Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,
220
La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
221
Victimes de son choix.
222
Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
223
Des troupeaux innocents les sanglantes prémices
224
Dans leurs temples cruels,
225
De cent taureaux choisis on formait l’hécatombe,
226
Et l’agneau sans souillure, ou la blanche colombe
227
Engraissaient leurs autels.
228
Créateur tout-puissant, principe de tout être,
229
Toi pour qui le possible existe avant de naître,
230
Roi de l’immensité,
231
Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,
232
Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
233
Dans ton éternité.
234
Sans t’épuiser jamais, sur toute la nature
235
Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
236
Un bonheur absolu :
237
L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
238
Ah ! ma raison frémit, tu le pouvais sans doute,
239
Tu ne l’as pas voulu.
240
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
241
L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être,
242
Ou l’a-t-il accepté ?
243
Sommes-nous, ô hasard, l’œuvre de tes caprices ?
244
Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
245
Pour ta félicité ?
246
Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime,
247
Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
248
Plaisirs, concerts divins ;
249
Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
250
Montez, allez frapper les voûtes insensibles
251
Du palais des destins !
252
Terre, élève ta voix ; cieux, répondez ; abîmes,
253
Noir séjour où la mort entasse ses victimes,
254
Ne formez qu’un soupir !
255
Qu’une plainte éternelle accuse la nature,
256
Et que la douleur donne à toute créature
257
Une voix pour gémir !
258
Du jour où la nature, au néant arrachée,
259
S’échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée,
260
Qu’as-tu vu cependant ?
261
Aux désordres du mal la matière asservie,
262
Toute chair gémissant, hélas ! et toute vie
263
Jalouse du néant.
264
Des éléments rivaux les luttes intestines ;
265
Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
266
Qu’entassèrent ses mains,
267
Attendant sur le seuil tes œuvres éphémères ;
268
Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
269
Les germes des humains !
270
La vertu succombant sous l’audace impunie,
271
L’imposture en honneur, la vérité bannie ;
272
L’errante liberté
273
Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ;
274
Et la force, partout, fondant de l’injustice
275
Le règne illimité !
276
La valeur sans les dieux décidant les batailles !
277
Un Caton, libre encor, déchirant ses entrailles
278
Sur la foi de Platon ;
279
Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu’il aime,
280
Doute au dernier moment de cette vertu même,
281
Et dit : « Tu n’es qu’un nom !… »
282
La fortune toujours du parti des grands crimes ;
283
Les forfaits couronnés devenus légitimes ;
284
La gloire au prix du sang ;
285
Les enfants héritant l’iniquité des pères ;
286
Et le siècle qui meurt racontant ses misères
287
Au siècle renaissant !
288
Eh quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,
289
N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrifices
290
Tes lugubres autels ?
291
Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,
292
Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaire
293
L’angoisse des mortels ?
294
Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
295
Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvie
296
Endorme le Malheur,
297
Jusqu’à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
298
Engloutisse à jamais dans l’éternel silence
299
L’éternelle douleur !
300
Le deuil se fait dialogue avec la morte : ces strophes furent écrites un soir d’été de 1819, près d’une fontaine des bois d’Ursy.
IX – SOUVENIR.
301
En vain le jour succède au jour,
302
Ils glissent sans laisser de trace ;
303
Dans mon âme rien ne t’efface,
304
Ô dernier songe de l’amour !
305
Je vois mes rapides années
306
S’accumuler derrière moi,
307
Comme le chêne autour de soi
308
Voit tomber ses feuilles fanées.
309
Mon front est blanchi par le temps ;
310
Mon sang refroidi coule à peine,
311
Semblable à cette onde qu’enchaîne
312
Le souffle glacé des autans.
313
Mais ta jeune et brillante image,
314
Que le regret vient embellir,
315
Dans mon sein ne saurait vieillir :
316
Comme l’âme, elle n’a point d’âge.
317
Non, tu n’as pas quitté mes yeux ;
318
Et quand mon regard solitaire
319
Cessa de te voir sur la terre,
320
Soudain je te vis dans les cieux.
321
Là, tu m’apparais telle encore
322
Que tu fus à ce dernier jour,
323
Quand vers ton céleste séjour
324
Tu t’envolas avec l’aurore.
325
Ta pure et touchante beauté
326
Dans les cieux même t’a suivie ;
327
Tes yeux, où s’éteignait la vie,
328
Rayonnent d’immortalité !
329
Du zéphyr l’amoureuse haleine
330
Soulève encor tes longs cheveux ;
331
Sur ton sein leurs flots onduleux
332
Retombent en tresses d’ébène,
333
L’ombre de ce voile incertain
334
Adoucit encor ton image,
335
Comme l’aube qui se dégage
336
Des derniers voiles du matin.
337
Du soleil la céleste flamme
338
Avec les jours revient et fuit ;
339
Mais mon amour n’a pas de nuit,
340
Et tu luis toujours sur mon âme.
341
C’est toi que j’entends, que je vois,
342
Dans le désert, dans le nuage ;
343
L’onde réfléchit ton image ;
344
Le zéphyr m’apporte ta voix.
345
Tandis que la terre sommeille,
346
Si j’entends le vent soupirer,
347
Je crois t’entendre murmurer
348
Des mots sacrés à mon oreille.
349
Si j’admire ces feux épars
350
Qui des nuits parsèment le voile,
351
Je crois te voir dans chaque étoile
352
Qui plaît le plus à mes regards.
353
Et si le souffle du zéphyre
354
M’enivre du parfum des fleurs,
355
Dans ses plus suaves odeurs
356
C’est ton souffle que je respire.
357
C’est ta main qui sèche mes pleurs,
358
Quand je vais, triste et solitaire,
359
Répandre en secret ma prière
360
Près des autels consolateurs.
361
Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;
362
Tes ailes reposent sur moi ;
363
Tous mes songes viennent de toi,
364
Doux comme le regard d’une ombre.
365
Pendant mon sommeil, si ta main
366
De mes jours déliait la trame,
367
Céleste moitié de mon âme,
368
J’irais m’éveiller dans ton sein !
369
Comme deux rayons de l’aurore,
370
Comme deux soupirs confondus,
371
Nos deux âmes ne forment plus
372
Qu’une âme, et je soupire encore !
373
Voici la méditation la plus célèbre du livre, celle qui eut, selon Lamartine, le plus de retentissement chez ses lecteurs. Un an a passé : il revient seul au bord du lac où il avait vogué avec elle.
XIV – LE LAC.
374
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
375
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
376
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
377
Jeter l’ancre un seul jour ?
378
Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
379
Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
380
Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
381
Où tu la vis s’asseoir !
382
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
383
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
384
Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
385
Sur ses pieds adorés.
386
Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
387
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
388
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
389
Tes flots harmonieux.
390
Tout à coup des accents inconnus à la terre
391
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
392
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
393
Laissa tomber ces mots :
394
« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
395
Suspendez votre cours !
396
Laissez-nous savourer les rapides délices
397
Des plus beaux de nos jours !
398
« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :
399
Coulez, coulez pour eux ;
400
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
401
Oubliez les heureux.
402
« Mais je demande en vain quelques moments encore,
403
Le temps m’échappe et fuit ;
404
Je dis à cette nuit : « Sois plus lente ; » et l’aurore
405
Va dissiper la nuit.
406
« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
407
Hâtons-nous, jouissons !
408
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
409
Il coule, et nous passons ! »
410
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse
411
Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur
412
S’envolent loin de nous de la même vitesse
413
Que les jours de malheur ?
414
Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
415
Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
416
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
417
Ne nous les rendra plus ?
418
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
419
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
420
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
421
Que vous nous ravissez ?
422
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
423
Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
424
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
425
Au moins le souvenir !
426
Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
427
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
428
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
429
Qui pendent sur tes eaux !
430
Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
431
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
432
Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
433
De ses molles clartés !
434
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
435
Que les parfums légers de ton air embaumé,
436
Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
437
Tout dise : « Ils ont aimé ! »
438
Après les élégies, un apologue. Dans cet « hymne oriental », daté de 1846, le soleil dit à Dieu ce qui le rend le plus semblable à lui ; le poète en tire ce qui fait le vrai bonheur de sa lyre.
XVI – LA CHARITÉ.
439
Dieu dit un jour à son soleil :
440
« Toi par qui mon nom luit, toi que ma droite envoie
441
Porter à l’univers ma splendeur et ma joie,
442
Pour que l’immensité me loue à son réveil ;
443
De ces dons merveilleux que répand ta lumière,
444
De ces pas de géant que tu fais dans les cieux,
445
De ces rayons vivants que boit chaque paupière,
446
Lequel te rend, dis-moi, dans toute ta carrière,
447
Plus semblable à moi-même et plus grand à tes yeux ? »
448
Le soleil répondit en se voilant la face :
449
« Ce n’est point d’éclairer l’immensurable espace,
450
De faire étinceler les sables des déserts,
451
De fondre du Liban la couronne de glace,
452
Ni de me contempler dans le miroir des mers,
453
Ni d’écumer de feu sur les vagues des airs :
454
Mais c’est de me glisser aux fentes de la pierre
455
Du cachot où languit le captif dans sa tour,
456
Et d’y sécher des pleurs au bord d’une paupière
457
Que réjouit dans l’ombre un seul rayon du jour !
458
– Bien ! reprit Jéhovah ; c’est comme mon amour ! »
459
Ce que dit le rayon au Bienfaiteur suprême,
460
Moi, l’insecte chantant, je le dis à moi-même.
461
Ce qui donne à ma lyre un frisson de bonheur,
462
Ce n’est point de frémir au vain souffle de gloire,
463
Ni de jeter au temps un nom pour sa mémoire,
464
Ni de monter au ciel dans un hymne vainqueur ;
465
Mais c’est de résonner, dans la nuit du mystère,
466
Pour l’âme sans écho d’un pauvre solitaire
467
Qui n’a qu’un son lointain pour tout bruit sur la terre,
468
Et d’y glisser ma voix par les fentes du cœur.
469
La mort, si souvent appelée dans le recueil, est ici vécue de l’intérieur : ces strophes furent écrites au chevet de Lamartine par un ami qui le soignait pendant une grave maladie, à Paris, en 1819.
XXXIII – LE CHRÉTIEN MOURANT.
470
Qu’entends-je ? autour de moi l’airain sacré résonne !
471
Quelle foule pieuse en pleurant m’environne ?
472
Pour qui ce chant funèbre et ce pâle flambeau ?
473
Ô mort ! est-ce ta voix qui frappe mon oreille,
474
Pour la dernière fois ? Eh quoi ! je me réveille
475
Sur le bord du tombeau !
476
Ô toi, d’un feu divin précieuse étincelle,
477
De ce corps périssable habitante immortelle,
478
Dissipe ces terreurs : la mort vient t’affranchir !
479
Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes !
480
Déposer le fardeau des misères humaines,
481
Est-ce donc là mourir ?
482
Oui, le temps a cessé de mesurer mes heures.
483
Messagers rayonnants des célestes demeures,
484
Dans quels palais nouveaux allez-vous me ravir ?
485
Déjà, déjà je nage en des flots de lumière ;
486
L’espace devant moi s’agrandit, et la terre
487
Sous mes pieds semble fuir !
488
Mais qu’entends-je ? Au moment où mon âme s’éveille,
489
Des soupirs, des sanglots ont frappé mon oreille !
490
Compagnons de l’exil, quoi ! vous pleurez ma mort !
491
Vous pleurez ! et déjà dans la coupe sacrée
492
J’ai bu l’oubli des maux, et mon âme enivrée
493
Entre au céleste port.
494
Le même balancement, entre la mort acceptée et la vie regrettée, dans un paysage de fin d’automne.
XXXV – L’AUTOMNE.
495
Salut, bois couronnés d’un reste de verdure !
496
Feuillages jaunissants sur les gazons épars ;
497
Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
498
Convient à la douleur et plaît à mes regards.
499
Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire ;
500
J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,
501
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
502
Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois.
503
Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,
504
À ses regards voilés, je trouve plus d’attraits ;
505
C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
506
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
507
Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,
508
Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,
509
Je me retourne encore, et d’un regard d’envie
510
Je contemple ces biens dont je n’ai pas joui.
511
Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
512
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau !
513
L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !
514
Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !
515
Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie
516
Ce calice mêlé de nectar et de fiel :
517
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
518
Peut-être restait-il une goutte de miel !
519
Peut-être l’avenir me gardait-il encore
520
Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu !
521
Peut-être, dans la foule, une âme que j’ignore
522
Aurait compris mon âme, et m’aurait répondu !…
523
La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
524
À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;
525
Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire,
526
S’exhale comme un son triste et mélodieux.
527
Vers la fin du recueil viennent des pièces plus tardives. Dans celle-ci, datée de 1842, les oiseaux disparus l’hiver posent au poète la question de la cruauté de Dieu.
XXXIX – LES OISEAUX.
528
Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,
529
Ils chantent à l’été des notes de bonheur ;
530
Ils parcourent les airs avec des ailes d’anges
531
Échappés tout joyeux des jardins du Seigneur.
532
Tant que durent les fleurs, tant que l’épi qu’on coupe
533
Laisse tomber un grain sur les sillons jaunis,
534
Tant que le rude hiver n’a pas gelé la coupe
535
Où leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,
536
Ils remplissent le ciel de musique et de joie :
537
La jeune fille embaume et verdit leur prison,
538
L’enfant passe la main sur leur duvet de soie,
539
Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.
540
Mais dans les mois d’hiver, quand la neige et le givre
541
Ont remplacé la feuille et le fruit, où vont-ils ?
542
Ont-ils cessé d’aimer ? Ont-ils cessé de vivre ?
543
Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.
544
On trouve au pied de l’arbre une plume souillée,
545
Comme une feuille morte où rampe un ver rongeur,
546
Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,
547
Et qui n’a plus, hélas ! ni parfum ni couleur.
548
On voit pendre à la branche un nid rempli d’écailles,
549
Dont le vent pluvieux balance un noir débris ;
550
Pauvre maison en deuil et vieux pan de murailles
551
Que les petits, hier, réjouissaient de cris.
552
Ô mes charmants oiseaux, vous si joyeux d’éclore !
553
La vie est donc un piège où le bon Dieu vous prend ?
554
Hélas ! c’est comme nous. Et nous chantons encore !
555
Que Dieu serait cruel, s’il n’était pas si grand !
556
Puis celle-ci, de 1847, qui oppose au printemps la seule fleur qui convienne au soir de la vie.
XL – LES PAVOTS.
557
Lorsque vient le soir de la vie,
558
Le printemps attriste le cœur :
559
De sa corbeille épanouie
560
Il s’exhale un parfum moqueur.
561
De toutes ces fleurs qu’il étale,
562
Dont l’amour ouvre le pétale,
563
Dont les prés éblouissent l’œil,
564
Hélas ! il suffit que l’on cueille
565
De quoi parfumer d’une feuille
566
L’oreiller du lit d’un cercueil.
567
Cueillez-moi ce pavot sauvage
568
Qui croît à l’ombre de ces blés :
569
On dit qu’il en coule un breuvage
570
Qui ferme les yeux accablés.
571
J’ai trop veillé ; mon âme est lasse
572
De ces rêves qu’un rêve chasse.
573
Que me veux-tu, printemps vermeil ?
574
Loin de moi ces lis et ces roses !
575
Que faut-il aux paupières closes ?
576
La fleur qui garde le sommeil !