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PREMIÈRES MÉDITATIONS POÉTIQUES.

XV – LA GLOIRE.

Méditations poétiques, Alphonse de Lamartine (1820)·Texte intégral, poème 15 sur 41·Livre complet →

À UN POËTE EXILÉ.

Généreux favoris des filles de Mémoire,

Deux sentiers différents devant vous vont s’ouvrir :

L’un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire ;

Mortels, il faut choisir.

Ton sort, ô Manoël, suivit la loi commune ;

La muse t’enivra de précoces faveurs,

Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune,

Et tu verses des pleurs !

Rougis plutôt, rougis d’envier au vulgaire

Le stérile repos dont son cœur est jaloux :

Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre

Mais la lyre est à nous.

Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.

Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels

Où le juste avenir prépare à ton génie

Des honneurs immortels.

Ainsi l’aigle superbe au séjour du tonnerre

S’élance, et, soutenant son vol audacieux,

Semble dire aux mortels : « Je suis né sur la terre,

Mais je vis dans les cieux. »

Oui, la gloire t’attend ; mais arrête, et contemple

À quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;

Vois : l’Infortune, assise à la porte du temple,

En garde les degrés.

Ici c’est un vieillard que l’ingrate Ionie

A vu de mers en mers promener ses malheurs :

Aveugle, il mendiait au prix de son génie

Un pain mouillé de pleurs.

Là le Tasse, brûlé d’une flamme fatale,

Expiant dans les fers sa gloire et son amour,

Quand il va recueillir la palme triomphale,

Descend au noir séjour.

Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,

Luttant contre le sort ou contre les bourreaux :

On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes

Mesure plus de maux.

Impose donc silence aux plaintes de ta lyre :

Des cœurs nés sans vertu l’infortune est l’écueil ;

Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t’inspire

Un généreux orgueil !

Que t’importe, après tout, que cet ordre barbare

T’enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?

Que t’importe en quels lieux le destin te prépare

Un glorieux tombeau ?

Ni l’exil, ni les fers de ces tyrans du Tage

N’enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :

Lisbonne la réclame, et voilà l’héritage

Que tu lui laisseras !

Ceux qui l’ont méconnu pleureront le grand homme ;

Athènes à des proscrits ouvre son Panthéon ;

Coriolan expire, et les enfants de Rome

Revendiquent son nom.

Aux rivages des morts avant que de descendre,

Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :

Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,

Et sa gloire aux Romains.

Commentaire.

Cette ode est un des derniers morceaux de poésie que j’aie écrits, dans le temps où j’imitais encore. Elle me fut inspirée à Paris, en 1817, par les infortunes d’un pauvre poëte portugais appelé Manoël. Après avoir été illustre dans son pays, chassé par les réactions politiques, il s’était réfugié à Paris, où il gagnait péniblement le pain de ses vieux jours en enseignant sa langue. Une jeune religieuse, d’une beauté touchante et d’un dévouement absolu, s’était attachée d’enthousiasme à l’exil et à la misère du poëte. Il m’enseignait le portugais et m’apprenait à admirer Camoëns.

Les poëtes ne sont peut-être pas plus malheureux que le reste des hommes ; mais leur célébrité a donné dans tous les temps plus d’éclat à leur malheur : leurs larmes sont immortelles ; leurs infortunes retentissent, comme leurs amours, dans tous les siècles. La pitié s’agenouille, de génération en génération, sur leur tombeau. Le naufrage de Camoëns, sa grotte dans l’île de Macao, sa mort dans l’indigence, loin de sa patrie, sont le pendant des amours, des revers, des prisons du Tasse à Ferrare. Je ne suis pas superstitieux, même pour la gloire ; et cependant j’ai fait deux cents lieues pour aller toucher de ma main les parois de la prison du chantre de la Jérusalem, et pour y écrire mon nom au-dessous du nom de Byron, comme une visite expiatoire. J’ai détaché avec mon couteau un morceau de brique du mur contre lequel sa couche était appuyée ; je l’ai fait enchâsser dans un cachet servant de bague, et j’y ai fait graver les deux mots qui résument la vie de presque tous les grands poëtes : Amour et larmes.