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PREMIÈRES MÉDITATIONS POÉTIQUES.

XXXVII – LA POÉSIE SACRÉE.

Méditations poétiques, Alphonse de Lamartine (1820)·Texte intégral, poème 37 sur 41·Livre complet →

DITHYRAMBE.

À M. EUGÈNE DE GENOUDE3.

3.M. de Genoude, à qui ce dithyrambe est adressé, est le premier qui ait fait passer dans la langue française la sublime poésie des Hébreux. Jusqu’à présent nous ne connaissions que le sens des livres de Job, d’Isaïe, de David ; grâce à lui, l’expression, la couleur, le mouvement, l’énergie, vivent aujourd’hui dans notre langue. Ce dithyrambe est un témoignage de la reconnaissance de l’auteur pour la manière nouvelle dont M. de Genoude lui a fait envisager la poésie sacrée.

Son front est couronné de palmes et d’étoiles ;

Son regard immortel, que rien ne peut ternir,

Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,

Réveille le passé, plonge dans l’avenir.

Du monde sous ses yeux les fastes se déroulent,

Les siècles à ses pieds comme un torrent s’écoulent ;

À son gré descendant ou remontant leur cours,

Elle sonne aux tombeaux l’heure, l’heure fatale,

Ou sur sa lyre virginale

Chante au monde vieilli ce jour père des jours.


Écoutez ! Jéhovah s’élance

Du sein de son éternité.

Le chaos endormi s’éveille en sa présence ;

Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance

Repose sur l’immensité.

Dieu dit, et le jour fut ; Dieu dit, et les étoiles

De la nuit éternelle éclaircirent les voiles ;

Tous les éléments divers

À sa voix se séparèrent ;

Les eaux soudain s’écoulèrent

Dans le lit creusé des mers ;

Les montagnes s’élevèrent,

Et les aquilons volèrent

Dans les libres champs des airs.

Sept fois de Jéhovah la parole féconde

Se fit entendre au monde,

Et sept fois le néant à sa voix répondit ;

Et Dieu dit : « Faisons l’homme à ma vivante image. »

Il dit, l’homme naquit ; à ce dernier ouvrage,

Le Verbe créateur s’arrête et s’applaudit.


Mais ce n’est plus un Dieu ; c’est l’homme qui soupire :

Éden a fui… voilà le travail et la mort.

Dans les larmes sa voix expire ;

La corde du bonheur se brise sur sa lyre,

Et Job en tire un son triste comme le sort.

« Ah ! périsse à jamais le jour qui m’a vu naître !

Ah ! périsse à jamais la nuit qui m’a conçu,

Et le sein qui m’a donné l’être,

Et les genoux qui m’ont reçu !

Que du nombre des jours Dieu pour jamais l’efface !

Que, toujours obscurci des ombres du trépas,

Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place !

Qu’il soit comme s’il n’était pas !

« Maintenant dans l’oubli je dormirais encore,

Et j’achèverais mon sommeil

Dans cette longue nuit qui n’aura point d’aurore,

Avec ces conquérants que la terre dévore,

Avec le fruit conçu qui meurt avant d’éclore,

Et qui n’a pas vu le soleil.

« Mes jours déclinent comme l’ombre ;

Je voudrais les précipiter.

Ô mon Dieu, retranchez le nombre

Des soleils que je dois compter !

L’aspect de ma longue infortune

Éloigne, repousse, importune

Mes frères lassés de mes maux ;

En vain je m’adresse à leur foule :

Leur pitié m’échappe et s’écoule

Comme l’onde au flanc des coteaux.

« Ainsi qu’un nuage qui passe,

Mon printemps s’est évanoui ;

Mes yeux ne verront plus la trace

De tous ces biens dont j’ai joui.

Par le souffle de la colère,

Hélas ! arraché de la terre,

Je vais d’où l’on ne revient pas :

Mes vallons, ma propre demeure,

Et cet œil même qui me pleure,

Ne reverront jamais mes pas !

« L’homme vit un jour sur la terre

Entre la mort et la douleur ;

Rassasié de sa misère,

Il tombe enfin comme la fleur.

Il tombe ! Au moins par la rosée

Des fleurs la racine arrosée

Peut-elle un moment refleurir ;

Mais l’homme, hélas ! après la vie,

C’est un lac dont l’eau s’est enfuie :

On le cherche, il vient de tarir.

« Mes jours fondent comme la neige

Au souffle du courroux divin ;

Mon espérance, qu’il abrège,

S’enfuit comme l’eau de ma main.

Ouvrez-moi mon dernier asile :

Là, j’ai dans l’ombre un lit tranquille,

Lit préparé pour mes douleurs.

Ô tombeau, vous êtes mon père !

Et je dis aux vers de la terre :

« Vous êtes ma mère et mes sœurs ! »

« Mais les jours heureux de l’impie

Ne s’éclipsent pas au matin ;

Tranquille, il prolonge sa vie

Avec le sang de l’orphelin.

Il étend au loin ses racines ;

Comme un troupeau sur les collines,

Sa famille couvre Ségor ;

Puis dans un riche mausolée

Il est couché dans la vallée,

Et l’on dirait qu’il vit encore.

« C’est le secret de Dieu : je me tais et j’adore.

C’est sa main qui traça les sentiers de l’aurore,

Qui pesa l’Océan, qui suspendit les cieux.

Pour lui l’abîme est nu, l’enfer même est sans voiles ;

Il a fondé la terre et semé les étoiles :

Et qui suis-je à ses yeux ? »


Mais la harpe a frémi sous les doigts d’Isaïe ;

De son sein bouillonnant la menace à longs flots

S’échappe ; un Dieu l’appelle, il s’élance, il s’écrie.

Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d’Amos !

« Osias n’était plus : Dieu m’apparut ; je vis

Adonaï vêtu de gloire et d’épouvante :

Les bords éblouissants de sa robe flottante

Remplissaient le sacré parvis.

« Des séraphins, debout sur des marches d’ivoire,

Se voilaient devant lui de six ailes de feux ;

Volant de l’un à l’autre, ils se disaient entre eux :

« Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux !

« Toute la terre est pleine de sa gloire ! »

« Du temple à ces accents la voûte s’ébranla ;

Adonaï s’enfuit sous la nue enflammée ;

Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée ;

La terre sous mes pieds trembla.

« Et moi, je resterais dans un lâche silence !

Moi qui t’ai vu, Seigneur, je n’oserais parler !

À ce peuple impur qui t’offense

Je craindrais de te révéler !

« Qui marchera pour nous ? dit le Dieu des armées.

« Qui parlera pour moi ? » dit Dieu. Qui ? moi, seigneur.

Touche mes lèvres enflammées :

Me voilà ! je suis prêt !… Malheur,

« Malheur à vous qui dès l’aurore

Respirez les parfums du vin,

Et que le soir retrouve encore

Chancelants aux bords du festin !

Malheur à vous qui par l’usure

Étendez sans fin ni mesure

La borne immense de vos champs !

Voulez-vous donc, mortels avides,

Habiter dans vos champs arides,

Seuls sur la terre des vivants ?

« Malheur à vous, race insensée,

Enfants d’un siècle audacieux,

Qui dites dans votre pensée :

Nous sommes sages à nos yeux !

Vous changez la nuit en lumière,

Et le jour en ombre grossière

Où se cachent vos voluptés ;

Mais, comme un taureau dans la plaine,

Vous traînez après vous la chaîne

De vos longues iniquités.

« Malheur à vous, filles de l’onde,

Îles de Sidon et de Tyr !

Tyrans, qui trafiquez du monde

Avec la pourpre et l’or d’Ophir !

Malheur à vous ! votre heure sonne ;

En vain l’Océan vous couronne !

Malheur à toi, reine des eaux,

À toi qui sur des mers nouvelles

Fais retentir comme des ailes

Les voiles de mille vaisseaux !

« Ils sont enfin venus, les jours de ma justice ;

Ma colère, dit Dieu, se déborde sur vous !

Plus d’encens, plus de sacrifice

Qui puisse éteindre mon courroux !

Je livrerai ce peuple à la mort, au carnage :

Le fer moissonnera comme l’herbe sauvage

Ses bataillons entiers !

– Seigneur, épargnez-nous ! Seigneur !–Non, point de trêve !

Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaive

Le sang de ses guerriers !

« Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine ;

Ma main nivellera, comme une vaste plaine,

Ses murs et ses palais ;

Le feu les brûlera comme il brûle le chaume.

Là, plus de nation, de ville, de royaume ;

Le silence à jamais !

« Ses murs se couvriront de ronces et d’épines ;

L’hyène et le serpent peupleront ses ruines ;

Les hiboux, les vautours,

L’un l’autre s’appelant durant la nuit obscure,

Viendront à leurs petits porter la nourriture

Au sommet de ses tours ! »


Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d’Isaïe :

Le sombre Ézéchiel

Sur le tronc desséché de l’ingrat Israël

Fait descendre à son tour la parole de vie.


« L’Éternel emporta mon esprit au désert.

D’ossements desséchés le sol était couvert ;

J’approche en frissonnant ; mais Jéhovah me crie :

« Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie ?

– Éternel, tu le sais. –Eh bien, dit le Seigneur,

« Écoute mes accents ; retiens-les, et dis-leur :

« Ossements desséchés, insensible poussière,

« Levez-vous ! recevez l’esprit et la lumière !

« Que vos membres épars s’assemblent à ma voix !

« Que l’esprit vous anime une seconde fois !

« Qu’entre vos os flétris vos muscles se replacent !

« Que votre sang circule et vos nerfs s’entrelacent !

« Levez-vous et vivez, voyez qui je suis ! »

J’écoutai le Seigneur, j’obéis, et je dis :

« Esprit, soufflez sur eux du couchant, de l’aurore ;

« Soufflez de l’aquilon, soufflez !… » Pressés d’éclore,

Ces restes du tombeau, réveillés par mes cris,

Entre-choquent soudain leurs ossements flétris ;

Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre,

Leurs os sont rassemblés, et la chair les recouvre !

Et ce champ de la mort tout entier se leva,

Redevint un grand peuple, et connut Jéhovah ! »


Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire ;

La fille de Sion, méditant ses malheurs,

S’assied en soupirant, et, veuve de sa gloire,

Écoute Jérémie, et retrouve des pleurs.


« Le Seigneur, m’accablant du poids de sa colère,

Retire tour à tour et ramène sa main.

Vous qui passez par le chemin,

Est-il une misère égale à ma misère ?

« En vain ma voix s’élève, il n’entend plus ma voix.

Il m’a choisi pour but de ses flèches de flamme,

Et tout le jour contre mon âme

Sa fureur a lancé les fils de son carquois.

« Sur mes os consumés ma peau s’est desséchée ;

Les enfants m’ont chanté dans leurs dérisions ;

Seul, au milieu des nations,

Le Seigneur m’a jeté comme une herbe arrachée.

« Il s’est enveloppé de son divin courroux ;

Il a fermé ma route, il a troublé ma voie ;

Mon sein n’a plus connu la joie,

Et j’ai dit au Seigneur : « Seigneur, souvenez-vous,

« Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère ;

« Souvenez-vous du fiel dont vous m’avez nourri !

« Non, votre amour n’est point tari :

« Vous me frappez, Seigneur, et c’est pourquoi j’espère.

« Je repasse en pleurant ces misérables jours ;

« J’ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore :

« Quand il punit, il aime encore ;

« Il ne s’est pas, mon âme, éloigné pour toujours.

« Heureux qui le connaît ! heureux qui dès l’enfance

« Porta le joug d’un Dieu clément dans sa rigueur !

« Il croit au salut du Seigneur,

« S’assied au bord du fleuve, et l’attend en silence.

« Il sent peser sur lui ce joug de votre amour ;

« Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière,

« Et, la bouche dans la poussière,

« Il invoque, il espère, il attend votre jour. »


Silence, ô lyre ! et vous, silence,

Prophètes, voix de l’avenir !

Tout l’univers se tait d’avance

Devant Celui qui doit venir.

Fermez-vous, lèvres inspirées ;

Reposez-vous, harpes sacrées,

Jusqu’au jour où, sur les hauts lieux,

Une voix au monde inconnue

Fera retentir dans la nue :

PAIX À LA TERRE ET GLOIRE AUX CIEUX !

Commentaire.

J’avais peu lu la Bible. J’avais parcouru seulement, comme tout le monde, les strophes des psaumes de David ou des prophètes, dans les livres d’Heures de ma mère. Ces langues de feu m’avaient ébloui. Mais cela me paraissait si peu en rapport avec le genre de poésie adapté à nos civilisations et à nos sentiments d’aujourd’hui, que je n’avais jamais pensé à lire de suite ces feuilles détachées des sibylles bibliques.

Il y avait en ce temps, à Paris, un jeune homme d’une figure spirituelle, fine et douce, qu’on appelait M. de Genoude. Je l’avais rencontré chez son ami le duc de Rohan. Il cultivait aussi M. de Lamennais, M. de Montmorency, M. de Chateaubriand. Il me témoigna un des premiers une tendre admiration pour mes poésies, dont il ne connaissait que quelques pages. Nous nous liâmes d’une certaine amitié. Ce jeune homme traduisait alors la Bible. Il arrivait souvent chez moi le matin, les épreuves de sa traduction à la main, et je lui faisais lire des fragments qui me révélaient une région plus haute et plus merveilleuse de poésie.

Ces entretiens et ces lectures m’inspirèrent l’idée de rassembler dans un seul chant les différents caractères et les principales images des divers poëtes sacrés. J’écrivis ceci en cinq ou six matinées, au bruit des causeries de mes amis, dans ma petite chambre de l’hôtel de Richelieu. J’en fis hommage à M. de Genoude, par reconnaissance de son affection pour moi.

Il m’aida, quelque temps après, à trouver un éditeur pour mon premier volume des Méditations. Il fut constamment plein d’obligeance et de grâce amicale pour moi. Il se destinait alors à l’état ecclésiastique. Quelques années plus tard, il renonça à cette pensée, rencontra dans le monde une jeune personne d’une grâce noble et d’une âme plus noble encore : il l’épousa ; elle lui laissa des fils. Le veuvage et la tristesse le ramenèrent à ses premières vocations. Il entra au séminaire et il se fit prêtre ; mais il voulut, et je m’en affligeai pour lui, avoir un pied dans le sanctuaire, un pied dans le monde politique. Fausse attitude. Dieu est jaloux, et le monde est logique. Le prêtre, dans aucune religion, ne peut combattre. M. de Genoude resta journaliste, et devint député. La politique ne rompit pas notre ancienne amitié, mais elle rompit nos opinions et nos rapports. Il mourut les armes à la main. J’aurais voulu qu’il les déposât au pied de l’autel avant l’heure du tombeau. N’importe ! Nous nous trompons tous : quelle est donc la vie qui n’ait pas de fausses routes ? Une larme les efface, une intention droite les redresse : Dieu est grand ! Il reste de M. de Genoude une mémoire sans tache, d’immenses travaux qui ont vulgarisé le sentiment de la liberté en greffant ce sentiment sur des idées ou sur des préjugés monarchiques, et de l’estime dans tous les partis. Sa mort laisse un vide dans mes souvenirs. Je le voyais peu dans le présent, mais je l’aimais dans son passé.