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Recueil de poèmes (1820) en quarante et une méditations, la plupart commentées par l'auteur : un poète en deuil de la femme aimée interroge la nature, le temps qui fuit, la mort et Dieu, de L'Isolement au Lac et à L'Automne.
1L’homme se plaît à remonter à sa source ; le fleuve n’y remonte pas. C’est que l’homme est une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent, l’avenir, ne sont qu’un pour Dieu. L’homme est Dieu par la pensée. Il voit, il sent, il vit à tous les points de son existence à la fois. Il se contemple lui-même, il se comprend, il se possède, il se ressuscite et il se juge dans les années qu’il a déjà vécues. En un mot, il revit tant qu’il lui plaît de revivre par ses souvenirs. C’est souffrance quelquefois, mais c’est sa grandeur. Revivons donc un moment, et voyons comment je naquis avec une parcelle de ce qu’on appelle poésie dans ma nature, et comment cette parcelle de feu divin s’alluma en moi à mon insu, jeta quelques fugitives lueurs dans ma jeunesse, et s’évapora plus tard dans les grands vents de mon équinoxe et dans la fumée de ma vie.
2J’étais né impressionnable et sensible. Ces deux qualités sont les deux premiers éléments de toute poésie. Les choses extérieures à peine aperçues laissaient une vive et profonde empreinte en moi ; et, quand elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient présentes dans ce qu’on nomme l’imagination, c’est-à-dire la mémoire, qui revoit et qui repeint en nous. Mais, de plus, ces images ainsi revues et repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces images, mon cœur se mêlait à ces impressions. J’aimais et j’incorporais en moi ce qui m’avait frappé. J’étais une glace vivante qu’aucune poussière de ce monde n’avait encore ternie, et qui réverbérait l’œuvre de Dieu ! De là à chanter ce cantique intérieur qui s’élève en nous il n’y avait pas loin. Il ne me manquait que la voix ; cette voix que je cherchais et qui balbutiait sur mes lèvres d’enfant, c’était la poésie. Voici les plus lointaines traces que je retrouve, au fond de mes souvenirs presque effacés, des premières révélations du sentiment poétique qui allait me saisir à mon insu, et me faire à mon tour chanter des vers au bord de mon nid, comme l’oiseau.
3J’avais dix ans ; nous vivions à la campagne. Les soirées d’hiver étaient longues ; la lecture en abrégeait les heures. Pendant que notre mère berçait du pied une de mes petites sœurs dans son berceau, et qu’elle allaitait l’autre sur un long canapé d’Utrecht rouge et râpé, à l’angle du salon, mon père lisait. Moi je jouais à terre à ses pieds avec des morceaux de sureau que le jardinier avait coupés pour moi dans le jardin ; je faisais sortir la moelle du bois à l’aide d’une baguette de fusil. J’y creusais des trous à distances égales, j’en refermais aux deux extrémités l’orifice, et j’en taillais ainsi des flûtes que j’allais essayer le lendemain avec mes camarades les enfants du village, et qui résonnaient mélodieusement au printemps sous les saules, au bord du ruisseau, dans les prés.
4Mon père avait une voix sonore, douce, grave, vibrante comme les palpitations d’une corde de harpe, où la vie des entrailles auxquelles on l’a arrachée semble avoir laissé le gémissement d’un nerf animé. Cette voix, qu’il avait beaucoup exercée dans sa jeunesse en jouant la tragédie et la comédie dans les loisirs de ses garnisons, n’était point déclamatoire, mais pathétique. Elle empruntait un attendrissement d’organe et une suavité de son de plus, de l’heure, du lieu, du recueillement de la soirée, de la présence de ces petits enfants jouant ou dormant autour de lui, du bruit monotone de ce berceau à qui le mouvement était imprimé par le bout de la pantoufle de notre mère, et de l’aspect de cette belle jeune femme qu’il adorait, et qu’il se plaisait à distraire des perpétuels soucis de sa maternité.
5Il lisait dans un grand et beau volume relié en peau et à tranche dorée (c’était un volume des œuvres de Voltaire) la tragédie de Mérope. Sa voix changeait d’accents avec le rôle. C’était tantôt le tyran cruel, tantôt la mère tremblante, tantôt le fils errant et persécuté ; puis les larmes de la reconnaissance, puis les soupçons de l’usurpateur, puis la fureur, la désolation, le coup de poignard, les larmes, les sanglots, la mort, le livre qui se refermait, le long silence qui suit les fortes commotions du cœur.
6Tout en creusant mes flûtes de sureau, j’écoutais, je comprenais, je sentais ; ce drame de mère et de fils se déroulait précisément tout entier dans l’ordre d’idées et de sentiments le plus à la portée de mon intelligence et de mon cœur. Je me figurais Mérope dans ma mère ; moi dans le fils disparu et reconnu retombant dans ses bras, arraché de son sein. De plus, ce langage cadencé comme une danse de mots dans l’oreille, ces belles images qui font voir ce qu’on entend, ces hémistiches qui reposent le son pour le précipiter ensuite plus rapide, ces consonances de la fin des vers qui sont comme des échos répercutés où le même sentiment se prolonge dans le même son, cette symétrie des rimes qui correspond matériellement à je ne sais quel instinct de symétrie morale cachée au fond de notre nature, et qui pourrait bien être une contre-empreinte de l’ordre divin, du rhythme incréé dans l’univers ; enfin cette solennité de la voix de mon père, qui transfigurait sa parole ordinairement simple, et qui me rappelait l’accent religieux des psalmodies du prêtre le dimanche dans l’église de Milly ; tout cela suscitait vivement mon attention, ma curiosité, mon émotion même. Je me disais intérieurement : « Voilà une langue que je voudrais bien savoir, que je voudrais bien parler quand je serai grand. » Et quand neuf heures sonnaient à la grosse horloge de noyer de la cuisine, et que j’avais fait ma prière et embrassé mon père et ma mère, je repassais en m’endormant ces vers, comme un homme qui vient d’être ballotté par les vagues sent encore, après être descendu à terre, le roulis de la mer, et croit que son lit nage sur les flots.
7Depuis cette lecture de Mérope, je cherchais toujours de préférence des ouvrages qui contenaient des vers, parmi les volumes oubliés sur la table de mon père ou sur le piano de ma mère, au salon. La Henriade, toute sèche et toute déclamatoire qu’elle fût, me ravissait. Ce n’était que l’amour du son, mais ce son était pour moi une musique. On me faisait bien apprendre aussi par cœur quelques fables de La Fontaine ; mais ces vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page, me rebutaient. D’ailleurs, ces histoires d’animaux qui parlent, qui se font des leçons, qui se moquent les uns des autres, qui sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous, me soulevaient le cœur. Les fables de La Fontaine sont plutôt la philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard, que la philosophie aimante, généreuse, naïve et bonne d’un enfant : c’est du fiel, ce n’est pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs de cet âge. Ce livre me répugnait ; je ne savais pas pourquoi. Je l’ai su depuis : c’est qu’il n’est pas bon. Comment le livre serait-il bon ? l’homme ne l’était pas. On dirait qu’on lui a donné par dérision le nom du bon La Fontaine. La Fontaine était un philosophe de beaucoup d’esprit, mais un philosophe cynique. Que penser d’une nation qui commence l’éducation de ses enfants par les leçons d’un cynique ? Cet homme, qui ne connaissait pas son fils, qui vivait sans famille, qui écrivait des contes orduriers en cheveux blancs pour provoquer les sens de la jeunesse, qui mendiait dans des dédicaces adulatrices l’aumône des riches financiers du temps pour payer ses faiblesses ; cet homme dont Racine, Corneille, Boileau, Fénelon, Bossuet, les poëtes, les écrivains ses contemporains, ne parlent pas, ou ne parlent qu’avec une espèce de pitié comme d’un vieux enfant, n’était ni un sage ni un homme naïf. Il avait la philosophie du sans-souci et la naïveté de l’égoïsme. Douze vers sonores, sublimes, religieux, d’Athalie m’effaçaient de l’oreille toutes les cigales, tous les corbeaux et tous les renards de cette ménagerie puérile. J’étais né sérieux et tendre ; il me fallait dès lors une langue selon mon âme. Jamais je n’ai pu depuis, revenir de mon antipathie contre les fables.
8Une autre impression de ces premières années confirma, je ne sais comment, mon inclination d’enfant pour les vers.
9Un jour que j’accompagnais mon père à la chasse, la voix des chiens égarés nous conduisit sur le revers d’une montagne boisée, dont les pentes, entrecoupées de châtaigniers et de petits prés, sont semées de quelques chaumières et de deux ou trois maisonnettes blanchies à la chaux, un peu plus riches que les masures de paysans, et entourées chacune d’un verger, d’un jardin, d’une haie vive, d’une cour rustique. Mon père, ayant retrouvé les chiens et les ayant remis en laisse avec leur collier de grelots, cherchait de l’œil un sentier qui menait à une de ces maisons, pour m’y faire déjeuner et reposer un moment, car nous avions marché depuis l’aube du jour. Cette maison était habitée par un de ses amis, vieil officier des armées du roi, retiré du service, et finissant ses jours dans ces montagnes natales, entre une servante et un chien. C’était une belle journée d’automne. Les rayons du soleil du matin, dorant de teintes bronzées les châtaigniers et de teintes pourpres les flèches de deux ou trois jeunes peupliers, venaient se réverbérer sur le mur blanc de la petite maison, et entraient avec la brise chaude par une petite fenêtre ouverte encadrée de lierre, comme pour l’inonder de lumière, de gaieté et de parfum. Des pigeons roucoulaient sur le mur d’appui d’une étroite terrasse, d’où la source domestique tombait dans le verger par un conduit de bois creux, comme dans les villages suisses. Nous appuyâmes le pouce sur le loquet, nous traversâmes la cour ; le chien aboya sans colère, et vint me lécher les mains en battant l’air de sa queue, signe d’hospitalité pour les enfants. La vieille servante me mena à la cuisine pour me couper une tranche de pain bis, puis au verger pour me cueillir des pêches de vigne. Mon père était entré chez son ami. Quand j’eus mon pain à la main et mes pêches dans mon chapeau, la bonne femme me ramena à la maison rejoindre mon père.
10Je le trouvai dans un petit cabinet de travail, causant avec son ami. Cet ami était un beau vieillard à cheveux blancs comme la neige, à l’aspect militaire, à l’œil vif, à la bouche gracieuse et mélancolique, au geste franc, à la voix mâle, mais un peu cassée. Il était assis entre la fenêtre ouverte et une petite table à écrire, sur laquelle les rayons du soleil, découpés par les feuilles d’arbres, flottaient aux ondulations du vent, qui agitaient les branches du peuplier comme une eau courante moirée d’ombre et de jour. Deux pigeons apprivoisés becquetaient les pages d’un gros livre ouvert sous le coude du vieillard. Il y avait sur la table une écritoire en bois de rose avec deux petites coupes d’argent ciselé, l’une pour la liqueur noire, l’autre pour le sable d’or. Au milieu de la table, on voyait de belles feuilles de papier vélin blanc comme l’albâtre, longues et larges comme celles des grands livres de plain-chant que j’admirais le dimanche à l’église sur le pupitre du sacristain. Ces feuilles de papier étaient liées ensemble par le dos avec des nœuds d’un petit ruban bleu de ciel qui aurait fait envie aux collerettes des jeunes filles de Milly. Sur la première de ces feuilles, où la plume à blanches ailes était couchée depuis l’arrivée de mon père, on voyait quelque chose d’écrit. C’étaient des lignes régulières, espacées, égales, tracées avec la règle et le compas, d’une forme et d’une netteté admirables, entre deux larges marges blanches encadrées elles-mêmes dans de jolis dessins de fleurs à l’encre bleue. Je n’ai pas besoin d’ajouter que ces lignes étaient des vers. Le vieillard était poëte ; et, comme sa médiocrité n’était pas aussi dorée que celle d’Horace, et qu’il ne pouvait pas payer à des imprimeurs l’impression de ses rêves champêtres, il se faisait à lui-même des éditions soignées de ses œuvres en manuscrits qui ne lui coûtaient que son temps et l’huile de sa lampe ; il espérait confusément qu’après lui la gloire tardive, comme disent les anciens, la meilleure, la plus impartiale et la plus durable des gloires, ouvrirait un jour le coffret de cèdre dans lequel il renfermait ses manuscrits poétiques, et le vengerait du silence et de l’obscurité dans lesquels la fortune ensevelissait son génie vivant. Mon père et lui causaient de ses ouvrages pendant que je mangeais mes pêches et mon pain, dont je jetais les miettes aux deux pigeons. Le vieillard, enchanté d’avoir un auditeur inattendu, lut à mon père un fragment du poëme interrompu. C’était la description d’une fontaine sous des châtaigniers, au bord de laquelle des jeunes filles déposent leurs cruches à l’ombre, et cueillent des pervenches et des marguerites pour se faire des couronnes ; un mendiant survenait et racontait aux jeunes bergères l’histoire d’Aréthuse, de Narcisse, d’Hylas, des dryades, des naïades, de Thétis, d’Amphitrite et de toutes les nymphes qui ont touché à l’eau douce ou à l’eau salée. Car ce vieillard était de son temps, et en ce temps-là aucun poëte ne se serait permis d’appeler les choses par leur nom. Il fallait avoir un dictionnaire mythologique sous son chevet, si l’on voulait rêver des vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce qu’on nommait la muse, au lieu d’une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l’homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l’âme et de la nature.
11Quoi qu’il en soit, mon père, qui était trop poli pour s’ennuyer de mauvais vers au foyer même du poëte, donna quelques éloges aux rimes du vieillard, siffla ses chiens, et me ramena à la maison. Je lui demandai en chemin quelles étaient donc ces jolies lignes égales, symétriques, espacées, encadrées de roses, liées de rubans, qui étaient sur la table. Il me répondit que c’étaient des vers, et que notre hôte était un poëte. Cette réponse me frappa. Cette scène me fit une longue impression ; et depuis ce jour-là, toutes les fois que j’entendais parler d’un poëte, je me représentais un beau vieillard assis auprès d’une fenêtre ouverte à large horizon, dans une maisonnette au bord de grands bois, au murmure d’une source, aux rayons d’un soleil d’été tombant sur sa plume, et écrivant entre ses oiseaux et son chien des histoires merveilleuses, dans une langue de musique dont les paroles chantaient comme les cordes de la harpe de ma mère, touchées par les ailes invisibles du vent dans le jardin de Milly. Une telle image, à laquelle se mêlait sans doute le souvenir des pêches, du pain bis, de la bonne servante, des pigeons privés, du chien caressant, était de nature à me donner un grand goût pour les poëtes, et je me promettais bien de ressembler à ce vieillard et de faire ce qu’il faisait quand je serais vieux. Les beaux versets des psaumes de David, que notre mère nous récitait le dimanche en nous les traduisant pour nous remplir l’imagination de piété, me paraissaient aussi une langue bien supérieure à ces misérables puérilités de La Fontaine, et je comprenais que c’était ainsi qu’on devait parler à Dieu.
12Ce furent là mes premières notions et mes premiers avant-goûts de poésie. Ils s’effacèrent longtemps et entièrement sous le pénible travail de traduction obligée des poëtes grecs et latins qu’on m’imposa ensuite comme à tous les enfants dans les études de collège. Il y a de quoi dégoûter le genre humain de tout sentiment poétique. La peine qu’un malheureux enfant se donne à apprendre une langue morte, et à chercher dans un dictionnaire le sens français du mot qu’il lit en latin ou en grec dans Homère, dans Pindare ou dans Horace, lui enlève toute la volupté de cœur ou d’esprit que lui ferait la poésie même, s’il la lisait couramment en âge de raison. Il cherche, au lieu de jouir. Il maudit le mot sans avoir le loisir de penser au sens. C’est le pionnier qui pioche la cendre ou la lave dans les fouilles de Pompéi ou d’Herculanum, pour arracher du sol, à la sueur de son front, tantôt un bras, tantôt un pied, tantôt une boucle de cheveux de la statue qu’il déterre, au lieu du voluptueux contemplateur qui possède de l’œil la Vénus restaurée sur son piédestal, dans son jour, dans sa grâce et dans sa nudité, parmi les divinités de l’art du Vatican ou du palais Pitti à Florence.
13Quant à la poésie française, les fragments qu’on nous faisait étudier chez les jésuites consistaient en quelques pitoyables rapsodies du P. Ducereau et de Mme Deshoulières, dans quelques épîtres de Boileau sur l’Équivoque, sur les bruits de Paris, et sur le mauvais dîner du restaurateur Mignot. Heureux encore quand on nous permettait de lire l’épître à Antoine,
14Son jardinier d’Auteuil,
15Qui dirige chez lui l’if et le chèvrefeuil,
16et quelques plaisanteries de sacristie, empruntées au Lutrin !
17Qu’espérer de la poésie d’une nation qui ne donne pour modèle du beau dans les vers à sa jeunesse que des poëmes burlesques, et qui, au lieu de l’enthousiasme, enseigne la parodie à des cœurs et à des imaginations de quinze ans ?
18Aussi je n’eus pas une aspiration de poésie pendant toutes ces études classiques. Je n’en retrouvais quelque étincelle dans mon âme que pendant les vacances, à la fin de l’année. Je venais passer alors six délicieuses semaines près de ma mère, de mon père, de mes sœurs, dans la petite maison de campagne qu’ils habitaient. Je retrouvais sur les rayons poudreux du salon la Jérusalem délivrée du Tasse et le Télémaque de Fénelon. Je les emportais dans le jardin, sous une petite marge d’ombre que le berceau de charmille étend le soir sur l’herbe d’une allée. Je me couchais à côté de mes livres chéris, et je respirais en liberté les songes qui s’exhalaient pour mon imagination de leurs pages, pendant que l’odeur des roses, des giroflées et des œillets des plates-bandes, m’enivrait des exhalaisons de ce sol, dont j’étais moi-même un pauvre cep transplanté !
19Ce ne fut donc qu’après mes études terminées que je commençai à avoir quelques vagues pressentiments de poésie. C’est Ossian, après le Tasse, qui me révéla ce monde des images et des sentiments que j’aimai tant depuis à évoquer avec leurs voix. J’emportais un volume d’Ossian sur les montagnes ; je le lisais où il avait été inspiré, sous les sapins, dans les nuages, à travers les brumes d’automne, assis près des déchirures des torrents, aux frissons des vents du nord, au bouillonnement des eaux de neige dans les ravins. Ossian fut l’Homère de mes premières années ; je lui dois une partie de la mélancolie de mes pinceaux. C’est la tristesse de l’Océan. Je n’essayai que très rarement de l’imiter ; mais je m’en assimilai involontairement le vague, la rêverie, l’anéantissement dans la contemplation, le regard fixe sur des apparitions confuses dans le lointain. C’était pour moi une mer après le naufrage, sur laquelle flottent, à la lueur de la lune, quelques débris ; où l’on entrevoit quelques figures de jeunes filles élevant leurs bras blancs, déroulant leurs cheveux humides sur l’écume des vagues ; où l’on distingue des voix plaintives entrecoupées du mugissement des flots contre l’écueil. C’est le livre non écrit de la rêverie, dont les pages sont couvertes de caractères énigmatiques et flottants avec lesquels l’imagination fait et défait ses propres poëmes, comme l’œil rêveur avec les nuées fait et défait ses paysages.
20Je n’écrivais rien de moi-même encore. Seulement, quand je m’asseyais au bord des bois de sapins, sur quelque promontoire des lacs de la Suisse, ou quand j’avais passé des journées entières à errer sur les grèves sonores des mers d’Italie, et que je m’adossais à quelque débris de môle ou de temple pour regarder la mer ou pour écouter l’inépuisable balbutiement des vagues à mes pieds, des mondes de poésie roulaient dans mon cœur et dans mes yeux ! je composais pour moi seul, sans les écrire, des poëmes aussi vastes que la nature, aussi resplendissants que le ciel, aussi pathétiques que les gémissements des brises de mer dans les têtes des pins-liéges et dans les feuilles des lentisques, qui coupent le vent comme autant de petits glaives, pour le faire pleurer et sangloter dans des millions de petites voix. La nuit me surprenait souvent ainsi, sans pouvoir m’arracher au charme des fictions dont mon imagination s’enchantait elle-même. Oh ! quels poëmes, si j’avais pu et si j’avais su les chanter aux autres alors comme je me les chantais intérieurement ! Mais ce qu’il y a de plus divin dans le cœur de l’homme n’en sort jamais, faute de langue pour être articulé ici-bas. L’âme est infinie, et les langues ne sont qu’un petit nombre de signes façonnés par l’usage pour les besoins de communication du vulgaire des hommes. Ce sont des instruments à vingt-quatre cordes pour rendre des myriades de notes que la passion, la pensée, la rêverie, l’amour, la prière, la nature et Dieu, font entendre dans l’âme humaine. Comment contenir l’infini dans ce bourdonnement d’un insecte au bord de sa ruche, que la ruche voisine ne comprend même pas ? Je renonçais à chanter, non faute de mélodies intérieures, mais faute de voix et de notes pour les révéler.
21Cependant je lisais beaucoup, et surtout les poëtes. À force de les lire, je voulus quelquefois les imiter. À mes retours de voyage, pour passer les hivers tristes et longs à la campagne, dans la maison sans distraction de mon père, j’ébauchai plusieurs poëmes épiques, j’écrivais en entier cinq ou six tragédies. Cet exercice m’assouplit la main et l’oreille aux rhythmes. J’écrivis aussi un ou deux volumes d’élégies amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier de Bertin et de Parny. Ces deux poëtes faisaient les délices de la jeunesse. L’imagination, toujours très sobre d’élans et alors très desséchée par le matérialisme de la littérature impériale, ne concevait rien de plus idéal que ces petits vers corrects et harmonieux de Parny, exprimant à petites doses les fumées d’un verre de vin de Champagne, les agaceries, les frissons, les ivresses froides, les ruptures, les réconciliations, les langueurs d’un amour de bonne compagnie qui changeait de nom à chaque livre. Je fis comme mes modèles, quelquefois peut-être aussi bien qu’eux. Je copiai avec soin, pendant un automne pluvieux, quatre livres d’élégies, formant ensemble deux volumes sur du beau papier vélin, et gravées plutôt qu’écrites d’une plume plus amoureuse que mes vers. Je me proposais de publier un jour ce recueil quand j’irais à Paris, et de me faire un nom dans un des médaillons de cette guirlande de voluptueux immortels qui n’ont cueilli de la vie humaine que les roses et les myrtes, qui commencent à Anacréon, à Bion, à Moschus, qui se continuent par Properce, Ovide, Tibulle, et qui finissent à Chaulieu, à La Fare, à Parny.
22Mais la nature en avait autrement décidé. À peine mes deux volumes étaient-ils copiés, que le mensonge, le vide, la légèreté, le néant de ces pauvretés sensuelles plus ou moins bien rimées m’apparut. La pointe de feu des premières grandes passions réelles n’eut qu’à toucher et à brûler mon cœur, pour y effacer toutes ces puérilités et tous ces plagiats d’une fausse littérature. Dès que j’aimai, je rougis de ces profanations de la poésie aux sensualités grossières. L’amour fut pour moi le charbon de feu qui brûle, mais qui purifie les lèvres. Je pris un jour mes deux volumes d’élégies, je les relus avec un profond mépris de moi-même, je demandai pardon à Dieu du temps que j’avais perdu à les écrire, je les jetai au brasier, je les regardai noircir et se tordre avec leur belle reliure de maroquin vert sans regret ni pitié, et je vis monter la fumée comme celle d’un sacrifice de bonne odeur à Dieu et au véritable amour.
23Je changeai à cette époque de vie et de lectures. Le service militaire, les longues absences, les attachements sérieux, les amitiés plus saines, le retour à mes instincts naturellement religieux cultivés de nouveau en moi par la Béatrice de ma jeunesse, le dégoût des légèretés du cœur, le sentiment grave de l’existence et de son but, puis enfin la mort de ce que j’avais aimé, qui mit un sceau de deuil sur ma physionomie comme sur mes lèvres ; tout cela, sans éteindre en moi la poésie, la refoula bien loin et longtemps dans mes pensées. Je passai huit ans sans écrire un vers.
24Quand les longs loisirs et le vide des attachements perdus me rendirent cette espèce de chant intérieur qu’on appelle poésie, ma voix était changée, et ce chant était triste comme la vie réelle. Toutes mes fibres attendries de larmes pleuraient ou priaient, au lieu de chanter. Je n’imitais plus personne, je m’exprimais moi-même pour moi-même. Ce n’était pas un art, c’était un soulagement de mon propre cœur, qui se berçait de ses propres sanglots. Je ne pensais à personne en écrivant çà et là ces vers, si ce n’est à une ombre et à Dieu. Ces vers étaient un gémissement dans la solitude, dans les bois, sur la mer ; voilà tout. Je n’étais pas devenu plus poëte, j’étais devenu plus sensible, plus sérieux et plus vrai. C’est là le véritable art : être touché ; oublier tout art pour atteindre le souverain art, la nature :
25Si vis me flere, dolendum est
27Ce fut tout le secret du succès si inattendu pour moi des Méditations, quand elles me furent arrachées, presque malgré moi, par des amis à qui j’en avais lu quelques fragments à Paris. Le public entendit une âme sans la voir, et vit un homme au lieu d’un livre. Depuis J. J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, c’était le poëte qu’il attendait. Ce poëte était jeune, malhabile, médiocre ; mais il était sincère. Il alla droit au cœur, il eut des soupirs pour échos et des larmes pour applaudissements.
28Je ne jouis pas de cette fleur de renommée qui s’attacha à mon nom dès le lendemain de la publication de ce premier volume des Méditations. Trois jours après je quittai Paris pour aller occuper un poste diplomatique à l’étranger. Louis XVIII, qui avait de l’Auguste dans le caractère littéraire, se fit lire, par le duc de Duras, mon petit volume, dont les journaux et les salons retentissaient. Il crut qu’une nouvelle Mantoue promettait à son règne un nouveau Virgile. Il ordonna à M. Siméon, son ministre de l’intérieur, de m’envoyer, de sa part, l’édition des classiques de Didot, seul présent que j’aie jamais reçu des cours. Il signa le lendemain ma nomination à un emploi de secrétaire d’ambassade, qui lui fut présentée par M. Pasquier, son ministre des affaires étrangères. Le roi ne me vit pas. Il était loin de se douter qu’il me connaissait beaucoup de figure, et que le poëte dont il redisait déjà les vers était un de ces jeunes officiers de ses gardes qu’il avait souvent paru remarquer, et à qui il avait une ou deux fois adressé la parole quand je galopais aux roues de sa voiture, dans les courses à Versailles ou à Saint-Germain.
29Ces vers cependant furent pendant longtemps l’objet des critiques, des dénigrements et des railleries du vieux parti littéraire classique, qui se sentait détrôné par cette nouveauté. Le Constitutionnel et la Minerve, journaux très illibéraux en matière de sentiment et de goût, s’acharnèrent pendant sept à huit ans contre mon nom. Ils m’affublèrent d’ironies, ils m’aguerrirent aux épigrammes. Le vent les emporta, mes mauvais vers restèrent dans le cœur des jeunes gens et des femmes, ces précurseurs de toute postérité. Je vivais loin de la France, j’étudiais mon métier, j’écrivais encore de temps en temps les impressions de ma vie en méditations, en harmonies, en poëmes ; je n’avais aucune impatience de célébrité, aucune susceptibilité d’amour-propre, aucune jalousie d’auteur. Je n’étais pas auteur, j’étais ce que les modernes appellent un amateur, ce que les anciens appelaient un curieux de littérature, comme je suppose qu’Horace, Cicéron, Scipion, César lui-même, l’étaient de leur temps. La poésie n’était pas mon métier ; c’était un accident, une aventure heureuse, une bonne fortune dans ma vie. J’aspirais à tout autre chose, je me destinais à d’autres travaux. Chanter n’est pas vivre : c’est se délasser ou se consoler par sa propre voix. Heureux temps ! bien des jours et bien des événements m’en séparent.
30Et aujourd’hui je reçois continuellement des lettres d’inconnus qui ne cessent de me dire : « Pourquoi ne chantez-vous plus ? Nous écoutons encore. » Ces amis invisibles de mes vers ne se sont donc jamais rendu compte de la nature de mon faible talent et de la nature de la poésie elle-même ? Ils croient apparemment que le cœur humain est une lyre toujours montée et toujours complète, que l’on peut interroger du doigt à chaque heure de la vie, et dont aucune corde ne se détend, ne s’assourdit ou ne se brise avec les années et sous les vicissitudes de l’âme ? Cela peut être vrai pour des poëtes souverains, infatigables, immortels ou toujours rajeunis par leur génie, comme Homère, Virgile, Racine, Voltaire, Dante, Pétrarque, Byron, et d’autres que je nommerais s’ils n’étaient pas mes émules et mes contemporains. Ces hommes exceptionnels ne sont que pensée, cette pensée n’est en eux que poésie, leur existence tout entière n’est qu’un développement continu et progressif de ce don de l’enthousiasme poétique, que la nature a allumé en eux en les faisant naître, qu’ils respirent avec l’air, et qui ne s’évapore qu’avec leur dernier soupir. Quant à moi, je n’ai pas été doué ainsi. La poésie ne m’a jamais possédé tout entier. Je ne lui ai donné dans mon âme et dans ma vie seulement que la place que l’homme donne au chant dans sa journée : des moments le matin, des moments le soir, avant et après le travail sérieux et quotidien. Le rossignol lui-même, ce chant de la nature incarné dans les bois, ne se fait entendre qu’à ces deux heures du soleil qui se lève et du soleil qui se couche, et encore dans une seule saison de l’année. La vie est la vie, elle n’est pas un hymne de joie ou un hymne de tristesse perpétuel. L’homme qui chanterait toujours ne serait pas un homme, ce serait une voix.
31L’idéal d’une vie humaine a toujours été pour moi celui-ci : la poésie de l’amour et du bonheur au commencement de la vie ; le travail, la guerre, la politique, la philosophie, toute la partie active qui demande la lutte, la sueur, le sang, le courage, le dévouement, au milieu ; et enfin le soir, quand le jour baisse, quand le bruit s’éteint, quand les ombres descendent, quand le repos approche, quand la tâche est faite, une seconde poésie ; mais la poésie religieuse alors, la poésie qui se détache entièrement de la terre et qui aspire uniquement à Dieu, comme le chant de l’alouette au-dessus des nuages. Je ne comprends donc le poëte que sous deux âges et sous deux formes : à vingt ans, sous la forme d’un beau jeune homme qui aime, qui rêve, qui pleure en attendant la vie active ; à quatre-vingts ans, sous la forme d’un vieillard qui se repose de la vie, assis à ses derniers soleils contre le mur du temple, et qui envoie devant lui au Dieu de son espérance ses extases de résignation, de confiance et d’adoration, dont ses longs jours ont fait déborder ses lèvres. Ainsi fut David, le plus lyrique, le plus pieux et le plus pathétique à la fois des hommes qui chantèrent leur propre cœur ici-bas. D’abord une harpe à la main, puis une épée et un sceptre, puis une lyre sacrée ; poëte au printemps de ses années, guerrier et roi au milieu, prophète à la fin, voilà l’homme d’inspiration complet ! Cette poésie des derniers jours, pour en être plus grave, n’en est pas moins céleste : au contraire, elle se purifie et se divinise en remontant au seul être qui mérite d’être éternellement contemplé et chanté, l’Être infini ! C’est encore la sève du cœur de l’homme, formée de larmes, d’amour, de délires, de tristesses ou de voluptés ; mais ce cœur, mûri par les longs soleils de la vie, n’en est pas moins savoureux : il est comme l’arbre d’encens que j’ai vu dans les sables de la Judée, dont la sève en vieillissant devient parfum, et qui passe des jardins, où on le cueillait à l’ombre, sur l’autel, où on le brûle à la gloire de Jéhovah.
32Une naïve et touchante image de ces deux natures de poésie et des deux autres natures de sons que rend l’âme du poëte aux différents âges, me revient de loin à la mémoire au moment où j’écris ces lignes.
33Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes petites sœurs et moi, à un jeu que nous appelions la musique des anges. Ce jeu consistait à plier une baguette d’osier en demi-cercle ou en arc à angle très aigu, à en rapprocher les extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste la flèche, à nouer ensuite des cheveux d’inégale grandeur aux deux côtés de l’arc, comme sont disposées les fibres d’une harpe, et à exposer cette petite harpe au vent. Le vent d’été, qui dort et qui respire alternativement d’une haleine folle, faisait frissonner le réseau, et en tirait des sons d’une ténuité presque imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des sapins. Nous prêtions tour à tour l’oreille, et nous nous imaginions que c’étaient les esprits célestes qui chantaient. Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux fins, jeunes, blonds et soyeux coupés aux tresses pendantes de mes sœurs ; mais un jour nous voulûmes éprouver si les anges joueraient les mêmes mélodies sur des cordes d’un autre âge, empruntées à un autre front. Une bonne tante de mon père, qui vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient blanchi la belle tête avant l’âge, surveillait nos jeux en travaillant de l’aiguille, à côté de nous, dans le jardin. Elle se prêta à notre enfantillage, et coupa avec ses ciseaux une longue mèche de ses cheveux, qu’elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une seconde harpe, et, la plaçant à côté de la première, nous les écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent mieux tendus, soit qu’ils fussent d’une nature plus élastique et plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort dans l’une des petites harpes que dans l’autre, nous trouvâmes que les esprits de l’air chantaient plus tristement et plus harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux blonds d’enfants ; et, depuis ce jour, nous importunions souvent notre tante pour qu’elle nous laissât dépouiller par nos mains son beau front.
34Ces deux harpes dont les cordes rendent des sons différents selon l’âge de leurs fibres, mais aussi mélodieux à travers le réseau blanc qu’à travers le réseau blond de ces cordes vivantes, ces deux harpes ne sont-elles pas l’image puérile, mais exacte, des deux poésies appropriées aux deux âges de l’homme ? Songe et joie dans la jeunesse ; hymne et piété dans les dernières années ? Un salut et un adieu à l’existence et à la nature, mais un adieu qui est un salut aussi ! un salut plus enthousiaste, plus solennel et plus saint à la vision de Dieu qui se lève tard, mais qui se lève plus visible sur l’horizon du soir de la vie humaine !
35Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la traversée où l’on ne voit plus le bord de la vie d’où l’on est parti, où l’on ne voit pas encore le bord où l’on doit aborder, si on aborde ; tout est dans la main de Celui qui dirige les atomes comme les globes dans leur rotation, et qui a compté d’avance les palpitations du cœur du moucheron et de l’homme comme les circonvolutions des soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu’il aura voulu. Mais si, après les sueurs, les labeurs, les agitations et les lassitudes de la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir, d’inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au commencement : un poëte, un adorateur, un chantre de sa création. Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je chanterais pour lui ; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel et infini, et mes vers, au lieu d’être des retours sur moi-même, des plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du cœur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant, devant son Créateur.
DES DESTINÉES DE LA POÉSIE.
38L’homme n’a rien de plus inconnu autour de lui que l’homme même. Les phénomènes de sa pensée, les lois de la civilisation, les phases de ses progrès ou de ses décadences, sont les mystères qu’il a le moins pénétrés. Il connaît mieux la marche des globes célestes qui roulent à des millions de lieues de la portée de ses faibles sens, qu’il ne connaît les routes terrestres par lesquelles la destinée humaine le conduit à son insu : il sent qu’il gravit vers quelque chose, mais il ne sait où va son esprit, il ne peut dire à quel point précis de son chemin il se trouve. Jeté loin de la vue des rivages sur l’immensité des mers, le pilote peut prendre hauteur et marquer avec le compas la ligne du globe qu’il traverse ou qu’il suit ; l’esprit humain ne le peut pas ; il n’a rien hors de soi-même à quoi il puisse mesurer sa marche, et toutes les fois qu’il dit : « Je suis ici, je vais là, j’avance, je recule, je m’arrête, » il se trouve qu’il s’est trompé et qu’il a menti à son histoire, histoire qui n’est écrite que bien longtemps après qu’il a passé, qui jalonne ses traces après qu’il les a imprimées sur la terre, mais qui d’avance ne peut lui tracer son chemin. Dieu seul connaît le but et la route, l’homme ne sait rien ; faux prophète, il prophétise à tout hasard, et, quand les choses futures éclosent au rebours de ses prévisions, il n’est plus là pour recevoir le démenti de la destinée, il est couché dans sa nuit et dans son silence : il dort son sommeil, et d’autres générations écrivent sur sa poussière d’autres rêves aussi vains, aussi fugitifs que les siens ! Religion, politique, philosophie, systèmes, l’homme a prononcé sur tout, il s’est trompé sur tout ; il a cru tout définitif, et tout s’est modifié ; tout immortel, et tout a péri ; tout véritable, et tout a menti ! Mais ne parlons que de poésie.
39Je me souviens qu’à mon entrée dans le monde il n’y avait qu’une voix sur l’irrémédiable décadence, sur la mort accomplie et déjà froide de cette mystérieuse faculté de l’esprit humain. C’était l’époque de l’Empire ; c’était l’heure de l’incarnation de la philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dans le gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole et qui nous écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous l’insolente tyrannie de leur triomphe, croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu’ils étaient parvenus en effet à flétrir et à tuer en eux, toute la partie morale, divine, mélodieuse, de la pensée humaine. Rien ne peut peindre, à ceux qui ne l’ont pas subie, l’orgueilleuse stérilité de cette époque. C’était le sourire satanique d’un génie infernal quand il est parvenu à dégrader une génération tout entière, à déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu dans le monde ; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, quand ils nous disaient : « Amour, philosophie, religion, enthousiasme, liberté, poésie ; néant que tout cela ! Calcul et force, chiffre et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui se touche ; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née. » Et ils disaient vrai, elle était morte dans leurs âmes, morte dans leurs intelligences, morte en eux et autour d’eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée, ils tremblaient qu’elle ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ; ils en jetaient au vent les moindres racines à mesure qu’il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans leurs lycées, dans leurs gymnases, surtout dans leurs noviciats militaires et polytechniques. Tout était organisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique ; c’était une ligue universelle des études mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était permis, honoré, protégé, payé. Comme le chiffre ne raisonne pas, comme c’est un merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l’emploie, qui n’examine nullement si on le fait servir à l’oppression du genre humain ou à sa délivrance, au meurtre de l’esprit ou à son émancipation, le chef militaire de cette époque ne voulait pas d’autre missionnaire, pas d’autre séide, et ce séide le servait bien. Il n’y avait pas une idée en Europe qui ne fût foulée sous son talon, pas une bouche qui ne fût bâillonnée par sa main de plomb. Depuis ce temps, j’abhorre le chiffre, cette négation de toute pensée, et il m’est resté contre cette puissance des mathématiques exclusive et jalouse le même sentiment, la même horreur qui reste au forçat contre les fers durs et glacés rivés sur ses membres, et dont il croit éprouver encore la froide et meurtrissante impression quand il entend le cliquetis d’une chaîne. Les mathématiques étaient les chaînes de la pensée humaine. Je respire ; elles sont brisées !
40Deux grands génies, que la tyrannie surveillait d’un œil inquiet, protestaient seuls contre cet arrêt de mort de l’âme, de l’intelligence et de la poésie, Mme de Staël et M. de Chateaubriand. Mme de Staël, génie mâle dans un corps de femme ; esprit tourmenté par la surabondance de sa force, remuant, passionné, audacieux, capable de généreuses et soudaines résolutions, ne pouvant respirer dans cette atmosphère de lâcheté et de servitude, demandant de l’espace et de l’air autour d’elle, attirant, comme par un instinct magnétique, tout ce qui sentait fermenter en soi un sentiment de résistance ou d’indignation concentrée ; à elle seule, conspiration vivante, aussi capable d’ameuter les hautes intelligences contre cette tyrannie de la médiocrité régnante, que de mettre le poignard dans la main des conjurés, ou de se frapper elle-même pour rendre à son âme la liberté qu’elle aurait voulu rendre au monde ! Créature d’élite et d’exception, dont la nature n’a pas donné deux épreuves, réunissant en elle Corinne et Mirabeau ! Tribun sublime, au cœur tendre et expansif de la femme ; femme adorable et miséricordieuse, avec le génie des Gracques et la main du dernier des Catons ! Ne pouvant susciter un généreux élan dans sa patrie, dont on la repoussait comme on éloigne l’étincelle d’un édifice de chaume, elle se réfugiait dans la pensée de l’Angleterre et de l’Allemagne, qui seules vivaient alors de vie morale, de poésie et de philosophie, et lançait de là dans le monde ces pages sublimes et palpitantes que le pilon de la police écrasait, que la douane de la pensée déchirait à la frontière, que la tyrannie faisait bafouer par ses grands hommes jurés, mais dont les lambeaux échappés à leurs mains flétrissantes venaient nous consoler de notre avilissement intellectuel, et nous apporter à l’oreille et au cœur ce souffle lointain de morale, de poésie, de liberté, que nous ne pouvions respirer sous la coupe pneumatique de l’esclavage et de la médiocrité.
41M. de Chateaubriand, génie alors plus mélancolique et plus suave, mémoire harmonieuse et enchantée d’un passé dont nous foulions les cendres et dont nous retrouvions l’âme en lui ; imagination homérique, jetée au milieu de nos convulsions sociales, semblable à ces belles colonnes de Palmyre restées debout et éclatantes, sans brisure et sans tache, sur les tentes noires et déchirées des Arabes, pour faire comprendre, admirer et pleurer le monument qui n’est plus ! Homme qui cherchait l’étincelle du feu sacré dans les débris du sanctuaire, dans les ruines encore fumantes des temples chrétiens, et qui, séduisant les démolisseurs mêmes par la pitié, et les indifférents par le génie, retrouvait des dogmes dans le cœur, et rendait de la foi à l’imagination ! Des mots de liberté et de vertu politique sonnaient moins souvent et moins haut dans ses pages toutes poétiques ; ce n’était pas le Dante d’une Florence asservie, c’était le Tasse d’une patrie perdue, d’une famille de rois proscrits, chantant ses amours trompés, ses autels renversés, ses tours démolies, ses dieux et ses rois chassés, les chantant à l’oreille des proscripteurs, sur les bords mêmes des fleuves de la patrie ; mais son âme, grande et généreuse, donnait aux chants du poëte quelque chose de l’accent du citoyen. Il remuait toutes les fibres généreuses de la poitrine, il ennoblissait la pensée, il ressuscitait l’âme ; c’était assez pour tourmenter le sommeil des geôliers de notre intelligence. Par je ne sais quel instinct de leur nature, ils pressentaient un vengeur dans cet homme qui les charmait malgré eux. Ils savaient que tous les nobles sentiments se touchent et s’engendrent, et que, dans des cœurs où vibrent le sentiment religieux et les pensées mâles et indépendantes, leur tyrannie aurait à trouver des juges, et la liberté des complices.
42Depuis ces jours, j’ai aimé ces deux génies précurseurs qui m’apparurent, qui me consolèrent à mon entrée dans la vie, Staël et Chateaubriand ; ces deux noms remplissent bien du vide, éclairent bien de l’ombre ! Ils furent pour nous comme deux protestations vivantes contre l’oppression de l’âme et du cœur, contre le desséchement et l’avilissement du siècle ; ils furent l’aliment de nos toits solitaires, le pain caché de nos âmes refoulées ; ils prirent sur nous comme un droit de famille, ils furent de notre sang, nous fûmes du leur, et il est peu d’entre nous qui ne leur doive ce qu’il fut, ce qu’il est ou ce qu’il sera.
43En ce temps-là, je vivais seul, le cœur débordant de sentiments comprimés, de poésie trompée, tantôt à Paris, noyé dans cette foule où l’on ne coudoyait que des courtisans ou des soldats ; tantôt à Rome, où l’on n’entendait d’autre bruit que celui des pierres qui tombaient une à une dans le désert de ses rues abandonnées ; tantôt à Naples, où le ciel tiède, la mer bleue, la terre embaumée, m’enivraient sans m’assoupir, et où une voix intérieure me disait toujours qu’il y avait quelque chose de plus vivant, de plus noble, de plus délicieux pour l’âme que cette vie engourdie des sens et que cette voluptueuse mollesse de sa musique et de ses amours. Plus souvent je rentrais à la campagne, pour passer la mélancolique automne dans la maison solitaire de mon père et de ma mère, dans la paix, dans le silence, dans la sainteté domestique des douces impressions du foyer ; le jour, courant les forêts ; le soir, lisant ce que je trouvais sur les vieux rayons de ces bibliothèques de famille.
44Job, Homère, Virgile, le Tasse, Milton, Rousseau, et surtout Ossian et Paul et Virginie, ces livres amis me parlaient dans la solitude la langue de mon cœur, une langue d’harmonie, d’images, de passion ; je vivais tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, ne les changeant que quand je les avais pour ainsi dire épuisés. Tant que je vivrai, je me souviendrai de certaines heures de l’été que je passais couché sur l’herbe dans une clairière des bois, à l’ombre d’un vieux tronc de pommier sauvage, en lisant la Jérusalem délivrée, et de tant de soirées d’automne ou d’hiver passées à errer sur les collines, déjà couvertes de brouillards et de givre, avec Ossian ou Werther pour compagnon : tantôt soulevé par l’enthousiasme intérieur qui me dévorait, courant sur les bruyères comme porté par un esprit qui empêchait mes pieds de toucher le sol ; tantôt assis sur une roche grisâtre, le front dans mes mains, écoutant, avec un sentiment qui n’a pas de nom, le souffle aigu et plaintif des bises d’hiver, ou le roulis des lourds nuages qui se brisaient sur les angles de la montagne, ou la voix aérienne de l’alouette, que le vent emportait toute chantante dans son tourbillon, comme ma pensée, plus forte que moi, emportait mon âme. Ces impressions étaient-elles joie ou tristesse, douleur ou souffrance ? Je ne pourrais le dire ; elles participaient de tous les sentiments à la fois. C’était de l’amour et de la religion, des pressentiments de la vie future délicieux et tristes comme elle, des extases et des découragements, des horizons de lumière et des abîmes de ténèbres, de la joie et des larmes, de l’avenir et du désespoir ! C’était la nature parlant par ses mille voix au cœur encore vierge de l’homme ; mais enfin c’était de la poésie. Cette poésie, j’essayais quelquefois de l’exprimer dans des vers ; mais ces vers, je n’avais personne à qui les faire entendre ; je me les lisais quelques jours à moi-même ; je trouvais, avec étonnement, avec douleur, qu’ils ne ressemblaient pas à tous ceux que je lisais dans les recueils ou dans les volumes du jour. Je me disais : « On ne voudra pas les lire ; ils paraîtront étranges, bizarres, insensés ; » et je les brûlais à peine écrits. J’ai anéanti ainsi des volumes de cette première et vague poésie du cœur, et j’ai bien fait ; car, à cette époque, ils seraient éclos dans le ridicule, et morts dans le mépris de tout ce qu’on appelait la littérature. Ce que j’ai écrit depuis ne valait pas mieux ; mais le temps avait changé, la poésie était revenue en France avec la liberté, avec la pensée, avec la vie morale que nous rendit la Restauration. Il semble que le retour des Bourbons et de la liberté en France donna une inspiration nouvelle, une autre âme à la littérature opprimée ou endormie de ce temps, et nous vîmes surgir alors une foule de ces noms célèbres dans la poésie ou dans la philosophie qui peuplent encore nos académies, et qui forment le chaînon brillant de la transition des deux époques. Qui m’aurait dit alors que, quinze ans plus tard, la poésie inonderait l’âme de toute la jeunesse française ; qu’une foule de talents, d’un ordre divers et nouveau, auraient surgi de cette terre morte et froide ; que la presse, multipliée à l’infini, ne suffirait pas à répandre les idées ferventes d’une armée de jeunes écrivains ; que les drames se heurteraient à la porte de tous les théâtres ; que l’âme lyrique et religieuse d’une génération de bardes chrétiens inventerait une nouvelle langue pour révéler des enthousiasmes inconnus ; que la liberté, la foi, la philosophie, la politique, les doctrines les plus antiques comme les plus neuves, lutteraient, à la face du soleil, de génie, de gloire, de talents et d’ardeur, et qu’une vaste et sublime mêlée des intelligences couvrirait la France et le monde du plus beau comme du plus hardi mouvement intellectuel qu’aucun de nos siècles eût encore vu ? Qui m’eût dit cela alors, je ne l’aurais pas cru ; et cependant cela est. La poésie n’était donc pas morte dans les âmes, comme on le disait dans ces années de scepticisme et d’algèbre ; et, puisqu’elle n’est pas morte à cette époque, elle ne meurt jamais.
45Tant que l’homme ne mourra pas lui-même, la plus belle faculté de l’homme peut-elle mourir ? Qu’est-ce, en effet, que la poésie ? Comme tout ce qui est divin en nous, cela ne peut se définir par un mot ni par mille. C’est l’incarnation de ce que l’homme a de plus intime dans le cœur et de plus divin dans la pensée, de ce que la nature visible a de plus magnifique dans les images et de plus mélodieux dans les sons ! C’est à la fois sentiment et sensation, esprit et matière ; et voilà pourquoi c’est la langue complète, la langue par excellence qui saisit l’homme par son humanité tout entière, idée pour l’esprit, sentiment pour l’âme, image pour l’imagination, et musique pour l’oreille ! Voilà pourquoi cette langue, quand elle est bien parlée, foudroie l’homme comme la foudre et l’anéantit de conviction intérieure et d’évidence irréfléchie, ou l’enchante comme un philtre, et le berce immobile et charmé, comme un enfant dans son berceau, aux refrains sympathiques de la voix d’une mère ! Voilà pourquoi aussi l’homme ne peut ni produire ni supporter beaucoup de poésie ; c’est que le saisissant tout entier par l’âme et par les sens, et exaltant à la fois sa double faculté, la pensée par la pensée, les sens par les sensations, elle l’épuise, elle l’accable bientôt, comme toute jouissance trop complète, d’une voluptueuse fatigue, et lui fait rendre en peu de vers, en peu d’instants, tout ce qu’il y a de vie intérieure et de force de sentiment dans sa double organisation. La prose ne s’adresse qu’à l’idée ; le vers parle à l’idée et à la sensation tout à la fois. Cette langue, toute mystérieuse, tout instinctive qu’elle soit, ou plutôt par cela même qu’elle est instinctive et mystérieuse, cette langue ne mourra jamais ! Elle n’est point, comme on n’a cessé de le dire, malgré les démentis successifs de toutes les époques, elle n’est pas seulement la langue de l’enfance des peuples, le balbutiement de l’intelligence humaine ; elle est la langue de tous les âges de l’humanité, naïve et simple au berceau des nations ; conteuse et merveilleuse comme la nourrice au chevet de l’enfant ; amoureuse et pastorale chez les peuples jeunes et pasteurs ; guerrière et épique chez les hordes guerrières et conquérantes ; mystique, lyrique, prophétique ou sentencieuse dans les théocraties de l’Égypte ou de la Judée ; grave, philosophique et corruptrice dans les civilisations avancées de Rome, de Florence ou de Louis XIV ; échevelée et hurlante aux époques de convulsions et de ruines, comme en 93 ; neuve, mélancolique, incertaine, timide et audacieuse tout à la fois aux jours de renaissance et de reconstruction sociale, comme aujourd’hui ! plus tard, à la vieillesse des peuples, triste, sombre, gémissante et découragée comme eux, et respirant à la fois dans ses strophes les pressentiments lugubres, les rêves fantastiques des dernières catastrophes du monde, et les fermes et divines espérances d’une résurrection de l’humanité sous une autre forme : voilà la poésie. C’est l’homme même, c’est l’instinct de toutes ses époques, c’est l’écho intérieur de toutes ses impressions humaines, c’est la voix de l’humanité pensant et sentant, résumée et modulée par certains hommes plus hommes que le vulgaire, mens divinior, et qui plane sur ce bruit tumultueux et confus des générations et dure après elles, et qui rend témoignage à la postérité de leurs gémissements ou de leurs joies, de leurs faits ou de leurs idées. Cette voix ne s’éteindra jamais dans le monde ; car ce n’est pas l’homme qui l’a inventée. C’est Dieu même qui la lui a donnée, et c’est le premier cri qui est remonté à lui de l’humanité ! Ce sera aussi le dernier cri que le Créateur entendra s’élever de son œuvre quand il la brisera. Sortie de lui, elle remontera à lui.
46Un jour, j’avais planté ma tente dans un champ rocailleux, où croissaient quelques troncs d’oliviers noueux et rabougris, sous les murs de Jérusalem, à quelques centaines de pas de la tour de David, un peu au-dessus de la fontaine de Siloé, qui coule encore sur les dalles usées de sa grotte, non loin du tombeau du poëte-roi qui l’a si souvent chantée. Les hautes et noires terrasses qui portaient jadis le temple de Salomon s’élevaient à ma gauche, couronnées par les trois coupoles bleues et par les colonnettes légères et aériennes de la mosquée d’Omar, qui plane aujourd’hui sur les ruines de la maison de Jéhovah ; la ville de Jérusalem, que la peste ravageait alors, était tout inondée des rayons d’un soleil éblouissant répercutés sur ses mille dômes, sur ses marbres blancs, sur ses tours de pierre dorées, sur ses murailles polies par les siècles et par les vents salins du lac Asphaltite ; aucun bruit ne montait de son enceinte muette et morne comme la couche d’un agonisant ; ses larges portes étaient ouvertes et l’on apercevait de temps en temps le turban blanc et le manteau rouge du soldat arabe, gardien inutile de ces portes abandonnées. Rien ne venait, rien ne sortait ; le vent du matin soulevait seul la poudre ondoyante des chemins, et faisait un moment l’illusion d’une caravane ; mais quand la bouffée de vent avait passé, quand elle était venue mourir en sifflant sur les créneaux de la tour des Pisans ou sur les trois palmiers de la maison de Caïphe, la poussière retombait, le désert apparaissait de nouveau, et le pas d’aucun chameau, d’aucun mulet, ne retentissait sur les pavés de la route. Seulement, de quart d’heure en quart d’heure, les deux battants ferrés de toutes les portes de Jérusalem s’ouvraient, et nous voyions passer les morts que la peste venait d’achever, et que deux esclaves nus portaient sur un brancard aux tombes répandues tout autour de nous. Quelquefois un long cortége de Turcs, d’Arabes, d’Arméniens, de Juifs, accompagnaient le mort et défilaient en chantant entre les troncs d’oliviers, puis rentraient à pas lents et silencieux dans la ville ; plus souvent les morts étaient seuls, et, quand les deux esclaves avaient creusé de quelques palmes le sable ou la terre de la colline, et couché le pestiféré dans son dernier lit, ils s’asseyaient sur le tertre même qu’ils venaient d’élever, se partageaient les vêtements du mort, et, allumant leurs longues pipes, ils fumaient en silence et regardaient la fumée de leurs chibouks monter en légères colonnes bleues, et se perdre gracieusement dans l’air limpide, vif et transparent, de ces journées d’automne. À mes pieds, la vallée de Josaphat s’étendait comme un vaste sépulcre ; le Cédron tari la sillonnait d’une déchirure blanchâtre, toute semée de gros cailloux, et les flancs des deux collines qui la cernent étaient tout blancs de tombes et de turbans sculptés, monument banal des Osmanlis ; un peu sur la droite, la colline des Oliviers s’affaissait, et laissait, entre les chaînes éparses des cônes volcaniques des montagnes nues de Jéricho et de Saint-Saba, l’horizon s’étendre et se prolonger comme une avenue lumineuse entre des cimes de cyprès inégaux ; le regard s’y jetait de lui-même, attiré par l’éclat azuré et plombé de la mer Morte, qui luisait au pied des degrés de ces montagnes, et, derrière, la chaîne bleue des montagnes de l’Arabie Pétrée bornait l’horizon. Mais borner n’est pas le mot, car ces montagnes semblaient transparentes comme le cristal, et l’on voyait ou l’on croyait voir au delà un horizon vague et indéfini s’étendre encore, et nager dans les vapeurs ambiantes d’un air teint de pourpre et de céruse.
47C’était l’heure de midi, l’heure où le muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret, et chante l’heure et la prière à toutes les heures ; voix vivante, animée, qui sait ce qu’elle dit et ce qu’elle chante, bien supérieure, à mon avis, à la voix machinale et sans conscience de la cloche de nos cathédrales. Mes Arabes avaient donné l’orge dans le sac de poil de chèvre à mes chevaux attachés çà et là autour de ma tente ; les pieds enchaînés à des anneaux de fer, ces beaux et doux animaux étaient immobiles, leur tête penchée et ombragée par leur longue crinière éparse, leur poil gris luisant et fumant sous les rayons d’un soleil de plomb. Les hommes s’étaient rassemblés à l’ombre du plus large des oliviers ; ils avaient étendu sur la terre leur natte de Damas, et ils fumaient en se contant des histoires du désert, ou en chantant des vers d’Antar, Antar, ce type de l’Arabe errant, à la fois pasteur, guerrier et poëte, qui a écrit le désert tout entier dans ses poésies nationales ; épique comme Homère, plaintif comme Job, amoureux comme Théocrite, philosophe comme Salomon. Ses vers, qui endorment ou exaltent l’imagination de l’Arabe autant que la fumée du tombach dans le narguilé1, retentissaient en sons gutturaux dans le groupe animé de mes saïs ; et, quand le poëte avait touché plus juste ou plus fort la corde sensible de ces hommes sauvages, mais impressionnables, on entendait un léger murmure de leurs lèvres ; ils joignaient leurs mains, les élevaient au-dessus de leurs oreilles, et, inclinant la tête, ils s’écriaient tour à tour : Allah ! Allah ! Allah !1 note
1Pipe où la fumée du tabac passe dans l’eau avant d’arriver à la bouche.
48À quelques pas de moi, une jeune femme turque pleurait son mari sur un de ces petits monuments de pierre blanche dont toutes les collines autour de Jérusalem sont parsemées ; elle paraissait à peine avoir dix-huit à vingt ans, et je ne vis jamais une si ravissante image de la douleur. Son profil, que son voile rejeté en arrière me laissait entrevoir, avait la pureté de lignes des plus belles têtes du Parthénon ; mais en même temps la mollesse, la suavité et la gracieuse langueur des femmes de l’Asie, beauté bien plus féminine, bien plus amoureuse, bien plus fascinante pour le cœur que la beauté sévère et mâle des statues grecques. Ses cheveux, d’un blond bronzé et doré comme le cuivre des statues antiques, couleur très estimée dans ce pays du soleil, dont elle est comme un reflet permanent ; ses cheveux, détachés de sa tête, tombaient autour d’elle et balayaient littéralement le sol ; sa poitrine était entièrement découverte, selon la coutume des femmes de cette partie de l’Arabie, et, quand elle se baissait pour embrasser la pierre du turban ou pour coller son oreille à la tombe, ses deux seins nus touchaient la terre et creusaient leur moule dans la poussière, comme ce moule du beau sein d’Atala ensevelie, que le sable du sépulcre dessinait encore, dans l’admirable épopée de M. de Chateaubriand. Elle avait jonché de toutes sortes de fleurs le tombeau et la terre alentour ; un beau tapis de Damas était étendu sous ses genoux ; sur le tapis il y avait quelques vases de fleurs et une corbeille pleine de figues et de galettes d’orge, car cette femme devait passer la journée entière à pleurer ainsi. Un trou creusé dans la terre, et qui était censé correspondre à l’oreille du mort, lui servait de porte-voix vers cet autre monde où dormait celui qu’elle venait visiter. Elle se penchait de moment en moment vers cette étroite ouverture ; elle y chantait des choses entremêlées de sanglots, elle y collait ensuite l’oreille comme si elle eût entendu la réponse, puis elle se remettait à chanter en pleurant encore ! J’essayais de comprendre les paroles qu’elle murmurait ainsi et qui venaient jusqu’à moi ; mais mon drogman arabe ne put les saisir ou les rendre. Combien je les regrette ! que de secrets de l’amour et de la douleur ! que de soupirs animés de toute la vie de deux âmes arrachées l’une à l’autre, ces paroles confuses et noyées de larmes devaient contenir ! Oh ! si quelque chose pouvait jamais réveiller un mort, c’étaient de telles paroles murmurées par une pareille bouche !
49À deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenue par deux roseaux fichés en terre pour servir de parasol, ses deux petits enfants jouaient avec trois esclaves noires d’Abyssinie, accroupies, comme leur maîtresse, sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres de l’Abyssinie, étaient groupées dans des attitudes diverses, comme trois statues tirées d’un seul bloc. L’une avait un genou en terre et tenait sur l’autre genou un des enfants, qui tendait ses bras du côté où pleurait sa mère ; l’autre avait ses deux jambes repliées sous elle et ses deux mains jointes, comme la Madeleine de Canova, sur son tablier de toile bleue ; la troisième était debout, un peu penchée sur ses deux compagnes, et, se balançant à droite et à gauche, berçait contre son sein à peine dessiné le plus petit des enfants, qu’elle essayait en vain d’endormir. Quand les sanglots de la jeune veuve arrivaient jusqu’aux enfants, ceux-ci se prenaient à pleurer ; et les trois esclaves noires, après avoir répondu par un sanglot à celui de leur maîtresse, se mettaient à chanter des airs assoupissants et des paroles enfantines de leur pays, pour apaiser les deux enfants.
50C’était un dimanche : à deux cents pas de moi, derrière les murailles épaisses et hautes de Jérusalem, j’entendais sortir par bouffées de la noire coupole du couvent grec, les échos éloignés et affaiblis de l’office des vêpres. Les hymnes et les psaumes de David s’élevaient, après trois mille ans, rapportés, par des voix étrangères et dans une langue nouvelle, sur ces collines qui les avaient inspirés ; et je voyais sur les terrasses du couvent quelques figures de vieux moines de Terre sainte aller et venir, leur bréviaire à la main, et murmurant ces prières murmurées déjà par tant de siècles dans des langues et dans des rhythmes divers !
51Et moi j’étais là aussi, pour chanter toutes ces choses, pour étudier les siècles à leur berceau, pour remonter jusqu’à sa source le cours inconnu d’une civilisation, d’une religion, pour m’inspirer de l’esprit des lieux et du sens caché des histoires et des monuments sur ces bords qui furent le point de départ du monde moderne, et pour nourrir d’une sagesse plus réelle, et d’une philosophie plus vraie, la poésie grave et pensée de l’époque avancée où nous vivons !
52Cette scène, jetée par hasard sous mes yeux et recueillie dans un de mes mille souvenirs de voyages, me présenta les destinées et les phases presque complètes de toute poésie : les trois esclaves noires, berçant les enfants avec les chansons naïves et sans pensée de leur pays, la poésie pastorale et instinctive de l’enfance des nations ; la jeune veuve turque pleurant son mari en chantant ses sanglots à la terre, la poésie élégiaque et passionnée, la poésie du cœur ; les soldats et les moukres arabes récitant des fragments belliqueux, amoureux et merveilleux d’Antar, la poésie épique et guerrière des peuples nomades ou conquérants ; les moines grecs chantant les psaumes sur leurs terrasses solitaires, la poésie sacrée et lyrique des âges d’enthousiasme et de rénovation religieuse ; et moi méditant sous ma tente, et recueillant des vérités historiques ou des pensées sur toute la terre, la poésie de philosophie et de méditation, fille d’une époque où l’humanité s’étudie et se résume elle-même jusque dans les chants dont elle amuse ses loisirs.
53Voilà la poésie tout entière dans le passé ; mais dans l’avenir que sera-t-elle ?
54Un autre jour, deux mois plus tard, j’avais traversé les sommets du Sannim, couverts de neiges éternelles, et j’étais redescendu du Liban, couronné de son diadème de cèdres, dans le désert nu et stérile d’Héliopolis. À la fin d’une journée de route pénible et longue, à l’horizon encore éloigné devant nous, sur les derniers degrés des montagnes noires de l’Anti-Liban, un groupe immense de ruines jaunes, dorées par le soleil couchant, se détachaient de l’ombre des montagnes et répercutaient les rayons du soir. Nos guides nous les montraient du doigt, et criaient : « Balbek ! Balbek ! » C’était en effet la merveille du désert, la fabuleuse Balbek, qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu, pour nous raconter des âges dont l’histoire a perdu la mémoire. Nous avancions lentement au pas de nos chevaux fatigués, les yeux attachés sur les murs gigantesques, sur les colonnes éblouissantes et colossales qui semblaient s’étendre, grandir, s’allonger, à mesure que nous en approchions ; un profond silence régnait dans toute notre caravane ; chacun aurait craint de perdre une impression de cette scène, en communiquant celle qu’il venait d’avoir ; les Arabes même se taisaient, et semblaient recevoir aussi une forte et grave pensée de ce spectacle qui nivelle toutes les pensées. Enfin, nous touchâmes aux premiers blocs de marbre, aux premiers tronçons de colonnes, que les tremblements de terre ont secoués jusqu’à plus d’un mille des monuments mêmes, comme les feuilles sèches jetées et roulées loin de l’arbre après l’ouragan. Les profondes et larges carrières qui déchirent, comme des gorges de vallées, les flancs noirs de l’Anti-Liban, ouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux ; ces vastes bassins de pierre, dont les parois gardent encore les traces profondes du ciseau qui les a creusés pour en tirer d’autres collines de pierre, montraient encore quelques blocs gigantesques à demi détachés de leur base, et d’autres entièrement taillés sur leurs quatre faces, et qui semblent n’attendre que les chars ou les bras de générations de géants pour les mouvoir. Un seul de ces moellons de Balbek avait soixante-deux pieds de long sur vingt-quatre pieds de largeur, et seize pieds d’épaisseur. Un de nos Arabes, descendant de cheval, se laissa glisser dans la carrière, et, grimpant sur cette pierre en s’accrochant aux entaillures du ciseau et aux mousses qui y ont pris racine, il monta sur ce piédestal, et courut çà et là sur cette plate-forme, en poussant des cris sauvages ; mais le piédestal écrasait par sa masse l’homme de nos jours ; l’homme disparaissait devant son œuvre. Il faudrait la force réunie de dix mille hommes de notre temps pour soulever seulement cette pierre, et les plates-formes des temples de Balbek en montrent de plus colossales encore, élevées à vingt-cinq ou trente pieds du sol, pour porter des colonnades proportionnées à ces bases !
55Nous suivîmes notre route entre le désert à gauche et les ondulations de l’Anti-Liban à droite, en longeant quelques petits champs cultivés par les Arabes pasteurs, et le lit d’un large torrent qui serpente entre les ruines, et aux abords duquel s’élèvent quelques beaux noyers. L’Acropolis, ou la colline artificielle qui porte tous les grands monuments d’Héliopolis, nous apparaissait çà et là entre les rameaux et au-dessus de la tête des grands arbres ; enfin nous la découvrîmes tout entière, et toute la caravane s’arrêta comme par un instinct électrique. Aucune plume, aucun pinceau ne pourrait décrire l’impression que ce seul regard donne à l’œil et à l’âme ; sous nos pas, dans le lit des torrents, au milieu des champs, autour de tous les troncs d’arbres, des blocs immenses de granit rouge ou gris, de porphyre sanguin, de marbre blanc, de pierre jaune aussi éclatante que le marbre de Paros, tronçons de colonnes, chapiteaux ciselés, architraves, volutes, corniches, entablements, piédestaux, membres épars, et qui semblent palpitants, des statues tombées la face contre terre, tout cela confus, groupé en monceaux, disséminé en mille fragments, et ruisselant de toutes parts comme les laves d’un volcan qui vomirait les débris d’un grand empire ! À peine un sentier pour se glisser à travers ces balayures des arts qui couvrent toute la terre ; et le fer de nos chevaux glissait et se brisait à chaque pas sur l’acanthe polie des corniches, ou sur le sein de neige d’un torse de femme : l’eau seule de la rivière de Balbek se faisant jour parmi ces lits de fragments, et lavant de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle à son cours.
56Au delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes de marbre, la colline de Balbek, plate-forme de mille pas de long, de sept cents pieds de large, toute bâtie de main d’homme, en pierres de taille dont quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur vingt à vingt-deux d’élévation, mais la plupart de quinze à trente ; cette colline de granit taillé se présentait à nous par son extrémité orientale, avec ses bases profondes et ses revêtements incommensurables, où trois morceaux de granit forment cent quatre-vingts pieds de développement et près de quatre mille pieds de surface, avec les larges embouchures de ses voûtes souterraines, où l’eau de la rivière s’engouffrait en bondissant, où le vent jetait avec l’eau des murmures semblables aux volées lointaines des grandes cloches de nos cathédrales. Sur cette immense plate-forme, l’extrémité des grands temples se montrait à nous, détachée de l’horizon bleu et rosé, en couleur d’or. Quelques-uns de ces monuments déserts semblaient intacts, et sortis d’hier des mains de l’ouvrier ; d’autres ne présentaient plus que des restes encore debout, des colonnes isolées, des pans de muraille inclinés, et des frontons démantelés ; l’œil se perdait dans les avenues étincelantes de colonnades de ces divers temples, et l’horizon trop élevé nous empêchait de voir où finissait ce peuple de pierre. Les sept colonnes gigantesques du grand temple, portant encore majestueusement leur riche et colossal entablement, dominaient toute cette scène et se perdaient dans le ciel bleu du désert, comme un autel aérien pour les sacrifices des géants.
57Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pour reconnaître seulement ce que nous venions visiter à travers tant de périls et tant de distance ; et, sûrs enfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les rêves même ne pourraient nous rendre, nous nous remîmes en marche. Le jour baissait ; il fallait trouver un asile, ou sous la tente, ou sous quelque voûte de ces ruines, pour passer la nuit et nous reposer d’une marche de quatorze heures. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines et une vaste plage toute blanche de débris, et, traversant quelques champs de gazon brouté par les chèvres et les chameaux, nous nous dirigeâmes vers une fumée qui s’élevait, à quelque cent pas de nous, d’un groupe de ruines entremêlées de masures arabes. Le sol était inégal et montueux, et retentissait sous les fers de nos chevaux, comme si les souterrains que nous foulions allaient s’entr’ouvrir sous leurs pas. Nous arrivâmes à la porte d’une cabane basse et à demi cachée par des pans de marbre dégradés, et dont la porte et les étroites fenêtres, sans vitres et sans volets, étaient construites de débris de marbre et de porphyre mal collés ensemble avec un peu de ciment. Une petite ogive de pierre s’élevait d’un ou deux pieds au-dessus de la plate-forme qui servait de toit à cette masure, et une petite cloche, semblable à celle que l’on peint sur la grotte des ermites, y tremblait aux bouffées de vent. C’était le palais épiscopal de l’évêque arabe de Balbek, qui surveille dans ce désert un petit troupeau de douze ou quinze familles chrétiennes de la communion grecque, perdues au milieu de ces déserts et de la tribu féroce des Arabes indépendants de Békaa. Jusque-là nous n’avions vu aucun être vivant que les chacals, qui couraient entre les colonnes du grand temple, et les petites hirondelles au collier de soie rose, qui bordaient, comme un ornement d’architecture orientale, les corniches de la plate-forme. L’évêque, averti par le bruit de notre caravane, arriva bientôt, et, s’inclinant sur sa porte, m’offrit l’hospitalité. C’était un beau vieillard, aux cheveux et à la barbe d’argent, à la physionomie grave et douce, à la parole noble, suave et cadencée, tout à fait semblable à l’idée du prêtre dans le poëme ou dans le roman, et digne en tout de montrer sa figure de paix, de résignation et de charité, dans cette scène solennelle de ruines et de méditation. Il nous fit entrer dans une petite cour intérieure, pavée aussi d’éclats de statues, de morceaux de mosaïques et de vases antiques, et, nous livrant sa maison, c’est-à-dire deux petites chambres basses sans meubles et sans portes, il se retira, et nous laissa, suivant la coutume orientale, maîtres absolus de sa demeure. Pendant que nos Arabes plantaient en terre, autour de la maison, les chevilles de fer pour y attacher par des anneaux les jambes de nos chevaux, et que d’autres allumaient un feu dans la cour pour nous préparer le pilau et cuire les galettes d’orge, nous sortîmes pour jeter un second regard sur les monuments qui nous environnaient. Les grands temples étaient devant nous comme des statues sur leur piédestal ; le soleil les frappait d’un dernier rayon, qui se retirait lentement d’une colonne à l’autre, comme les lueurs d’une lampe que le prêtre emporte au fond du sanctuaire ; les mille ombres des portiques, des piliers, des colonnades, des autels, se répandaient mouvantes sous la vaste forêt de pierre, et remplaçaient peu à peu sur l’Acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du travertin. Plus loin, dans la plaine, c’était un océan de ruines qui ne se perdait qu’à l’horizon ; on eût dit des vagues de pierre brisées contre un écueil, et couvrant une immense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien ne s’élevait au-dessus de cette mer de débris, et la nuit, qui tombait des hauteurs déjà grises d’une chaîne de montagnes, les ensevelissait successivement dans son ombre. Nous restâmes quelques moments assis, silencieux et pensifs, devant ce spectacle sans parole, et nous rentrâmes à pas lents dans la petite cour de l’évêque, éclairée par le foyer des Arabes.
58Assis sur quelques fragments de corniches et de chapiteaux qui servaient de bancs dans la cour, nous mangeâmes rapidement le sobre repas du voyageur dans le désert, et nous restâmes quelque temps à nous entretenir, avant le sommeil, de ce qui remplissait nos pensées. Le foyer s’éteignait, mais la lune se levait pleine et éclatante dans le ciel limpide, et, passant à travers les crénelures d’un grand mur de pierres blanches et les dentelures d’une fenêtre en arabesques qui bornaient la cour du côté du désert, elle éclairait l’enceinte d’une clarté qui rejaillissait sur toutes les pierres. Le silence et la rêverie nous gagnèrent ; ce que nous pensions à cette heure, à cette place, si loin du monde vivant, dans ce monde mort, en présence de tant de témoins muets d’un passé inconnu, mais qui bouleverse toutes nos petites théories d’histoire et de philosophie de l’humanité ; ce qui se remuait dans nos esprits et dans nos cœurs, de nos systèmes, de nos idées, hélas ! et peut-être aussi de nos souvenirs et de nos sentiments individuels, Dieu seul le sait ; et nos langues n’essayaient pas de le dire ; elles auraient craint de profaner la solennité de cette heure, de cet astre, de ces pensées mêmes : nous nous taisions. Tout à coup, comme une plainte douce et amoureuse, comme un murmure grave et accentué par la passion, sortit des ruines derrière ce grand mur percé d’ogives arabesques, et dont le toit nous avait paru écroulé sur lui-même ; ce murmure vague et confus s’enfla, se prolongea, s’éleva plus fort et plus haut, et nous distinguâmes un chant nourri de plusieurs voix en chœur, un chant monotone, mélancolique et tendre, qui montait, qui baissait, qui mourait, qui renaissait alternativement et qui se répondait à lui-même : c’était la prière du soir que l’évêque arabe faisait, avec son petit troupeau, dans l’enceinte éboulée de ce qui avait été son église, monceau de ruines entassées récemment par une tribu d’Arabes idolâtres. Rien ne nous avait préparés à cette musique de l’âme, dont chaque note est un sentiment ou un soupir du cœur humain, dans cette solitude, au fond des déserts, sortant ainsi des pierres muettes accumulées par les tremblements de terre, par les barbares et par le temps. Nous fûmes frappés de saisissement, et nous accompagnâmes des élans de notre pensée, de notre prière et de toute notre poésie intérieure, les accents de cette poésie sainte, jusqu’à ce que les litanies chantées eussent accompli leur refrain monotone, et que le dernier soupir de ces voix pieuses se fût assoupi dans le silence accoutumé de ces vieux débris.
59« Voilà, disions-nous en nous levant, ce que sera sans doute la poésie des derniers âges : soupir et prière sur les tombeaux, aspiration plaintive vers un monde qui ne connaîtra ni mort ni ruines. »
60Mais j’en vis une bien plus frappante image quelques mois après dans un voyage au Liban : je demande encore la permission de la peindre.
61Je redescendais les dernières sommités de ces alpes ; j’étais l’hôte du cheik d’Éden, village arabe maronite suspendu sous la dent la plus aiguë de ces montagnes, aux limites de la végétation, et qui n’est habitable que l’été. Ce noble et respectable vieillard était venu me chercher avec ses fils et quelques-uns de ses serviteurs jusqu’aux environs de Tripoli de Syrie, et m’avait reçu dans son château d’Éden avec la dignité, la grâce de cœur et l’élégance de manières que l’on pourrait imaginer dans un des vieux seigneurs de la cour de Louis XIV. Les arbres entiers brûlaient dans le large foyer ; les moutons, les chevreaux, les cerfs étaient étalés par piles dans les vastes salles, et les outres séculaires des vins d’or du Liban, apportées de la cave par ses serviteurs, coulaient pour nous et pour notre escorte. Après avoir passé quelques jours à étudier ces belles mœurs homériques, poétiques comme les lieux mêmes où nous les retrouvions, le cheik me donna son fils aîné et un certain nombre de cavaliers arabes pour me conduire aux cèdres de Salomon ; arbres fameux qui consacrent encore la plus haute cime du Liban, et que l’on vient vénérer depuis des siècles, comme les derniers témoins de la gloire de Salomon. Je ne les décrirai point ici ; mais, au retour de cette journée mémorable pour un voyageur, nous nous égarâmes dans les sinuosités de rochers et dans les nombreuses et hautes vallées dont ce groupe du Liban est déchiré de toutes parts, et nous nous trouvâmes tout à coup sur le bord à pic d’une immense muraille de rochers de quelques mille pieds de profondeur, qui cernent la Vallée des Saints. Les parois de ce rempart de granit étaient tellement perpendiculaires, que les chevreuils même de la montagne n’auraient pu y trouver un sentier, et que nos Arabes étaient obligés de se coucher le ventre contre terre et de se pencher sur l’abîme pour découvrir le fond de la vallée. Le soleil baissait, nous avions marché bien des heures, et il nous en aurait fallu plusieurs encore pour retrouver notre sentier perdu et regagner Éden. Nous descendîmes de cheval, et nous confiant à un de nos guides, qui connaissait non loin de là un escalier de roc vif, taillé jadis par les moines maronites, habitants immémoriaux de cette vallée, nous suivîmes quelque temps les bords de la corniche, et nous descendîmes enfin, par ces marches glissantes, sur une plate-forme détachée du roc, et qui dominait tout cet horizon.
62La vallée s’abaissait d’abord par des pentes larges et douces du pied des neiges, et des cèdres qui formaient une tache noire sur ces neiges ; là elle se déroulait sur des pelouses d’un vert jaune et tendre comme celui des hautes croupes du Jura ou des Alpes, et une multitude de filets d’eau écumante, sortis çà et là du pied des neiges fondantes, sillonnaient ces pentes gazonnées, et venaient se réunir en une seule masse de flots et d’écume au pied du premier gradin de rochers. Là, la vallée s’enfonçait tout à coup à quatre ou cinq cents pieds de profondeur, et le torrent se précipitait avec elle, et, s’étendant sur une large surface, tantôt couvrait le rocher comme un voile limpide et transparent, tantôt s’en détachait en voûtes élancées, et, tombant enfin sur des blocs immenses et aigus de granit arrachés du sommet, s’y brisait en lambeaux flottants, et retentissait comme un tonnerre éternel. Le vent de sa chute arrivait jusqu’à nous en emportant comme de légers brouillards la fumée de l’eau à mille couleurs, la promenait çà et là sur toute la vallée, ou la suspendait en rosée aux branches des arbustes et aux aspérités du roc. En se prolongeant vers le nord, la Vallée des Saints se creusait de plus en plus et s’élargissait davantage ; puis, à environ deux milles du point où nous étions placés, deux montagnes nues et couvertes d’ombres se rapprochaient en s’inclinant l’une vers l’autre, laissant à peine une ouverture de quelques toises entre leurs deux extrémités, où la vallée allait se terminer et se perdre avec ses pelouses, ses vignes hautes, ses peupliers, ses cyprès et son torrent de lait. Au-dessus des deux monticules qui l’étranglaient ainsi, on apercevait à l’horizon comme un lac d’un bleu plus sombre que le ciel : c’était un morceau de la mer de Syrie, encadré par un golfe fantastique d’autres montagnes du Liban. Ce golfe était à vingt lieues de nous, mais la transparence de l’air nous le montrait à nos pieds, et nous distinguions même deux navires à la voile qui, suspendus entre le bleu du ciel et celui de la mer, et diminués par la distance, ressemblaient à deux cygnes planant dans notre horizon. Ce spectacle nous saisit tellement d’abord, que nous n’arrêtâmes nos regards sur aucun détail de la vallée ; mais quand le premier éblouissement fut passé, et que notre œil put percer à travers la vapeur flottante du soir et des eaux, une scène d’une autre nature se déroula peu à peu devant nous.
63À chaque détour du torrent où l’écume laissait un peu de place à la terre, un couvent de moines maronites se dessinait en pierres d’un brun sanguin sur le gris du rocher, et sa fumée s’élevait dans les airs entre des cimes de peupliers et de cyprès. Autour des couvents, de petits champs, conquis sur le roc ou sur le torrent, semblaient cultivés comme les parterres les plus soignés de nos maisons de campagne, et çà et là on apercevait ces maronites, vêtus de leur capuchon noir, qui rentraient du travail des champs, les uns avec la bêche sur l’épaule, les autres conduisant de petits troupeaux de poulains arabes, quelques-uns tenant le manche de la charrue et piquant leurs bœufs entre les mûriers. Plusieurs de ces demeures de prières et de travail étaient suspendues avec leurs chapelles et leurs ermitages sur les caps avancés des deux immenses chaînes de montagnes ; un certain nombre étaient creusées comme des grottes de bêtes fauves dans le rocher même. On n’apercevait que la porte, surmontée d’une ogive vide où pendait la cloche, et quelques petites terrasses taillées sous la voûte même du roc, où les moines vieux et infirmes venaient respirer l’air et voir un peu de soleil, partout où le pied de l’homme pouvait atteindre. Sur certains rebords des précipices, l’œil ne pouvait apercevoir aucun accès ; mais là même un couvent, une croix, une solitude, un oratoire, un ermitage et quelques figures de solitaires circulant parmi les roches ou les arbustes, travaillant, lisant ou priant. Un de ces couvents était une imprimerie arabe pour l’instruction du peuple maronite, et l’on voyait sur la terrasse une foule de moines allant et venant, et étendant sur des claies ou sur des roseaux les feuilles blanches du papier humide. Rien ne peut peindre, si ce n’est le pinceau, la multitude et le pittoresque de ces retraites. Chaque pierre semblait avoir enfanté sa cellule, chaque grotte son ermite ; chaque source avait son mouvement et sa vie, chaque arbre son solitaire sous son ombre. Partout où l’œil tombait, il voyait la vallée, la montagne, les précipices s’abîmer pour ainsi dire sous son regard, et une scène de vie, de prière, de contemplation, se détacher de ces masses éternelles, ou s’y mêler pour les consacrer. Mais bientôt le soleil tomba, les travaux du jour cessèrent, et toutes les figures noires répandues dans la vallée rentrèrent dans les grottes ou dans les monastères. Les cloches sonnèrent de toutes parts l’heure du recueillement et des offices du soir, les unes avec la voix forte et vibrante des grands vents sur la mer, les autres avec les voix légères et argentines des oiseaux dans les champs de blé, celles-ci plaintives et lointaines comme des soupirs dans la nuit et dans le désert : toutes ces cloches se répondaient des deux bords de la vallée, et les mille échos des grottes et des précipices se les renvoyaient en murmures confus et répercutés, mêlés avec le mugissement du torrent, des cèdres, et les mille chutes sonores des sources et des cascades dont les deux flancs des monts sont sillonnés. Puis il se fit un moment de silence, et un nouveau bruit plus doux, plus mélancolique et plus grave, remplit la vallée : c’était le chant des psaumes, qui, s’élevant à la fois de chaque monastère, de chaque église, de chaque oratoire, de chaque cellule des rochers, se mêlait, se confondait en montant jusqu’à nous comme un vaste murmure, et ressemblait à une seule et vaste plainte mélodieuse de la vallée tout entière, qui venait de prendre une âme et une voix ; puis un nuage d’encens monta de chaque toit, sortit de chaque grotte, et parfuma cet air que les anges auraient pu respirer. Nous restâmes muets et enchantés comme ces esprits célestes, quand, planant pour la première fois sur le globe qu’ils croyaient désert, ils entendirent monter de ces mêmes bords la première prière des hommes ; nous comprîmes ce que c’était que la voix de l’homme pour vivifier la nature la plus morte, et ce que ce serait que la poésie à la fin des temps, quand, tous les sentiments du cœur humain éteints et absorbés dans un seul, la poésie ne serait plus ici-bas qu’une adoration et un hymne !
64Mais nous ne sommes pas à ces temps : le monde est jeune, car la pensée mesure encore une distance incommensurable entre l’état actuel de l’humanité et le but qu’elle peut atteindre ; la poésie aura d’ici là de nouvelles, de hautes destinées à remplir.
65Elle ne sera plus lyrique dans le sens où nous prenons ce mot ; elle n’a plus assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité d’impression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne sera plus épique ; l’homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser par les longs récits de l’épopée, et l’expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poëme épique enchantait sa crédulité. Elle ne sera plus dramatique, parce que la scène de la vie réelle a, dans nos temps de liberté et d’action politique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la scène du théâtre ; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au théâtre pour être émues, mais pour juger ; parce que la société est devenue critique, de naïve qu’elle était. Il n’y a plus de bonne foi dans ses plaisirs. Le drame va tomber au peuple ; il était du peuple et pour le peuple, il y retourne ; il n’y a plus que la classe populaire qui porte son cœur au théâtre. Or, le drame populaire, destiné aux classes illettrées, n’aura pas de longtemps une expression assez noble, assez élégante, assez élevée pour attirer la classe lettrée ; la classe lettrée abandonnera donc le drame ; et quand le drame populaire aura élevé son parterre jusqu’à la hauteur de la langue d’élite, cet auditoire le quittera encore, et il lui faudra sans cesse redescendre pour être senti. Des hommes de génie tentent, en ce moment même, de faire violence à cette destinée du drame. Je fais des vœux pour leur triomphe ; et, dans tous les cas, il restera de glorieux monuments de leur lutte. C’est une question d’aristocratie et de démocratie ; le drame est l’image la plus fidèle de la civilisation.
66La poésie sera de la raison chantée, voilà sa destinée pour longtemps ; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale, comme les époques que le genre humain va traverser ; elle sera intime surtout, personnelle, méditative et grave ; non plus un jeu de l’esprit, un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l’écho profond, réel, sincère, des plus hautes conceptions de l’intelligence, des plus mystérieuses impressions de l’âme. Ce sera l’homme lui-même et non plus son image. Les signes avant-coureurs de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d’un siècle ; ils se multiplient de nos jours. La poésie s’est dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle, elle n’a presque plus de forme qu’elle-même. À mesure que tout s’est spiritualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise. Elle ne veut plus de mannequin, elle n’invente plus de machine ; car la première chose que fait maintenant l’esprit du lecteur, c’est de dépouiller le mannequin, c’est de démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l’œuvre poétique, et de chercher aussi l’âme du poëte sous sa poésie. Mais sera-t-elle morte pour être plus vraie, plus sincère, plus réelle qu’elle ne le fut jamais ? Non sans doute ; elle aura plus de vie, plus d’intensité, plus d’action qu’elle n’en eut encore ! et j’en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est la poésie même, amour, religion, liberté, et je me demande s’il y eut jamais dans les époques littéraires un moment aussi remarquable en talents éclos et en promesses qui écloront à leur tour. Je le sais mieux que personne, car j’ai souvent été le confident inconnu de ces mille voix mystérieuses qui chantent dans le monde ou dans la solitude, et qui n’ont pas encore d’écho dans leur renommée. Non, il n’y eut jamais autant de poëtes et plus de poésie qu’il y en a en France et en Europe au moment où j’écris ces lignes, au moment où quelques esprits superficiels ou préoccupés s’écrient que la poésie a accompli ses destinées, et prophétisent la décadence de l’humanité. Je ne vois aucun signe de décadence dans l’intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude ni de vieillesse ; je vois des institutions vieilles qui s’écroulent, mais des générations rajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens, et qui reconstruiront sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donnée à faire et à refaire sans cesse à l’homme, sa propre destinée. Dans cette œuvre, la poésie a sa place, quoique Platon voulût l’en bannir. C’est elle qui plane sur la société et qui la juge, et qui, montrant à l’homme la vulgarité de son œuvre, l’appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques imaginaires, des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les atteindre.
67À côté de cette destinée philosophique, rationnelle, politique, sociale, de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir : elle doit suivre la pente des institutions et de la presse ; elle doit se faire peuple, et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie. La presse commence à pressentir cette œuvre, œuvre immense et puissante, qui, en portant sans cesse à tous la pensée de tous, abaissera les montagnes, élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus d’autre puissance sur la terre que celle de la raison universelle, qui aura multiplié sa force par la force de tous. Sublime et incalculable association de toutes les pensées, dont les résultats ne peuvent être appréciés que par Celui qui a permis à l’homme de la concevoir et de la réaliser ! La poésie de nos jours a déjà tenté cette forme, et des talents d’un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple ; la poésie s’est faite chanson, pour courir sur l’aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières ; elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations, quelques sentiments de morale sociale ; mais cependant, il faut le déplorer, elle n’a guère popularisé que des passions, des haines ou des envies. C’est à populariser des vérités, de l’amour, de la raison, des sentiments exaltés de religion et d’enthousiasme, que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l’avenir. Cette poésie est à créer ; l’époque la demande, le peuple en a soif ; il est plus poëte par l’âme que nous, car il est plus près de la nature : mais il a besoin d’un interprète entre cette nature et lui ; c’est à nous de lui en servir, et de lui expliquer, par ses sentiments rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse, de générosité, de patriotisme et de piété enthousiaste dans son cœur. Toutes les époques primitives de l’humanité ont eu leur poésie ou leur spiritualisme chanté : la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui fit taire cette voix intime et consolante de l’humanité ? Non sans doute ; rien ne meurt dans l’ordre éternel des choses, tout se transforme : la poésie est l’ange gardien de l’humanité à tous ses âges.
68Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre, que j’ai entendu chanter souvent aux femmes d’Amalfi en revenant de la fontaine. Je l’ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s’appliquer si bien au sujet que je traite, que je ne puis me refuser à les insérer ici. C’est une femme qui parle :
69Quand, assise à douze ans à l’angle du verger,
70Sous les citrons en fleur ou les amandiers roses,
71Le souffle du printemps sortait de toutes choses,
72Et faisait sur mon cou mes boucles voltiger,
73Une voix me parlait, si douce, au fond de l’âme,
74Qu’un frisson de plaisir en courait sur ma peau.
75Ce n’était pas le vent, la cloche, le pipeau,
76Ce n’était nulle voix d’enfant, d’homme ou de femme ;
77C’était vous, c’était vous, ô mon Ange gardien,
78C’était vous dont le cœur déjà parlait au mien !
79Quand, plus tard, mon fiancé venait de me quitter,
80Après des soirs d’amour au pied du sycomore,
81Quand son dernier baiser retentissait encore
82Au cœur qui sous sa main venait de palpiter,
83La même voix tintait longtemps dans mes oreilles,
84Et sortant de mon cœur m’entretenait tout bas.
85Ce n’était pas sa voix, ni le bruit de ses pas,
86Ni l’écho des amants qui chantaient sous les treilles ;
87C’était vous, c’était vous, ô mon Ange gardien,
88C’était vous dont le cœur parlait encore au mien !
89Quand, jeune et déjà mère, autour de mon foyer
90J’assemblais tous les biens que le ciel nous prodigue,
91Qu’à ma porte un figuier laissait tomber sa figue
92Aux mains de mes garçons qui le faisaient ployer,
93Une voix s’élevait de mon sein tendre et vague.
94Ce n’était pas le chant du coq ou de l’oiseau,
95Ni des souffles d’enfants dormant dans leur berceau,
96Ni la voix des pêcheurs qui chantaient sur la vague ;
97C’était vous, c’était vous, ô mon Ange gardien,
98C’était vous dont le cœur chantait avec le mien !
99Maintenant je suis seule, et vieille à cheveux blancs ;
100Et le long des buissons abrités de la bise,
101Chauffant ma main ridée au foyer que j’attise,
102Je garde les chevreaux et les petits enfants :
103Cependant dans mon sein la voix intérieure
104M’entretient, me console et me chante toujours.
105Ce n’est plus cette voix du matin de mes jours,
106Ni l’amoureuse voix de celui que je pleure ;
107Mais c’est vous, oui, c’est vous, ô mon Ange gardien,
108Vous dont le cœur me reste et pleure avec le mien !
109Ce que ces femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l’humanité peut le dire de la poésie. C’est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les âges, qui aime, chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas.
110Maintenant, puisque ceci est une préface, il faudrait parler du livre et de moi : eh bien, je le ferai avec une sincérité entière. Le livre n’est point un livre ; ce sont des feuilles détachées et tombées presque au hasard sur la route inégale de ma vie, et recueillies par la bienveillance des âmes tendres, pensives et religieuses. C’est le symbole vague et confus de mes sentiments et de mes idées, à mesure que les vicissitudes de l’existence et le spectacle de la nature et de la société les faisaient surgir dans mon cœur ou les jetaient dans ma pensée : ces sentiments et ces idées ont varié avec ma vie même, tantôt sereines et heureuses comme le matin du cœur, tantôt ardentes et profondes comme les passions de trente ans, tantôt désespérées comme la mort et sceptiques comme le silence du sépulcre, quelquefois rêveuses comme l’espérance, pieuses comme la foi, enflammées comme cet amour divin qui est l’âme cachée de toute la nature. Mais quelle qu’ait été, quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par la nature dans mon âme, et par mon âme dans mes vers, le fond en fut toujours un profond instinct de la Divinité dans toutes choses ; une vive évidence, une intuition plus ou moins éclatante de l’existence et de l’action de Dieu dans la création matérielle et dans l’humanité pensante ; une conviction ferme et inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout, et que les philosophies, les religions, les poésies n’étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec l’Être infini, des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successivement de Celui qui est ! Les religions sont la poésie de l’âme.
111Ces poésies, auxquelles la soif ardente de cette époque a prêté souvent un prix, une saveur qu’elles n’avaient pas en elles-mêmes, sont bien loin de répondre à mes désirs et d’exprimer ce que j’ai senti ; elles sont très imparfaites, très négligées, très incomplètes, et je ne pense pas qu’elles vivent bien longtemps dans la mémoire de ceux dont la poésie est la langue. Je ne me repens pas cependant de les avoir publiées ; elles ont été une note au moins de ce grand et magnifique concert d’intelligence que la terre exhale de siècle en siècle vers son auteur, que le souffle du temps laisse flotter harmonieusement quelques jours sur l’humanité, et qu’il emporte ensuite où vont plus ou moins vite toutes les choses mortelles. Elles auront été le soupir modulé de mon âme en traversant cette vallée d’exil et de larmes, ma prière chantée au grand Être, et aussi quelquefois l’hymne de mon enthousiasme, de mon amitié ou de mon amour pour ce que j’ai vu, connu, admiré ou aimé de bon et de beau parmi les hommes ; un souvenir à toutes les vies dont j’ai vécu et que j’ai perdues !
112La pensée politique et sociale qui travaille le monde intellectuel, et qui m’a toujours fortement travaillé moi-même, m’arrache pour deux ou trois ans tout au plus aux pensées poétiques et philosophiques, que j’estime à bien plus haut prix que la politique. La poésie, c’est l’idée ; la politique, c’est le fait : autant l’idée est au-dessus du fait, autant la poésie est au-dessus de la politique. Mais l’homme ne vit pas seulement d’idéal ; il faut que cet idéal s’incarne et se résume pour lui dans les institutions sociales ; il y a des époques où ces institutions, qui représentent la pensée de l’humanité, sont organisées et vivantes : la société marche alors toute seule, et la pensée peut s’en séparer, et de son côté vivre seule dans des régions de son choix ; il y en a d’autres où les institutions usées par les siècles tombent en ruine de toutes parts, et où chacun doit apporter sa pierre et son ciment pour reconstruire un abri à l’humanité. Ma conviction est que nous sommes à une de ces grandes époques de reconstruction, de rénovation sociale ; il ne s’agit pas seulement de savoir si le pouvoir passera de telles mains royales dans telles mains populaires ; si ce sera la noblesse, le sacerdoce ou la bourgeoisie qui prendront les rênes des gouvernements nouveaux ; si nous nous appellerons empires ou républiques : il s’agit de plus ; il s’agit de décider si l’idée de morale, de religion, de charité évangélique, sera substituée à l’idée d’égoïsme dans la politique ; si Dieu, dans son acception la plus pratique, descendra enfin dans nos lois ; si tous les hommes consentiront à voir enfin dans tous les autres hommes des frères, ou continueront à y voir des ennemis ou des esclaves. L’idée est mûre, les temps sont décisifs ; un petit nombre d’intelligences appartenant au hasard à toutes les diverses dénominations d’opinions politiques portent l’idée féconde dans leurs têtes et dans leurs cœurs ; je suis du nombre de ceux qui veulent sans violence, mais avec hardiesse et avec foi, tenter enfin de réaliser cet idéal qui n’a pas en vain travaillé toutes les têtes au-dessus du niveau de l’humanité, depuis la tête incommensurable du Christ jusqu’à celle de Fénelon. Les ignorances, les timidités des gouvernements, nous servent et nous font place ; elles dégoûtent successivement dans tous les partis les hommes qui ont de la portée dans le regard et de la générosité dans le cœur : ces hommes, désenchantés tour à tour de ces symboles menteurs qui ne les représentent plus, vont se grouper autour de l’idée seule ; et la force des hommes viendra à eux s’ils comprennent la force de Dieu, et s’ils sont dignes qu’elle repose sur eux par leur désintéressement et par leur foi dans l’avenir. C’est pour apporter une conviction, une parole de plus à ce groupe politique, que je renonce momentanément à la solitude, seul asile qui reste à ma pensée souffrante. Dès qu’il sera formé, dès qu’il aura une place dans la presse et dans les institutions, je rentrerai dans la vie poétique. Un monde de poésie roule dans ma tête ; je ne désire rien, je n’attends rien de la vie que des peines et des pertes de plus. Je me coucherais dès aujourd’hui avec plaisir dans le lit de mon sépulcre ; mais j’ai toujours demandé à Dieu de ne pas mourir sans avoir révélé à lui, au monde, à moi-même, une création de cette poésie qui a été ma seconde vie ici-bas ; de laisser après moi un monument quelconque de ma pensée : ce monument est un poëme ; je l’ai construit et brisé cent fois dans ma tête, et les vers que j’ai publiés ne sont que des ébauches mutilées, des fragments brisés de ce poëme de mon âme. Serai-je plus heureux maintenant que je touche à la maturité de la vie ? Ne laisserai-je ma pensée poétique que par fragments et par ébauches, ou lui donnerai-je enfin la forme, la masse et la vie dans un tout qui la coordonne et la résume, dans une œuvre qui se tienne debout et qui vive quelques années après moi ? Dieu seul le sait ; et, qu’il me l’accorde ou non, je ne l’en bénirai pas moins. Lui seul sait à quelle destinée il appelle ses créatures, et, pénible ou douce, éclatante ou obscure, cette destinée est toujours parfaite, si elle est acceptée avec résignation et en inclinant la tête !
113Maintenant il ne me reste plus qu’à remercier toutes les âmes tendres et pieuses de mon temps, tous mes frères en poésie, qui ont accueilli avec tant de fraternité et d’indulgence les faibles notes que j’ai chantées jusqu’ici pour eux. Je ne pense pas qu’aucun poëte romain ait reçu plus de marques de sympathie, plus de signes d’intelligence et d’amitié de la jeunesse de son temps que je n’en ai reçu moi-même ; moi, si incomplet, si inégal, si peu digne de ce nom de poëte : ce sont des espérances et non des réalités que l’on a saluées et caressées en moi. La Providence me force à tromper toutes ces espérances : mais que ceux qui m’ont ainsi encouragé dans toutes les parties de la France et de l’Europe sachent combien mon cœur a été sensible à cette sympathie qui a été ma plus douce récompense, qui a noué entre nous les liens invisibles d’une amitié intellectuelle. Ils m’ont rendu bien au delà de ce que je leur ai donné. Je ne sais quel poëte disait qu’une critique lui fait cent fois plus de peine que tous les éloges ne pourraient lui faire de plaisir. Je le plains et je ne le comprends pas : quant à moi, je puis sans peine oublier toutes les critiques, fondées ou non, qui m’ont assailli sur ma route, et d’abord j’ai la conscience d’en avoir mérité beaucoup ; mais fussent-elles toutes injustes et amères, elles auraient été amplement compensées par cette foule innombrable de lettres que j’ai reçues de mes amis inconnus. Une douleur que vos vers ont pu endormir un moment, un enthousiasme que vous avez allumé le premier dans un cœur jeune et pur, une prière confuse de l’âme à laquelle vous avez donné une parole et un accent, un soupir qui a répondu à un de vos soupirs, une larme d’émotion qui est tombée à votre voix de la paupière d’une jeune femme, un nom chéri, symbole de vos affections les plus intimes, et que vous avez consacré dans une langue moins fragile que la langue vulgaire, une mémoire de mère, de femme, d’amie, d’enfant, que vous avez embaumée pour les siècles dans une strophe de sentiment et de poésie ; la moindre de ces choses saintes consolerait de toutes les critiques, et vaut cent fois, pour l’âme du poëte, ce que ses faibles vers lui ont coûté de veilles ou d’amertume !
114Paris, 11 février 1834.
PREMIÈRES MÉDITATIONS POÉTIQUES.
115Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
116Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
117Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
118Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
119Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
120Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
121Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
122Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
123Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
124Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
125Et le char vaporeux de la reine des ombres
126Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
127Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
128Un son religieux se répand dans les airs ;
129Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
130Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
131Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
132N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
133Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante :
134Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
135De colline en colline en vain portant ma vue,
136Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
137Je parcours tous les points de l’immense étendue,
138Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »
139Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
140Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
141Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
142Un être seul vous manque, et tout est dépeuplé !
143Quand le tour du soleil ou commence ou s’achève,
144D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
145En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
146Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
147Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
148Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
149Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
150Je ne demande rien à l’immense univers.
151Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
152Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
153Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
154Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
155Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
156Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
157Et ce bien idéal que toute âme désire,
158Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
159Que ne puis-je, porté sur le char de l’Aurore,
160Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
161Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
162Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
163Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
164Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
165Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
166Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
167J’écrivis cette première méditation un soir du mois de septembre 1819, au coucher du soleil, sur la montagne qui domine la maison de mon père, à Milly. J’étais isolé depuis plusieurs mois dans cette solitude. Je lisais, je rêvais, j’essayais quelquefois d’écrire, sans rencontrer jamais la note juste et vraie qui répondît à l’état de mon âme ; puis je déchirais et je jetais au vent les vers que j’avais ébauchés. J’avais perdu l’année précédente, par une mort précoce, la personne que j’avais le plus aimée jusque-là. Mon cœur n’était pas guéri de sa première grande blessure, il ne le fut même jamais. Je puis dire que je vivais en ce temps-là avec les morts plus qu’avec les vivants. Ma conversation habituelle, selon l’expression sacrée, était dans le ciel. On a vu dans Raphaël comment j’avais été attaché et détaché soudainement de mon idolâtrie d’ici-bas.
168J’avais emporté ce jour-là sur la montagne un volume de Pétrarque, dont je lisais de temps en temps quelques sonnets. Les premiers vers de ces sonnets me ravissaient en extase dans le monde de mes propres pensées. Les derniers vers me sonnaient mélodieusement à l’oreille, mais faux au cœur. Le sentiment y devient l’esprit. L’esprit a toujours, pour moi, neutralisé le génie. C’est un vent froid qui sèche les larmes sur les yeux. Cependant j’adorais et j’adore encore Pétrarque. L’image de Laure, le paysage de Vaucluse, sa retraite dans les collines euganéennes, dans son petit village que je me figurais semblable à Milly, cette vie d’une seule pensée, ce soupir qui se convertit naturellement en vers, ces vers qui ne portent qu’un nom aux siècles, cet amour mêlé à cette prière, qui font ensemble comme un duo dont une voix se plaint sur la terre, dont l’autre voix répond du ciel ; enfin cette mort idéale de Pétrarque la tête sur les pages de son livre, les lèvres collées sur le nom de Laure, comme si sa vie se fût exhalée dans un baiser donné à un rêve ! tout cela m’attachait alors et m’attache encore aujourd’hui à Pétrarque. C’est incontestablement pour moi le premier poëte de l’Italie moderne, parce qu’il est à la fois le plus élevé et le plus sensible, le plus pieux et le plus amoureux ; il est certainement aussi le plus harmonieux : pourquoi n’est-il pas le plus simple ? Mais la simplicité est le chef-d’œuvre de l’art, et l’art commençait. Les vices de la décadence sont aussi les vices de l’enfance des littératures. Les poésies populaires de la Grèce moderne, de l’Arabie et de la Perse, sont pleines d’afféterie et de jeux de mots. Les peuples enfants aiment ce qui brille avant d’aimer ce qui luit ; il en est pour eux des poésies comme des couleurs : l’écarlate et la pourpre leur plaisent dans les vêtements avant les couleurs modérées dont se revêtent les peuples plus avancés en civilisation et en vrai goût.
169Je rentrai à la nuit tombante, mes vers dans la mémoire, et me les redisant à moi-même avec une douce prédilection. J’étais comme le musicien qui a trouvé un motif, et qui se le chante tout bas avant de le confier à l’instrument. L’instrument pour moi, c’était l’impression. Je brûlais d’essayer l’effet du timbre de ces vers sur le cœur de quelques hommes sensibles. Quant au public, je n’y songeais pas, ou je n’en espérais rien. Il s’était trop endurci le sentiment, le goût et l’oreille aux vers techniques de Delille, d’Esménard et de toute l’école classique de l’Empire, pour trouver du charme à des effusions de l’âme, qui ne ressemblaient à rien, selon l’expression de M. D*** à Raphaël.
170Je résolus de tenter le hasard, et de les faire imprimer à vingt exemplaires sur beau papier, en beau caractère, par les soins du grand artiste en typographie, de l’Elzevir moderne, M. Didot. Je les envoyai à un de mes amis à Paris : il me les renvoya imprimés. Je fus aussi ravi en me lisant pour la première fois, magnifiquement reproduit sur papier vélin, que si j’avais vu dans un miroir magique l’image de mon âme. Je donnai mes vingt exemplaires à mes amis : ils trouvèrent les vers harmonieux et mélancoliques ; ils me présagèrent l’étonnement d’abord, puis après l’émotion du public. Mais j’avais moins de confiance qu’eux dans le goût dépravé, ou plutôt racorni, du temps. Je me contentai de ce public composé de quelques cœurs à l’unisson du mien, et je ne pensai plus à la publicité.
171Ce ne fut que longtemps après, qu’en feuilletant un jour mon volume de Pétrarque, je retrouvai ces vers, intitulés : Méditation, et que je les recueillis par droit de primogéniture pour en faire la première pièce de mon recueil. Ce souvenir me les a rendus toujours chers depuis, parce qu’ils étaient tombés de ma plume comme une goutte de la rosée du soir sur la colline de mon berceau, et comme une larme sonore de mon cœur sur la page de Pétrarque, où je ne voulais pas écrire, mais pleurer.
173Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom,
174Esprit mystérieux, mortel, ange, ou démon,
175Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,
176J’aime de tes concerts la sauvage harmonie,
177Comme j’aime le bruit de la foudre et des vents
178Se mêlant dans l’orage à la voix des torrents !
179La nuit est ton séjour, l’horreur est ton domaine :
180L’aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine ;
181Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés
182Que l’hiver a blanchis, que la foudre a frappés,
183Des rivages couverts des débris du naufrage,
184Ou des champs tout noircis des restes de carnage :
185Et, tandis que l’oiseau qui chante ses douleurs
186Bâtit au bord des eaux son nid parmi les fleurs,
187Lui des sommets d’Athos franchit l’horrible cime,
188Suspend aux flancs des monts son aire sur l’abîme,
189Et là, seul, entouré de membres palpitants,
190De rochers d’un sang noir sans cesse dégouttants,
191Trouvant sa volupté dans les cris de sa proie,
192Bercé par la tempête, il s’endort dans la joie.
193Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs,
194Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts.
195Le mal est ton spectacle, et l’homme est ta victime.
196Ton œil, comme Satan, a mesuré l’abîme,
197Et ton âme, y plongeant loin du jour et de Dieu,
198A dit à l’espérance un éternel adieu !
199Comme lui maintenant, régnant dans les ténèbres,
200Ton génie invincible éclate en chants funèbres ;
201Il triomphe, et ta voix, sur un mode infernal,
202Chante l’hymne de gloire au sombre dieu du mal.
203Mais que sert de lutter contre sa destinée ?
204Que peut contre le sort la raison mutinée ?
205Elle n’a, comme l’œil, qu’un étroit horizon.
206Ne porte pas plus loin tes yeux ni ta raison :
207Hors de là tout nous fuit, tout s’éteint, tout s’efface ;
208Dans ce cercle borné Dieu t’a marqué ta place :
209Comment ? pourquoi ? qui sait ? De ses puissantes mains
210Il a laissé tomber le monde et les humains,
211Comme il a dans nos champs répandu la poussière,
212Ou semé dans les airs la vie et la lumière ;
213Il le sait, il suffit : l’univers est à lui,
214Et nous n’avons à nous que le jour d’aujourd’hui !
215Notre crime est d’être homme et de vouloir connaître :
216Ignorer et servir, c’est la loi de notre être.
217Byron, ce mot est dur : longtemps j’en ai douté ;
218Mais pourquoi reculer devant la vérité ?
219Ton titre devant Dieu, c’est d’être son ouvrage,
220De sentir, d’adorer ton divin esclavage ;
221Dans l’ordre universel, faible atome emporté,
222D’unir à ses desseins ta libre volonté,
223D’avoir été conçu par son intelligence,
224De le glorifier par ta seule existence :
225Voilà, voilà ton sort. Ah ! loin de l’accuser,
226Baise plutôt le joug que tu voudrais briser ;
227Descends du rang des dieux qu’usurpait ton audace ;
228Tout est bien, tout est bon, tout est grand à sa place ;
229Aux regards de Celui qui fit l’immensité
230L’insecte vaut un monde : ils ont autant coûté !
231Mais cette loi, dis-tu, révolte ta justice ;
232Elle n’est à tes yeux qu’un bizarre caprice,
233Un piège où la raison trébuche à chaque pas.
234Confessons-la, Byron, et ne la jugeons pas.
235Comme toi, ma raison en ténèbres abonde,
236Et ce n’est pas à moi de t’expliquer le monde.
237Que celui qui l’a fait t’explique l’univers :
238Plus je sonde l’abîme, hélas ! plus je m’y perds.
239Ici-bas, la douleur à la douleur s’enchaîne,
240Le jour succède au jour, et la peine à la peine.
241Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
242L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux :
243Soit que, déshérité de son antique gloire,
244De ses destins perdus il garde la mémoire ;
245Soit que de ses désirs l’immense profondeur
246Lui présage de loin sa future grandeur.
247Imparfait ou déchu, l’homme est le grand mystère.
248Dans la prison des sens, enchaîné sur la terre,
249Esclave, il sent un cœur né pour la liberté ;
250Malheureux, il aspire à la félicité ;
251Il veut sonder le monde, et son œil est débile ;
252Il veut aimer toujours : ce qu’il aime est fragile !
253Tout mortel est semblable à l’exilé d’Éden :
254Lorsque Dieu l’eut banni du céleste jardin,
255Mesurant d’un regard les fatales limites,
256Il s’assit en pleurant aux portes interdites.
257Il entendit de loin dans le divin séjour
258L’harmonieux soupir de l’éternel amour,
259Les accents du bonheur, les saints concerts des anges
260Qui, dans le sein de Dieu, célébraient ses louanges ;
261Et, s’arrachant du ciel dans un pénible effort,
262Son œil avec effroi retomba sur son sort.
263Malheur à qui du fond de l’exil de la vie
264Entendit ces concerts d’un monde qu’il envie !
265Du nectar idéal sitôt qu’elle a goûté,
266La nature répugne à la réalité ;
267Dans le sein du possible en songe elle s’élance ;
268Le réel est étroit, le possible est immense ;
269L’âme avec ses désirs s’y bâtit un séjour
270Où l’on puise à jamais la science et l’amour ;
271Où, dans des océans de beauté, de lumière,
272L’homme, altéré toujours, toujours se désaltère,
273Et de songes si beaux enivrant son sommeil,
274Ne se reconnaît plus au moment du réveil.
275Hélas ! tel fut ton sort, telle est ma destinée.
276J’ai vidé comme toi la coupe empoisonnée ;
277Mes yeux, comme les tiens, sans voir se sont ouverts :
278J’ai cherché vainement le mot de l’univers,
279J’ai demandé sa cause à toute la nature,
280J’ai demandé sa fin à toute créature ;
281Dans l’abîme sans fond mon regard a plongé ;
282De l’atome au soleil j’ai tout interrogé,
283J’ai devancé les temps, j’ai remonté les âges :
284Tantôt, passant les mers pour écouter les sages :
285Mais le monde à l’orgueil est un livre fermé !
286Tantôt, pour deviner le monde inanimé,
287Fuyant avec mon âme au sein de la nature,
288J’ai cru trouver un sens à cette langue obscure.
289J’étudiai la loi par qui roulent les cieux ;
290Dans leurs brillants déserts Newton guida mes yeux ;
291Des empires détruits je méditai la cendre ;
292Dans ces sacrés tombeaux Rome m’a vu descendre ;
293Des mânes les plus saints troublant le froid repos,
294J’ai pesé dans mes mains la cendre des héros :
295J’allais redemander à leur vaine poussière
296Cette immortalité que tout mortel espère.
297Que dis-je ? suspendu sur le lit des mourants,
298Mes regards la cherchaient dans des yeux expirants ;
299Sur ces sommets noircis par d’éternels nuages,
300Sur ces flots sillonnés par d’éternels orages,
301J’appelais, je bravais le choc des éléments.
302Semblable à la sibylle en ses emportements,
303J’ai cru que la nature, en ces rares spectacles,
304Laissait tomber pour nous quelqu’un de ses oracles :
305J’aimais à m’enfoncer dans ces sombres horreurs.
306Mais en vain dans son calme, en vain dans ses fureurs,
307Cherchant ce grand secret sans pouvoir le surprendre,
308J’ai vu partout un Dieu sans jamais le comprendre !
309J’ai vu le bien, le mal, sans choix et sans desseins,
310Tomber comme au hasard, échappés de son sein ;
311J’ai vu partout le mal où le mieux pouvait être,
312Et je l’ai blasphémé, ne pouvant le connaître :
313Et ma voix, se brisant contre ce ciel d’airain,
314N’a pas même eu l’honneur d’irriter le destin.
315Mais un jour que, plongé dans ma propre infortune,
316J’avais lassé le ciel d’une plainte importune,
317Une clarté d’en haut dans mon sein descendit,
318Me tenta de bénir ce que j’avais maudit ;
319Et, cédant sans combattre au souffle qui m’inspire,
320L’hymne de la raison s’élança dans ma lyre.
321« Gloire à toi dans les temps et dans l’éternité,
322Éternelle raison, suprême volonté !
323Toi dont l’immensité reconnaît la présence,
324Toi dont chaque matin annonce l’existence !
325Ton souffle créateur s’est abaissé sur moi ;
326Celui qui n’était pas a paru devant toi !
327J’ai reconnu ta voix avant de me connaître,
328Je me suis élancé jusqu’aux portes de l’Être :
329Me voici ! le néant te salue en naissant ;
330Me voici ! mais que suis-je ? un atome pensant.
331Qui peut entre nous deux mesurer la distance ?
332Moi, qui respire en toi ma rapide existence,
333À l’insu de moi-même, à ton gré façonné,
334Que me dois-tu, Seigneur, quand je ne suis pas né ?
335Rien avant, rien après : gloire à la fin suprême !
336Qui tira tout de soi se doit tout à soi-même.
337Jouis, grand artisan, de l’œuvre de tes mains :
338Je suis pour accomplir tes ordres souverains ;
339Dispose, ordonne, agis ; dans les temps, dans l’espace,
340Marque-moi pour ta gloire et mon jour et ma place :
341Mon être, sans se plaindre et sans t’interroger,
342De soi-même, en silence, accourra s’y ranger.
343Comme ces globes d’or qui dans les champs du vide
344Suivent avec amour ton ombre qui les guide,
345Noyé dans la lumière ou perdu dans la nuit,
346Je marcherai comme eux où ton doigt me conduit :
347Soit que, choisi par toi pour éclairer les mondes,
348Réfléchissant sur eux les feux dont tu m’inondes,
349Je m’élance entouré d’esclaves radieux,
350Et franchisse d’un pas tout l’abîme des cieux ;
351Soit que, me reléguant loin, bien loin de ta vue,
352Tu ne fasses de moi, créature inconnue,
353Qu’un atome oublié sur les bords du néant,
354Ou qu’un grain de poussière emporté par le vent,
355Glorieux de mon sort, puisqu’il est ton ouvrage,
356J’irai, j’irai partout te rendre un même hommage,
357Et, d’un égal amour accomplissant ta loi,
358Jusqu’aux bords du néant murmurer : « Gloire à toi ! »
359« Ni si haut, ni si bas ! simple enfant de la terre,
360Mon sort est un problème, et ma fin un mystère ;
361Je ressemble, Seigneur, au globe de la nuit,
362Qui, dans la route obscure où ton doigt le conduit,
363Réfléchit d’un côté les clartés éternelles,
364Et de l’autre est plongé dans les ombres mortelles.
365L’homme est le point fatal où les deux infinis
366Par la toute-puissance ont été réunis.
367À tout autre degré, moins malheureux peut-être,
368J’eusse été… Mais je suis ce que je devais être ;
369J’adore sans la voir ta suprême raison :
370Gloire à toi qui m’as fait ! ce que tu fais est bon.
371Cependant, accablé sous le poids de ma chaîne,
372Du néant au tombeau l’adversité m’entraîne ;
373Je marche dans la nuit par un chemin mauvais,
374Ignorant d’où je viens, incertain où je vais,
375Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée,
376Comme l’eau du torrent dans sa course troublée.
377Gloire à toi ! le malheur en naissant m’a choisi ;
378Comme un jouet vivant ta droite m’a saisi ;
379J’ai mangé dans les pleurs le pain de ma misère,
380Et tu m’as abreuvé des eaux de ta colère.
381Gloire à toi ! J’ai crié, tu n’as pas répondu :
382J’ai jeté sur la terre un regard confondu ;
383J’ai cherché dans le ciel le jour de ta justice ;
384Il s’est levé, Seigneur, et c’est pour mon supplice.
385Gloire à toi ! L’innocence est coupable à tes yeux :
386Un seul être, du moins, me restait sous les cieux ;
387Toi-même de nos jours avais mêlé la trame,
388Sa vie était ma vie, et son âme mon âme ;
389Comme un fruit encor vert du rameau détaché,
390Je l’ai vu de mon sein avant l’âge arraché !
391Ce coup, que tu voulais me rendre plus terrible,
392La frappa lentement pour m’être plus sensible :
393Dans ses traits expirants, où je lisais mon sort,
394J’ai vu lutter ensemble et l’amour et la mort ;
395J’ai vu dans ses regards la flamme de la vie,
396Sous la main du trépas par degrés assoupie,
397Se ranimer encore au souffle de l’amour.
398Je disais chaque jour : « Soleil, encore un jour ! »
399Semblable au criminel qui, plongé dans les ombres,
400Et descendu vivant dans les demeures sombres,
401Près du dernier flambeau qui doive l’éclairer,
402Se penche sur sa lampe et la voit expirer,
403Je voulais retenir l’âme qui s’évapore ;
404Dans son dernier regard je la cherchais encore !
405Ce soupir, ô mon Dieu ! dans ton sein s’exhala :
406Hors du monde avec lui mon espoir s’envola !
407Pardonne au désespoir un moment de blasphème,
408J’osai… Je me repens : gloire au maître suprême !
409Il fit l’eau pour couler, l’aquilon pour courir,
410Les soleils pour brûler, et l’homme pour souffrir !
411« Que j’ai bien accompli cette loi de mon être !
412La nature insensible obéit sans connaître ;
413Moi seul, te découvrant sous la nécessité,
414J’immole avec amour ma propre volonté ;
415Moi seul je t’obéis avec intelligence ;
416Moi seul je me complais dans cette obéissance ;
417Je jouis de remplir en tout temps, en tout lieu,
418La loi de ma nature et l’ordre de mon Dieu ;
419J’adore en mes destins ta sagesse suprême,
420J’aime ta volonté dans mes supplices même :
421Gloire à toi ! gloire à toi ! Frappe, anéantis-moi !
422Tu n’entendras qu’un cri : « Gloire à jamais à toi ! »
423Ainsi ma voix monta vers la voûte céleste :
424Je rendis gloire au ciel, et le ciel fit le reste.
425Mais silence, ô ma lyre ! Et toi, qui dans tes mains
426Tiens le cœur palpitant des sensibles humains,
427Byron, viens en tirer des torrents d’harmonie :
428C’est pour la vérité que Dieu fit le génie.
429Jette un cri vers le ciel, ô chantre des enfers !
430Le ciel même aux damnés enviera tes concerts.
431Peut-être qu’à ta voix, de la vivante flamme
432Un rayon descendra dans l’ombre de ton âme ;
433Peut-être que ton cœur, ému de saints transports,
434S’apaisera soi-même à tes propres accords,
435Et qu’un éclair d’en haut perçant ta nuit profonde,
436Tu verseras sur nous la clarté qui t’inonde.
437Ah ! si jamais ton luth, amolli par tes pleurs,
438Soupirait sous tes doigts l’hymne de tes douleurs,
439Ou si, du sein profond des ombres éternelles,
440Comme un ange tombé tu secouais tes ailes,
441Et, prenant vers le jour un lumineux essor,
442Parmi les chœurs sacrés tu t’essayais encor ;
443Jamais, jamais l’écho de la céleste voûte,
444Jamais ces harpes d’or que Dieu lui-même écoute,
445Jamais des séraphins les chœurs mélodieux
446De plus divins accords n’auraient ravi les cieux !
447Courage, enfant déchu d’une race divine !
448Tu portes sur ton front ta superbe origine ;
449Tout homme, en te voyant, reconnaît dans tes yeux
450Un rayon éclipsé de la splendeur des cieux !
451Roi des chants immortels, reconnais-toi toi-même !
452Laisse aux fils de la nuit le doute et le blasphème ;
453Dédaigne un faux encens qu’on t’offre de si bas :
454La gloire ne peut être où la vertu n’est pas.
455Viens reprendre ton rang dans ta splendeur première,
456Parmi ces purs enfants de gloire et de lumière
457Que d’un souffle choisi Dieu voulut animer,
458Et qu’il fit pour chanter, pour croire et pour aimer !
459Je n’ai jamais connu lord Byron. J’avais écrit la plupart de mes Méditations avant d’avoir lu ce grand poëte. Ce fut un bonheur pour moi. La puissance sauvage, pittoresque et souvent perverse de ce génie aurait nécessairement entraîné ma jeune imagination hors de sa voie naturelle : j’aurais cessé d’être original en voulant marcher sur ses traces. Lord Byron est incontestablement à mes yeux la plus grande nature poétique des siècles modernes. Mais le désir de produire plus d’effet sur les esprits blasés de son temps l’a jeté dans le paradoxe. Il a voulu être le Lucifer révolté d’un pandémonium humain. Il s’est donné un rôle de fantaisie dans je ne sais quel drame sinistre dont il est à la fois l’auteur et l’acteur. Il s’était fait énigme pour être deviné. On voit qu’il procédait de Gœthe, le Byron allemand ; qu’il avait lu Faust, Méphistophélès, Marguerite, et qu’il s’est efforcé de réaliser en lui un Faust poëte, un don Juan lyrique. Plus tard il est descendu plus bas ; il s’est ravalé jusqu’à Rabelais, dans un poëme facétieux. Il a voulu faire de la poésie, qui est l’hymne de la terre, la grande raillerie de l’amour, de la vertu, de l’idéal, de Dieu. Il était si grand qu’il n’a pu se rapetisser tout à fait. Ses ailes l’enlevaient malgré lui de cette fange et le reportaient au ciel à chaque instant. C’est qu’en lui le poëte était immense, l’homme incomplet, puéril, ambitieux de néants. Il prenait la vanité pour la gloire, la curiosité qu’il inspirait artificiellement pour le regard de la postérité, la misanthropie pour la vertu.
460Né grand, riche, indépendant et beau, il avait été blessé par quelques feuilles de rose dans le lit tout fait de son aristocratie et de sa jeunesse. Quelques articles critiques contre ses premiers vers lui avaient semblé un crime irrémissible de sa patrie contre lui. Il était entré à la chambre des pairs ; deux discours prétentieux et médiocres n’avaient pas été applaudis : il s’était exilé alors en secouant la poussière de ses pieds, et en maudissant sa terre natale. Enfant gâté par la nature, par la fortune et par le génie, les sentiers de la vie réelle, quoique si bien aplanis sous ses pas, lui avaient paru encore trop rudes. Il s’était enfui sur les ailes de son imagination, et livré à tous ses caprices.
461J’entendis parler pour la première fois de lui par un de mes anciens amis qui revenait d’Angleterre en 1819. Le seul récit de quelques-uns de ses poëmes m’ébranla l’imagination. Je savais mal l’anglais alors, et on n’avait rien traduit de Byron encore. L’été suivant, me trouvant à Genève, un de mes amis qui y résidait encore me montra un soir, sur la grève du lac Léman, un jeune homme qui descendait de bateau et qui montait à cheval pour rentrer dans une de ces délicieuses villas réfléchies dans les eaux du lac. Mon ami me dit que ce jeune homme était un fameux poëte anglais, appelé lord Byron. Je ne fis qu’entrevoir son visage pâle et fantastique à travers la brume du crépuscule. J’étais alors bien inconnu, bien pauvre, bien errant, bien découragé de la vie. Ce poëte misanthrope, jeune, riche, élégant de figure, illustre de nom, déjà célèbre de génie, voyageant à son gré ou se fixant à son caprice dans les plus ravissantes contrées du globe, ayant des barques à lui sur les vagues, des chevaux sur les grèves, passant l’été sous les ombrages des Alpes, les hivers sous les orangers de Pise, me paraissait le plus favorisé des mortels. Il fallait que ses larmes vinssent de quelque source de l’âme bien profonde et bien mystérieuse pour donner tant d’amertume à ses accents, tant de mélancolie à ses vers. Cette mélancolie même était un attrait de plus pour mon cœur.
462Quelques jours après, je lus, dans un recueil périodique de Genève, quelques fragments traduits du Corsaire, de Lara, de Manfred. Je devins ivre de cette poésie. J’avais enfin trouvé la fibre sensible d’un poëte à l’unisson de mes voix intérieures. Je n’avais bu que quelques gouttes de cette poésie, mais c’était assez pour me faire comprendre un océan.
463Rentré l’hiver suivant dans la solitude de la maison de mon père à Milly, le souvenir de ces vers et de ce jeune homme me revint un matin à la vue du mont Blanc, que j’apercevais de ma fenêtre. Je m’assis au coin d’un petit feu de ceps de vigne que je laissai souvent éteindre, dans la distraction entraînante de mes pensées ; et j’écrivis au crayon, sur mes genoux, et presque d’une seule haleine, cette méditation à lord Byron. Ma mère, inquiète de ce que je ne descendais ni pour le déjeuner ni pour le dîner de famille, monta plusieurs fois pour m’arracher à mon poëme. Je lui lus plusieurs passages qui l’émurent profondément, surtout par la piété de sentiments et de résignation qui débordait de ces vers, et qui n’était qu’un écoulement de sa propre piété. Enfin, désespérant de me faire abandonner mon enthousiasme, elle m’apporta de ses propres mains un morceau de pain et quelques fruits secs, pour que je prisse un peu de nourriture, tout en continuant d’écrire. J’écrivis en effet la méditation tout entière, d’un seul trait, en dix heures. Je descendis à la veillée, le front en sueur, au salon, et je lus le poëme à mon père. Il trouva les vers étranges, mais beaux. Ce fut ainsi qu’il apprit l’existence du poëte anglais et cette nature de poésie si différente de la poésie de la France.
464Je n’adressai point ces vers à lord Byron. Je ne savais de lui que son nom, j’ignorais son séjour. J’ai lu depuis, dans ses Mémoires, qu’il avait entendu parler de cette méditation d’un jeune Français, mais qu’il ne l’avait pas lue. Il ne savait pas notre langue. Ses amis, qui ne la savaient apparemment pas mieux, lui avaient dit que ces vers étaient une diatribe contre ses crimes. Cette sottise le réjouissait. Il aimait qu’on prît au sérieux sa nature surnaturelle et infernale ; il prétendait à la renommée du crime. C’était là sa faiblesse, une hypocrisie à rebours. Mes vers dormirent longtemps sans être publiés.
465Je lus et je relus depuis, avec une admiration toujours plus passionnée, ceux de lord Byron. Ce fut un second Ossian pour moi, l’Ossian d’une société plus civilisée et presque corrompue par l’excès même de sa civilisation : la poésie de la satiété, du désenchantement et de la caducité de l’âge. Cette poésie me charma, mais elle ne corrompit pas mon bon sens naturel. J’en compris une autre, celle de la vérité, de la raison, de l’adoration et du courage.
466Je souffris quand je vis, plus tard, lord Byron se faire le parodiste de l’amour, du génie et de l’humanité, dans son poëme de Don Juan.
467Je jouis quand je le vis se relever de son scepticisme et de son épicurisme pour aller de son or et de son bras soutenir en Grèce la liberté renaissante d’une grande race. La mort le cueillit au moment le plus généreux et le plus véritablement épique de sa vie. Dieu semblait attendre son premier acte de vertu publique pour l’absoudre de sa vie par une sublime mort. Il mourut martyr volontaire d’une cause désintéressée. Il y a plus de poésie vraie et impérissable dans la tente où la fièvre le couche à Missolonghi, sous ses armes, que dans toutes ses œuvres. L’homme en lui a grandi ainsi le poëte, et le poëte à son tour immortalisera l’homme.
468Oui, l’Anio murmure encore
469Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur ;
470Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure ;
471Et Ferrare au siècle futur
472Murmurera toujours celui d’Éléonore.
473Heureuse la beauté que le poëte adore !
474Heureux le nom qu’il a chanté !
475Toi qu’en secret son culte honore,
476Tu peux, tu peux mourir ! dans la postérité
477Il lègue à ce qu’il aime une éternelle vie ;
478Et l’amante et l’amant, sur l’aile du génie,
479Montent d’un vol égal à l’immortalité.
480Ah ! si mon frêle esquif, battu par la tempête,
481Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port ;
482Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête ;
483Si les pleurs d’une amante, attendrissant le sort,
484Écartaient de mon front les ombres de la mort :
485Peut-être…, oui, pardonne, ô maître de la lyre !
486Peut-être j’oserais (et que n’ose un amant ?)
487Égaler mon audace à l’amour qui m’inspire,
488Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire,
489De notre amour aussi laisser un monument !
490Ainsi le voyageur qui, dans son court passage,
491Se repose un moment à l’abri du vallon,
492Sur l’arbre hospitalier dont il goûta l’ombrage,
493Avant que de partir, aime à graver son nom.
494Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature ?
495La terre perd ses fruits, les forêts leur parure ;
496Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers ;
497Par un souffle des vents la prairie est fanée ;
498Et le char de l’automne au penchant de l’année
499Roule, déjà poussé par la main des hivers !
500Comme un géant armé d’un glaive inévitable,
501Atteignant au hasard tous les êtres divers,
502Le Temps avec la Mort, d’un vol infatigable,
503Renouvelle en fuyant ce mobile univers !
504Dans l’éternel oubli tombe ce qu’il moissonne :
505Tel un rapide été voit tomber sa couronne
506Dans la corbeille des glaneurs ;
507Tel un pampre jauni voit la féconde automne
508Livrer ses fruits dorés au char des vendangeurs.
509Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie,
510Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté ;
511Beauté, présent d’un jour que le ciel nous envie,
512Ainsi vous tomberez, si la main du génie
513Ne vous rend l’immortalité !
514Vois d’un œil de pitié la vulgaire jeunesse,
515Brillante de beauté, s’enivrant de plaisir :
516Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,
517Que restera-t-il d’elle ? à peine un souvenir :
518Le tombeau qui l’attend l’engloutit tout entière,
519Un silence éternel succède à ses amours ;
520Mais les siècles auront passé sur ta poussière,
521Elvire, et tu vivras toujours !
522Cette méditation n’est qu’un fragment d’un morceau de poésie beaucoup plus étendu que j’avais écrit bien avant l’époque où je composai les Méditations véritables. C’étaient des vers d’amour adressés au souvenir d’une jeune fille napolitaine dont j’ai raconté la mort dans les Confidences. Elle s’appelait Graziella. Ces vers faisaient partie d’un recueil en deux volumes de poésies de ma première jeunesse, que je brûlai en 1820. Mes amis avaient conservé quelques-unes de ces pièces : ils me rendirent celle-ci quand j’imprimai les Méditations. J’en détachai ces vers, et j’écrivis le nom d’Elvire, à la place du nom de Graziella. On sent assez que ce n’est pas la même inspiration.
523Le soir ramène le silence.
524Assis sur ces rochers déserts,
525Je suis dans le vague des airs
526Le char de la nuit qui s’avance.
527Vénus se lève à l’horizon ;
528À mes pieds l’étoile amoureuse
529De sa lueur mystérieuse
530Blanchit les tapis de gazon.
531De ce hêtre au feuillage sombre
532J’entends frissonner les rameaux :
533On dirait autour des tombeaux
534Qu’on entend voltiger une ombre.
535Tout à coup, détaché des cieux,
536Un rayon de l’astre nocturne,
537Glissant sur mon front taciturne,
538Vient mollement toucher mes yeux.
539Doux reflet d’un globe de flamme,
540Charmant rayon, que me veux-tu ?
541Viens-tu dans mon sein abattu
542Porter la lumière à mon âme ?
543Descends-tu pour me révéler
544Des mondes le divin mystère,
545Ces secrets cachés dans la sphère
546Où le jour va te rappeler ?
547Une secrète intelligence
548T’adresse-t-elle aux malheureux ?
549Viens-tu, la nuit, briller sur eux
550Comme un rayon de l’espérance ?
551Viens-tu dévoiler l’avenir
552Au cœur fatigué qui t’implore ?
553Rayon divin, es-tu l’aurore
554Du jour qui ne doit pas finir ?
555Mon cœur à ta clarté s’enflamme,
556Je sens des transports inconnus,
557Je songe à ceux qui ne sont plus :
558Douce lumière, es-tu leur âme ?
559Peut-être ces mânes heureux
560Glissent ainsi sur le bocage.
561Enveloppé de leur image,
562Je crois me sentir plus près d’eux !
563Ah ! si c’est vous, ombres chéries,
564Loin de la foule et loin du bruit,
565Revenez ainsi chaque nuit
566Vous mêler à mes rêveries.
567Ramenez la paix et l’amour
568Au sein de mon âme épuisée,
569Comme la nocturne rosée
570Qui tombe après les feux du jour.
571Venez !… Mais des vapeurs funèbres
572Montent des bords de l’horizon :
573Elles voilent le doux rayon,
574Et tout rentre dans les ténèbres.
575J’avais perdu depuis quelques mois, par la mort, l’objet de l’enthousiasme et de l’amour de ma jeunesse. J’étais venu m’ensevelir dans la solitude chez un de mes oncles, l’abbé de Lamartine, au château d’Ursy, dans les montagnes les plus boisées et les plus sauvages de la haute Bourgogne. J’écrivis ces strophes dans les bois qui entourent ce château, semblable à une vaste et magnifique abbaye. Mon oncle, homme excellent, retiré du monde depuis la Révolution, vivait en solitaire dans cette demeure. Il avait été dans sa jeunesse un abbé de cour, dans l’esprit et dans la dissipation du cardinal de Bernis. La Révolution l’avait enchaîné et proscrit. Il l’aimait cependant, parce qu’elle lui avait permis d’abandonner sans scandale le sacerdoce, auquel sa famille l’avait contraint et auquel sa nature répugnait. Il s’était consacré à l’agriculture. Il cultivait ses vastes champs, soignait ses forêts, élevait ses troupeaux. Il m’aimait comme un père. Il me donnait asile toutes les fois que les pénuries ou les lassitudes de la jeunesse me saisissaient. Sa maison était mon port de refuge : j’y passais des saisons entières, tête à tête avec lui. Sa bibliothèque savante et littéraire me nourrissait l’esprit, ses bois couvraient mes rêveries, mes tristesses, mes contemplations errantes ; sa gaieté tendre, sereine et douce, me consolait de mes peines de cœur. Il planait philosophiquement sur toutes choses, comme s’il n’eût plus appartenu à la vie que par le regard. En mourant, il me légua son château et ses bois. Ils ont passé en d’autres mains. Mes souvenirs les habitent souvent, et cherchent sa tombe pour y couvrir sa mémoire de mes bénédictions.
576Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore ;
577Sur nos fronts languissants à peine il jette encore
578Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit :
579L’ombre croît, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit.
580Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse,
581Qu’il recule en tremblant des bords du précipice,
582Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémir
583Le triste chant des morts tout prêt à retentir,
584Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frère
585Suspendus sur les bords de son lit funéraire,
586Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdus
587Annoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus !
588Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,
589Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste
590Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ;
591Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur,
592Ton front n’est point cruel, ton œil n’est point perfide ;
593Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;
594Tu n’anéantis pas, tu délivres : ta main,
595Céleste messager, porte un flambeau divin :
596Quand mon œil fatigué se ferme à la lumière,
597Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ;
598Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,
599Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau.
600Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles !
601Viens, ouvre ma prison ; viens, prête-moi tes ailes !
602Que tardes-tu ? Parais ; que je m’élance enfin
603Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin.
604Qui m’en a détaché ? Qui suis-je et que dois-je être ?
605Je meurs, et ne sais pas ce que c’est que de naître.
606Toi qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu,
607Avant de m’animer, quel ciel habitais-tu ?
608Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ?
609Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ?
610Par quels nœuds étonnants, par quels secrets rapports
611Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ?
612Quel jour séparera l’âme de la matière ?
613Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?
614As-tu tout oublié ? Par delà le tombeau,
615Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?
616Vas-tu recommencer une semblable vie ?
617Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,
618Affranchi pour jamais de tes liens mortels,
619Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?
620Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie !
621C’est par lui que déjà mon âme raffermie
622A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs
623Se faner du printemps les brillantes couleurs ;
624C’est par lui que, percé du trait qui me déchire,
625Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire,
626Et que des pleurs de joie, à nos derniers adieux,
627À ton dernier regard brilleront dans mes yeux.
628« Vain espoir ! » s’écriera le troupeau d’Épicure,
629Et celui dont la main disséquant la nature,
630Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,
631Voit penser la matière et végéter l’esprit.
632« Insensé, diront-ils, que trop d’orgueil abuse,
633Regarde autour de toi : tout commence et tout s’use ;
634Tout marche vers un terme et tout naît pour mourir :
635Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir,
636Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe
637Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ;
638Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;
639Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ;
640Cet astre dont le temps a caché la naissance,
641Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,
642Et dans les cieux déserts les mortels éperdus
643Le chercheront un jour et ne le verront plus !
644Tu vois autour de toi dans la nature entière
645Les siècles entasser poussière sur poussière,
646Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil,
647De tout ce qu’il produit devenir le cercueil.
648Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie !
649Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,
650Et dans le tourbillon au néant emporté,
651Abattu par le temps, rêve l’éternité ! »
652Qu’un autre vous réponde, ô sages de la terre !
653Laissez-moi mon erreur : j’aime, il faut que j’espère ;
654Notre faible raison se trouble et se confond.
655Oui, la raison se tait ; mais l’instinct vous répond.
656Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines
657Les astres, s’écartant de leurs routes certaines,
658Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés,
659Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;
660Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ;
661Quand je verrais son globe errant et solitaire,
662Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit,
663Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ;
664Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,
665Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,
666Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,
667Être infaillible et bon, j’espérerais en toi ;
668Et, certain du retour de l’éternelle aurore,
669Sur les mondes détruits, je t’attendrais encore !
670Souvent, tu t’en souviens, dans cet heureux séjour
671Où naquit d’un regard notre immortel amour,
672Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,
673Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
674Sur l’aile du désir, loin du monde emportés,
675Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
676Les ombres, à longs plis descendant des montagnes,
677Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes ;
678Mais bientôt, s’avançant sans éclat et sans bruit,
679Le chœur mystérieux des astres de la nuit,
680Nous rendant les objets voilés à notre vue,
681De ses molles lueurs revêtait l’étendue.
682Telle, en nos temples saints, par le jour éclairés,
683Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,
684La lampe, répandant sa pieuse lumière,
685D’un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.
686Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux
687Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux :
688« Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !
689L’esprit te voit partout quand notre œil la contemple ;
690De tes perfections, qu’il cherche à concevoir,
691Ce monde est le reflet, l’image, le miroir ;
692Le jour est ton regard, la beauté ton sourire ;
693Partout le cœur t’adore et l’âme te respire ;
694Éternel, infini, tout-puissant et tout bon,
695Ces vastes attributs n’achèvent pas ton nom ;
696Et l’esprit, accablé sous ta sublime essence,
697Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.
698Et cependant, ô Dieu ! par sa sublime loi,
699Cet esprit abattu s’élance encore à toi,
700Et, sentant que l’amour est la fin de son être,
701Impatient d’aimer, brûle de te connaître. »
702Tu disais ; et nos cœurs unissaient leurs soupirs
703Vers cet être inconnu qu’attestaient nos désirs :
704À genoux devant lui, l’aimant dans ses ouvrages,
705Et l’aurore et le soir lui portaient nos hommages,
706Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour
707La terre notre exil, et le ciel son séjour.
708Ah ! si dans ces instants où l’âme fugitive
709S’élance et veut briser le sein qui la captive,
710Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos vœux,
711D’un trait libérateur nous eût frappés tous deux ;
712Nos âmes, d’un seul bond remontant vers leur source,
713Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course ;
714À travers l’infini, sur l’aile de l’amour,
715Elles auraient monté comme un rayon du jour,
716Et, jusqu’à Dieu lui-même arrivant éperdues,
717Se seraient dans son sein pour jamais confondues !
718Ces vœux nous trompaient-ils ? Au néant destinés,
719Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ?
720Partageant le destin du corps qui la recèle,
721Dans la nuit du tombeau l’âme s’engloutit-elle ?
722Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s’envoler,
723Comme un son qui n’est plus va-t-elle s’exhaler ?
724Après un vain soupir, après l’adieu suprême
725De tout ce qui t’aimait, n’est-il plus rien qui t’aime ?…
726Ah ! sur ce grand secret n’interroge que toi !
727Vois mourir ce qui t’aime, Elvire, et réponds-moi !
728Ces vers ne sont aussi qu’un fragment tronqué d’une longue contemplation sur les destinées de l’homme. Elle était adressée à une femme jeune, malade, découragée de la vie, et dont les espérances d’immortalité étaient voilées dans son cœur par le nuage de ses tristesses. Moi-même j’étais plongé alors dans la nuit de l’âme ; mais la douleur, le doute, le désespoir, ne purent jamais briser tout à fait l’élasticité de mon cœur souvent comprimé, toujours prêt à réagir contre l’incrédulité et à relever mes espérances vers Dieu. Le foyer de piété ardente que notre mère avait allumé et soufflé de son haleine incessante dans nos imaginations d’enfants paraissait s’éteindre quelquefois au vent du siècle et sous les pluies de larmes des passions : la solitude le rallumait toujours. Dès qu’il n’y avait personne entre mes pensées et moi, Dieu s’y montrait, et je m’entretenais pour ainsi dire avec lui. Voilà pourquoi aussi je revenais facilement de l’extrême douleur à la complète résignation. Toute foi est un calmant, car toute foi est une espérance, et toute espérance rend patient. Vivre, c’est attendre.
729Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,
730N’ira plus de ses vœux importuner le sort ;
731Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
732Un asile d’un jour pour attendre la mort.
733Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
734Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
735Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
736Me couvrent tout entier de silence et de paix.
737Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
738Tracent en serpentant les contours du vallon ;
739Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
740Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
741La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
742Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
743Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
744N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.
745La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,
746M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux ;
747Comme un enfant bercé par un chant monotone,
748Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.
749Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,
750D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,
751J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
752À n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.
753J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;
754Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
755Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :
756L’oubli seul désormais est ma félicité.
757Mon cœur est en repos, mon âme est en silence ;
758Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
759Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,
760À l’oreille incertaine apporté par le vent.
761D’ici je vois la vie, à travers un nuage,
762S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;
763L’amour seul est resté, comme une grande image
764Survit seule au réveil dans un songe effacé.
765Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
766Ainsi qu’un voyageur qui, le cœur plein d’espoir,
767S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,
768Et respire un moment l’air embaumé du soir.
769Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;
770L’homme par ce chemin ne repasse jamais :
771Comme lui, respirons au bout de la carrière
772Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.
773Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,
774Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux.
775L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,
776Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
777Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
778Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours :
779Quand tout change pour toi, la nature est la même,
780Et le même soleil se lève sur tes jours.
781De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :
782Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
783Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,
784Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
785Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;
786Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;
787Avec le doux rayon de l’astre du mystère
788Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.
789Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :
790Sous la nature enfin découvre son auteur !
791Une voix à l’esprit parle dans son silence :
792Qui n’a pas entendu cette voix dans son cœur ?
793Ce vallon est situé dans les montagnes du Dauphiné, aux environs du grand Lemps ; il se creuse entre deux collines boisées, et son embouchure est fermée par les ruines d’un vieux manoir qui appartenait à mon ami Aymon de Virieu. Nous allions quelquefois y passer des heures de solitude, à l’ombre des pans de murs abandonnés que mon ami se proposait de relever et d’habiter un jour. Nous y tracions en idée des allées, des pelouses, des étangs, sous les antiques châtaigniers qui se tendaient leurs branches d’une colline à l’autre. Un soir, en revenant du grand Lemps, demeure de sa famille, nous descendîmes de cheval, nous remîmes la bride à de petits bergers, nous ôtâmes nos habits, et nous nous jetâmes dans l’eau d’un petit lac qui borde la route. Je nageais très-bien, et je traversai facilement la nappe d’eau ; mais, en croyant prendre pied sur le bord opposé, je plongeai dans une forêt sous-marine d’herbes et de joncs si épaisse, qu’il me fut impossible, malgré les plus vigoureux efforts, de m’en dégager. Je commençais à boire et à perdre le sentiment, quand une main vigoureuse me prit par les cheveux et me ramena sur l’eau, à demi noyé. C’était Virieu, qui connaissait le fond du lac, et qui me traîna évanoui sur la plage. Je repris mes sens aux cris des bergers.
794Depuis ce temps, Virieu a rebâti en effet le château de ses pères sur les fondements de l’ancienne masure. Il y a planté des jardins, creusé des réservoirs pour retenir le ruisseau du vallon ; il a inscrit une strophe de cette méditation sur un mur, en souvenir de nos jeunesses et de nos amitiés ; puis il est mort, jeune encore, entre les berceaux de ses enfants.
795Lorsque du Créateur la parole féconde
796Dans une heure fatale eut enfanté le monde
798De son œuvre imparfaite il détourna sa face,
799Et, d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,
800Rentra dans son repos.
801« Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;
802Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,
803Tu n’es rien devant moi :
804Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;
805Qu’à jamais loin de moi le Destin soit ton guide,
806Et le Malheur ton roi ! »
807Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
808Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
810Et, pressant l’univers dans sa serre cruelle,
811Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
813Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
814Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
815Commença de souffrir ;
816Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,
817Tout gémit ; et la voix de la nature entière
818Ne fut qu’un long soupir.
819Levez donc vos regards vers les célestes plaines ;
820Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
821Ce grand consolateur :
822Malheureux ! sa bonté de son œuvre est absente :
823Vous cherchez votre appui ? l’univers vous présente
825De quel nom te nommer, ô fatale puissance ?
826Qu’on t’appelle Destin, Nature, Providence,
828Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème,
829Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime ;
830Toujours, c’est toujours toi !
831Hélas ! ainsi que vous j’invoquai l’Espérance ;
832Mon esprit abusé but avec complaisance
833Son philtre empoisonneur :
834C’est elle qui, poussant nos pas dans les abîmes,
835De festons et de fleurs couronne les victimes
836Qu’elle livre au Malheur.
837Si du moins au hasard il décimait les hommes,
838Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
840Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,
841La beauté, le génie, ou les vertus sublimes,
842Victimes de son choix.
843Tel, quand des dieux de sang voulaient en sacrifices
844Des troupeaux innocents les sanglantes prémices
845Dans leurs temples cruels,
846De cent taureaux choisis on formait l’hécatombe,
847Et l’agneau sans souillure, ou la blanche colombe
848Engraissaient leurs autels.
849Créateur tout-puissant, principe de tout être,
850Toi pour qui le possible existe avant de naître,
852Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,
853Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
855Sans t’épuiser jamais, sur toute la nature
856Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
858L’espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
859Ah ! ma raison frémit, tu le pouvais sans doute,
861Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître ?
862L’insensible néant t’a-t-il demandé l’être,
864Sommes-nous, ô hasard, l’œuvre de tes caprices ?
865Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
867Montez donc vers le ciel, montez, encens qu’il aime,
868Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
869Plaisirs, concerts divins ;
870Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles,
871Montez, allez frapper les voûtes insensibles
872Du palais des destins !
873Terre, élève ta voix ; cieux, répondez ; abîmes,
874Noir séjour où la mort entasse ses victimes,
875Ne formez qu’un soupir !
876Qu’une plainte éternelle accuse la nature,
877Et que la douleur donne à toute créature
879Du jour où la nature, au néant arrachée,
880S’échappa de tes mains comme une œuvre ébauchée,
881Qu’as-tu vu cependant ?
882Aux désordres du mal la matière asservie,
883Toute chair gémissant, hélas ! et toute vie
885Des éléments rivaux les luttes intestines ;
886Le Temps, qui flétrit tout, assis sur les ruines
887Qu’entassèrent ses mains,
888Attendant sur le seuil tes œuvres éphémères ;
889Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
890Les germes des humains !
891La vertu succombant sous l’audace impunie,
892L’imposture en honneur, la vérité bannie ;
894Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice ;
895Et la force, partout, fondant de l’injustice
897La valeur sans les dieux décidant les batailles !
898Un Caton, libre encor, déchirant ses entrailles
899Sur la foi de Platon ;
900Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu’il aime,
901Doute au dernier moment de cette vertu même,
902Et dit : « Tu n’es qu’un nom !… »
903La fortune toujours du parti des grands crimes ;
904Les forfaits couronnés devenus légitimes ;
905La gloire au prix du sang ;
906Les enfants héritant l’iniquité des pères ;
907Et le siècle qui meurt racontant ses misères
908Au siècle renaissant !
909Eh quoi ! tant de tourments, de forfaits, de supplices,
910N’ont-ils pas fait fumer d’assez de sacrifices
912Ce soleil, vieux témoin des malheurs de la terre,
913Ne fera-t-il pas naître un seul jour qui n’éclaire
914L’angoisse des mortels ?
915Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
916Non, non, n’espérez pas que sa rage assouvie
918Jusqu’à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
919Engloutisse à jamais dans l’éternel silence
921Il y a des heures où la sensation de la douleur est si forte dans l’homme jeune et sensible, qu’elle étouffe la raison. Il faut lui permettre alors le cri et presque l’imprécation contre la destinée ! L’excessive douleur a son délire, comme l’amour. Passion veut dire souffrance, et souffrance veut dire passion. Je souffrais trop ; il fallait crier.
922J’étais jeune, et les routes de la vie se fermaient devant moi comme si j’avais été un vieillard. J’étais dévoré d’activité intérieure, et on me condamnait à l’immobilité ; j’étais ivre d’amour, et j’étais séparé de ce que j’adorais ; les tortures de mon cœur étaient multipliées par celles d’un autre cœur. Je souffrais comme deux, et je n’avais que la force d’un. J’étais enfermé, par les suites de mes dissipations et par l’indigence, dans une retraite forcée à la campagne, loin de tout ce que j’aimais ; j’étais malade de cœur, de corps, d’imagination ; je n’avais pour toute société que les buis chargés de givre de la montagne en face de ma fenêtre, et les vieux livres d’histoire, cent fois relus, écrits avec les larmes des générations qu’ils racontent, et avec le sang des hommes vertueux que ces générations immolent en récompense de leurs vertus. Une nuit, je me levai, je rallumai ma lampe, et j’écrivis ce gémissement ou plutôt ce rugissement de mon âme. Ce cri me soulagea : je me rendormis. Après, il me sembla que je m’étais vengé du destin par un coup de poignard.
923Il y avait bien d’autres strophes plus acerbes, plus insultantes, plus impies. Quand je retrouvai cette méditation, et que je me résolus à l’imprimer, je retranchai ces strophes. L’invective y montait jusqu’au sacrilège. C’était byronien ; mais c’était Byron sincère, et non joué.
VIII – LA PROVIDENCE À L’HOMME.
924Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence !
925Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits !
926Tu peux fermer tes yeux à la magnificence
927Des dons que je t’ai faits !
928Tu n’étais pas encor, créature insensée,
929Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ;
930Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée
931Te portait dans son sein.
932Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ;
933Je préparais les temps selon ma volonté.
934Enfin ce jour parut ; je dis : « Nais pour ma gloire
936Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,
937Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ;
938J’échauffai de tes sens la sève languissante
939Des feux de mon regard.
940D’un lait mystérieux je remplis la mamelle ;
941Tu t’enivras sans peine à ces sources d’amour.
942J’affermis les ressorts, j’arrondis la prunelle
943Où se peignit le jour.
944Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée,
945Comme tes yeux au jour, s’ouvrit à la raison :
946Tu pensas ; la parole acheva ta pensée,
947Et j’y gravai mon nom.
948En quel éclatant caractère
949Ce grand nom s’offrit à tes yeux !
950Tu vis ma bonté sur la terre,
951Tu lus ma grandeur dans les cieux !
952L’ordre était mon intelligence ;
953La nature, ma providence ;
954L’espace, mon immensité !
955Et, de mon être ombre altérée,
956Le temps te peignit ma durée,
957Et le destin, ma volonté !
958Tu m’adoras dans ma puissance,
959Tu me bénis dans ton bonheur,
960Et tu marchas en ma présence
961Dans la simplicité du cœur ;
962Mais aujourd’hui que l’infortune
963A couvert d’une ombre importune
964Ces vives clartés du réveil,
965Ta voix m’interroge et me blâme,
966Le nuage couvre ton âme,
967Et tu ne crois plus au soleil.
968« Non, tu n’es plus qu’un grand problème
969Que le sort offre à la raison ;
970Si ce monde était ton emblème,
971Ce monde serait juste et bon. »
972Arrête, orgueilleuse pensée !
973À la loi que je t’ai tracée
974Tu prétends comparer ma loi ?
975Connais leur différence auguste :
976Tu n’as qu’un jour pour être juste ;
977J’ai l’éternité devant moi !
978Quand les voiles de ma sagesse
979À tes yeux seront abattus,
980Ces maux dont gémit ta faiblesse
981Seront transformés en vertus.
982De ces obscurités cessantes
983Tu verras sortir triomphantes
984Ma justice et ta liberté :
985C’est la flamme qui purifie
986Le creuset divin où la vie
987Se change en immortalité !
988Mais ton cœur endurci doute et murmure encore :
989Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,
990Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore
992Les célestes clartés !
993Attends ; ce demi-jour, mêlé d’une ombre obscure,
994Suffit pour te guider en ce terrestre lieu :
995Regarde qui je suis, et marche sans murmure,
997Sur la foi de son Dieu.
998La terre ne sait pas la loi qui la féconde ;
999L’Océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,
1000Sait-il comment, au gré du nocturne croissant,
1001De sa prison profonde
1002La mer vomit son onde,
1003Et des bords qu’elle inonde
1004Recule en mugissant ?
1005Ce soleil éclatant, ombre de la lumière,
1006Sait-il où le conduit le signe de ma main ?
1007S’est-il tracé lui-même un glorieux chemin ?
1008Au bout de sa carrière,
1009Quand j’éteins sa lumière,
1011Le soleil de demain ?
1012Cependant tout subsiste et marche en assurance.
1013Ma voix chaque matin réveille l’univers ;
1014J’appelle le soleil du fond de ses déserts :
1015Franchissant la distance,
1016Il monte en ma présence,
1017Me répond, et s’élance
1018Sur le trône des airs !
1019Et toi, dont mon souffle est la vie,
1020Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,
1021Peux-tu craindre que je t’oublie,
1022Homme, roi de cet univers ?
1023Crois-tu que ma vertu sommeille ?
1024Non, mon regard immense veille
1025Sur tous les mondes à la fois !
1026La mer qui fuit à ma parole,
1027Ou la poussière qui s’envole,
1028Suivent et comprennent mes lois.
1029Marche au flambeau de l’espérance
1030Jusque dans l’ombre du trépas,
1031Assuré que ma providence
1032Ne tend point de piège à tes pas !
1033Chaque aurore la justifie,
1034L’univers entier s’y confie,
1035Et l’homme seul en a douté !
1036Mais ma vengeance paternelle
1037Confondra ce doute infidèle
1038Dans l’abîme de ma bonté.
1039Cette méditation ne vaut pas la précédente. Voici pourquoi : la première est d’inspiration, celle-ci est de réflexion. Le repentir a-t-il jamais l’énergie de la passion ?
1040Ma mère, à qui je montrai ce volume avant de le livrer à l’impression, me reprocha pieusement et tendrement ce cri de désespoir. C’était, disait-elle, une offense à Dieu, un blasphème contre la volonté d’en haut, toujours juste, toujours sage, toujours aimante, jusque dans ses sévérités. Je ne pouvais, disait-elle, imprimer de pareils vers qu’en les réfutant moi-même par une plus haute proclamation à l’éternelle sagesse et à l’éternelle bonté. J’écrivis, pour lui obéir et pour lui complaire, la méditation intitulée la Providence à l’homme.
1041En vain le jour succède au jour,
1042Ils glissent sans laisser de trace ;
1043Dans mon âme rien ne t’efface,
1044Ô dernier songe de l’amour !
1045Je vois mes rapides années
1046S’accumuler derrière moi,
1047Comme le chêne autour de soi
1048Voit tomber ses feuilles fanées.
1049Mon front est blanchi par le temps ;
1050Mon sang refroidi coule à peine,
1051Semblable à cette onde qu’enchaîne
1052Le souffle glacé des autans.
1053Mais ta jeune et brillante image,
1054Que le regret vient embellir,
1055Dans mon sein ne saurait vieillir :
1056Comme l’âme, elle n’a point d’âge.
1057Non, tu n’as pas quitté mes yeux ;
1058Et quand mon regard solitaire
1059Cessa de te voir sur la terre,
1060Soudain je te vis dans les cieux.
1061Là, tu m’apparais telle encore
1062Que tu fus à ce dernier jour,
1063Quand vers ton céleste séjour
1064Tu t’envolas avec l’aurore.
1065Ta pure et touchante beauté
1066Dans les cieux même t’a suivie ;
1067Tes yeux, où s’éteignait la vie,
1068Rayonnent d’immortalité !
1069Du zéphyr l’amoureuse haleine
1070Soulève encor tes longs cheveux ;
1071Sur ton sein leurs flots onduleux
1072Retombent en tresses d’ébène,
1073L’ombre de ce voile incertain
1074Adoucit encor ton image,
1075Comme l’aube qui se dégage
1076Des derniers voiles du matin.
1077Du soleil la céleste flamme
1078Avec les jours revient et fuit ;
1079Mais mon amour n’a pas de nuit,
1080Et tu luis toujours sur mon âme.
1081C’est toi que j’entends, que je vois,
1082Dans le désert, dans le nuage ;
1083L’onde réfléchit ton image ;
1084Le zéphyr m’apporte ta voix.
1085Tandis que la terre sommeille,
1086Si j’entends le vent soupirer,
1087Je crois t’entendre murmurer
1088Des mots sacrés à mon oreille.
1089Si j’admire ces feux épars
1090Qui des nuits parsèment le voile,
1091Je crois te voir dans chaque étoile
1092Qui plaît le plus à mes regards.
1093Et si le souffle du zéphyre
1094M’enivre du parfum des fleurs,
1095Dans ses plus suaves odeurs
1096C’est ton souffle que je respire.
1097C’est ta main qui sèche mes pleurs,
1098Quand je vais, triste et solitaire,
1099Répandre en secret ma prière
1100Près des autels consolateurs.
1101Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;
1102Tes ailes reposent sur moi ;
1103Tous mes songes viennent de toi,
1104Doux comme le regard d’une ombre.
1105Pendant mon sommeil, si ta main
1106De mes jours déliait la trame,
1107Céleste moitié de mon âme,
1108J’irais m’éveiller dans ton sein !
1109Comme deux rayons de l’aurore,
1110Comme deux soupirs confondus,
1111Nos deux âmes ne forment plus
1112Qu’une âme, et je soupire encore !
1113Les grandes douleurs sont muettes, a-t-on dit. Cela est vrai. Je l’éprouvai après la première grande douleur de ma vie. Pendant six ou huit mois, je me renfermai comme dans un linceul avec l’image de ce que j’avais aimé et perdu. Puis, quand je me fus pour ainsi dire apprivoisé avec ma douleur, la nature jeta le voile de la mélancolie sur mon âme, et je me complus à m’entretenir en invocations, en extases, en prières, en poésie même quelquefois, avec l’ombre toujours présente à mes pensées.
1114Ces strophes sont un de ces entretiens que je me plaisais à cadencer, afin de les rendre plus durables pour moi-même, sans penser alors à les publier jamais. Je les écrivis un soir d’été de 1819, sur le banc de pierre d’une fontaine glacée qu’on appelle la fontaine du Hêtre, dans les bois qui entourent le château de mon oncle à Ursy. Que de vagues secrètes de mon cœur le murmure de cette fontaine, qui tombe en cascade, n’a-t-il pas assoupies en ce temps-là !
1115Delicta majorum immeritus lues.
1116Horat., od. VI, lib. III.
1117Peuple ! des crimes de tes pères
1118Le ciel punissant tes enfants,
1119De châtiments héréditaires
1120Accablera leurs descendants,
1121Jusqu’à ce qu’une main propice
1122Relève l’auguste édifice
1123Par qui la terre touche aux cieux,
1124Et que le zèle et la prière
1125Dissipent l’indigne poussière
1126Qui couvre l’image des dieux !
1127Sortez de vos débris antiques,
1128Temples que pleurait Israël ;
1129Relevez-vous, sacrés portiques ;
1130Lévites, montez à l’autel !
1131Aux sons des harpes de Solyme,
1132Que la renaissante victime
1133S’immole sous vos chastes mains ;
1134Et qu’avec les pleurs de la terre
1135Son sang éteigne le tonnerre
1136Qui gronde encor sur les humains !
1137Plein d’une superbe folie,
1138Ce peuple au front audacieux
1139S’est dit un jour : « Dieu m’humilie ;
1140Soyons à nous-mêmes nos dieux.
1141Notre intelligence sublime
1142A sondé le ciel et l’abîme
1143Pour y chercher ce grand esprit ;
1144Mais ni dans les flancs de la terre,
1145Mais ni dans les feux de la sphère,
1146Son nom pour nous ne fut écrit.
1147« Déjà nous enseignons au monde
1148À briser le sceptre des rois ;
1149Déjà notre audace profonde
1150Se rit du joug usé des lois.
1151Secouez, malheureux esclaves,
1152Secouez d’indignes entraves,
1153Rentrez dans votre liberté !
1154Mortel ! du jour où tu respires,
1155Ta loi, c’est ce que tu désires ;
1156Ton devoir, c’est la volupté !
1157« Ta pensée a franchi l’espace,
1158Tes calculs précèdent les temps,
1159La foudre cède à ton audace,
1160Les cieux roulent tes chars flottants ;
1161Comme un feu que tout alimente,
1162Ta raison, sans cesse croissante,
1163S’étendra sur l’immensité ;
1164Et ta puissance, qu’elle assure,
1165N’aura de terme et de mesure
1166Que l’espace et l’éternité.
1167Heureux nos fils ! heureux cet âge
1168Qui, fécondé par nos leçons,
1169Viendra recueillir l’héritage
1170Des dogmes que nous lui laissons !
1171Pourquoi les jalouses années
1172Bornent-elles nos destinées
1173À de si rapides instants ?
1174Ô loi trop injuste et trop dure !
1175Pour triompher de la nature
1176Que nous a-t-il manqué ? Le temps. »
1177Eh bien, le temps sur vos poussières
1178À peine encore a fait un pas.
1179Sortez, ô mânes de nos pères,
1180Sortez de la nuit du trépas !
1181Venez contempler votre ouvrage ;
1182Venez partager de cet âge
1183La gloire et la félicité !
1184Ô race en promesses féconde,
1185Paraissez ! Bienfaiteurs du monde,
1186Voilà votre postérité !
1187Que vois-je ? ils détournent la vue,
1188Et, se cachant sous leurs lambeaux,
1189Leur foule, de honte éperdue,
1190Fuit et rentre dans les tombeaux.
1191Non, non, restez, ombres coupables ;
1192Auteurs de nos jours déplorables,
1193Restez ! ce supplice est trop doux.
1194Le ciel, trop lent à vous poursuivre,
1195Devait vous condamner à vivre
1196Dans le siècle enfanté par vous !
1197Où sont-ils, ces jours où la France,
1198À la tête des nations,
1199Se levait comme un astre immense
1200Inondant tout de ses rayons ?
1201Parmi nos siècles, siècle unique,
1202De quel cortège magnifique
1203La gloire composait ta cour !
1204Semblable au dieu qui nous éclaire,
1205Ta grandeur étonnait la terre,
1206Dont tes clartés étaient l’amour !
1207Toujours les siècles du génie
1208Sont donc les siècles des vertus !
1209Toujours les dieux de l’harmonie
1210Pour les héros sont descendus !
1211Près du trône qui les inspire,
1212Voyez-les déposer la lyre
1213Dans de pures et chastes mains ;
1214Et les Racine et les Turenne
1215Enchaîner les grâces d’Athènes
1216Au char triomphant des Romains !
1217Mais, ô déclin ! quel souffle aride
1218De notre âge a séché les fleurs ?
1219Eh quoi ! le lourd compas d’Euclide
1220Étouffe nos arts enchanteurs ?
1221Élans de l’âme et du génie,
1222Des calculs la froide manie
1223Chez nos pères vous remplaça :
1224Ils posèrent sur la nature
1225Le doigt glacé qui la mesure,
1226Et la nature se glaça !
1227Et toi, prêtresse de la terre,
1228Vierge du Pinde ou de Sion,
1229Tu fuis ce globe de matière,
1230Privé de ton dernier rayon !
1231Ton souffle divin se retire
1232De ces cœurs flétris, que la lyre
1233N’émeut plus de ses sons touchants ;
1234Et pour son Dieu qui le contemple,
1235Sans toi l’univers est un temple
1236Qui n’a plus ni parfums ni chants !
1237Pleurons donc, enfants de nos pères !
1238Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts ;
1239Lavons dans nos larmes amères
1240Tant d’irréparables affronts !
1241Comme les fils d’Héliodore,
1242Rassemblons du soir à l’aurore
1243Les débris du temple abattu ;
1244Et sous ces cendres criminelles
1245Cherchons encor les étincelles
1246Du génie et de la vertu.
1247Il ne faut pas chercher de philosophie dans les poésies d’un jeune homme de vingt ans. Cette méditation en est une preuve de plus. La poésie pense peu, à cet âge surtout ; elle peint et elle chante. Cette méditation est une larme sur le passé. Je venais de lire le Génie du Christianisme, de M. de Chateaubriand ; j’étais fanatisé des images dont ce livre, illustration de toutes les belles ruines, était étincelant. J’étais de l’opinion de René, de la religion d’Atala, de la foi du P. Aubry. De plus, j’avais eu toujours une indicible horreur du matérialisme, ce squelette de la création, exposé en dérision aux yeux de l’homme par des algébristes sur l’autel du néant, à la place de Dieu. Ces hommes me paraissaient et me paraissent encore aujourd’hui des aveugles-nés, des Œdipes du genre humain, niant l’énigme de Dieu parce qu’ils ne peuvent pas la déchiffrer. Enfin, j’étais né d’une famille royaliste qui avait gémi plus qu’aucune autre sur la chute du trône, sur la mort du vertueux et malheureux roi, sur les crimes de l’anarchie. J’eus un accès d’admiration pour tous les passés, une imprécation contre tous les démolisseurs des vieilles choses. Cet accès produisit ces vers et quelques autres : il ne fut pas très long. Il se transforma par la réflexion en appréciation équitable des vices et des avantages propres à chaque nature de gouvernement, et en spiritualisme religieux plein de vénération pour toutes les fois sincères, et plein d’aspiration pour le rayonnement toujours croissant du nom divin sur la raison de l’homme.
XI – LE LIS DU GOLFE DE SANTA RESTITUTA, DANS L’ÎLE D’ISCHIA.
1249Des pêcheurs, un matin, virent un corps de femme
1250Que la vague nocturne au bord avait roulé ;
1251Même à travers la mort sa beauté touchait l’âme.
1252Ces fleurs, depuis ce jour, naissent près de la lame
1253Du sable qu’elle avait foulé.
1254D’où venait cependant cette vierge inconnue
1255Demander une tombe aux pauvres matelots ?
1256Nulle nef en péril sur ces mers n’était vue ;
1257Nulle bague à ses doigts : elle était morte et nue,
1258Sans autre robe que les flots.
1259Ils allèrent chercher dans toutes les familles
1260Le plus beau des linceuls dont on pût la parer ;
1261Pour lui faire un bouquet, des lis et des jonquilles ;
1262Pour lui chanter l’adieu, des chœurs de jeunes filles,
1263Et des mères pour la pleurer.
1264Ils lui firent un lit de sable où rien ne pousse,
1265Symbole d’amertume et de stérilité ;
1266Mais les fleurs de pitié rendirent la mer douce,
1267Le sable de ses bords se revêtit de mousse,
1268Et cette fleur s’ouvre l’été.
1269Vierges, venez cueillir ce beau lis solitaire,
1270Abeilles de nos cœurs dont l’amour est le miel !
1271Les anges ont semé sa graine sur la terre ;
1272Son sol est le tombeau, son nom est un mystère ;
1273Son parfum fait rêver du ciel.
1274Ainsi, quand l’aigle du tonnerre
1275Enlevait Ganymède aux cieux,
1276L’enfant, s’attachant à la terre,
1277Luttait contre l’oiseau des dieux ;
1278Mais entre ses serres rapides
1279L’aigle pressant ses flancs timides,
1280L’arrachait aux champs paternels ;
1281Et, sourd à la voix qui l’implore,
1282Il le jetait, tremblant encore,
1283Jusques aux pieds des immortels.
1284Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
1285Enthousiasme, aigle vainqueur,
1286Au bruit de tes ailes de flamme
1287Je frémis d’une sainte horreur ;
1288Je me débats sous ta puissance,
1289Je fuis, je crains que ta présence
1290N’anéantisse un cœur mortel,
1291Comme un feu que la foudre allume,
1292Qui ne s’éteint plus, et consume
1293Le bûcher, le temple et l’autel.
1294Mais à l’essor de la pensée
1295L’instinct des sens s’oppose en vain :
1296Sous le dieu mon âme oppressée
1297Bondit, s’élance, et bat mon sein.
1298La foudre en mes veines circule :
1299Étonné du feu qui me brûle,
1300Je l’irrite en le combattant,
1301Et la lave de mon génie
1302Déborde en torrents d’harmonie,
1303Et me consume en s’échappant.
1304Muse, contemple ta victime !
1305Ce n’est plus ce front inspiré,
1306Ce n’est plus ce regard sublime
1307Qui lançait un rayon sacré :
1308Sous ta dévorante influence,
1309À peine un reste d’existence
1310À ma jeunesse est échappé.
1311Mon front, que la pâleur efface,
1312Ne conserve plus que la trace
1313De la foudre qui m’a frappé.
1314Heureux le poète insensible !
1315Son luth n’est point baigné de pleurs ;
1316Son enthousiasme paisible
1317N’a point ces tragiques fureurs.
1318De sa veine féconde et pure
1319Coulent, avec nombre et mesure,
1320Des ruisseaux de lait et de miel ;
1321Et ce pusillanime Icare,
1322Trahi par l’aile de Pindare,
1323Ne retombe jamais du ciel.
1324Mais nous, pour embraser les âmes,
1325Il faut brûler, il faut ravir
1326Au ciel jaloux ses triples flammes :
1327Pour tout peindre, il faut tout sentir.
1328Foyers brûlants de la lumière,
1329Nos cœurs de la nature entière
1330Doivent concentrer les rayons ;
1331Et l’on accuse notre vie !
1332Mais ce flambeau qu’on nous envie
1333S’allume au feu des passions.
1334Non, jamais un sein pacifique
1335N’enfanta ces divins élans,
1336Ni ce désordre sympathique
1337Qui soumet le monde à nos chants.
1338Non, non, quand l’Apollon d’Homère
1339Pour lancer ses traits sur la terre,
1340Descendait des sommets d’Éryx,
1341Volant aux rives infernales,
1342Il trempait ses armes fatales
1343Dans les eaux bouillantes du Styx.
1344Descendez de l’auguste cime
1345Qu’indignent de lâches transports !
1346Ce n’est que d’un luth magnanime
1347Que partent les divins accords.
1348Le cœur des enfants de la lyre
1349Ressemble au marbre qui soupire
1350Sur le sépulcre de Memnon :
1351Pour lui donner la voix et l’âme,
1352Il faut que de sa chaste flamme
1353L’œil du jour lui lance un rayon.
1354Et tu veux qu’éveillant encore
1355Des feux sous la cendre couverts,
1356Mon reste d’âme s’évapore
1357En accents perdus dans les airs !
1358La gloire est le rêve d’une ombre ;
1359Elle a trop retranché le nombre
1360Des jours qu’elle devait charmer.
1361Tu veux que je lui sacrifie
1362Ce dernier souffle de ma vie !
1363Je veux le garder pour aimer.
1364Cette ode est du même temps. C’est une goutte de la veine lyrique de mes premières années. Je l’écrivis un matin à Paris, dans une mansarde de l’hôtel du maréchal de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, que j’habitais alors. Un de mes amis entra au moment où je terminais la dernière strophe. Je lui lus toute la pièce ; il fut ému. Il la copia, il l’emporta, et la lut à quelques poëtes classiques de l’époque, qui encouragèrent de leurs applaudissements le poëte inconnu. Je la dédiai ensuite à cet ami, qui faisait lui-même des vers remarquables. C’est M. Rocher, aujourd’hui une des lumières et une des éloquences de la haute magistrature de son pays. Nos routes dans la vie se sont séparées depuis ; il a déserté la poésie avant moi. Il y aurait eu les succès promis à sa belle imagination. Nos vers s’étaient juré amitié : nos cœurs ont tenu la parole de nos vers.
1366Aux bords de ton lac enchanté,
1367Loin des sots préjugés que l’erreur déifie,
1368Couvert du bouclier de ta philosophie,
1369Le temps n’emporte rien de ta félicité ;
1370Ton matin fut brillant, et ma jeunesse envie
1371L’azur calme et serein du beau soir de ta vie.
1372Ce qu’on appelle nos beaux jours
1373N’est qu’un éclair brillant dans une nuit d’orage ;
1374Et rien, excepté nos amours,
1375N’y mérite un regret du sage.
1376Mais que dis-je ? on aime à tout âge :
1377Ce feu durable et doux, dans l’âme renfermé,
1378Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;
1379C’est le souffle divin dont tout l’homme est formé,
1380Il ne s’éteint qu’avec son âme.
1381Étendre son esprit, resserrer ses désirs,
1382C’est là le grand secret ignoré du vulgaire :
1383Tu le connais, ami ! cet heureux coin de terre
1384Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs.
1385Tes vœux ne passent point ton champêtre domaine ;
1386Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,
1387Et, du monde embrassant la scène,
1388Le flambeau de l’étude éclaire ta raison.
1389Tu vois qu’aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
1390En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,
1391L’homme partout est l’homme, et qu’en cet univers
1392Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;
1393Tu vois les nations s’éclipser tour à tour
1394Comme les astres dans l’espace ;
1395De mains en mains le sceptre passe ;
1396Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour.
1397Sujets à cette loi suprême,
1398Empire, gloire, liberté,
1399Tout est par le temps emporté :
1400Le temps emporta les dieux même
1401De la crédule antiquité,
1402Et ce que les mortels, dans leur orgueil extrême,
1403Osaient nommer la vérité !
1404Au milieu de ce grand nuage,
1405Réponds-moi, que fera le sage,
1406Toujours entre le doute et l’erreur combattu ?
1407Content du peu de jours qu’il saisit au passage,
1408Il se hâte d’en faire usage
1409Pour le bonheur et la vertu.
1410J’ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures
1411J’ai goûté l’hospitalité :
1412À l’ombre du jardin que ses mains ont planté,
1413Aux doux sons de sa lyre il endormait les heures
1414En chantant sa félicité.
1415Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance !
1416Il ne vous lasse point d’un inutile vœu ;
1417Gardez-lui seulement sa rustique opulence ;
1418Donnez tout à celui qui vous demande peu.
1419Des doux objets de sa tendresse
1420Qu’à son riant foyer toujours environné,
1421Sa femme et ses enfants couronnent sa vieillesse,
1422Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné ;
1423Que sous l’or des épis ses collines jaunissent ;
1424Qu’au pied de son rocher son lac soit toujours pur ;
1425Que de ses beaux jasmins les ombres épaississent ;
1426Que son soleil soit doux, que son ciel soit d’azur ;
1427Et que pour l’étranger toujours ses vins mûrissent !
1428Pour moi, loin de ce port de la félicité,
1429Hélas ! par la jeunesse et l’espoir emporté,
1430Je vais tenter encore et les flots et l’orage ;
1431Mais, ballotté par l’onde et fatigué du vent,
1432Au pied de ton rocher sauvage,
1433Ami, je reviendrai souvent
1434Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.
1435Voici à quelle occasion j’écrivis ces vers :
1436Mes deux amis, MM. de Virieu, de Vignet, et moi, nous nous embarquâmes, un soir d’orage, dans un petit bateau de pêcheurs sur le lac du Bourget. La tempête nous prit et nous chassa au hasard des vagues à trois ou quatre lieues du point où nous nous étions embarqués. Après avoir été ballottés toute la nuit, les flots nous jetèrent entre les rochers d’une petite île à l’extrémité du lac. Le sommet de l’île était surmonté d’un vieux château flanqué de tours, et dont les jardins, échelonnés en terrasses unies les unes aux autres par de petits escaliers dans le roc, couvraient toute la surface de l’îlot. Ce château était habité par M. de Châtillon, vieux gentilhomme savoisien. Il nous offrit l’hospitalité ; nous passâmes deux ou trois jours dans son manoir, entre ses livres et ses fleurs. M. de Châtillon menait, depuis quinze ou vingt ans, une vie d’ermite dans cette demeure. Il sentait son bonheur, et il le chantait. Il avait écrit un poëme intitulé Mon lac et mon château. C’était l’Horace rustique de ce Tibur sauvage. Ses vers ne manquaient ni de grâce ni de sentiment ; ils réfléchissaient la sérénité d’une âme calmée par le soir de la vie, comme son lac réfléchissait lui-même son donjon festonné de lierre, d’espaliers et de jasmin. Il était loin de se douter qu’un de ses trois jeunes hôtes était lui-même poëte sous ses cheveux blonds. Il fut heureux de trouver en nous des auditeurs et des appréciateurs de sa poésie : en trois séances, après le souper, il nous lut tout son poëme. Quand notre bateau fut radoubé, nous prîmes congé du vieux gentilhomme. Nous étions déjà amis. Quelques jours après, je lui renvoyais pour carte de visite, par un batelier qui allait à Seyssel et qui passait au pied de son île, ces vers.
1437Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
1438Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
1439Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
1440Jeter l’ancre un seul jour ?
1441Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
1442Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
1443Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
1444Où tu la vis s’asseoir !
1445Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
1446Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
1447Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
1448Sur ses pieds adorés.
1449Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
1450On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
1451Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
1452Tes flots harmonieux.
1453Tout à coup des accents inconnus à la terre
1454Du rivage charmé frappèrent les échos ;
1455Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
1456Laissa tomber ces mots :
1457« Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
1458Suspendez votre cours !
1459Laissez-nous savourer les rapides délices
1460Des plus beaux de nos jours !
1461« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :
1462Coulez, coulez pour eux ;
1463Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
1465« Mais je demande en vain quelques moments encore,
1466Le temps m’échappe et fuit ;
1467Je dis à cette nuit : « Sois plus lente ; » et l’aurore
1469« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
1470Hâtons-nous, jouissons !
1471L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
1472Il coule, et nous passons ! »
1473Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse
1474Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur
1475S’envolent loin de nous de la même vitesse
1476Que les jours de malheur ?
1477Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
1478Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus ?
1479Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
1480Ne nous les rendra plus ?
1481Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
1482Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
1483Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
1484Que vous nous ravissez ?
1485Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
1486Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,
1487Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
1488Au moins le souvenir !
1489Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
1490Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
1491Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
1492Qui pendent sur tes eaux !
1493Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
1494Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
1495Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface
1496De ses molles clartés !
1497Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
1498Que les parfums légers de ton air embaumé,
1499Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,
1500Tout dise : « Ils ont aimé ! »
1501Le commentaire de cette méditation se trouve tout entier dans l’histoire de Raphaël, publiée par moi.
1502C’est une de mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans l’âme de mes lecteurs, comme elle en avait eu le plus dans la mienne. La réalité est toujours plus poétique que la fiction ; car le grand poëte, c’est la nature.
1503On a essayé mille fois d’ajouter la mélodie plaintive de la musique au gémissement de ces strophes. On a réussi une seule fois. Niedermayer a fait de cette ode une touchante traduction en notes. J’ai entendu chanter cette romance, et j’ai vu les larmes qu’elle faisait répandre. Néanmoins, j’ai toujours pensé que la musique et la poésie se nuisaient en s’associant. Elles sont l’une et l’autre des arts complets : la musique porte en elle son sentiment ; de beaux vers portent en eux leur mélodie.
1505Généreux favoris des filles de Mémoire,
1506Deux sentiers différents devant vous vont s’ouvrir :
1507L’un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire ;
1508Mortels, il faut choisir.
1509Ton sort, ô Manoël, suivit la loi commune ;
1510La muse t’enivra de précoces faveurs,
1511Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune,
1512Et tu verses des pleurs !
1513Rougis plutôt, rougis d’envier au vulgaire
1514Le stérile repos dont son cœur est jaloux :
1515Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre
1516Mais la lyre est à nous.
1517Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.
1518Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels
1519Où le juste avenir prépare à ton génie
1520Des honneurs immortels.
1521Ainsi l’aigle superbe au séjour du tonnerre
1522S’élance, et, soutenant son vol audacieux,
1523Semble dire aux mortels : « Je suis né sur la terre,
1524Mais je vis dans les cieux. »
1525Oui, la gloire t’attend ; mais arrête, et contemple
1526À quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;
1527Vois : l’Infortune, assise à la porte du temple,
1529Ici c’est un vieillard que l’ingrate Ionie
1530A vu de mers en mers promener ses malheurs :
1531Aveugle, il mendiait au prix de son génie
1532Un pain mouillé de pleurs.
1533Là le Tasse, brûlé d’une flamme fatale,
1534Expiant dans les fers sa gloire et son amour,
1535Quand il va recueillir la palme triomphale,
1536Descend au noir séjour.
1537Partout des malheureux, des proscrits, des victimes,
1538Luttant contre le sort ou contre les bourreaux :
1539On dirait que le ciel aux cœurs plus magnanimes
1541Impose donc silence aux plaintes de ta lyre :
1542Des cœurs nés sans vertu l’infortune est l’écueil ;
1543Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t’inspire
1544Un généreux orgueil !
1545Que t’importe, après tout, que cet ordre barbare
1546T’enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?
1547Que t’importe en quels lieux le destin te prépare
1548Un glorieux tombeau ?
1549Ni l’exil, ni les fers de ces tyrans du Tage
1550N’enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :
1551Lisbonne la réclame, et voilà l’héritage
1552Que tu lui laisseras !
1553Ceux qui l’ont méconnu pleureront le grand homme ;
1554Athènes à des proscrits ouvre son Panthéon ;
1555Coriolan expire, et les enfants de Rome
1556Revendiquent son nom.
1557Aux rivages des morts avant que de descendre,
1558Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :
1559Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,
1560Et sa gloire aux Romains.
1561Cette ode est un des derniers morceaux de poésie que j’aie écrits, dans le temps où j’imitais encore. Elle me fut inspirée à Paris, en 1817, par les infortunes d’un pauvre poëte portugais appelé Manoël. Après avoir été illustre dans son pays, chassé par les réactions politiques, il s’était réfugié à Paris, où il gagnait péniblement le pain de ses vieux jours en enseignant sa langue. Une jeune religieuse, d’une beauté touchante et d’un dévouement absolu, s’était attachée d’enthousiasme à l’exil et à la misère du poëte. Il m’enseignait le portugais et m’apprenait à admirer Camoëns.
1562Les poëtes ne sont peut-être pas plus malheureux que le reste des hommes ; mais leur célébrité a donné dans tous les temps plus d’éclat à leur malheur : leurs larmes sont immortelles ; leurs infortunes retentissent, comme leurs amours, dans tous les siècles. La pitié s’agenouille, de génération en génération, sur leur tombeau. Le naufrage de Camoëns, sa grotte dans l’île de Macao, sa mort dans l’indigence, loin de sa patrie, sont le pendant des amours, des revers, des prisons du Tasse à Ferrare. Je ne suis pas superstitieux, même pour la gloire ; et cependant j’ai fait deux cents lieues pour aller toucher de ma main les parois de la prison du chantre de la Jérusalem, et pour y écrire mon nom au-dessous du nom de Byron, comme une visite expiatoire. J’ai détaché avec mon couteau un morceau de brique du mur contre lequel sa couche était appuyée ; je l’ai fait enchâsser dans un cachet servant de bague, et j’y ai fait graver les deux mots qui résument la vie de presque tous les grands poëtes : Amour et larmes.
1565Dieu dit un jour à son soleil :
1566« Toi par qui mon nom luit, toi que ma droite envoie
1567Porter à l’univers ma splendeur et ma joie,
1568Pour que l’immensité me loue à son réveil ;
1569De ces dons merveilleux que répand ta lumière,
1570De ces pas de géant que tu fais dans les cieux,
1571De ces rayons vivants que boit chaque paupière,
1572Lequel te rend, dis-moi, dans toute ta carrière,
1573Plus semblable à moi-même et plus grand à tes yeux ? »
1574Le soleil répondit en se voilant la face :
1575« Ce n’est point d’éclairer l’immensurable espace,
1576De faire étinceler les sables des déserts,
1577De fondre du Liban la couronne de glace,
1578Ni de me contempler dans le miroir des mers,
1579Ni d’écumer de feu sur les vagues des airs :
1580Mais c’est de me glisser aux fentes de la pierre
1581Du cachot où languit le captif dans sa tour,
1582Et d’y sécher des pleurs au bord d’une paupière
1583Que réjouit dans l’ombre un seul rayon du jour !
1584– Bien ! reprit Jéhovah ; c’est comme mon amour ! »
1585Ce que dit le rayon au Bienfaiteur suprême,
1586Moi, l’insecte chantant, je le dis à moi-même.
1587Ce qui donne à ma lyre un frisson de bonheur,
1588Ce n’est point de frémir au vain souffle de gloire,
1589Ni de jeter au temps un nom pour sa mémoire,
1590Ni de monter au ciel dans un hymne vainqueur ;
1591Mais c’est de résonner, dans la nuit du mystère,
1592Pour l’âme sans écho d’un pauvre solitaire
1593Qui n’a qu’un son lointain pour tout bruit sur la terre,
1594Et d’y glisser ma voix par les fentes du cœur.
XVII – LA NAISSANCE DU DUC DE BORDEAUX.
1596Versez du sang, frappez encore !
1597Plus vous retranchez ses rameaux,
1598Plus le tronc sacré voit éclore
1599Ses rejetons toujours nouveaux !
1600Est-ce un dieu qui trompe le crime ?
1601Toujours d’une auguste victime
1602Le sang est fertile en vengeur ;
1603Toujours, échappé d’Athalie,
1604Quelque enfant que le fer oublie
1605Grandit à l’ombre du Seigneur !
1606Il est né, l’enfant du miracle,
1607Héritier du sang d’un martyr !
1608Il est né d’un tardif oracle,
1609Il est né d’un dernier soupir !
1610Aux accents du bronze qui tonne
1611La France s’éveille et s’étonne
1612Du fruit que la mort a porté !
1613Jeux du sort, merveilles divines !
1614Ainsi fleurit sur des ruines
1615Un lis que l’orage a planté.
1616Il vient, quand les peuples, victimes
1617Du sommeil de leurs conducteurs,
1618Errent aux penchants des abîmes
1619Comme des troupeaux sans pasteurs.
1620Entre un passé qui s’évapore,
1621Vers un avenir qu’il ignore,
1622L’homme nage dans un chaos !
1623Le doute égare sa boussole,
1624Le monde attend une parole,
1625La terre a besoin d’un héros !
1626Courage ! c’est ainsi qu’ils naissent !
1627C’est ainsi que dans sa bonté
1628Un Dieu les sème ! ils apparaissent
1629Sur des jours de stérilité !
1630Ainsi, dans une sainte attente,
1631Quand des pasteurs la troupe errante
1632Parlait d’un Moïse nouveau,
1633De la nuit déchirant le voile,
1634Une mystérieuse étoile
1635Les conduisit vers un berceau !
1636Sacré berceau, frêle espérance
1637Qu’une mère tient dans ses bras,
1638Déjà tu rassures la France :
1639Les miracles ne trompent pas !
1640Confiante dans son délire,
1641À ce berceau déjà ma lyre
1642Ouvre un avenir triomphant,
1643Et, comme ces rois de l’Aurore,
1644Un instinct que mon âme ignore
1645Me fait adorer un enfant !
1646Comme l’orphelin de Pergame,
1647Il verra près de son berceau
1648Un roi, des princes, une femme,
1649Pleurer aussi sur un tombeau !
1650Bercé sur le sein de sa mère,
1651S’il vient à demander son père,
1652Il verra se baisser les yeux !
1653Et cette veuve inconsolée,
1654En lui cachant le mausolée,
1655Du doigt lui montrera les cieux.
1656Jeté sur le déclin des âges,
1657Il verra l’empire sans fin,
1658Sorti de glorieux orages,
1659Frémir encor de son déclin.
1660Mais son glaive aux champs de victoire
1661Nous rappellera la mémoire
1662Des destins promis à Clovis,
1663Tant que le tronçon d’une épée,
1664D’un rayon de gloire frappée,
1665Brillerait aux mains de ses fils !
1666Sourd aux leçons efféminées
1667Dont le siècle aime à les nourrir,
1668Il saura que les destinées
1669Font roi pour régner ou mourir ;
1670Que des vieux héros de sa race
1671Le premier titre fut l’audace,
1672Et le premier trône un pavois ;
1673Et qu’en vain l’humanité crie :
1674Le sang versé pour la patrie
1675Est toujours la pourpre des rois !
1676Tremblant à la voix de l’histoire,
1677Ce juge vivant des humains,
1678Français, il saura que la gloire
1679Tient deux flambeaux entre ses mains.
1680L’un, d’une sanglante lumière
1681Sillonne l’horrible carrière
1682Des peuples par le crime heureux ;
1683Semblable aux torches des Furies
1684Que jadis les fameux impies
1685Sur leurs pas traînaient après eux.
1686L’autre, du sombre oubli des âges,
1687Tombeau des peuples et des rois,
1688Ne sauve que les siècles sages
1689Et les légitimes exploits :
1690Ses clartés immenses et pures,
1691Traversant les races futures,
1692Vont s’unir au jour éternel ;
1693Pareil à ces feux pacifiques,
1694Ô Vesta, que des mains pudiques
1695Entretenaient sur ton autel.
1696Il saura qu’aux jours où nous sommes,
1697Pour vieillir au trône des rois,
1698Il faut montrer aux yeux des hommes
1699Ses vertus auprès de ses droits ;
1700Qu’assis à ce degré suprême,
1701Il faut s’y défendre soi-même,
1702Comme les dieux sur leurs autels,
1703Rappeler en tout leur image,
1704Et faire adorer le nuage
1705Qui les sépare des mortels.
1706Au pied du trône séculaire
1707Où s’assied un autre Nestor,
1708De la tempête populaire
1709Le flot calmé murmure encor !
1710Ce juste, que le ciel contemple,
1711Lui montrera par son exemple
1712Comment, sur les écueils jeté,
1713On élève sur le rivage,
1714Avec les débris du naufrage,
1715Un temple à l’immortalité !
1716Ainsi s’expliquaient sur ma lyre
1717Les destins présents à mes yeux ;
1718Et tout secondait mon délire,
1719Et sur la terre, et dans les cieux !
1720Le doux regard de l’Espérance
1721Éclairait le deuil de la France,
1722Comme, après une longue nuit,
1723Sortant d’un berceau de ténèbres,
1724L’aube efface les pas funèbres
1725De l’ombre obscure qui s’enfuit.
1726J’étais de famille royaliste ; j’avais servi dans les gardes du roi ; j’avais accompagné à cheval le duc de Berri, père du duc de Bordeaux, jusqu’à la frontière de France, quand il en sortit pour un second exil. L’assassinat de ce prince, quelques années après, m’avait profondément remué. Le désespoir de sa jeune veuve, qui portait dans son sein le gage de leur amour, avait attendri toute l’Europe. La naissance de cet enfant parut une vengeance du ciel contre l’assassin, une bénédiction miraculeuse du sang des Bourbons. J’étais loin de la France quand j’appris cet événement : il inspira ma jeune imagination autant que mon cœur. J’écrivis sous cette inspiration. Ces vers, je ne les envoyai point à la cour de France, qui ne me connaissait pas ; je les adressai à mon père et à ma mère, qui se réjouirent de voir leurs propres sentiments chantés par leur fils. J’ai été, comme la France entière de cette époque, mauvais prophète des destinées de cet enfant. Je n’ai jamais rougi des vœux très désintéressés que je fis alors sur ce berceau. Je ne les ai jamais démentis par un acte ingrat ou par une parole dédaigneuse sur le sort de ces princes. Quand les Bourbons que je servais ont été proscrits du trône et du pays en 1830, j’ai donné ma démission au nouveau souverain, pour n’avoir point à maudire ce que j’avais béni. Depuis, cette seconde branche de la monarchie a été retranchée elle-même. J’ai été plus respectueux envers leur infortune que je ne l’avais été envers leur puissance. Quand le trône s’est définitivement écroulé sous la main libre du peuple, je ne devais rien à celui qui l’avait occupé le dernier. J’ai pu prêter loyalement ma main à ce peuple pour inaugurer la république. Dix-huit ans d’indépendance absolue me séparaient des souvenirs et des devoirs de ma jeunesse envers une autre monarchie. Mon esprit avait grandi, mes idées s’étaient élargies ; mon cœur était libre d’engagement, mes devoirs étaient tous envers mon pays. J’ai fait ce que j’ai cru devoir faire pour sauver de grands malheurs, et pour préparer de grandes voies au peuple. Je fais pour lui maintenant les mêmes vœux que je faisais il y a trente ans pour une autre forme de souveraineté. Quant à ceux que j’adressais alors au ciel pour l’enfance du duc de Bordeaux, Dieu les a autrement exaucés ; il les a mieux exaucés peut-être, pour son bonheur, dans l’exil que dans la patrie, dans la vie privée que sur un trône.
XVIII – RESSOUVENIR DU LAC LÉMAN.
1729Encor mal éveillé du plus brillant des rêves,
1730Au bruit lointain du lac qui dentelle tes grèves,
1731Rentré sous l’horizon de mes modestes cieux,
1732Pour revoir en dedans je referme les yeux,
1733Et devant mes regards flottent à l’aventure,
1734Avec des pans de ciel, des lambeaux de nature !
1735Si Dieu brisait ce globe en confus éléments,
1736Devant sa face ainsi passeraient ses fragments…
1737De grands golfes d’azur, où de rêveuses voiles,
1738Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles,
1739Passent d’un bord à l’autre, avec les blonds troupeaux,
1740Les foins fauchés d’hier qui trempent dans les eaux ;
1741Des monts aux verts gradins que la colline étage,
1742Qui portent sur leurs flancs les toits du blanc village,
1743Ainsi qu’un fort pasteur porte, en montant aux bois,
1744Un chevreau sous son bras sans en sentir le poids ;
1745Plus haut, les noirs sapins, mousses des précipices,
1746Et les grands prés tachés d’éclatantes génisses,
1747Et les chalets perdus pendant tout un été
1748Sur les derniers sommets de ce globe habité,
1749Où le regard, épris des hauteurs qu’il affronte,
1750S’élève avec l’amour, soupir qui toujours monte !…
1751Désert où l’homme errant, pour leur lait et leur miel,
1752Trouve la liberté qu’il rapporta du ciel !…
1753Par-dessus ces sommets la neige blanche ou rose,
1754Fleur que l’été conserve et que la nue arrose ;
1755Les glaciers suspendus, océans congelés,
1756Pour la soif des vallons tour à tour distillés ;
1757Dans l’abîme assourdi l’avalanche qui plonge ;
1758Et sous la main de Dieu pressés comme une éponge,
1759Noyés dans son soleil, fondus à sa lueur,
1760Ces grands fronts de la terre exprimant sa sueur !…
1761Je vois blanchir d’ici, dans les sombres vallées,
1762Des torrents de poussière et des ondes ailées ;
1763Leur sourd mugissement tonne si loin de moi,
1764Que je n’entends plus rien du fracas que je voi !
1766Flèche d’eau du sommet dans le gouffre lancée,
1767La cascade en sifflant éblouit ma pensée ;
1768Comme un lambeau de voile arraché par le vent,
1769Elle claque au rocher, rejaillit en pleuvant,
1770Et tombe en pétillant sur le granit qui fume
1771Comme un feu de bois vert que le pasteur allume.
1772À peine reste-t-il assez de ses vapeurs
1773Pour qu’un pâle arc-en-ciel y trempe ses couleurs
1774Et flotte quelque temps sur cette onde en fumée,
1775Comme sur un nom mort un peu de renommée !…
1777Notre barque s’endort, ô Thoune ! sur ta mer,
1778Dont l’écume à la main ne laisse rien d’amer ;
1779De tes flots, bleu miroir, ces Alpes sont la dune.
1780Il est nuit ; sur ta lame on voit nager la lune :
1781Elle fait ruisseler sur son sentier changeant
1782Les mailles de cristal de son filet d’argent,
1783Et regarde, à l’écart des bords d’un autre monde,
1784Les étoiles ses sœurs se baigner dans ton onde.
1785Son disque, épanoui de noyer en noyer,
1786De l’ondoiement des flots, pour nous, semble ondoyer ;
1787Chaque arbre tour à tour la dévoile ou la cache.
1788D’un côté de l’esquif notre ombre étend sa tache,
1789Et de l’autre les monts, leurs neiges, leurs glaçons,
1790Plongent dans le sillage avec leurs blancs frissons !
1791Diamant colossal enchâssé d’émeraudes,
1792Et le front rayonnant d’auréoles plus chaudes,
1793La rêveuse Yungfrau de son vert piédestal
1794Déploie au vent des nuits sa robe de cristal…
1795À ce divin tableau, la rame lente oublie
1796De frapper sous le bord la vague recueillie ;
1797On n’entend que le bruit des blanches perles d’eau
1798Qui retombent au lac des deux flancs du bateau,
1799Et le doux renflement d’un flot qui se soulève,
1800Sons inarticulés d’eau qui dort et qui rêve !…
1801Ô poétique mer ! il est dans cet esquif
1802Plus d’un cœur qui comprend ton murmure plaintif ;
1803Qui, sous l’impression dont ta scène l’inonde,
1804Pour soulever un sein, s’enfle comme ton onde,
1805S’ouvre pour réfléchir, à l’alpestre clarté,
1806La nature, son Dieu, l’amour, la liberté ;
1807Et, ne pouvant parler sous le poids qui le charme,
1808Répand le dernier fond de toute âme… une larme !
1809Huber ! heureux enfant de ces tribus de Tell,
1810Que Dieu plaça plus près des Alpes, son autel !
1811Des splendeurs de ces monts doux et fier interprète,
1812Âme de citoyen dans un cœur de poëte !
1813Voilà donc ces sommets et ces lacs étoilés
1814Devant nos yeux ravis par ta main dévoilés !
1815Voilà donc ces rochers à qui ton amour crie
1816Le plus beau nom de l’homme à la terre : « Ô patrie !… »
1817Ah ! tu tiens à ce ciel par un double lien :
1818Qui chérit la nature est deux fois citoyen !
1819Mais tu dis, dans l’orgueil de ta fière tendresse :
1820« Ces monts sont trop bornés pour l’amour qui m’oppresse :
1821On voit la liberté sur leurs flancs resplendir ;
1822Mais, pour l’adorer plus, je voudrais l’agrandir.
1823N’être qu’un poids léger de l’immense équilibre,
1824C’est être respecté, ce n’est pas être libre :
1825Dans sa force tout droit doit porter sa raison.
1826Un grand peuple à ses pieds veut un grand horizon !
1827Si la pitié des rois nous épargne l’offense,
1828Le dédain des tyrans n’est pas l’indépendance ;
1829Il faut compter par masse et non par fractions,
1830Pour jouer dans ce siècle au jeu des nations.
1831La Suisse est l’oasis de mon âme attendrie ;
1832J’y chéris mon berceau, j’y cherche une patrie !… »
1833Adore ton pays et ne l’arpente pas.
1834Ami, Dieu n’a pas fait les peuples au compas :
1835L’âme est tout ; quel que soit l’immense flot qu’il roule,
1836Un grand peuple sans âme est une vaste foule !
1837Du sol qui l’enfanta la sainte passion
1838D’un essaim de pasteurs fait une nation ;
1839Une goutte de sang dont la gloire tient trace
1840Teint pour l’éternité le drapeau d’une race !
1841N’en est-il pas assez sur la flèche de Tell
1842Pour rendre son ciel libre et son peuple immortel ?
1843Sparte vit trois cents ans d’un seul jour d’héroïsme.
1844La terre se mesure au seul patriotisme.
1845Un pays ? c’est un homme, une gloire, un combat !
1846Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat !
1847La grandeur de la terre est d’être ainsi chérie :
1848Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie !…
1849Autour d’un groupe épars de montagnes, d’îlots,
1850Promontoires noyés dans les brumes des flots,
1851Avec son sang versé d’une héroïque artère,
1852Léonidas mourant écrit du doigt sur terre
1853Des titres de vertu, d’amour, de liberté,
1854Qui lèguent un pays à l’immortalité !
1855Qu’importe sa surface ? un jour, cette colline
1856Sera le Parthénon, et ces flots Salamine !
1857Vous les avez écrits, ces titres et ces droits,
1858Sur un granit plus sûr que les chartes des rois !
1859Mais ce n’est plus le glaive, Huber, c’est la pensée,
1860Par qui des nations la force est balancée.
1861Le règne de l’esprit est à la fin venu.
1862Plus d’autres boucliers ! l’homme combat à nu.
1863La conquête brutale est l’erreur de la gloire.
1864Tu l’as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.
1865De triomphe en triomphe, un ingrat conquérant
1866A rétréci le sol qui l’avait fait si grand !…
1867Il faut qu’avec l’effort de l’orgueil en souffrance
1868Le génie et la paix reconquièrent la France,
1869Et que nos vérités, de leurs plus beaux rayons,
1870Dérobent notre épée à l’œil des nations,
1871Ainsi qu’Harmodius sous un faisceau de rose
1872Cachait le saint poignard altéré d’autre chose !
1873Les serviteurs du monde en sont les seuls héros :
1874Où naquit un grand homme, un empire est éclos.
1875La terre qui l’enfante, illustrée et bénie,
1876Monte de son niveau, grandit de son génie :
1877Il conquiert à son nom tout ce qui le comprend.
1878Ô Léman, à ce titre es-tu donc trop peu grand ?
1879Jamais Dieu versa-t-il sur sa terre choisie,
1880De sa corne de dons, d’amour, de poésie,
1881Plus de noms immortels, sonores, éclatants,
1882Que ceux dont tu grossis le bruit lointain du temps ?
1883L’amour, la liberté, ces alcyons du monde,
1884Combien de fois ont-ils pris leur vol sur ton onde,
1885Ou confié leur nid à tes flots transparents ?
1886Je vois d’ici verdir les pentes de Clarens,
1887Des rêves de Rousseau fantastiques royaumes,
1888Plus réels, plus peuplés de ses vivants fantômes
1889Que si vingt nations sans gloire et sans amour
1890Avaient creusé mille ans leurs lits dans ce séjour :
1891Tant l’idée est puissante à créer sa patrie !
1892Voilà ces prés, ces eaux, ces rocs de Meillerie,
1893Ces vallons suspendus dans le ciel du Valais,
1894Ces soleils scintillants sur le bois des chalets,
1895Où, des simples des champs en cueillant le dictame,
1896Dans leur plus frais parfum il aspira son âme !
1897Aussi le souvenir de ces félicités
1898Le suivit-il toujours dans l’ombre des cités.
1899Ses pieds rampants gardaient l’odeur des herbes hautes,
1900Son premier ciel brillait jusqu’au fond de ses fautes,
1901Comme une eau de cascade, en perdant sa blancheur,
1902Roule à l’Arve glacé sa première fraîcheur.
1904Voltaire ! quel que soit le nom dont on le nomme,
1905C’est un cycle vivant, c’est un siècle fait homme !
1906Pour fixer de plus haut le jour de la raison,
1907Son œil d’aigle et de lynx choisit ton horizon ;
1908Heureux si, sur ces monts où Dieu luit davantage,
1909Il eût vu plus de ciel à travers le nuage !
1911Byron, comme un lutteur fatigué du combat,
1912Pour saigner et mourir, sur tes rives s’abat ;
1913On dit que, quand les vents roulent ton onde en poudre,
1914Sa voix est dans tes cris et son œil dans ta foudre.
1915Une plume du cygne enlevée à son flanc
1916Brille sur ta surface à côté du mont Blanc !
1918Mais mon âme, ô Coppet, s’envole sur tes rives,
1919Où Corinne repose au bruit des eaux plaintives.
1920En voyant ce tombeau sur le bord du chemin,
1921Ton front noble s’incline au nom du genre humain.
1922Colombe de salut pour l’arche du génie,
1923Seule elle traversa la mer de tyrannie !
1924Pendant que sous ses fers l’univers avili
1925Du front césarien étudiait le pli,
1926Ce petit coin de terre, oasis de vengeance,
1927Protestait pour le siècle et pour l’intelligence :
1928Le poids du monde entier ne pouvait assoupir,
1929Liberté, dans ce cœur ton extrême soupir !
1930Ce soupir d’une femme alluma le tonnerre
1931Qui foudroya d’en bas le Titan de la guerre ;
1932Il tomba sur son roc, par la haine emporté.
1933Vesta de la vengeance et de la liberté,
1934Sous les débris fumants de l’univers en flamme
1935On retrouva leurs feux immortels dans ton âme !…
1936Ah ! que d’autres, flatteurs d’un populaire orgueil,
1937Suivent leur servitude au fond d’un grand cercueil ;
1938Qu’imitant des Césars l’abjecte idolâtrie,
1939Pour socle d’une tombe ils couchent la patrie,
1940Et, changeant un grand peuple en servile troupeau,
1941Qu’ils lui fassent lécher la botte ou le chapeau !
1942D’autres tyrans naîtront de ces larmes d’esclaves :
1943Diviniser le fer, c’est forger ses entraves !
1944Avilir les humains, ce n’est pas se grandir,
1945C’est éteindre le feu dont on veut resplendir,
1946C’est abaisser sous soi le sommet où l’on monte,
1947C’est sculpter sa statue avec un bloc de honte !
1948Si le banal encens qui brûle dans leurs mains
1949Se mesure au mépris qu’on a fait des humains,
1950Le colosse de fer dont ils fardent l’histoire
1951Avec plus de mépris aurait donc plus de gloire ?
1952Plus bas, Séjans d’une ombre ! admirez à genoux !
1953Il avait deviné des juges tels que vous.
1954Mais le temps est seul juge : ami, laissons-les faire ;
1955Qu’ils pétrissent du sang à ce dieu du vulgaire ;
1956Que tout rampe à ses pieds de bronze… excepté moi !
1957Staël, à lui l’univers… mais cette larme à toi !
1959Huber, que ce grand nom, que ces ombres si chères
1960Agrandissent pour vous le pays de vos pères !
1961Rebandez le vieil arc que son poids détendit :
1962On resserre le nœud quand le faisceau grandit.
1963Dans le tronc fédéral concentrez mieux sa sève ;
1964La tribu devient peuple et l’unité l’achève !
1965Que Genève à nos pieds ouvre son libre port :
1966La liberté du faible est la gloire du fort.
1967Que, sous les mille esquifs dont les eaux sont ridées,
1968Palmyre européenne au confluent d’idées,
1969Elle voie en ses murs l’Ibère et le Germain
1970Échanger la pensée en se donnant la main !
1971Nid d’aigles élevé sur toute tyrannie,
1972Qu’elle soit pour l’exil l’hospice du génie,
1973Et que ces grands martyrs de l’immortalité
1974Lui payent d’un rayon son hospitalité !
1975Pour moi, cygne d’hiver égaré sur tes plages,
1976Qui retourne affronter son ciel chargé d’orages,
1977Puissé-je quelquefois, dans ton cristal mouillé,
1978Retremper, ô Léman, mon plumage souillé !
1979Puissé-je, comme hier, couché sur le pré sombre
1980Où les grands châtaigniers d’Évian penchent l’ombre,
1981Regarder sur ton sein la voile de pêcheur,
1982Triangle lumineux, découper sa blancheur ;
1983Écouter attendri les gazouillements vagues
1984Que viennent à mes pieds balbutier tes vagues,
1985Et voir ta blanche écume, en brodant tes contours,
1986Monter, briller et fondre, ainsi que font nos jours !…
1987Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
1988Descend avec lenteur de son char de victoire ;
1989Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux
1990Conserve en sillons d’or sa trace dans les cieux,
1991Et d’un reflet de pourpre inonde l’étendue.
1992Comme une lampe d’or dans l’azur suspendue,
1993La lune se balance au bord de l’horizon ;
1994Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,
1995Et le voile des nuits sur les monts se déplie.
1996C’est l’heure où la nature, un moment recueillie,
1997Entre la nuit qui tombe et le jour qui s’enfuit,
1998S’élève au créateur du jour et de la nuit,
1999Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage,
2000De la création le magnifique hommage.
2001Voilà le sacrifice immense, universel !
2002L’univers est le temple et la terre est l’autel ;
2003Les cieux en sont le dôme, et ses astres sans nombre,
2004Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l’ombre,
2005Dans la voûte d’azur avec ordre semés,
2006Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :
2007Et ces nuages purs qu’un jour mourant colore,
2008Et qu’un souffle léger, du couchant à l’aurore,
2009Dans les plaines de l’air repliant mollement,
2010Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,
2011Sont les flots de l’encens qui monte et s’évapore
2012Jusqu’au trône du Dieu que la nature adore.
2013Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ?
2014D’où s’élèvera l’hymne au roi de l’univers ?
2015Tout se tait : mon cœur seul parle dans ce silence.
2016La voix de l’univers, c’est mon intelligence.
2017Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,
2018Elle s’élève à Dieu comme un parfum vivant,
2019Et, donnant un langage à toute créature,
2020Prête, pour l’adorer, mon âme à la nature.
2021Seul, invoquant ici son regard paternel,
2022Je remplis le désert du nom de l’Éternel ;
2023Et Celui qui, du sein de sa gloire infinie,
2024Des sphères qu’il ordonne écoute l’harmonie,
2025Écoute aussi la voix de mon humble raison,
2026Qui contemple sa gloire et murmure son nom.
2027Salut, principe et fin de toi-même et du monde !
2028Toi qui rends d’un regard l’immensité féconde,
2029Âme de l’univers, Dieu, père, créateur,
2030Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur ;
2031Et, sans avoir besoin d’entendre ta parole,
2032Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
2033L’étendue à mes yeux révèle ta grandeur ;
2034La terre, ta bonté ; les astres, ta splendeur.
2035Tu t’es produit toi-même en ton brillant ouvrage !
2036L’univers tout entier réfléchit ton image,
2037Et mon âme à son tour réfléchit l’univers.
2038Ma pensée, embrassant tes attributs divers,
2039Partout autour de soi te découvre et t’adore,
2040Se contemple soi-même, et t’y découvre encore :
2041Ainsi l’astre du jour éclate dans les cieux,
2042Se réfléchit dans l’onde et se peint à mes yeux.
2043C’est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême !
2044Je te cherche partout, j’aspire à toi, je t’aime !
2045Mon âme est un rayon de lumière et d’amour
2046Qui, du foyer divin détaché pour un jour,
2047De désirs dévorants loin de toi consumée,
2048Brûle de remonter à sa source enflammée.
2049Je respire, je sens, je pense, j’aime en toi !
2050Ce monde qui te cache est transparent pour moi ;
2051C’est toi que je découvre au fond de la nature,
2052C’est toi que je bénis dans toute créature.
2053Pour m’approcher de toi, j’ai fui dans ces déserts :
2054Là, quand l’aube, agitant son voile dans les airs,
2055Entr’ouvre l’horizon qu’un jour naissant colore,
2056Et sème sur les monts les perles de l’aurore,
2057Pour moi c’est ton regard qui, du divin séjour,
2058S’entr’ouvre sur le monde et lui répand le jour.
2059Quand l’astre à son midi, suspendant sa carrière,
2060M’inonde de chaleur, de vie et de lumière,
2061Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens,
2062Seigneur, c’est ta vertu, ton souffle que je sens ;
2063Et quand la nuit, guidant son cortège d’étoiles,
2064Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,
2065Seul, au sein du désert et de l’obscurité,
2066Méditant de la nuit la douce majesté,
2067Enveloppé de calme, et d’ombre, et de silence,
2068Mon âme de plus près adore ta présence ;
2069D’un jour intérieur je me sens éclairer,
2070Et j’entends une voix qui me dit d’espérer.
2071Oui, j’espère, Seigneur, en ta magnificence :
2072Partout à pleines mains prodiguant l’existence,
2073Tu n’auras pas borné le nombre de mes jours
2074À ces jours d’ici-bas, si troublés et si courts.
2075Je te vois en tous lieux conserver et produire :
2076Celui qui peut créer dédaigne de détruire.
2077Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté,
2078J’attends le jour sans fin de l’immortalité.
2079La mort m’entoure en vain de ses ombres funèbres,
2080Ma raison voit le jour à travers les ténèbres ;
2081C’est le dernier degré qui m’approche de toi,
2082C’est le voile qui tombe entre ta face et moi.
2083Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j’implore,
2084Ou, si, dans tes secrets tu le retiens encore,
2085Entends du haut du ciel le cri de mes besoins !
2086L’atome et l’univers sont l’objet de tes soins :
2087Des dons de ta bonté soutiens mon indigence ;
2088Nourris mon corps de pain, mon âme d’espérance ;
2089Réchauffe d’un regard de tes yeux tout-puissants
2090Mon esprit éclipsé par l’ombre de mes sens,
2091Et, comme le soleil aspire la rosée,
2092Dans ton sein à jamais absorbe ma pensée !
2093J’ai toujours pensé que la poésie était surtout la langue des prières, la langue parlée et la révélation de la langue intérieure. Quand l’homme parle au suprême Interlocuteur, il doit nécessairement employer la forme la plus complète et la plus parfaite de ce langage que Dieu a mis en lui. Cette forme relativement parfaite et complète, c’est évidemment la forme poétique. Le vers réunit toutes les conditions de ce qu’on appelle la parole, c’est-à-dire le son, la couleur, l’image, le rhythme, l’harmonie, l’idée, le sentiment, l’enthousiasme : la parole ne mérite véritablement le nom de Verbe ou de Logos que quand elle réunit toutes ces qualités. Depuis les temps les plus reculés les hommes l’ont senti par instinct ; et tous les cultes ont eu pour langue la poésie, pour premier prophète ou pour premier pontife les poëtes.
2094J’écrivis cet hymne de l’adoration rationnelle en me promenant sur une des montagnes qui dominent la gracieuse ville de Chambéry, non loin des Charmettes, ce berceau de la sensibilité et du génie de J. J. Rousseau.
2095Ô toi qui m’apparus dans ce désert du monde,
2096Habitante du ciel, passagère en ces lieux,
2097Ô toi qui fis briller dans cette nuit profonde
2098Un rayon d’amour à mes yeux ;
2099À mes yeux étonnés montre-toi tout entière ;
2100Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin :
2101Ton berceau fut-il sur la terre,
2102Ou n’es-tu qu’un souffle divin ?
2103Vas-tu revoir demain l’éternelle lumière ?
2104Ou dans ce lieu d’exil, de deuil et de misère,
2105Dois-tu poursuivre encor ton pénible chemin ?
2106Ah ! quel que soit ton nom, ton destin, ta patrie,
2107Ô fille de la terre ou du divin séjour,
2108Ah ! laisse-moi toute ma vie
2109T’offrir mon culte ou mon amour.
2110Si tu dois comme nous achever ta carrière,
2111Sois mon appui, mon guide, et souffre qu’en tous lieux
2112De tes pas adorés je baise la poussière.
2113Mais si tu prends ton vol, et si, loin de nos yeux,
2114Sœur des anges, bientôt tu remontes près d’eux,
2115Après m’avoir aimé quelques jours sur la terre,
2116Souviens-toi de moi dans les cieux !
2117Ô néant ! ô seul dieu que je puisse comprendre !
2118Silencieux abîme où je vais redescendre,
2119Pourquoi laissas-tu l’homme échapper de ta main ?
2120De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !
2121Dans l’éternel oubli j’y dormirais encore ;
2122Mes yeux n’auraient pas vu ce faux jour que j’abhorre ;
2123Et dans ta longue nuit mon paisible sommeil
2124N’aurait jamais connu ni songes ni réveil.
2125Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
2126Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.
2127Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,
2128Et je viens, ô soleil, te maudire à mon tour.
2129Cependant, il est vrai, cette première aurore,
2130Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,
2131Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,
2132Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,
2133Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,
2134Éblouissent les yeux au seuil de l’existence.
2135Salut, nouveau séjour où le temps m’a jeté,
2136Globe, témoin futur de ma félicité !
2137Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !
2138Soleil, premier amour de toute créature !
2139Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
2140Terre, berceau de l’homme, admirable palais !
2141Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
2142Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !
2143Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !
2144Remplissez vos destins, je vous apporte un cœur …
2145Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c’est un rêve.
2146Il commençait alors ; maintenant il s’achève.
2147La douleur lentement m’entr’ouvre le tombeau :
2148Salut, mon dernier jour, sois mon jour le plus beau !
2149J’ai vécu ; j’ai passé ce désert de la vie,
2150Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;
2151Où toujours l’espérance, abusant ma raison,
2152Me montrait le bonheur dans un vague horizon ;
2153Où du vent de la mort les brûlantes haleines
2154Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
2155Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,
2156Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
2157Pleure de son printemps l’aurore évanouie,
2158Et consente à revivre une seconde vie :
2159Pour moi, quand le destin m’offrirait, à mon choix,
2160Le sceptre du génie ou le trône des rois,
2161La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
2162Et joindrait à ses dons l’éternelle jeunesse ;
2163J’en jure par la mort, dans un monde pareil,
2164Non, je ne voudrais pas rajeunir d’un soleil.
2165Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe ;
2166Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;
2167Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
2168Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain.
2169Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,
2170De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !
2171Combien de fois ainsi mon esprit abattu
2172A cru s’envelopper d’une froide vertu,
2173Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
2174Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !
2175Dans son indifférence un jour enseveli,
2176Pour trouver le repos il invoquait l’oubli :
2177Vain repos, faux sommeil ! Tel qu’au pied des collines
2178Où Rome sort du sein de ses propres ruines,
2179L’œil voit dans ce chaos, confusément épars,
2180D’antiques monuments, de modernes remparts,
2181Des théâtres croulants, dont les frontons superbes
2182Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
2183Les palais des héros par les ronces couverts,
2184Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
2185L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,
2186La colonne portant une image étrangère,
2187L’herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,
2188Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;
2189Tandis que, s’élevant de distance en distance,
2190Un faible bruit de vie interrompt ce silence…
2191Telle est notre âme après ces longs ébranlements :
2192Secouant la raison jusqu’en ses fondements,
2193Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine ;
2194Où comme un grand débris le désespoir domine ;
2195De sentiments éteints silencieux chaos,
2196Éléments opposés sans vie et sans repos,
2197Restes des passions par le temps effacées,
2198Combat désordonné de vœux et de pensées,
2199Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remord.
2200Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !
2201Mais sous ce vaste deuil l’âme encore est vivante ;
2202Ce feu sans aliment soi-même s’alimente ;
2203Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
2204Craint de brûler encore au-delà du tombeau.
2205Âme ! qui donc es-tu ? Flamme qui me dévore,
2206Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?
2207Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?
2208Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?
2209Peut-être de ce feu tu n’es qu’une étincelle,
2210Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle ;
2211Peut-être que, mourant lorsque l’homme est détruit,
2212Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,
2213Une fange animée, une argile pensante…
2214Mais que vois-je ? À ce mot, tu frémis d’épouvante :
2215Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
2216Hélas ! tu crains de vivre et trembles de mourir.
2217Qui te révélera, redoutable mystère ?
2218J’écoute en vain la voix des sages de la terre ;
2219Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
2220Et de la même argile ils ont été pétris.
2221Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,
2222Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;
2223Platon à Sunium te cherchait après lui :
2224Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;
2225Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
2226S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
2227La vérité rebelle échappe à nos regards,
2228Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
2229Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
2230Nul espoir ne viendra consoler ma paupière :
2231Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau,
2232De la nuit d’ici-bas dans la nuit du tombeau ;
2233Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,
2234Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
2235Réponds-moi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,
2236J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !
2237Après le poids du jour, du moins le mercenaire
2238Le soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire ;
2239Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
2240Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort !
2242Mais, tandis qu’exhalant le doute et le blasphème,
2243Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,
2244La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,
2245Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,
2246Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,
2247Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’âme.
2248Je remonte, aux lueurs de ce flambeau divin,
2249Du couchant de ma vie à son riant matin ;
2250J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;
2251À mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne ;
2252Je lis dans l’avenir la raison du présent ;
2253L’espoir ferme après moi les portes du néant,
2254Et, rouvrant l’horizon à mon âme ravie,
2255M’explique par la mort l’énigme de la vie.
2256Cette foi qui m’attend au bord de mon tombeau,
2257Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.
2258De la terre promise immortel héritage,
2259Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.
2260Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
2261Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;
2262Comme le lait de l’âme, en ouvrant la paupière,
2263Elle a coulé pour nous des lèvres d’une mère ;
2264Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;
2265Son flambeau dans les cœurs précéda la raison.
2266L’enfant, en essayant sa première parole,
2267Balbutie au berceau son sublime symbole ;
2268Et, sous l’œil maternel germant à son insu,
2269Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.
2270Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,
2271Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
2272Sans doute, dès l’enfance offerte à nos regards,
2273Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,
2274Comme les purs rayons de la céleste flamme,
2275Elle a dû dès l’aurore environner notre âme,
2276De l’esprit par l’amour descendre dans les cœurs,
2277S’unir au souvenir, se fondre dans les mœurs ;
2278Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore,
2279Dans notre sein longtemps germer avant d’éclore,
2280Et, quand l’homme a passé son orageux été,
2281Donner son fruit divin pour l’immortalité.
2282Soleil mystérieux, flambeau d’une autre sphère,
2283Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière !
2284Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur !
2285Astre vivifiant, lève-toi dans mon cœur !
2286Hélas ! je n’ai que toi : dans mes heures funèbres,
2287Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;
2288Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
2289S’éteint comme la vie aux portes du tombeau.
2290Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !
2291Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;
2292Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
2293Et brille à l’horizon comme l’astre du soir !
2294Ces vers furent écrits par moi dans cet état de convalescence qui suit les violentes convulsions et les grandes douleurs de l’âme, où l’on se sent renaître à la vie par la puissante sève de la jeunesse, mais où l’on sent encore en soi la faiblesse et la langueur de la maladie et de la mort. Ce sont les moments où l’on cherche à se rattacher, par le souvenir et par l’illusion, aux images de son enfance ; c’est alors aussi que la piété de nos premiers jours rentre dans notre âme pour ainsi dire par les sens, avec la mémoire de notre berceau, de notre prière du premier foyer, du premier temps où l’on a appris à épeler le nom que nos parents donnaient à Dieu. Une femme de l’ancienne cour, amie de Madame Élisabeth, femme d’un esprit très distingué et d’un cœur très maternel pour moi, Mme la marquise de Raigecourt, m’avait accueilli avec beaucoup de bonté à Paris. Très frappée de quelques vers que je lui avais confiés, et de la lecture d’une tragédie sacrée que j’avais écrite alors, elle entretenait une correspondance avec moi. Elle avait rapporté du pied de l’échafaud de son amie, Madame Élisabeth, des cachots de la Terreur et des exils d’une longue émigration, ce sentiment de religion et de pieuse réminiscence des autels de sa jeunesse, que le malheur donne aux exilés. Elle m’entretenait sans cesse de Racine et de Fénelon, ces Homère et ces Euripide du siècle catholique de Louis XIV ; elle me disait que j’avais en moi quelques cendres encore chaudes de leur foyer éteint ; elle m’encourageait à chercher les mêmes inspirations dans les mêmes croyances. Moi-même, lassé de chercher dans la nature et dans la seule raison les lettres précises de ce symbole que tout homme sensible a besoin de se faire à soi-même, je m’inclinai vers Celui que j’avais balbutié, avec mes premières paroles, sur les genoux d’une mère.
2295J’écrivis ces vers sous cette double impression, et je les envoyai à Mme de Raigecourt : elle me les rendit plus tard, quand je me décidai, sur ses instances, à recueillir et à publier ces Méditations.
2297Impavidum ferient ruinae.
2298Horat., od. V, lib. III.
2299Ainsi, quand parmi les tempêtes,
2300Au sommet brûlant du Sina,
2301Jadis le plus grand des prophètes
2302Gravait les tables de Juda ;
2303Pendant cet entretien sublime,
2304Un nuage couvrait la cime
2305Du mont inaccessible aux yeux ;
2306Et, tremblant aux coups du tonnerre,
2307Juda, couché dans la poussière,
2308Vit ses lois descendre des cieux.
2309Ainsi des sophistes célèbres
2310Dissipant les fausses clartés,
2311Tu tires du sein des ténèbres
2312D’éblouissantes vérités.
2313Ce voile, qui des lois premières
2314Couvrait les augustes mystères,
2315Se déchire et tombe à ta voix ;
2316Et tu suis ta route assurée
2317Jusqu’à cette source sacrée
2318Où le monde a puisé ses lois.
2319Assis sur la base immuable
2320De l’éternelle vérité,
2321Tu vois d’un œil inaltérable
2322Les phases de l’humanité.
2323Secoués de leurs gonds antiques,
2324Les empires, les républiques,
2325S’écroulent en débris épars :
2326Tu ris des terreurs où nous sommes ;
2327Partout où nous voyons les hommes,
2328Un Dieu se montre à tes regards !
2329En vain par quelque faux système
2330Un système faux est détruit ;
2331Par le désordre à l’ordre même,
2332L’univers moral est conduit.
2333Et comme autour d’un astre unique
2334La terre, dans sa route oblique,
2335Décrit sa route dans les airs,
2336Ainsi, par une loi plus belle,
2337Ainsi la justice éternelle
2338Est le pivot de l’univers.
2339Mais quoi ! tandis que le génie
2340Te ravit si loin de nos yeux,
2341Les lâches clameurs de l’envie
2342Te suivent jusque dans les cieux !
2343Crois-moi, dédaigne d’en descendre ;
2344Ne t’abaisse pas pour entendre
2345Ces bourdonnements détracteurs.
2346Poursuis ta sublime carrière,
2347Poursuis : le mépris du vulgaire
2348Est l’apanage des grands cœurs.
2349Objet de ses amours frivoles,
2350Ne l’as-tu pas vu tour à tour
2351Se forger de frêles idoles
2352Qu’il adore et brise en un jour ?
2353N’as-tu pas vu son inconstance
2354De l’héréditaire croyance
2355Éteindre les sacrés flambeaux,
2356Brûler ce qu’adoraient ses pères,
2357Et donner le nom de lumières
2358À l’épaisse nuit des tombeaux ?
2359Secouant ses antiques rênes,
2360Mais par d’autres tyrans flatté,
2361Tout meurtri du poids de ses chaînes,
2362L’entends-tu crier : Liberté ?
2363Dans ses sacrilèges caprices,
2364Le vois-tu, donnant à ses vices
2365Les noms de toutes les vertus ;
2366Traîner Socrate aux gémonies,
2367Pour faire en des temples impies
2368L’apothéose d’Anytus ?
2369Si, pour caresser sa faiblesse,
2370Sous tes pinceaux adulateurs
2371Tu parais du nom de sagesse
2372Les leçons de ses corrupteurs,
2373Tu verrais ses mains avilies,
2374Arrachant des palmes flétries
2375De quelque front déshonoré,
2376Les répandre sur ton passage,
2377Et, changeant la gloire en outrage,
2378T’offrir un triomphe abhorré.
2379Mais, loin d’abandonner la lice
2380Où ta jeunesse a combattu,
2381Tu sais que l’estime du vice
2382Est un outrage à la vertu.
2383Tu t’honores de tant de haine ;
2384Tu plains ces faibles cœurs qu’entraîne
2385Le cours de leur siècle égaré ;
2386Et, seul contre le flot rapide,
2387Tu marches d’un pas intrépide
2388Au but que la gloire a montré !
2389Tel un torrent, fils de l’orage,
2390En roulant du sommet des monts,
2391S’il rencontre sur son passage
2392Un chêne, l’orgueil des vallons,
2393Il s’irrite, il écume, il gronde,
2394Il presse des plis de son onde
2395L’arbre vainement menacé :
2396Mais debout parmi les ruines,
2397Le chêne aux profondes racines
2398Demeure ; et le fleuve a passé.
2399Toi donc, des mépris de ton âge
2400Sans être jamais rebuté,
2401Retrempe ton mâle courage
2402Dans les flots de l’adversité !
2403Pour cette lutte qui s’achève,
2404Que la vérité soit ton glaive,
2405La justice ton bouclier.
2406Va, dédaigne d’autres armures ;
2407Et si tu reçois des blessures,
2408Nous les couvrirons de laurier !
2409Vois-tu dans la carrière antique,
2410Autour des coursiers et des chars,
2411Jaillir la poussière olympique
2412Qui les dérobe à nos regards ?
2413Dans sa course ainsi le génie
2414Par les nuages de l’envie
2415Marche longtemps environné ;
2416Mais au terme de la carrière,
2417Des flots de l’indigne poussière
2418Il sort vainqueur et couronné.
2419Je ne connaissais M. de Bonald que de nom : je n’avais rien lu de lui. On en parlait à Chambéry, où j’étais alors connu d’un sage proscrit de sa patrie par la Révolution, et conduisant ses petits-enfants par la main sur les grandes routes de l’Allemagne. Cette image d’un Solon moderne m’avait frappé ; de plus, j’avais un culte idéal et passionné pour une jeune femme dont j’ai parlé dans Raphaël, et qui était amie de M. de Bonald. En sortant de chez elle un soir d’été, je gravis, au clair de lune, les pentes boisées des montagnes qui s’élèvent derrière la jolie petite ville d’Aix en Savoie, et j’écrivis au crayon les strophes qu’on vient de lire. Peu m’importait que M. de Bonald connût ou non ces vers : ma récompense était dans le sourire que j’obtiendrais, le lendemain, de mon idole. Mon inspiration n’était pas la politique, mais l’amour. Je lus, en effet, cette ode le lendemain à l’amie de ce grand écrivain. Elle ne me soupçonnait pas capable d’un tel coup d’aile : elle vit bien que j’avais été soutenu par un autre enthousiasme que par l’enthousiasme d’une métaphysique inconnue. Elle m’en sut gré, elle fut fière de moi ; elle envoya ces vers à M. de Bonald, qui fut bon, indulgent, comme il l’était toujours, et qui m’adressa l’édition complète de ses œuvres. Je les lus avec cet élan de la poésie vers le passé, et avec cette piété du cœur pour les ruines, qui se change si facilement en dogme et en système dans l’imagination des enfants. Je m’efforçai de croire pendant quelques mois aux gouvernements révélés, sur la foi de M. de Chateaubriand et de M. de Bonald. Puis le courant du temps et de la raison humaine m’arracha, comme tout le monde, à ces douces illusions ; et je compris que Dieu ne révélait à l’homme que ses instincts sociaux, et que les natures diverses des gouvernements étaient la révélation de l’âge, des situations, du siècle, des vices ou des vertus de l’espèce humaine.
2420AU MARQUIS DE LA MAISONFORT.
2421Oh ! qui m’emportera vers les tièdes rivages
2422Où l’Arno, couronné de ses pâles ombrages,
2423Aux murs de Médicis en sa course arrêté,
2424Réfléchit le palais par un sage habité,
2425Et semble, au bruit flatteur de son onde plus lente,
2426Murmurer les grands noms de Pétrarque et de Dante ?
2427Ou plutôt que ne puis-je, au doux tomber du jour,
2428Quand, le front soulagé du fardeau de la cour,
2429Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,
2430Suivre, en rêvant, tes pas de prairie en prairie,
2431Jusqu’au modeste toit par tes mains embelli,
2432Où tu cours adorer le silence et l’oubli ?
2433J’adore aussi ces dieux : depuis que la sagesse
2434Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,
2435Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels,
2436J’y cherche en soupirant l’ombre de leurs autels,
2437Et s’il est au sommet de la verte colline,
2438S’il est sur le penchant du coteau qui s’incline,
2439S’il est aux bords déserts du torrent ignoré
2440Quelque rustique abri, de verdure entouré,
2441Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique
2442Dessine en serpentant le flexible portique ;
2443Semblable à la colombe errante sur les eaux,
2444Qui, des cèdres d’Arar découvrant les rameaux,
2445Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose,
2446Soudain mon âme errante y vole et s’y repose.
2447Aussi, pendant qu’admis dans les conseils des rois,
2448Représentant d’un maître, honoré par son choix,
2449Tu tiens un des grands fils de la trame du monde,
2450Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l’onde,
2451Je suis d’un œil rêveur les barques sur les eaux,
2452J’écoute les soupirs du vent dans les roseaux ;
2453Nonchalamment couché près du lit des fontaines,
2454Je suis l’ombre qui tourne autour du tronc des chênes,
2455Ou je grave un vain nom sur l’écorce des bois,
2456Ou je parle à l’écho qui répond à ma voix,
2457Ou, dans le vague azur, contemplant les nuages,
2458Je laisse errer comme eux mes flottantes images.
2459La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,
2460Me marque un jour de plus que je n’ai pas compté.
2461Quelquefois seulement, quand mon âme oppressée
2462Sent en rhythmes nombreux déborder ma pensée,
2463Au souffle inspirateur du soir dans les déserts,
2464Ma lyre abandonnée exhale encor des vers !
2465J’aime à sentir ces fruits d’une sève plus mûre
2466Tomber, sans qu’on les cueille, au gré de la nature,
2467Comme le sauvageon, secoué par les vents,
2468Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants
2469Laisse tomber ces fruits que la branche abandonne,
2470Et qui meurent au pied de l’arbre qui les donne.
2471Il fut un temps peut-être où mes jours mieux remplis,
2472Par la gloire éclairés, par l’amour embellis,
2473Et fuyant loin de moi sur des ailes rapides,
2474Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.
2475Aux douteuses clartés de l’humaine raison,
2476Égaré dans les cieux sur les pas de Platon,
2477Par ma propre vertu je cherchais à connaître
2478Si l’âme est en effet un souffle du grand Être ;
2479Si ce rayon divin, dans l’argile enfermé,
2480Doit être par la mort éteint ou rallumé ;
2481S’il doit après mille ans revivre sur la terre ;
2482Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère,
2483Et montant d’astre en astre à son centre divin,
2484D’un but qui fuit toujours il s’approche sans fin ;
2485Si dans ces changements nos souvenirs survivent ;
2486Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent ;
2487S’il est un juge assis aux portes des enfers,
2488Qui sépare à jamais les justes des pervers ?
2489S’il est de saintes lois qui, du ciel émanées,
2490Des empires mortels prolongent les années,
2491Jettent un frein au peuple indocile à leur voix,
2492Et placent l’équité sous la garde des rois ;
2493Ou si d’un dieu qui dort l’aveugle nonchalance
2494Laisse au gré du destin trébucher sa balance,
2495Et livre, en détournant ses yeux indifférents,
2496La nature au hasard, et la terre aux tyrans.
2497Mais, ainsi que des cieux, où son vol se déploie,
2498L’aigle souvent trompé redescend sans sa proie,
2499Dans ces vastes hauteurs où mon œil s’est porté
2500Je n’ai rien découvert que doute et vanité ;
2501Et, las d’errer sans fin dans des champs sans limite,
2502Au seul jour où je vis, au seul bord que j’habite,
2503J’ai borné désormais ma pensée et mes soins :
2504Pourvu qu’un dieu caché fournisse à mes besoins,
2505Pourvu que, dans les bras d’une épouse chérie,
2506Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie ;
2507Que le rustique enclos par mes pères planté
2508Me donne un toit l’hiver, et de l’ombre l’été ;
2509Et que d’heureux enfants ma table couronnée
2510D’un convive de plus se peuple chaque année,
2511Ami, je n’irai plus ravir si loin de moi,
2512Dans les secrets de Dieu, ces comment, ces pourquoi,
2513Ni du risible effort de mon faible génie
2514Aider péniblement la sagesse infinie.
2515Vivre est assez pour nous ; un plus sage l’a dit :
2516Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.
2517Humble, et du saint des saints respectant les mystères,
2518J’héritai l’innocence et le Dieu de mes pères ;
2519En inclinant mon front, j’élève à lui mes bras ;
2520Car la terre l’adore et ne le comprend pas :
2521Semblable à l’alcyon, que la mer dorme ou gronde,
2522Qui dans son nid flottant s’endort en paix sur l’onde,
2523Me reposant sur Dieu du soin de me guider
2524À ce port invisible où tout doit aborder,
2525Je laisse mon esprit, libre d’inquiétude,
2526D’un facile bonheur faisant sa seule étude,
2527Et prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,
2528Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps.
2529Toi qui, longtemps battu des vents et de l’orage,
2530Jouissant aujourd’hui de ce ciel sans nuage,
2531Du sein de ton repos contemples du même œil
2532Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil ;
2533Dont la raison facile, et chaste sans rudesse,
2534Des sages de ton temps n’a pris que la sagesse,
2535Et qui reçus d’en haut ce don mystérieux
2536De parler aux mortels dans la langue des dieux ;
2537De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,
2538Où s’écoule à flots purs l’automne de ta vie,
2539Où les eaux et les fleurs, et l’ombre et l’amitié,
2540De tes jours nonchalants usurpent la moitié,
2541Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace,
2542Dis-nous, comme autrefois nous l’aurait dit Horace,
2543Si l’homme doit combattre ou suivre son destin ;
2544Si je me suis trompé de but ou de chemin ;
2545S’il est vers la sagesse une autre route à suivre,
2546Et si l’art d’être heureux n’est pas tout l’art de vivre.
2547Le marquis de La Maisonfort était un de ces émigrés français qui avaient suivi la cour sur la terre étrangère, et qui avaient ébloui, pendant dix ans, l’Europe de leur insouciance et de leur esprit. Il avait été l’ami de Rivarol, de Champcenetz, et de tous ces jeunes et brillants écrivains des Actes des Apôtres, Satire Ménippée de 89, journal à peu près semblable au Charivari d’aujourd’hui, dans lequel ils décochaient à la Révolution des flèches légères, pendant qu’elle combattait le trône avec la sape, et bientôt avec la hache.
2548Après le retour des Bourbons en 1814, le marquis de La Maisonfort avait été nommé, par Louis XVIII, ministre plénipotentiaire à Florence. En 1825, je fus nommé secrétaire de légation dans la même cour. Le marquis de La Maisonfort était poëte : il m’accueillit comme un père, et m’ouvrit plus de portefeuilles de vers que de portefeuilles de dépêches. Il vivait nonchalamment et voluptueusement dans ce doux exil des bords de l’Arno. C’était le plus naïf et le plus piquant mélange de philosophie voltairienne, épicurienne et sceptique de l’ancien régime, avec les théories officielles et le langage assaisonné de trône et d’autel, de légitimité et de culte monarchique, dont il avait pris l’habitude à la cour d’Hartwell ; un Voltaire charmant, converti par l’exil, le malheur, la situation à la cour, mais conservant, sous son habit de diplomate et d’homme d’État, la grâce et l’incrédulité railleuse de sa première vie.
2549Il me priait souvent d’encadrer son nom dans mes vers, qui avaient, disait-il, plus d’ailes que les siens pour le porter au delà de la vie. Je lui adressai ceux-ci, écrits, un soir d’automne, sous les châtaigniers de la sauvage colline de Tresserves, qui domine le lac du Bourget en Savoie.
2550Le marquis de La Maisonfort mourut l’année suivante à Lyon, en revenant de Paris à Florence. Je le remplaçai en Toscane. Sa mémoire me resta chère, douce comme ces souvenirs d’un entretien semi-sérieux qui font encore sourire, le lendemain, du plaisir d’esprit qu’on a eu la veille.
2551Cette race charmante de l’émigré français n’existe plus : elle s’est éteinte avec celle des abbés de cour, que j’ai encore entrevus dans ma jeunesse, et qu’on ne retrouve plus qu’en Italie. Les émigrés étaient les conteurs arabes de nos jours. Le marquis de La Maisonfort fut un des plus spirituels et des plus intéressants.
2552Vois-tu comme le flot paisible
2553Sur le rivage vient mourir ?
2554Vois-tu le volage zéphyr
2555Rider, d’une haleine insensible,
2556L’onde qu’il aime à parcourir ?
2557Montons sur la barque légère
2558Que ma main guide sans efforts,
2559Et de ce golfe solitaire
2560Rasons timidement les bords.
2561Loin de nous déjà fuit la rive :
2562Tandis que d’une main craintive
2563Tu tiens le docile aviron,
2564Courbé sur la rame bruyante,
2565Au sein de l’onde frémissante
2566Je trace un rapide sillon.
2567Dieu ! quelle fraîcheur on respire !
2568Plongé dans le sein de Téthys,
2569Le soleil a cédé l’empire
2570À la pâle reine des nuits ;
2571Le sein des fleurs demi-fermées
2572S’ouvre, et de vapeurs embaumées
2573En ce moment remplit les airs ;
2574Et du soir la brise légère
2575Des plus doux parfums de la terre
2576À son tour embaume les mers.
2577Quels chants sur ces flots retentissent ?
2578Quels chants éclatent sur ces bords ?
2579De ces doux concerts qui s’unissent
2580L’écho prolonge les accords,
2581N’osant se fier aux étoiles,
2582Le pêcheur, repliant ses voiles,
2583Salue en chantant son séjour ;
2584Tandis qu’une folle jeunesse
2585Pousse au ciel des cris d’allégresse,
2586Et fête son heureux retour.
2587Mais déjà l’ombre plus épaisse
2588Tombe, et brunit les vastes mers ;
2589Le bord s’efface, le bruit cesse,
2590Le silence occupe les airs.
2591C’est l’heure où la Mélancolie
2592S’assied pensive et recueillie
2593Aux bords silencieux des mers,
2594Et, méditant sur les ruines,
2595Contemple au penchant des collines
2596Ce palais, ces temples déserts.
2597Ô de la liberté vieille et sainte patrie !
2598Terre autrefois féconde en sublimes vertus,
2599Sous d’indignes Césars2 maintenant asservie,
2600Ton empire est tombé, tes héros ne sont plus !
2601Mais dans ton sein l’âme agrandie
2602Croit sur leurs monuments respirer leur génie,
2603Comme on respire encor dans un temple aboli
2604La majesté du Dieu dont il était rempli.
2605Mais n’interrogeons pas vos cendres généreuses,
2606Vieux Romains, fiers Catons, mânes des deux Brutus !
2607Allons redemander à ces murs abattus
2608Des souvenirs plus doux, des ombres plus heureuses.
2609Horace, dans ce frais séjour,
2610Dans une retraite embellie
2611Par le plaisir et le génie,
2612Fuyait les pompes de la cour ;
2613Properce y visitait Cynthie,
2614Et sous les regards de Délie
2615Tibulle y modulait les soupirs de l’amour.
2616Plus loin, voici l’asile où vint chanter le Tasse,
2617Quand, victime à la fois du génie et du sort,
2618Errant dans l’univers, sans refuge et sans port,
2619La pitié recueillit son illustre disgrâce.
2620Non loin des mêmes bords, plus tard il vint mourir ;
2621La gloire l’appelait, il arrive, il succombe :
2622La palme qui l’attend devant lui semble fuir,
2623Et son laurier tardif n’ombrage que sa tombe.
2624Colline de Baïa ! poétique séjour !
2625Voluptueux vallon qu’habita tour à tour
2626Tout ce qui fut grand dans le monde,
2627Tu ne retentis plus de gloire ni d’amour.
2628Pas une voix qui me réponde,
2629Que le bruit plaintif de cette onde,
2630Ou l’écho réveillé des débris d’alentour !
2631Ainsi tout change, ainsi tout passe ;
2632Ainsi nous-mêmes nous passons,
2633Hélas ! sans laisser plus de trace
2634Que cette barque où nous glissons
2635Sur cette mer où tout s’efface.1 note
2Ceci était écrit en 1813.
2636Ainsi que le dit la note qui précède, ces vers, qui faisaient partie d’un recueil que je jetai au feu, avaient été écrits à Naples en 1813. J’allais souvent alors passer mes journées, avec le père de Graziella et Graziella elle-même, dans le golfe de Baïa, où le pêcheur jetait ses filets (voir les Confidences, épisode de Graziella). J’écrivais la côte, les mouvements, les impressions de la rive et des flots, en vers, pendant que mon ami Aymon de Virieu les notait au crayon et au pinceau sur ses albums. Il avait, par hasard, conservé une copie de cette élégie, et il me la remit au moment où je faisais imprimer les Méditations. Je la recueillis comme un coquillage des bords de la mer qu’on retrouve dans une valise de voyage oubliée depuis longtemps, et je l’enfilai, avec ses sœurs plus graves, dans ce chapelet de mes poésies.
2637Qu’il est doux, quand du soir l’étoile solitaire,
2638Précédant de la nuit le char silencieux,
2639S’élève lentement dans la voûte des cieux,
2640Et que l’ombre et le jour se disputent la terre ;
2641Qu’il est doux de porter ses pas religieux
2642Dans le fond du vallon, vers ce temple rustique
2643Dont la mousse a couvert le modeste portique,
2644Mais où le ciel encor parle à des cœurs pieux !
2645Salut, bois consacré ! Salut, champ funéraire,
2646Des tombeaux du village humble dépositaire !
2647Je bénis en passant tes simples monuments.
2648Malheur à qui des morts profane la poussière !
2649J’ai fléchi le genou devant leur humble pierre,
2650Et la nef a reçu mes pas retentissants.
2651Quelle nuit ! quel silence ! au fond du sanctuaire
2652À peine on aperçoit la tremblante lumière
2653De la lampe qui brûle auprès des saints autels.
2654Seule elle luit encor quand l’univers sommeille,
2655Emblème consolant de la bonté qui veille
2656Pour recueillir ici les soupirs des mortels.
2657Avançons. Aucun bruit n’a frappé mon oreille ;
2658Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés :
2659Du sanctuaire enfin j’ai franchi les degrés.
2660Murs sacrés, saints autels ! je suis seul, et mon âme
2661Peut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,
2662Et confier au ciel des accents ignorés,
2663Que lui seul connaîtra, que vous seuls entendrez.
2664Mais quoi ! de ces autels j’ose approcher sans crainte !
2665J’ose apporter, grand Dieu ! dans cette auguste enceinte
2666Un cœur encor brûlant de douleur et d’amour !
2667Et je ne tremble pas que ta majesté sainte
2668Ne venge le respect qu’on doit à son séjour !
2669Non, je ne rougis plus du feu qui me consume :
2670L’amour est innocent quand la vertu l’allume.
2671Aussi pur que l’objet à qui je l’ai juré,
2672Le mien brûle mon cœur, mais c’est d’un feu sacré ;
2673La constance l’honore et le malheur l’épure.
2674Je l’ai dit à la terre, à toute la nature ;
2675Devant tes saints autels je l’ai dit sans effroi :
2676J’oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.
2677Oui, malgré la terreur que ton temple m’inspire,
2678Ma bouche a murmuré tout bas le nom d’Elvire ;
2679Et ce nom, répété de tombeaux en tombeaux,
2680Comme l’accent plaintif d’une ombre qui soupire,
2681De l’enceinte funèbre a troublé le repos.
2682Adieu, froids monuments, adieu, saintes demeures !
2683Deux fois l’écho nocturne a répété les heures,
2684Depuis que devant vous mes larmes ont coulé :
2685Le ciel a vu ces pleurs, et je sors consolé.
2686Peut-être au même instant, sur un autre rivage,
2687Elvire veille aussi, seule avec mon image,
2688Et dans un temple obscur, les yeux baignés de pleurs,
2689Vient aux autels déserts confier ses douleurs.
2690Cette méditation n’est qu’un cri de l’âme jeté devant Dieu dans une petite église de village, où j’aperçus un soir la lueur d’une lampe, et où j’entrai, plein de la pensée qui me poursuivait partout. Une image se plaçait toujours entre Dieu et moi : j’éprouvai le besoin de la consacrer. En sortant de ce recueillement dans ces murs humides de soupirs, j’écrivis cette méditation. Elle était beaucoup plus longue : j’en retranchai la moitié à l’impression. La piété amoureuse a deux pudeurs : celle de l’amour et celle de la religion. Je n’osai pas les profaner.
XXVI – LE PASTEUR ET LE PÊCHEUR.
2691FRAGMENT D’ÉGLOGUE MARINE.
2693C’était l’heure chantante où, plus doux que l’aurore,
2694Le jour en expirant semble sourire encore,
2695Et laisse le zéphyr dormant sous les rameaux
2696En descendre avec l’ombre et flotter sur les eaux ;
2697La cloche dans la tour, lentement ébranlée,
2698Roulait ses longs soupirs de vallée en vallée,
2699Comme une voix du soir qui, mourant sur les flots,
2700Rappelle avant la nuit la nature au repos.
2701Les villageois, épars autour de leurs chaumières,
2702Cadençaient à ses sons leurs rustiques prières,
2703Rallumaient en chantant la flamme des foyers,
2704Suspendaient les filets aux troncs des peupliers,
2705Ou, déliant le joug de leurs taureaux superbes,
2706Répandaient devant eux l’or savoureux des gerbes ;
2707Puis, assis en silence au seuil de leurs séjours,
2708Attendaient le sommeil, ce doux prix de leurs jours.
2709Deux enfants du hameau, l’un pasteur du bocage,
2710L’autre jeune pêcheur de l’orageuse plage,
2711Consacrant à l’amour l’heure oisive du soir,
2712À l’ombre du même arbre étaient venus s’asseoir ;
2713Là, pour goûter le frais au pied du sycomore,
2714Chacun avait conduit la vierge qu’il adore :
2715Néaere et Naela, deux jeunes sœurs, deux lis
2716Que sur la même tige un seul souffle a cueillis.
2717Les deux amants, couchés aux genoux des bergères,
2718Les regardaient tresser les tiges des fougères.
2719Un tertre de gazon, d’anémones semé,
2720Étendait sous la pente un tapis parfumé ;
2721La mer le caressait de ses vagues plaintives ;
2722Douze chênes, courbant leurs vieux troncs sur ses rives,
2723Ne laissaient sous leurs feuilles entrevoir qu’à demi
2724Le bleu du firmament dans son flot endormi.
2725Un arbre dont la vigne enlaçait le feuillage
2726Leur versait la fraîcheur de son mobile ombrage ;
2727Et non loin derrière eux, dans un champ déjà mûr,
2728Où le pampre et l’érable entrelaçaient leur mur,
2729Ils entendaient le bruit de la brise inégale
2730Tomber, se relever, gémir par intervalle,
2731Et, ranimant les airs par le jour assoupis,
2732Glisser en bruissant entre l’or des épis.
2733Ils disputaient entre eux des doux soins de leur vie ;
2734Chacun trouvait son sort le plus digne d’envie :
2735L’humble berger vantait les doux soins des troupeaux,
2736Le pêcheur sa nacelle et le charme des eaux ;
2737Quand un vieillard leur dit avec un doux sourire :
2738« Chantez ce que les champs ou l’onde vous inspire !
2739Chantez ! Celui des deux dont la touchante voix
2740Saura mieux faire aimer les vagues ou les bois,
2741Des mains de la maîtresse à qui sa voix est chère
2742Recevra le doux prix de ses accords : Néaere,
2743Offrant à son amant le prix des moissonneurs,
2744À sa dernière gerbe attachera des fleurs ;
2745Et Naela, tressant les roses qu’elle noue,
2746De l’esquif du pêcheur couronnera la proue,
2747Et son mât tout le jour, aux yeux des matelots,
2748De ses bouquets flottants parfumera les flots. »
2749Ainsi dit le vieillard. On consent en silence :
2750Le beau pêcheur médite, et le pasteur commence.
2752Quand l’astre du printemps, au berceau d’un jour pur,
2753Lève à moitié son front dans le changeant azur ;
2754Quand l’aurore, exhalant sa matinale haleine,
2755Épand les doux parfums dont la vallée est pleine,
2756Et, faisant incliner le calice des fleurs,
2757De la nuit sur les prés laisse épancher les pleurs,
2758Alors que du matin la vive messagère,
2759L’alouette, quittant son lit dans la fougère,
2760Et modulant des airs gais comme le réveil,
2761Monte, plane et gazouille au-devant du soleil :
2762Saisissant mes taureaux par leur corne glissante,
2763Je courbe sous le joug leur tête mugissante,
2764Par des nœuds douze fois sur leurs fronts redoublés,
2765J’attache au bois poli leurs membres accouplés ;
2766L’anneau brillant d’acier au timon les enchaîne,
2767J’entrelace à leur joug de longs festons de chêne,
2768Dont la feuille mobile et les flottants rameaux
2769De l’ardeur du midi protègent leurs naseaux.
XXVII – CHANTS LYRIQUES DE SAÜL.
2770IMITATION DES PSAUMES DE DAVID.
2771Je répandrai mon âme au seuil du sanctuaire,
2772Seigneur ; dans ton nom seul je mettrai mon espoir ;
2773Mes cris t’éveilleront, et mon humble prière
2774S’élèvera vers toi comme l’encens du soir !
2775Dans quel abaissement ma gloire s’est perdue !
2776J’erre sur la montagne ainsi qu’un passereau ;
2777Et par tant de rigueurs mon âme confondue,
2778Mon âme est devant toi comme un désert sans eau.
2779Pour mes fiers ennemis ce deuil est une fête ;
2780Ils se montrent, Seigneur, ton Christ humilié.
2781« Le voilà, disent-ils ; ses dieux l’ont oublié ;
2782Et Moloch en passant a secoué la tête,
2783Et souri de pitié ! »
2785Seigneur, tendez votre arc ; levez-vous, jugez-moi !
2786Remplissez mon carquois de vos flèches brûlantes.
2787Que des hauteurs du ciel vos foudres dévorantes
2788Portent sur eux la mort qu’ils appelaient sur moi !
2789Dieu se lève, il s’élance ; il abaisse la voûte
2790De ces cieux éternels ébranlés sous ses pas ;
2791Le soleil et la foudre ont éclairé sa route ;
2792Ses anges devant lui font voler le trépas.
2793Le feu de son courroux fait monter la fumée,
2794Son éclat a fendu les nuages des cieux ;
2795La terre est consumée
2796D’un regard de ses yeux.
2797Il parle ; sa voix foudroyante
2798A fait chanceler d’épouvante
2799Les cèdres du Liban, les rochers des déserts
2800Le Jourdain montre à nu sa source reculée ;
2802Les os sont découverts.
2803Le seigneur m’a livré la race criminelle
2804Des superbes enfants d’Ammon.
2805Levez-vous, ô Saül ! et que l’ombre éternelle
2806Engloutisse jusqu’à leur nom !
2808Que vois-je ? vous tremblez, orgueilleux oppresseurs !
2809Le héros prend sa lance,
2810Il l’agite, il s’élance ;
2812La terreur de ses yeux a passé dans vos cœurs.
2813Fuyez !… Il est trop tard : sa redoutable épée
2814Décrit autour de vous un cercle menaçant,
2815En tout lieu vous poursuit, en tout lieu vous attend,
2816Et, déjà mille fois dans votre sang trempée,
2817S’enivre encor de votre sang.
2820Les corps des mourants ;
2823À travers les rangs ;
2824Les feux l’environnent,
2825Les casques résonnent
2826Sous ses pieds sanglants :
2830Sous ses traits brûlants
2832Qu’emportent les vents.
2833Où sont ces fiers Ismaélites,
2834Ces enfants de Moab, cette race d’Édom,
2835Iduméens, guerriers d’Ammon,
2836Et vous, superbes fils de Tyr et de Sidon,
2837Et vous, cruels Amalécites ?
2838Les voilà devant moi comme un fleuve tari,
2839Et leur mémoire même avec eux a péri !
2841Que de biens le Seigneur m’apprête !
2842Qu’il couronne d’honneurs la vieillesse du roi !
2843Éphraïm, Manassé, Galaad, sont à moi ;
2844Jacob, mon bouclier, est l’appui de ma tête.
2845Que de biens le Seigneur m’apprête !
2846Qu’il couronne d’honneurs la vieillesse du roi !
2847Des bords où l’aurore se lève
2848Aux bords où le soleil achève
2849Son cours tracé par l’Éternel,
2850L’opulente Saba, la grasse Éthiopie,
2851La riche mer de Tyr, les déserts d’Arabie,
2852Adorent le roi d’Israël.
2853Peuples, frappez des mains ! le Roi des rois s’avance !
2854Il monte, il s’est assis sur son trône éclatant ;
2855Il pose de Sion l’éternel fondement ;
2856La montagne frémit de joie et d’espérance.
2857Peuples, frappez des mains ! le Roi des rois s’avance !
2858Il pose de Sion l’éternel fondement.
2859De sa main pleine de justice
2860Il verse aux nations l’abondance et la paix.
2861Réjouis-toi, Sion ! sous ton ombre propice,
2862Ainsi que le palmier qui parfume Cadès,
2863La paix et l’équité fleurissent à jamais.
2864De sa main pleine de justice
2865Il verse aux nations l’abondance et la paix.
2866Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles
2867Plus que les tentes d’Israël ;
2868Il y fait sa demeure, il y rend ses oracles,
2869Il y fait éclater sa gloire et ses miracles :
2870Sion, ainsi que lui ton nom est immortel.
2871Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles
2872Plus que les tentes d’Israël.
2873C’est là qu’un jour vaut mieux que mille ;
2874C’est là qu’environné de la troupe docile
2875De ses nombreux enfants, sa gloire et son appui,
2876Le roi vieillit, semblable à l’olivier fertile
2877Qui voit ses rejetons fleurir autour de lui.
2878Cette méditation est tirée des chœurs de ma tragédie de Saül, qui n’a jamais été ni représentée ni imprimée. J’avais écrit ce drame en 1818, pour Mme de Raigecourt, qui m’engageait à faire pour Louis XVIII ce que Racine avait fait pour Louis XIV. Mais il manquait un Racine et un Louis XIV.
2879Les chœurs de Racine, dans Esther et dans Athalie furent mon modèle. On voit combien je restai loin de ce grand maître en harmonie et en images.
XXVIII – À UNE FLEUR SÉCHÉE DANS UN ALBUM.
2881Il m’en souvient, c’était aux plages
2882Où m’attire un ciel du Midi,
2883Ciel sans souillure et sans orages,
2884Où j’aspirais sous les feuillages
2885Les parfums d’un air attiédi.
2886Une mer qu’aucun bord n’arrête
2887S’étendait bleue à l’horizon ;
2888L’oranger, cet arbre de fête,
2889Neigeait par moments sur ma tête ;
2890Des odeurs montaient du gazon.
2891Tu croissais près d’une colonne
2892D’un temple écrasé par le temps ;
2893Tu lui faisais une couronne,
2894Tu parais son tronc monotone
2895Avec tes chapiteaux flottants ;
2896Fleur qui décores la ruine
2897Sans un regard pour t’admirer !
2898Je cueillis ta blanche étamine,
2899Et j’emportai sur ma poitrine
2900Tes parfums pour les respirer.
2901Aujourd’hui, ciel, temple, rivage,
2902Tout a disparu sans retour :
2903Ton parfum est dans le nuage,
2904Et je trouve, en tournant la page,
2905La trace morte d’un beau jour !
2907Vous avez pris pitié de sa longue douleur ;
2908Vous me rendez le jour, Dieu que l’amour implore !
2909Déjà mon front, couvert d’une molle pâleur,
2910Des teintes de la vie à ses yeux se colore,
2911Déjà dans tout mon être une douce chaleur
2912Circule avec mon sang, remonte dans mon cœur :
2913Je renais pour aimer encore !
2914Mais la nature aussi se réveille en ce jour ;
2915Au doux soleil de mai nous la voyons renaître :
2916Les oiseaux de Vénus autour de ma fenêtre,
2917Du plus chéri des mois proclament le retour !
2918Guide mes premiers pas dans nos vertes campagnes,
2919Conduis-moi, chère Elvire, et soutiens ton amant.
2920Je veux voir le soleil s’élever lentement,
2921Précipiter son char du haut de nos montagnes,
2922Jusqu’à l’heure où dans l’onde il ira s’engloutir,
2923Et cédera les airs au nocturne zéphyr.
2924Viens ! que crains-tu pour moi ? le ciel est sans nuage ;
2925Ce plus beau de nos jours passera sans orage ;
2926Et c’est l’heure où déjà, sur les gazons en fleurs,
2927Dorment près des troupeaux les paisibles pasteurs.
2928Dieu, que les airs sont doux ! que la lumière est pure !
2929Tu règnes en vainqueur sur toute la nature,
2930Ô soleil ! et des cieux, où ton char est porté,
2931Tu lui verses la vie et la fécondité.
2932Le jour où, séparant la nuit de la lumière,
2933L’Éternel te lança dans ta vaste carrière,
2934L’univers tout entier te reconnut pour roi ;
2935Et l’homme, en t’adorant, s’inclina devant toi.
2936De ce jour, poursuivant ta carrière enflammée,
2937Tu décris sans repos ta route accoutumée ;
2938L’éclat de tes rayons ne s’est point affaibli,
2939Et sous la main des temps ton front n’a point pâli !
2940Quand la voix du matin vient réveiller l’aurore,
2941L’Indien prosterné te bénit et t’adore ;
2942Et moi, quand le midi de ses feux bienfaisants
2943Ranime par degrés mes membres languissants,
2944Il me semble qu’un Dieu, dans tes rayons de flamme,
2945En échauffant mon sein, pénètre dans mon âme !
2946Et je sens de ses fers mon esprit détaché,
2947Comme si du Très-Haut le bras m’avait touché.
2948Mais… ton sublime auteur défend-il de le croire ?
2949N’es-tu point, ô soleil, un rayon de sa gloire ?
2950Quand tu vas mesurant l’immensité des cieux,
2951Ô soleil, n’es-tu point un regard de ses yeux ?
2952Ah ! si j’ai quelquefois, au jour de l’infortune,
2953Blasphémé du soleil la lumière importune,
2954Si j’ai maudit les dons que j’ai reçus de toi,
2955Dieu, qui lis dans nos cœurs, ô Dieu ! pardonne-moi !
2956Je n’avais pas goûté la volupté suprême
2957De revoir la nature auprès de ce que j’aime,
2958De sentir dans mon cœur, aux rayons d’un beau jour,
2959Redescendre à la fois et la vie et l’amour.
2960Insensé ! j’ignorais tout le prix de la vie ;
2961Mais ce jour me l’apprend, et je te glorifie !
2962Ces vers sont postdatés. Ils sont de mon premier temps. Je les écrivis à l’âge de dix-huit ans, sous un beau rayon de soleil, après une légère maladie qui me faisait mieux sentir le prix de l’existence et la volupté d’être. Plus tard, je les retrouvai dans le portefeuille de ma mère, qui les avait conservés. J’y fis deux ou trois corrections, et je les insérai dans le volume des Méditations.
2963IMPROVISÉ EN SORTANT DU CACHOT DU TASSE.
2965Que l’on soit homme ou Dieu, tout génie est martyre :
2966Du supplice plus tard on baise l’instrument ;
2967L’homme adore la croix où sa victime expire,
2968Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.
2969Prison du Tasse ici, de Galilée à Rome,
2970Échafaud de Sidney, bûchers, croix ou tombeaux,
2971Ah ! vous donnez le droit de bien mépriser l’homme,
2972Qui veut que Dieu l’éclaire, et qui hait ses flambeaux !
2973Grand parmi les petits, libre chez les serviles,
2974Si le génie expire, il l’a bien mérité ;
2975Car nous dressons partout aux portes de nos villes
2976Ces gibets de la gloire et de la vérité.
2977Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe !
2978Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main.
2979Nos pleurs et notre sang sont l’huile de la lampe
2980Que Dieu nous fait porter devant le genre humain !
2981Oui, j’ai quitté ce port tranquille,
2982Ce port si longtemps appelé,
2983Où, loin des ennuis de la ville,
2984Dans un loisir doux et facile,
2985Sans bruit mes jours auraient coulé.
2986J’ai quitté l’obscure vallée,
2987Le toit champêtre d’un ami ;
2988Loin des bocages de Bissy,
2989Ma muse, à regret exilée,
2990S’éloigne, triste et désolée,
2991Du séjour qu’elle avait choisi.
2992Nous n’irons plus dans les prairies,
2993Au premier rayon du matin,
2994Égarer, d’un pas incertain,
2995Nos poétiques rêveries.
2996Nous ne verrons plus le soleil,
2997Du haut des cimes d’Italie
2998Précipitant son char vermeil,
2999Semblable au père de la vie,
3000Rendre à la nature assoupie
3001Le premier éclat du réveil.
3002Nous ne goûterons plus votre ombre,
3003Vieux pins, l’honneur de ces forêts ;
3004Vous n’entendrez plus nos secrets ;
3005Sous cette grotte humide et sombre
3006Nous ne chercherons plus le frais ;
3007Et le soir, au temple rustique
3008Quand la cloche mélancolique
3009Appellera tout le hameau,
3010Nous n’irons plus, à la prière,
3011Nous courber sur la simple pierre
3012Qui couvre un rustique tombeau.
3013Adieu, vallons ! adieu, bocages !
3014Lac azuré, roches sauvages,
3015Bois touffus, tranquille séjour,
3016Séjour des heureux et des sages,
3017Je vous ai quittés sans retour !
3018Déjà ma barque fugitive,
3019Au souffle des zéphyrs trompeurs,
3020S’éloigne à regret de la rive
3021Que m’offraient des dieux protecteurs.
3022J’affronte de nouveaux orages ;
3023Sans doute à de nouveaux naufrages
3024Mon frêle esquif est dévoué ;
3025Et pourtant, à la fleur de l’âge,
3026Sur quels écueils, sur quel rivage
3027Déjà n’ai-je pas échoué ?
3028Mais d’une plainte téméraire
3029Pourquoi fatiguer le destin ?
3030À peine au milieu du chemin,
3031Faut-il regarder en arrière ?
3032Mes lèvres à peine ont goûté
3033Le calice amer de la vie,
3034Loin de moi je l’ai rejeté ;
3035Mais l’arrêt cruel est porté :
3036Il faut boire jusqu’à la lie !
3037Lorsque mes pas auront franchi
3038Les deux tiers de notre carrière,
3039Sous le poids d’une vie entière
3040Quand mes cheveux auront blanchi,
3041Je reviendrai du vieux Bissy
3042Visiter le toit solitaire,
3043Où le ciel me garde un ami.
3044Dans quelque retraite profonde,
3045Sous les arbres par lui plantés,
3046Nous verrons couler comme l’onde
3047La fin de nos jours agités.
3048Là, sans crainte et sans espérance,
3049Sur notre orageuse existence
3050Ramenés par le souvenir,
3051Jetant nos regards en arrière,
3052Nous mesurerons la carrière
3053Qu’il aura fallu parcourir.
3054Tel un pilote octogénaire,
3055Du haut d’un rocher solitaire,
3056Le soir, tranquillement assis,
3057Laisse au loin égarer sa vue,
3058Et contemple encor l’étendue
3059Des mers qu’il sillonna jadis.
3060Cette pièce est de 1815. En revenant de la Suisse après les Cent Jours, je m’arrêtai dans la vallée de Chambéry, chez l’oncle d’un de mes plus chers amis, le comte de Maistre. Le comte de Maistre était le frère cadet du fameux écrivain qui a laissé un si grand nom dans la philosophie et dans les lettres. Je passai quelques jours heureux dans cette charmante retraite de Bissy, enseveli sous l’ombre des noyers et des sapins du mont du Chat. Je voyais de ma fenêtre la nappe bleue de ce beau lac où je devais aimer et chanter plus tard. Je commençais à peine à crayonner de temps en temps quelques vers à l’ombre de ces sapins, au bruit monotone de ces eaux.
3061La vie que l’on menait chez mes hôtes était une vie presque espagnole : une douce oisiveté, des entretiens rêveurs, des promenades nonchalantes entre les hautes vignes et les hêtres des collines de Savoie, des lectures, des chapelets. À la nuit tombante, aux sons de l’Angelus, on s’acheminait en famille vers la petite église du hameau, cachée avec son toit de chaume et son clocher de bois noirci par la pluie. On y faisait la prière du soir. Ces habitudes régulières et saintes de cette maison m’attendrissaient et me charmaient, bien que je fusse alors dans les premiers bouillonnements et dans les dissipations de l’adolescence. Je suivais la famille dans tous ses actes de piété. L’esprit éminent et original, la bonté, la sérénité de caractère de toute cette maison de Maistre, me captivaient. Des jeunes personnes simples, vertueuses, charmantes, nièces de Mme de Maistre, répandaient leur rayonnement sur cette gravité de la famille. Je quittai avec peine cette oasis de paix, d’amitié, de poésie, pour revenir à Beauvais reprendre l’uniforme, le sabre, le cheval, le tumulte de la garnison. En arrivant à mon corps, j’écrivis ces adieux, et je les envoyai à mon ami Louis de Vignet, neveu du comte de Maistre.
XXXII – LA SEMAINE SAINTE À LA ROCHE-GUYON.
3062Ici viennent mourir les derniers bruits du monde ;
3063Nautoniers sans étoile, abordez ! c’est le port :
3064Ici l’âme se plonge en une paix profonde,
3065Et cette paix n’est pas la mort.
3066Ici jamais le ciel n’est orageux ni sombre ;
3067Un jour égal et pur y repose les yeux.
3068C’est ce vivant soleil, dont le soleil est l’ombre,
3069Qui le répand du haut des cieux.
3070Comme un homme éveillé longtemps avant l’aurore,
3071Jeunes, nous avons fui dans cet heureux séjour ;
3072Notre rêve est fini, le vôtre dure encore :
3073Éveillez-vous ! voilà le jour.
3074Cœurs tendres, approchez ! Ici l’on aime encore ;
3075Mais l’amour, épuré, s’allume sur l’autel ;
3076Tout ce qu’il a d’humain à ce feu s’évapore ;
3077Tout ce qui reste est immortel !
3078La prière, qui veille en ces saintes demeures,
3079De l’astre matinal nous annonce le cours ;
3080Et, conduisant pour nous le char pieux des heures,
3081Remplit et mesure nos jours.
3082L’airain religieux s’éveille avec l’aurore ;
3083Il mêle notre hommage à la voix des zéphyrs ;
3084Et les airs, ébranlés sous le marteau sonore,
3085Prennent l’accent de nos soupirs.
3086Dans le creux du rocher, sous une voûte obscure,
3087S’élève un simple autel : Roi du ciel, est-ce toi ?
3088Oui ; contraint par l’amour, le Dieu de la nature
3089Y descend, visible à la foi.
3090Que ma raison se taise, et que mon cœur adore !
3091La croix à mes regards révèle un nouveau jour ;
3092Aux pieds d’un Dieu mourant puis-je douter encore ?
3093Non : l’amour m’explique l’amour.
3094Tous ces fronts prosternés, ce feu qui les embrase,
3095Ces parfums, ces soupirs s’exhalant du saint lieu,
3096Ces élans enflammés, ces larmes de l’extase,
3097Tout me répond que c’est un Dieu.
3098Favoris du Seigneur, souffrez qu’à votre exemple,
3099Ainsi qu’un mendiant aux portes d’un palais,
3100J’adore aussi de loin, sur le seuil de son temple,
3101Le Dieu qui vous donne la paix.
3102Ah ! laissez-moi mêler mon hymne à vos louanges !
3103Que mon encens souillé monte avec votre encens.
3104Jadis les fils de l’homme aux saints concerts des anges
3105Ne mêlaient-ils pas leurs accents ?
3106Du nombre des vivants chaque aurore m’efface ;
3107Je suis rempli de jours, de douleurs, de remords.
3108Sous le portique obscur venez marquer ma place,
3109Ici, près du séjour des morts.
3110Souffrez qu’un étranger veille auprès de leur cendre.
3111Brûlant sur un cercueil comme ces saints flambeaux,
3112La mort m’a tout ravi, la mort doit tout me rendre ;
3113J’attends le réveil des tombeaux !
3114Ah ! puissé-je près d’eux, au gré de mon envie,
3115À l’ombre de l’autel, et non loin de ce port,
3116Seul, achever ainsi les restes de ma vie
3117Entre l’espérance et la mort !
3119Je vis un jour entrer dans ma chambre haute du grand et bel hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, que j’habitais pendant mon séjour à Paris, un jeune homme d’une figure belle, gracieuse, noble, un peu féminine. Il était introduit par le duc Matthieu de Montmorency, depuis ministre, et gouverneur du duc de Bordeaux. M. Matthieu de Montmorency, célèbre par son rôle dans la révolution de 1789, puis par son amitié pour Mme de Staël, enfin par son dévouement à la maison de Bourbon, m’honorait d’une bienveillance qui ne coûtait rien à son caractère surabondant de tendresse, d’âme et de grâce aristocratique : égalité qu’il voulait bien établir de si haut et de si loin entre lui et moi, la plus charmante des égalités, parce qu’elle est un don du cœur, et non une exigence de l’infériorité sociale.
3120Ce jeune homme était le duc de Rohan, depuis archevêque de Besançon et cardinal.
3121Le duc de Rohan était alors un brillant officier des mousquetaires rouges, admiré et envié pour l’élégance de sa personne, pour l’éclat de ses uniformes, pour la beauté de ses chevaux, pour la magnificence de ses palais et de ses jardins aux environs de Paris, et surtout pour la splendeur de son nom. Il aimait les vers : M. Matthieu de Montmorency lui avait récité quelques strophes de moi, retenues dans sa mémoire. Il avait désiré me connaître : il me plut au premier coup d’œil. Nous nous liâmes d’amitié, sans qu’il me fît sentir jamais, et sans que je me permisse d’oublier moi-même, par ce tact naturel qui est l’étiquette de la nature, la distance qu’il voulait bien franchir, mais qui existait néanmoins entre deux noms que la poésie seule pouvait un moment rapprocher.
3122Le duc de Rohan rêvait déjà de sacerdoce : il était né pour l’autel comme d’autres naissent pour le champ de bataille, pour la tribune ou pour la mer. Il aspirait au moment de consacrer à Dieu son âme, sa jeunesse, son grand nom. Il possédait à la Roche-Guyon, sur le rivage escarpé de la Seine, une résidence presque royale de sa famille. Le principal ornement du château était une chapelle creusée dans le roc, véritable catacombe affectant, dans les circonvolutions caverneuses de la montagne, la forme des nefs, des chœurs, des piliers, des jubés d’une cathédrale. Il m’engagea à y aller passer la semaine sainte avec lui. Il m’y conduisit lui-même. J’y trouvai une réunion de jeunes gens distingués qui sont devenus, pour la plupart, des hommes éminents dans le clergé, dans la diplomatie, ou des hommes célèbres dans les lettres, depuis cette époque. Le service religieux, volupté pieuse du duc de Rohan, se faisait tous les jours dans cette église souterraine avec une pompe, un luxe et des enchantements sacrés qui enivraient de jeunes imaginations. J’étais très religieux d’instinct, mais très indépendant d’esprit. Seul de toute cette jeunesse, je n’avais aucun goût pour les délices mystiques de la sacristie. Le duc de Rohan et ses amis me pardonnaient mon indépendance de foi en faveur de mes ardentes inspirations vers l’infini et vers la nature. J’étais à leurs yeux une sorte d’instrument lyrique, sur les cordes duquel ne résonnaient encore que des hymnes profanes, mais qu’on pouvait porter dans le temple pour y chanter les gloires de Dieu et les douleurs de l’homme.
3123C’est au retour de cette hospitalité du duc de Rohan à la Roche-Guyon que j’écrivis ces vers.
3124Depuis, nous suivîmes, chacun de notre côté, la route diverse que la destinée trace à chaque existence : lui, vers le sanctuaire et vers le ciel, où il se réfugia jeune, aux premiers orages de la révolution de 1830 ; moi, vers l’inconnu.
XXXIII – LE CHRÉTIEN MOURANT.
3125Qu’entends-je ? autour de moi l’airain sacré résonne !
3126Quelle foule pieuse en pleurant m’environne ?
3127Pour qui ce chant funèbre et ce pâle flambeau ?
3128Ô mort ! est-ce ta voix qui frappe mon oreille,
3129Pour la dernière fois ? Eh quoi ! je me réveille
3130Sur le bord du tombeau !
3131Ô toi, d’un feu divin précieuse étincelle,
3132De ce corps périssable habitante immortelle,
3133Dissipe ces terreurs : la mort vient t’affranchir !
3134Prends ton vol, ô mon âme, et dépouille tes chaînes !
3135Déposer le fardeau des misères humaines,
3136Est-ce donc là mourir ?
3137Oui, le temps a cessé de mesurer mes heures.
3138Messagers rayonnants des célestes demeures,
3139Dans quels palais nouveaux allez-vous me ravir ?
3140Déjà, déjà je nage en des flots de lumière ;
3141L’espace devant moi s’agrandit, et la terre
3142Sous mes pieds semble fuir !
3143Mais qu’entends-je ? Au moment où mon âme s’éveille,
3144Des soupirs, des sanglots ont frappé mon oreille !
3145Compagnons de l’exil, quoi ! vous pleurez ma mort !
3146Vous pleurez ! et déjà dans la coupe sacrée
3147J’ai bu l’oubli des maux, et mon âme enivrée
3148Entre au céleste port.
3149Ces strophes jaillirent de mon cœur, et furent écrites au matin, au pied de mon lit, par un de mes amis, M. de Montchalin, qui me soignait comme un frère dans une longue et dangereuse maladie dont je fus atteint à Paris en 1819.
3150M. de Montchalin vit encore, et je l’aime toujours de la même amitié. J’aurais dû lui dédier ces vers.
3151À M. L’ABBÉ F. DE LAMENNAIS.
3152Oui, mon âme se plaît à secouer ses chaînes :
3153Déposant le fardeau des misères humaines,
3154Laissant errer mes sens dans ce monde des corps,
3155Au monde des esprits je monte sans efforts.
3156Là, foulant à mes pieds cet univers visible,
3157Je plane en liberté dans les champs du possible.
3158Mon âme est à l’étroit dans sa vaste prison :
3159Il me faut un séjour qui n’ait pas d’horizon.
3160Comme une goutte d’eau dans l’Océan versée,
3161L’infini dans son sein absorbe ma pensée ;
3162Là, reine de l’espace et de l’éternité,
3163Elle ose mesurer le temps, l’immensité,
3164Aborder le néant, parcourir l’existence,
3165Et concevoir de Dieu l’inconcevable essence.
3166Mais sitôt que je veux peindre ce que je sens,
3167Toute parole expire en efforts impuissants :
3168Mon âme croit parler ; ma langue embarrassée
3169Frappe l’air de vains sons, ombre de ma pensée.
3170Dieu fit pour les esprits deux langages divers :
3171En sons articulés l’un vole dans les airs ;
3172Ce langage borné s’apprend parmi les hommes ;
3173Il suffit aux besoins de l’exil où nous sommes,
3174Et, suivant des mortels les destins inconstants,
3175Change avec les climats ou passe avec les temps.
3176L’autre, éternel, sublime, universel, immense,
3177Est le langage inné de toute intelligence :
3178Ce n’est point un son mort dans les airs répandu,
3179C’est un verbe vivant dans le cœur entendu ;
3180On l’entend, on l’explique, on le parle avec l’âme ;
3181Ce langage senti touche, illumine, enflamme :
3182De ce que l’âme éprouve interprètes brûlants,
3183Il n’a que des soupirs, des ardeurs, des élans ;
3184C’est la langue du ciel que parle la prière,
3185Et que le tendre amour comprend seul sur la terre.
3186Aux pures régions où j’aime à m’envoler,
3187L’enthousiasme aussi vient me la révéler ;
3188Lui seul est mon flambeau dans cette nuit profonde,
3189Et mieux que la raison il m’explique le monde.
3190Viens donc ! il est mon guide, et je veux t’en servir ;
3191À ses ailes de feu, viens, laisse-toi ravir.
3192Déjà l’ombre du monde à nos regards s’efface :
3193Nous échappons au temps, nous franchissons l’espace ;
3194Et, dans l’ordre éternel de la réalité,
3195Nous voilà face à face avec la vérité !
3196Cet astre universel, sans déclin, sans aurore,
3197C’est Dieu, c’est ce grand tout, qui soi-même s’adore !
3198Il est ; tout est en lui : l’immensité, les temps,
3199De son être infini sont les purs éléments ;
3200L’espace est son séjour, l’éternité son âge ;
3201Le jour est son regard, le monde est son image :
3202Tout l’univers subsiste à l’ombre de sa main ;
3203L’être à flots éternels découlant de son sein,
3204Comme un fleuve nourri par cette source immense,
3205S’en échappe, et revient finir où tout commence.
3206Sans bornes comme lui, ses ouvrages parfaits
3207Bénissent en naissant la main qui les a faits :
3208Il peuple l’infini chaque fois qu’il respire ;
3209Pour lui, vouloir c’est faire, exister c’est produire !
3210Tirant tout de soi seul, rapportant tout à soi,
3211Sa volonté suprême est sa suprême loi !
3212Mais cette volonté, sans ombre et sans faiblesse,
3213Est à la fois puissance, ordre, équité, sagesse.
3214Sur tout ce qui peut être il l’exerce à son gré ;
3215Le néant jusqu’à lui s’élève par degré :
3216Intelligence, amour, force, beauté, jeunesse,
3217Sans s’épuiser jamais, il peut donner sans cesse ;
3218Et, comblant le néant de ses dons précieux,
3219Des derniers rangs de l’être il peut tirer des dieux !
3220Mais ces dieux de sa main, ces fils de sa puissance,
3221Mesurent d’eux à lui l’éternelle distance,
3222Tendant par la nature à l’être qui les fit :
3223Il est leur fin à tous, et lui seul se suffit !
3224Voilà, voilà le Dieu que tout esprit adore,
3225Qu’Abraham a servi, que rêvait Pythagore,
3226Que Socrate annonçait, qu’entrevoyait Platon ;
3227Ce Dieu que l’univers révèle à la raison,
3228Que la justice attend, que l’infortune espère,
3229Et que le Christ enfin vint montrer à la terre !
3230Ce n’est plus là ce Dieu par l’homme fabriqué,
3231Ce Dieu par l’imposture à l’erreur expliqué,
3232Ce Dieu défiguré par la main des faux prêtres,
3233Qu’adoraient en tremblant nos crédules ancêtres :
3234Il est seul, il est un, il est juste, il est bon ;
3235La terre voit son œuvre, et le ciel sait son nom !
3236Heureux qui le connaît ! plus heureux qui l’adore !
3237Qui, tandis que le monde ou l’outrage ou l’ignore,
3238Seul, aux rayons pieux des lampes de la nuit,
3239S’élève au sanctuaire où la foi l’introduit
3240Et, consumé d’amour et de reconnaissance,
3241Brûle, comme l’encens, son âme en sa présence !
3242Mais, pour monter à lui, notre esprit abattu
3243Doit emprunter d’en haut sa force et sa vertu.
3244Il faut voler au ciel sur des ailes de flamme :
3245Le désir et l’amour sont les ailes de l’âme.
3246Ah ! que ne suis-je né dans l’âge où les humains,
3247Jeunes, à peine encore échappés de ses mains,
3248Près de Dieu par le temps, plus près par l’innocence,
3249Conversaient avec lui, marchaient en sa présence !
3250Que n’ai-je vu le monde à son premier soleil !
3251Que n’ai-je entendu l’homme à son premier réveil !
3252Tout lui parlait de toi, tu lui parlais toi-même ;
3253L’univers respirait ta majesté suprême ;
3254La nature, sortant des mains du Créateur,
3255Étalait en tous sens le nom de son auteur :
3256Ce nom, caché depuis sous la rouille des âges,
3257En traits plus éclatants brillait sur tes ouvrages ;
3258L’homme dans le passé ne remontait qu’à toi ;
3259Il invoquait son père, et tu disais : « C’est moi. »
3260Longtemps comme un enfant ta voix daigna l’instruire,
3261Et par la main longtemps tu voulus le conduire.
3262Que de fois dans ta gloire à lui tu t’es montré,
3263Aux vallons de Sennar, aux chênes de Mambré,
3264Dans le buisson d’Horeb, ou sur l’auguste cime
3265Où Moïse aux Hébreux dictait sa loi sublime !
3266Ces enfants de Jacob, premiers-nés des humains,
3267Reçurent quarante ans la manne de tes mains :
3268Tu frappais leur esprit par tes vivants oracles ;
3269Tu parlais à leurs yeux par la voix des miracles ;
3270Et lorsqu’ils t’oubliaient, tes anges descendus
3271Rappelaient ta mémoire à leurs cœurs éperdus.
3272Mais enfin, comme un fleuve éloigné de sa source,
3273Ce souvenir si pur s’altéra dans sa course ;
3274De cet astre vieilli la sombre nuit des temps
3275Éclipsa par degrés les rayons éclatants.
3276Tu cessas de parler : l’oubli, la main des âges,
3277Usèrent ce grand nom empreint dans tes ouvrages ;
3278Les siècles en passant firent pâlir la foi ;
3279L’homme plaça le doute entre le monde et toi.
3280Oui, ce monde, Seigneur, est vieilli pour ta gloire ;
3281Il a perdu ton nom, ta trace et ta mémoire ;
3282Et pour les retrouver il nous faut, dans son cours,
3283Remonter flots à flots le long fleuve des jours.
3284Nature, firmament ! l’œil en vain vous contemple :
3285Hélas ! sans voir le Dieu, l’homme admire le temple ;
3286Il voit, il suit en vain, dans les déserts des cieux,
3287De leurs mille soleils le cours mystérieux ;
3288Il ne reconnaît plus la main qui les dirige :
3289Un prodige éternel cesse d’être un prodige.
3290Comme ils brillaient hier, ils brilleront demain !
3291Qui sait où commença leur glorieux chemin ?
3292Qui sait si ce flambeau, qui luit et qui féconde,
3293Une première fois s’est levé sur le monde ?
3294Nos pères n’ont point vu briller son premier tour,
3295Et les jours éternels n’ont point de premier jour.
3296Sur le monde moral en vain ta providence
3297Dans ces grands changements révèle ta présence ;
3298C’est en vain qu’en tes jeux l’empire des humains
3299Passe d’un sceptre à l’autre, errant de mains en mains,
3300Nos yeux, accoutumés à sa vicissitude,
3301Se sont fait de la gloire une froide habitude :
3302Les siècles ont tant vu de ces grands coups du sort !
3303Le spectacle est usé, l’homme engourdi s’endort.
3304Réveille-nous, grand Dieu ! parle, et change le monde ;
3305Fais entendre au néant ta parole féconde :
3306Il est temps ! lève-toi ! sors de ce long repos ;
3307Tire un autre univers de cet autre chaos.
3308À nos yeux assoupis il faut d’autres spectacles ;
3309À nos esprits flottants il faut d’autres miracles.
3310Change l’ordre des cieux, qui ne nous parle plus !
3311Lance un nouveau soleil à nos yeux éperdus ;
3312Détruis ce vieux palais, indigne de ta gloire ;
3313Viens ! montre-toi toi-même, et force-nous de croire !
3314Mais peut-être, avant l’heure où dans les lieux déserts
3315Le soleil cessera d’éclairer l’univers,
3316De ce soleil moral la lumière éclipsée
3317Cessera par degrés d’éclairer la pensée,
3318Et le jour qui verra ce grand flambeau détruit
3319Plongera l’univers dans l’éternelle nuit !
3320Alors tu briseras ton inutile ouvrage.
3321Ses débris foudroyés rediront d’âge en âge :
3322« Seul je suis ! hors de moi rien ne peut subsister !
3323L’homme cessa de croire, il cessa d’exister ! »
3324J’avais connu M. de Lamennais par son Essai sur l’indifférence. Il m’avait connu par quelques vers de moi que lui avait récités M. de Genoude, alors son ami et le mien. L’Essai sur l’indifférence m’avait frappé comme une page de J. J. Rousseau retrouvée dans le dix-neuvième siècle. Je m’attachais peu aux arguments, qui me paraissaient faibles ; mais l’argumentation me ravissait. Ce style réalisait la grandeur, la vigueur et la couleur que je portais dans mon idéal de jeune homme. J’avais besoin d’épancher mon admiration. Je ne pouvais le faire qu’en m’élevant au sujet le plus haut de la pensée humaine, Dieu. J’écrivis ces vers en retournant seul à cheval de Paris à Chambéry, par de belles et longues journées du mois de mai. Je n’avais ni papier, ni crayon, ni plume. Tout se gravait dans ma mémoire à mesure que tout sortait de mon cœur et de mon imagination. La solitude et le silence des grandes routes à une certaine distance de Paris, l’aspect de la nature et du ciel, la splendeur de la saison, ce sentiment de voluptueux frisson que j’ai toujours éprouvé en quittant le tumulte d’une grande capitale pour me replonger dans l’air muet, profond et limpide des grands horizons, tout semblable, pour mon âme, à ce frisson qui saisit et raffermit les nerfs quand on se plonge pour nager dans les vagues bleues et fraîches de la Méditerranée ; enfin, le pas cadencé de mon cheval, qui berçait ma pensée comme mon corps, tout cela m’aidait à rêver, à contempler, à penser, à chanter. En arrivant, le soir, au cabaret de village où je m’arrêtais ordinairement pour passer la nuit, et après avoir donné l’avoine, le seau d’eau du puits, et étendu la paille de sa litière à mon cheval, que j’aimais mieux encore que mes vers, je demandais une plume et du papier à mon hôtesse, et j’écrivais ce que j’avais composé dans la journée. En arrivant à Ursy, dans les bois de la haute Bourgogne, au château de mon oncle, l’abbé de Lamartine, mes vers étaient terminés.
3325Salut, bois couronnés d’un reste de verdure !
3326Feuillages jaunissants sur les gazons épars ;
3327Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
3328Convient à la douleur et plaît à mes regards.
3329Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire ;
3330J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,
3331Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
3332Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois.
3333Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,
3334À ses regards voilés, je trouve plus d’attraits ;
3335C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
3336Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.
3337Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,
3338Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,
3339Je me retourne encore, et d’un regard d’envie
3340Je contemple ces biens dont je n’ai pas joui.
3341Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
3342Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau !
3343L’air est si parfumé ! la lumière est si pure !
3344Aux regards d’un mourant le soleil est si beau !
3345Je voudrais maintenant vider jusqu’à la lie
3346Ce calice mêlé de nectar et de fiel :
3347Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
3348Peut-être restait-il une goutte de miel !
3349Peut-être l’avenir me gardait-il encore
3350Un retour de bonheur dont l’espoir est perdu !
3351Peut-être, dans la foule, une âme que j’ignore
3352Aurait compris mon âme, et m’aurait répondu !…
3353La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire ;
3354À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux ;
3355Moi, je meurs ; et mon âme, au moment qu’elle expire,
3356S’exhale comme un son triste et mélodieux.
3357Cette pièce ne comporte aucun commentaire. Il n’y a pas une âme contemplative et sensible qui n’ait, à certains moments de ses premières amertumes, détourné la lèvre de la coupe de la vie, et embrassé la mort souriante sous ce ravissant aspect d’une automne expirante dans la sérénité des derniers jours d’octobre ; et puis qui, prête à mourir, n’ait repris à l’existence par le regret, et voulu confondre au moins un dernier murmure d’adieu avec les derniers soupirs du vent du soir dans les pampres, ou avec la lueur du dernier rayon de l’année sur les sommets rosés de neige des montagnes.
3358Ces vers sont cette lutte entre l’instinct de tristesse qui fait accepter la mort, et l’instinct de bonheur qui fait regretter la vie. Ils furent écrits en 1819, après les premiers désenchantements de la première adolescence. Mais ils font déjà allusion à l’attachement sérieux que le poëte avait conçu pour une jeune Anglaise qui fut depuis la compagne de sa vie.
XXXVI – À UNE ENFANT, FILLE DU POËTE.
3360Céleste fille du poëte,
3361La vie est un hymne à deux voix.
3362Son front sur le tien se reflète,
3363Sa lyre chante sous tes doigts.
3364Sur tes yeux quand sa bouche pose
3365Le baiser calme et sans frisson,
3366Sur ta paupière blanche et rose
3367Le doux baiser a plus de son.
3368Dans ses bras quand il te soulève
3369Pour te montrer au ciel jaloux,
3370On croit voir son plus divin rêve
3371Qu’il caresse sur ses genoux !
3372Quand son doigt te permet de lire
3373Les vers qu’il vient de soupirer,
3374On dirait l’âme de sa lyre
3375Qui se penche pour l’inspirer.
3376Il récite ; une larme brille
3377Dans tes yeux attachés sur lui.
3378Dans cette larme de sa fille
3379Son cœur nage ; sa gloire a lui !
3380Du chant que ta bouche répète
3381Son cœur ému jouit deux fois.
3382Céleste fille du poëte,
3383La vie est une hymne à deux voix.
XXXVII – LA POÉSIE SACRÉE.
3385À M. EUGÈNE DE GENOUDE3.1 note
3M. de Genoude, à qui ce dithyrambe est adressé, est le premier qui ait fait passer dans la langue française la sublime poésie des Hébreux. Jusqu’à présent nous ne connaissions que le sens des livres de Job, d’Isaïe, de David ; grâce à lui, l’expression, la couleur, le mouvement, l’énergie, vivent aujourd’hui dans notre langue. Ce dithyrambe est un témoignage de la reconnaissance de l’auteur pour la manière nouvelle dont M. de Genoude lui a fait envisager la poésie sacrée.
3386Son front est couronné de palmes et d’étoiles ;
3387Son regard immortel, que rien ne peut ternir,
3388Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,
3389Réveille le passé, plonge dans l’avenir.
3390Du monde sous ses yeux les fastes se déroulent,
3391Les siècles à ses pieds comme un torrent s’écoulent ;
3392À son gré descendant ou remontant leur cours,
3393Elle sonne aux tombeaux l’heure, l’heure fatale,
3394Ou sur sa lyre virginale
3395Chante au monde vieilli ce jour père des jours.
3396Écoutez ! Jéhovah s’élance
3397Du sein de son éternité.
3398Le chaos endormi s’éveille en sa présence ;
3399Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance
3400Repose sur l’immensité.
3401Dieu dit, et le jour fut ; Dieu dit, et les étoiles
3402De la nuit éternelle éclaircirent les voiles ;
3403Tous les éléments divers
3404À sa voix se séparèrent ;
3405Les eaux soudain s’écoulèrent
3406Dans le lit creusé des mers ;
3407Les montagnes s’élevèrent,
3408Et les aquilons volèrent
3409Dans les libres champs des airs.
3410Sept fois de Jéhovah la parole féconde
3411Se fit entendre au monde,
3412Et sept fois le néant à sa voix répondit ;
3413Et Dieu dit : « Faisons l’homme à ma vivante image. »
3414Il dit, l’homme naquit ; à ce dernier ouvrage,
3415Le Verbe créateur s’arrête et s’applaudit.
3416Mais ce n’est plus un Dieu ; c’est l’homme qui soupire :
3417Éden a fui… voilà le travail et la mort.
3418Dans les larmes sa voix expire ;
3419La corde du bonheur se brise sur sa lyre,
3420Et Job en tire un son triste comme le sort.
3421« Ah ! périsse à jamais le jour qui m’a vu naître !
3422Ah ! périsse à jamais la nuit qui m’a conçu,
3423Et le sein qui m’a donné l’être,
3424Et les genoux qui m’ont reçu !
3425Que du nombre des jours Dieu pour jamais l’efface !
3426Que, toujours obscurci des ombres du trépas,
3427Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place !
3428Qu’il soit comme s’il n’était pas !
3429« Maintenant dans l’oubli je dormirais encore,
3430Et j’achèverais mon sommeil
3431Dans cette longue nuit qui n’aura point d’aurore,
3432Avec ces conquérants que la terre dévore,
3433Avec le fruit conçu qui meurt avant d’éclore,
3434Et qui n’a pas vu le soleil.
3435« Mes jours déclinent comme l’ombre ;
3436Je voudrais les précipiter.
3437Ô mon Dieu, retranchez le nombre
3438Des soleils que je dois compter !
3439L’aspect de ma longue infortune
3440Éloigne, repousse, importune
3441Mes frères lassés de mes maux ;
3442En vain je m’adresse à leur foule :
3443Leur pitié m’échappe et s’écoule
3444Comme l’onde au flanc des coteaux.
3445« Ainsi qu’un nuage qui passe,
3446Mon printemps s’est évanoui ;
3447Mes yeux ne verront plus la trace
3448De tous ces biens dont j’ai joui.
3449Par le souffle de la colère,
3450Hélas ! arraché de la terre,
3451Je vais d’où l’on ne revient pas :
3452Mes vallons, ma propre demeure,
3453Et cet œil même qui me pleure,
3454Ne reverront jamais mes pas !
3455« L’homme vit un jour sur la terre
3456Entre la mort et la douleur ;
3457Rassasié de sa misère,
3458Il tombe enfin comme la fleur.
3459Il tombe ! Au moins par la rosée
3460Des fleurs la racine arrosée
3461Peut-elle un moment refleurir ;
3462Mais l’homme, hélas ! après la vie,
3463C’est un lac dont l’eau s’est enfuie :
3464On le cherche, il vient de tarir.
3465« Mes jours fondent comme la neige
3466Au souffle du courroux divin ;
3467Mon espérance, qu’il abrège,
3468S’enfuit comme l’eau de ma main.
3469Ouvrez-moi mon dernier asile :
3470Là, j’ai dans l’ombre un lit tranquille,
3471Lit préparé pour mes douleurs.
3472Ô tombeau, vous êtes mon père !
3473Et je dis aux vers de la terre :
3474« Vous êtes ma mère et mes sœurs ! »
3475« Mais les jours heureux de l’impie
3476Ne s’éclipsent pas au matin ;
3477Tranquille, il prolonge sa vie
3478Avec le sang de l’orphelin.
3479Il étend au loin ses racines ;
3480Comme un troupeau sur les collines,
3481Sa famille couvre Ségor ;
3482Puis dans un riche mausolée
3483Il est couché dans la vallée,
3484Et l’on dirait qu’il vit encore.
3485« C’est le secret de Dieu : je me tais et j’adore.
3486C’est sa main qui traça les sentiers de l’aurore,
3487Qui pesa l’Océan, qui suspendit les cieux.
3488Pour lui l’abîme est nu, l’enfer même est sans voiles ;
3489Il a fondé la terre et semé les étoiles :
3490Et qui suis-je à ses yeux ? »
3491Mais la harpe a frémi sous les doigts d’Isaïe ;
3492De son sein bouillonnant la menace à longs flots
3493S’échappe ; un Dieu l’appelle, il s’élance, il s’écrie.
3494Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d’Amos !
3495« Osias n’était plus : Dieu m’apparut ; je vis
3496Adonaï vêtu de gloire et d’épouvante :
3497Les bords éblouissants de sa robe flottante
3498Remplissaient le sacré parvis.
3499« Des séraphins, debout sur des marches d’ivoire,
3500Se voilaient devant lui de six ailes de feux ;
3501Volant de l’un à l’autre, ils se disaient entre eux :
3502« Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux !
3503« Toute la terre est pleine de sa gloire ! »
3504« Du temple à ces accents la voûte s’ébranla ;
3505Adonaï s’enfuit sous la nue enflammée ;
3506Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée ;
3507La terre sous mes pieds trembla.
3508« Et moi, je resterais dans un lâche silence !
3509Moi qui t’ai vu, Seigneur, je n’oserais parler !
3510À ce peuple impur qui t’offense
3511Je craindrais de te révéler !
3512« Qui marchera pour nous ? dit le Dieu des armées.
3513« Qui parlera pour moi ? » dit Dieu. Qui ? moi, seigneur.
3514Touche mes lèvres enflammées :
3515Me voilà ! je suis prêt !… Malheur,
3516« Malheur à vous qui dès l’aurore
3517Respirez les parfums du vin,
3518Et que le soir retrouve encore
3519Chancelants aux bords du festin !
3520Malheur à vous qui par l’usure
3521Étendez sans fin ni mesure
3522La borne immense de vos champs !
3523Voulez-vous donc, mortels avides,
3524Habiter dans vos champs arides,
3525Seuls sur la terre des vivants ?
3526« Malheur à vous, race insensée,
3527Enfants d’un siècle audacieux,
3528Qui dites dans votre pensée :
3529Nous sommes sages à nos yeux !
3530Vous changez la nuit en lumière,
3531Et le jour en ombre grossière
3532Où se cachent vos voluptés ;
3533Mais, comme un taureau dans la plaine,
3534Vous traînez après vous la chaîne
3535De vos longues iniquités.
3536« Malheur à vous, filles de l’onde,
3537Îles de Sidon et de Tyr !
3538Tyrans, qui trafiquez du monde
3539Avec la pourpre et l’or d’Ophir !
3540Malheur à vous ! votre heure sonne ;
3541En vain l’Océan vous couronne !
3542Malheur à toi, reine des eaux,
3543À toi qui sur des mers nouvelles
3544Fais retentir comme des ailes
3545Les voiles de mille vaisseaux !
3546« Ils sont enfin venus, les jours de ma justice ;
3547Ma colère, dit Dieu, se déborde sur vous !
3548Plus d’encens, plus de sacrifice
3549Qui puisse éteindre mon courroux !
3550Je livrerai ce peuple à la mort, au carnage :
3551Le fer moissonnera comme l’herbe sauvage
3552Ses bataillons entiers !
3553– Seigneur, épargnez-nous ! Seigneur !–Non, point de trêve !
3554Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaive
3555Le sang de ses guerriers !
3556« Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine ;
3557Ma main nivellera, comme une vaste plaine,
3558Ses murs et ses palais ;
3559Le feu les brûlera comme il brûle le chaume.
3560Là, plus de nation, de ville, de royaume ;
3561Le silence à jamais !
3562« Ses murs se couvriront de ronces et d’épines ;
3563L’hyène et le serpent peupleront ses ruines ;
3564Les hiboux, les vautours,
3565L’un l’autre s’appelant durant la nuit obscure,
3566Viendront à leurs petits porter la nourriture
3567Au sommet de ses tours ! »
3568Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d’Isaïe :
3570Sur le tronc desséché de l’ingrat Israël
3571Fait descendre à son tour la parole de vie.
3572« L’Éternel emporta mon esprit au désert.
3573D’ossements desséchés le sol était couvert ;
3574J’approche en frissonnant ; mais Jéhovah me crie :
3575« Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie ?
3576– Éternel, tu le sais. –Eh bien, dit le Seigneur,
3577« Écoute mes accents ; retiens-les, et dis-leur :
3578« Ossements desséchés, insensible poussière,
3579« Levez-vous ! recevez l’esprit et la lumière !
3580« Que vos membres épars s’assemblent à ma voix !
3581« Que l’esprit vous anime une seconde fois !
3582« Qu’entre vos os flétris vos muscles se replacent !
3583« Que votre sang circule et vos nerfs s’entrelacent !
3584« Levez-vous et vivez, voyez qui je suis ! »
3585J’écoutai le Seigneur, j’obéis, et je dis :
3586« Esprit, soufflez sur eux du couchant, de l’aurore ;
3587« Soufflez de l’aquilon, soufflez !… » Pressés d’éclore,
3588Ces restes du tombeau, réveillés par mes cris,
3589Entre-choquent soudain leurs ossements flétris ;
3590Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre,
3591Leurs os sont rassemblés, et la chair les recouvre !
3592Et ce champ de la mort tout entier se leva,
3593Redevint un grand peuple, et connut Jéhovah ! »
3594Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire ;
3595La fille de Sion, méditant ses malheurs,
3596S’assied en soupirant, et, veuve de sa gloire,
3597Écoute Jérémie, et retrouve des pleurs.
3598« Le Seigneur, m’accablant du poids de sa colère,
3599Retire tour à tour et ramène sa main.
3600Vous qui passez par le chemin,
3601Est-il une misère égale à ma misère ?
3602« En vain ma voix s’élève, il n’entend plus ma voix.
3603Il m’a choisi pour but de ses flèches de flamme,
3604Et tout le jour contre mon âme
3605Sa fureur a lancé les fils de son carquois.
3606« Sur mes os consumés ma peau s’est desséchée ;
3607Les enfants m’ont chanté dans leurs dérisions ;
3608Seul, au milieu des nations,
3609Le Seigneur m’a jeté comme une herbe arrachée.
3610« Il s’est enveloppé de son divin courroux ;
3611Il a fermé ma route, il a troublé ma voie ;
3612Mon sein n’a plus connu la joie,
3613Et j’ai dit au Seigneur : « Seigneur, souvenez-vous,
3614« Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère ;
3615« Souvenez-vous du fiel dont vous m’avez nourri !
3616« Non, votre amour n’est point tari :
3617« Vous me frappez, Seigneur, et c’est pourquoi j’espère.
3618« Je repasse en pleurant ces misérables jours ;
3619« J’ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore :
3620« Quand il punit, il aime encore ;
3621« Il ne s’est pas, mon âme, éloigné pour toujours.
3622« Heureux qui le connaît ! heureux qui dès l’enfance
3623« Porta le joug d’un Dieu clément dans sa rigueur !
3624« Il croit au salut du Seigneur,
3625« S’assied au bord du fleuve, et l’attend en silence.
3626« Il sent peser sur lui ce joug de votre amour ;
3627« Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière,
3628« Et, la bouche dans la poussière,
3629« Il invoque, il espère, il attend votre jour. »
3630Silence, ô lyre ! et vous, silence,
3631Prophètes, voix de l’avenir !
3632Tout l’univers se tait d’avance
3633Devant Celui qui doit venir.
3634Fermez-vous, lèvres inspirées ;
3635Reposez-vous, harpes sacrées,
3636Jusqu’au jour où, sur les hauts lieux,
3637Une voix au monde inconnue
3638Fera retentir dans la nue :
3639PAIX À LA TERRE ET GLOIRE AUX CIEUX !
3640J’avais peu lu la Bible. J’avais parcouru seulement, comme tout le monde, les strophes des psaumes de David ou des prophètes, dans les livres d’Heures de ma mère. Ces langues de feu m’avaient ébloui. Mais cela me paraissait si peu en rapport avec le genre de poésie adapté à nos civilisations et à nos sentiments d’aujourd’hui, que je n’avais jamais pensé à lire de suite ces feuilles détachées des sibylles bibliques.
3641Il y avait en ce temps, à Paris, un jeune homme d’une figure spirituelle, fine et douce, qu’on appelait M. de Genoude. Je l’avais rencontré chez son ami le duc de Rohan. Il cultivait aussi M. de Lamennais, M. de Montmorency, M. de Chateaubriand. Il me témoigna un des premiers une tendre admiration pour mes poésies, dont il ne connaissait que quelques pages. Nous nous liâmes d’une certaine amitié. Ce jeune homme traduisait alors la Bible. Il arrivait souvent chez moi le matin, les épreuves de sa traduction à la main, et je lui faisais lire des fragments qui me révélaient une région plus haute et plus merveilleuse de poésie.
3642Ces entretiens et ces lectures m’inspirèrent l’idée de rassembler dans un seul chant les différents caractères et les principales images des divers poëtes sacrés. J’écrivis ceci en cinq ou six matinées, au bruit des causeries de mes amis, dans ma petite chambre de l’hôtel de Richelieu. J’en fis hommage à M. de Genoude, par reconnaissance de son affection pour moi.
3643Il m’aida, quelque temps après, à trouver un éditeur pour mon premier volume des Méditations. Il fut constamment plein d’obligeance et de grâce amicale pour moi. Il se destinait alors à l’état ecclésiastique. Quelques années plus tard, il renonça à cette pensée, rencontra dans le monde une jeune personne d’une grâce noble et d’une âme plus noble encore : il l’épousa ; elle lui laissa des fils. Le veuvage et la tristesse le ramenèrent à ses premières vocations. Il entra au séminaire et il se fit prêtre ; mais il voulut, et je m’en affligeai pour lui, avoir un pied dans le sanctuaire, un pied dans le monde politique. Fausse attitude. Dieu est jaloux, et le monde est logique. Le prêtre, dans aucune religion, ne peut combattre. M. de Genoude resta journaliste, et devint député. La politique ne rompit pas notre ancienne amitié, mais elle rompit nos opinions et nos rapports. Il mourut les armes à la main. J’aurais voulu qu’il les déposât au pied de l’autel avant l’heure du tombeau. N’importe ! Nous nous trompons tous : quelle est donc la vie qui n’ait pas de fausses routes ? Une larme les efface, une intention droite les redresse : Dieu est grand ! Il reste de M. de Genoude une mémoire sans tache, d’immenses travaux qui ont vulgarisé le sentiment de la liberté en greffant ce sentiment sur des idées ou sur des préjugés monarchiques, et de l’estime dans tous les partis. Sa mort laisse un vide dans mes souvenirs. Je le voyais peu dans le présent, mais je l’aimais dans son passé.
3645Ô terre, vil monceau de boue
3646Où germent d’épineuses fleurs,
3647Rendons grâce à Dieu, qui secoue
3648Sur ton sein ses fraîches couleurs !
3649Sans ces urnes où goutte à goutte
3650Le ciel rend la force à nos pas,
3651Tout serait désert, et la route
3652Au ciel ne s’achèverait pas.
3653Nous dirions : « À quoi bon poursuivre
3654Ce sentier qui mène au cercueil ?
3655Puisqu’on se lasse en vain à vivre,
3656Mieux vaut s’arrêter sur le seuil. »
3657Mais pour nous cacher les distances,
3658Sur le chemin de nos douleurs
3659Tu sèmes le sol d’espérances,
3660Comme on borde un linceul de fleurs !
3661Et toi, mon cœur, cœur triste et tendre,
3662Où chantaient de si fraîches voix ;
3663Toi qui n’es plus qu’un bloc de cendre
3664Couvert de charbons noirs et froids,
3665Ah ! laisse refleurir encore
3666Ces lueurs d’arrière-saison !
3667Le soir d’été qui s’évapore
3668Laisse une pourpre à l’horizon.
3669Oui, meurs en brûlant, ô mon âme,
3670Sur ton bûcher d’illusions,
3671Comme l’astre éteignant sa flamme
3672S’ensevelit dans ses rayons !
3674Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,
3675Ils chantent à l’été des notes de bonheur ;
3676Ils parcourent les airs avec des ailes d’anges
3677Échappés tout joyeux des jardins du Seigneur.
3678Tant que durent les fleurs, tant que l’épi qu’on coupe
3679Laisse tomber un grain sur les sillons jaunis,
3680Tant que le rude hiver n’a pas gelé la coupe
3681Où leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,
3682Ils remplissent le ciel de musique et de joie :
3683La jeune fille embaume et verdit leur prison,
3684L’enfant passe la main sur leur duvet de soie,
3685Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.
3686Mais dans les mois d’hiver, quand la neige et le givre
3687Ont remplacé la feuille et le fruit, où vont-ils ?
3688Ont-ils cessé d’aimer ? Ont-ils cessé de vivre ?
3689Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.
3690On trouve au pied de l’arbre une plume souillée,
3691Comme une feuille morte où rampe un ver rongeur,
3692Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,
3693Et qui n’a plus, hélas ! ni parfum ni couleur.
3694On voit pendre à la branche un nid rempli d’écailles,
3695Dont le vent pluvieux balance un noir débris ;
3696Pauvre maison en deuil et vieux pan de murailles
3697Que les petits, hier, réjouissaient de cris.
3698Ô mes charmants oiseaux, vous si joyeux d’éclore !
3699La vie est donc un piège où le bon Dieu vous prend ?
3700Hélas ! c’est comme nous. Et nous chantons encore !
3701Que Dieu serait cruel, s’il n’était pas si grand !
3703Lorsque vient le soir de la vie,
3704Le printemps attriste le cœur :
3705De sa corbeille épanouie
3706Il s’exhale un parfum moqueur.
3707De toutes ces fleurs qu’il étale,
3708Dont l’amour ouvre le pétale,
3709Dont les prés éblouissent l’œil,
3710Hélas ! il suffit que l’on cueille
3711De quoi parfumer d’une feuille
3712L’oreiller du lit d’un cercueil.
3713Cueillez-moi ce pavot sauvage
3714Qui croît à l’ombre de ces blés :
3715On dit qu’il en coule un breuvage
3716Qui ferme les yeux accablés.
3717J’ai trop veillé ; mon âme est lasse
3718De ces rêves qu’un rêve chasse.
3719Que me veux-tu, printemps vermeil ?
3720Loin de moi ces lis et ces roses !
3721Que faut-il aux paupières closes ?
3722La fleur qui garde le sommeil !
XLI – LE COQUILLAGE AU BORD DE LA MER.
3723À UNE JEUNE ÉTRANGÈRE.
3724Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune fille,
3725Sur ce sable mouillé, frange d’or de la mer,
3726Baisse-toi, mon amour, vers la blonde coquille
3727Que Vénus fait, dit-on, polir au flot amer.
3728L’écrin de l’Océan n’en a point de pareille ;
3729Les roses de ta joue ont peine à l’égaler ;
3730Et quand de sa volute on approche l’oreille,
3731On entend mille voix qu’on ne peut démêler.
3732Tantôt c’est la tempête avec ses lourdes vagues,
3733Qui viennent en tonnant se briser sur tes pas ;
3734Tantôt c’est la forêt avec ses frissons vagues ;
3735Tantôt ce sont des voix qui chuchotent tout bas.
3736Oh ! ne dirais-tu pas, à ce confus murmure
3737Que rend le coquillage aux lèvres de carmin,
3738Un écho merveilleux où l’immense nature
3739Résume tous ses bruits dans le creux de ta main ?
3740Emporte-la, mon ange ! Et quand ton esprit joue
3741Avec lui-même, oisif, pour charmer tes ennuis,
3742Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue,
3743Et, fermant tes beaux yeux, recueilles-en les bruits.
3744Si, dans ces mille accents dont sa conque fourmille,
3745Il en est un plus doux qui vienne te frapper,
3746Et qui s’élève à peine aux bords de la coquille,
3747Comme un aveu d’amour qui n’ose s’échapper ;
3748S’il a pour ta candeur des terreurs et des charmes ;
3749S’il renaît en mourant presque éternellement ;
3750S’il semble au fond d’un cœur rouler avec des larmes ;
3751S’il tient de l’espérance et du gémissement…
3752Ne te consume pas à chercher ce mystère !
3753Ce mélodieux souffle, ô mon ange, c’est moi !
3754Quel bruit plus éternel et plus doux sur la terre,
3755Qu’un écho de mon cœur qui m’entretient de toi ?