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Acte III

Scène V

Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 13 sur 21·Livre complet →

Alceste, Arsinoé

Arsinoé

Vous voyez, elle veut que je vous entretienne,

Attendant, un moment, que mon Carrosse vienne ;

Et jamais tous ses soins ne pouvaient m’offrir rien,

Qui me fût plus charmant, qu’un pareil Entretien.

En vérité, les Gens d’un Mérite sublime,

Entraînent de chacun, et l’amour, et l’estime ;

Et le vôtre, sans doute, a des Charmes secrets,

Qui font entrer mon Cœur dans tous vos intérêts.

Je voudrais que la Cour, par un regard propice,

À ce que vous valez, rendît plus de justice :

Vous avez à vous plaindre, et je suis en courroux,

Quand je vois, chaque jour, qu’on ne fait rien pour vous.

Alceste

Moi, Madame ! Et sur quoi pourrais-je en rien prétendre ?

Quel Service, à l’État, est-ce qu’on m’a vu rendre ?

Qu’ai-je fait, s’il vous plaît, de si brillant de soi,

Pour me plaindre à la Cour, qu’on ne fait rien pour moi ?

Arsinoé

Tous ceux, sur qui la Cour jette des yeux propices,

N’ont pas, toujours, rendu de ces fameux Services ;

Il faut l’Occasion, ainsi que le Pouvoir :

Et le Mérite, enfin, que vous nous faites voir,

Devrait…

Alceste

Mon Dieu ! laissons mon Mérite, de grâce ;

De quoi voulez-vous, là, que la Cour s’embarrasse ?

Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands,

D’avoir à déterrer le Mérite des Gens.

Arsinoé

Un Mérite éclatant se déterre lui-même ;

Du vôtre, en bien des Lieux, on fait un cas extrême ;

Et vous saurez, de moi, qu’en deux fort bons endroits,

Vous fûtes hier, loué par des Gens d’un grand poids.

Alceste

Eh ! Madame, l’on loue, aujourd’hui, tout le Monde,

Et le Siècle, par là, n’a rien qu’on ne confonde ;

Tout est d’un grand Mérite également doué,

Ce n’est plus un Honneur, que de se voir loué ;

D’Éloges, on regorge ; à la tête, on les jette,

Et mon Valet de Chambre est mis dans la Gazette.

Arsinoé

Pour moi, je voudrais bien, que pour vous montrer mieux,

Une Charge, à la Cour, vous pût frapper les yeux :

Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,

On peut, pour vous servir, remuer des Machines,

Et j’ai des Gens en main, que j’emploierai pour vous,

Qui vous feront, à tout, un Chemin assez doux.

Alceste

Et que voudriez-vous, Madame, que j’y fisse ?

L’humeur dont je me sens, veut que je m’en bannisse ;

Le Ciel ne m’a point fait, en me donnant le Jour,

Une Âme compatible avec l’Air de la Cour.

Je ne me trouve point les Vertus nécessaires

Pour y bien réussir, et faire mes affaires.

Être franc, et sincère, est mon plus grand Talent,

Je ne sais point jouer les Hommes en parlant ;

Et qui n’a pas le don de cacher ce qu’il pense,

Doit faire, en ce Pays, fort peu de résidence.

Hors de la Cour, sans doute, on n’a pas cet appui,

Et ces Titres d’Honneur, qu’elle donne aujourd’hui ;

Mais on n’a pas, aussi, perdant ces Avantages,

Le chagrin de jouer de fort sots Personnages.

On n’a point à souffrir mille rebuts cruels,

On n’a point à louer les Vers de Messieurs Tels,

À donner de l’Encens à Madame une Telle,

Et de nos francs Marquis, essuyer la cervelle.

Arsinoé

Laissons, puisqu’il vous plaît, ce Chapitre de Cour,

Mais il faut que mon Cœur vous plaigne en votre amour ;

Et pour vous découvrir, là-dessus, mes pensées,

Je souhaiterais fort vos ardeurs mieux placées :

Vous méritez, sans doute, un Sort beaucoup plus doux,

Et celle qui vous charme, est indigne de vous.

Alceste

Mais, disant cela, songez-vous, je vous prie,

Que cette Personne est, Madame, votre Amie ?

Arsinoé

Oui, mais ma Conscience est blessée en effet,

De souffrir, plus longtemps, le tort que l’on vous fait :

L’état où je vous vois, afflige trop mon Âme,

Et je vous donne avis, qu’on trahit votre flamme.

Alceste

C’est me montrer, Madame, un tendre mouvement ;

Et de pareils avis obligent un Amant.

Arsinoé

Oui, toute mon Amie, elle est, et je la nomme

Indigne d’asservir le Cœur d’un galant Homme.

Et le sien n’a, pour vous, que de feintes douceurs.

Alceste

Cela se peut, Madame, on ne voit pas les Cœurs ;

Mais votre charité se serait bien passée

De jeter, dans le mien, une telle pensée.

Arsinoé

Si vous ne voulez pas être désabusé,

Il faut ne vous rien dire, il est assez aisé.

Alceste

Non ; mais sur ce sujet quoi que l’on nous expose,

Les doutes sont fâcheux, plus que toute autre chose ;

Et je voudrais, pour moi, qu’on ne me fît savoir

Que ce, qu’avec clarté, l’on peut me faire voir.

Arsinoé

Hé bien, c’est assez dit ; et, sur cette matière,

Vous allez recevoir une pleine lumière.

Oui, je veux que de tout, vos yeux vous fassent foi,

Donnez-moi, seulement, la main jusque chez moi.

Là, je vous ferai voir une preuve fidèle

De l’infidélité du Cœur de votre Belle ;

Et si, pour d’autres yeux, le vôtre peut brûler,

On pourra vous offrir de quoi vous consoler.

Fin du Troisième Acte.