Acte IV
Scène Première
Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 14 sur 21·Livre complet →
Éliante, Philinte
Philinte
Non, l’on n’a point vu d’Âme à manier, si dure,
Ni d’Accommodement plus pénible à conclure ;
En vain, de tous côtés, on l’a voulu tourner,
Hors de son Sentiment, on n’a pu l’entraîner ;
Et, jamais, Différend si bizarre, je pense,
N’avait de ces Messieurs, occupé la prudence.
Non, Messieurs, disait-il, je ne me dédis point,
Et tomberai d’accord de tout, hors de ce Point.
De quoi s’offense-t-il ? et que veut-il me dire ?
Y va-t-il de sa gloire, à ne pas bien écrire ?
Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers ?
On peut être honnête Homme, et faire mal des Vers ;
Ce n’est point à l’Honneur, que touchent ces matières,
Je le tiens galant Homme en toutes les manières,
Homme de Qualité, de Mérite et de Cœur,
Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant Auteur.
Je louerai, si l’on veut, son Train, et sa Dépense,
Son adresse, à Cheval, aux Armes, à la Danse ;
Mais, pour louer ses Vers, je suis son Serviteur ;
Et lorsque d’en mieux faire, on n’a pas le bonheur,
On ne doit, de Rimer, avoir aucune envie,
Qu’on n’y soit condamné, sur peine de la Vie.
Enfin, toute la Grâce, et l’Accommodement,
Où s’est, avec effort, plié son Sentiment,
C’est de dire, croyant adoucir bien son style,
Monsieur, je suis fâché d’être si difficile ;
Et, pour l’amour de vous, je voudrais, de bon cœur,
Avoir trouvé, tantôt, votre Sonnet meilleur ;
Et dans une Embrassade, on leur a, pour conclure,
Fait vite envelopper toute la Procédure.
Éliante
Dans ses façons d’agir, il est fort singulier,
Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier ;
Et la sincérité dont son Âme se pique,
A quelque chose, en soi, de noble, et d’héroïque ;
C’est une Vertu rare, au Siècle d’aujourd’hui,
Et je la voudrais voir, partout, comme chez lui.
Philinte
Pour moi, plus je le vois, plus, surtout, je m’étonne
De cette Passion où son Cœur s’abandonne :
De l’humeur dont le Ciel a voulu le former,
Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer ;
Et je sais moins, encor, comment votre Cousine
Peut être la Personne où son Penchant l’incline.
Éliante
Cela fait assez voir que l’Amour, dans les Cœurs,
N’est pas, toujours, produit par un rapport d’humeurs ;
Et toutes ces raisons de douces Sympathies,
Dans cet Exemple-ci, se trouvent démenties.
Philinte
Mais, croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir ?
Éliante
C’est un Point qu’il n’est pas fort aisé de savoir.
Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime ?
Son Cœur, de ce qu’il sent, n’est pas bien sûr lui-même ;
Il aime, quelquefois, sans qu’il le sache bien,
Et croit aimer, aussi, parfois, qu’il n’en est rien.
Philinte
Je crois que notre Ami, près de cette Cousine,
Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine ;
Et s’il avait mon Cœur, à dire vérité,
Il tournerait ses vœux tout d’un autre côté ;
Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame,
Profiter des bontés que lui montre votre Âme.
Éliante
Pour moi, je n’en fais point de façons, et je crois
Qu’on doit, sur de tels Points, être de bonne foi :
Je ne m’oppose point à toute sa tendresse ;
Au contraire, mon Cœur, pour elle, s’intéresse ;
Et si c’était qu’à moi, la chose pût tenir,
Moi-même, à ce qu’il aime, on me verrait l’unir.
Mais, si dans un tel Choix, comme tout se peut faire,
Son Amour éprouvait quelque Destin contraire,
S’il fallait que d’un autre, on couronnât les Feux,
Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux ;
Et le refus souffert, en pareille occurrence,
Ne m’y ferait trouver aucune répugnance.
Philinte
Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas,
Madame, à ces bontés qu’ont, pour lui, vos Appas ;
Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire
De ce que, là-dessus, j’ai pris soin de lui dire.
Mais si, par un Hymen, qui les joindrait eux deux,
Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux,
Tous les miens tenteraient la faveur éclatante,
Qu’avec tant de bonté, votre Âme lui présente ;
Heureux si, quand son Cœur s’y pourra dérober,
Elle pouvait sur moi, Madame, retomber.
Éliante
Vous vous divertissez, Philinte.
Philinte
Non, Madame,
Et je vous parle, ici, du meilleur de mon Âme ;
J’attends l’occasion de m’offrir hautement,
Et de tous mes souhaits, j’en presse le moment.