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Acte IV

Scène II

Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 15 sur 21·Livre complet →

Alceste, Éliante, Philinte

Alceste

Ah ! faites-moi raison, Madame, d’une Offense

Qui vient de triompher de toute ma constance.

Éliante

Qu’est-ce, donc ? qu’avez-vous qui vous puisse émouvoir ?

Alceste

J’ai que, sans mourir, je ne puis concevoir ;

Et le Déchaînement de toute la Nature,

Ne m’accablerait pas, comme cette Aventure.

C’en est fait… mon amour… Je ne saurais parler.

Éliante

Que votre Esprit, un peu, tâche à se rappeler !

Alceste

Ô juste Ciel ! faut-il qu’on joigne à tant de Grâces,

Les Vices odieux des Âmes les plus basses ?

Éliante

Mais, encor, qui vous peut…

Alceste

Ah ! tout est ruiné,

Je suis, je suis trahi, je suis assassiné :

Célimène… Eût-on pu croire cette nouvelle ?

Célimène me trompe, et n’est qu’une Infidèle.

Éliante

Avez-vous, pour le croire, un juste fondement ?

Philinte

Peut-être, est-ce un Soupçon conçu légèrement,

Et votre esprit jaloux, prend, parfois des Chimères…

Alceste

Ah ! morbleu, mêlez-vous, Monsieur, de vos Affaires.

C’est de sa Trahison n’être que trop certain,

Que l’avoir, dans ma poche, écrite de sa main.

Oui, Madame, une Lettre écrite pour Oronte,

A produit, à mes yeux, ma disgrâce, et sa honte ;

Oronte, dont j’ai cru qu’elle fuyait les soins,

Et que, de mes Rivaux, je redoutais le moins.

Philinte

Une Lettre peut bien tromper par l’apparence,

Et n’est pas, quelquefois si coupable, qu’on pense.

Alceste

Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s’il vous plaît,

Et ne prenez souci que de votre intérêt.

Éliante

Vous devez modérer vos transports, et l’outrage…

Alceste

Madame, c’est à vous qu’appartient cet Ouvrage,

C’est à vous, que mon Cœur a recours, aujourd’hui,

Pour pouvoir s’affranchir de son cuisant ennui.

Vengez-moi d’une ingrate, et perfide Parente,

Qui trahit, lâchement, une ardeur si constante ;

Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

Éliante

Moi, vous venger ! Comment ?

Alceste

En recevant mon Cœur.

Acceptez-le, Madame, au lieu de l’Infidèle,

C’est par là, que je puis prendre vengeance d’elle :

Et je la veux punir par les sincères Vœux,

Par le profond Amour, les Soins respectueux,

Les Devoirs empressés et l’assidu Service

Dont ce Cœur va vous faire un ardent Sacrifice.

Éliante

Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez,

Et ne méprise point le Cœur que vous m’offrez :

Mais, peut-être, le Mal n’est pas si grand qu’on pense,

Et vous pourrez quitter ce Désir de Vengeance.

Lorsque l’Injure part d’un Objet plein d’Appas,

On fait force Desseins, qu’on n’exécute pas :

On a beau voir, pour rompre, une Raison puissante,

Une Coupable aimée, est, bientôt, innocente ;

Tout le mal qu’on lui veut, se dissipe aisément,

Et l’on sait ce que c’est, qu’un Courroux d’un Amant.

Alceste

Non, non, Madame, non, l’Offense est trop mortelle,

Il n’est point de retour, et je romps avec elle ;

Rien ne saurait changer le Dessein que j’en fais,

Et je me punirais, de l’estimer jamais.

La voici. Mon Courroux redouble à cette approche,

Je vais, de sa noirceur, lui faire un vif reproche,

Pleinement, la confondre, et vous porter, après,

Un Cœur tout dégagé de ses trompeurs Attraits.