Acte V
Scène II
Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 19 sur 21·Livre complet →
Oronte, Célimène, Alceste
Oronte
Oui, c’est à vous, de voir, si par des Nœuds si doux,
Madame, vous voulez m’attacher tout à vous :
Il me faut de votre Âme, une pleine assurance,
Un Amant, là-dessus, n’aime point qu’on balance :
Si l’ardeur de mes Feux a pu vous émouvoir,
Vous ne devez point feindre à me le faire voir ;
Et la preuve, après tout, que je vous en demande,
C’est de ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende,
De le sacrifier, Madame, à mon Amour,
Et, de chez vous, enfin, le bannir dès ce jour.
Célimène
Mais quel sujet si grand, contre lui, vous irrite,
Vous, à qui j’ai tant vu parler de son Mérite ?
Oronte
Madame, il ne faut point ces éclaircissements,
Il s’agit de savoir quels sont vos Sentiments :
Choisissez, s’il vous plaît, de garder l’un, ou l’autre,
Ma résolution n’attend rien que la vôtre.
Alceste, sortant du coin où il s’était retiré.
Oui, Monsieur a raison ; Madame, il faut choisir,
Et sa demande, ici, s’accorde à mon désir ;
Pareille ardeur me presse, et même soin m’amène,
Mon Amour veut du vôtre, une marque certaine.
Les Choses ne sont plus pour traîner en longueur,
Et voici le moment d’expliquer votre Cœur.
Oronte
Je ne veux point, Monsieur, d’une Flamme importune,
Troubler, aucunement, votre bonne Fortune.
Alceste
Je ne veux point, Monsieur, jaloux, ou non jaloux,
Partager de son Cœur, rien du tout avec vous.
Oronte
Si votre Amour, au mien, lui semble préférable…
Alceste
Si du moindre Penchant elle est pour vous capable…
Oronte
Je jure de n’y rien prétendre désormais.
Alceste
Je jure, hautement, de ne la voir jamais.
Oronte
Madame, c’est à vous de parler sans contrainte.
Alceste
Madame, vous pouvez vous expliquer sans crainte.
Oronte
Vous n’avez qu’à nous dire où s’attachent vos vœux.
Alceste
Vous n’avez qu’à trancher, et choisir de nous deux.
Oronte
Quoi ! sur un pareil Choix, vous semblez être en peine !
Alceste
Quoi ! votre Âme balance, et paraît incertaine !
Célimène
Mon Dieu ! que cette Instance est là, hors de Saison :
Et que vous témoignez, tous deux, peu de Raison !
Je sais prendre Parti sur cette Préférence,
Et ce n’est pas mon Cœur, maintenant, qui balance :
Il n’est point suspendu, sans doute, entre vous deux,
Et rien n’est si tôt fait, que le choix de nos vœux.
Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte,
À prononcer en face, un aveu de la sorte :
Je trouve que ces Mots, qui sont désobligeants,
Ne se doivent point dire en présence des Gens :
Qu’un Cœur, de son Penchant, donne assez de lumière,
Sans qu’on nous fasse aller, jusqu’à rompre en visière :
Et qu’il suffit, enfin, que de plus doux Témoins
Instruisent un Amant du malheur de ses Soins.
Oronte
Non, non, un franc Aveu n’a rien que j’appréhende,
J’y consens pour ma part.
Alceste
Et moi, je le demande ;
C’est son éclat, surtout, qu’ici j’ose exiger,
Et je ne prétends point vous voir rien ménager.
Conserver tout le Monde, est votre grande étude,
Mais plus d’amusement, et plus d’incertitude ;
Il faut vous expliquer, nettement, là-dessus,
Ou bien, pour un Arrêt, je prends votre refus :
Je saurai, de ma part, expliquer ce silence,
Et me tiendrai pour dit, tout le mal que j’en pense.
Oronte
Je vous sais fort bon gré, Monsieur, de ce courroux,
Et je lui dis, ici, même chose que vous.
Célimène
Que vous me fatiguez avec un tel Caprice !
Ce que vous demandez, a-t-il de la justice :
Et ne vous dis-je pas quel Motif me retient ?
J’en vais prendre pour Juge, Éliante qui vient.