Acte V
Scène Première
Le Misanthrope, Molière (1666)·Texte intégral, scène 18 sur 21·Livre complet →
Alceste, Philinte
Alceste
La résolution est prise, vous dis-je.
Philinte
Mais, quel que soit ce Coup, faut-il qu’il vous oblige…
Alceste
Non, vous avez beau faire, et beau me raisonner,
Rien de ce que je dis, ne me peut détourner :
Trop de Perversité règne au Siècle où nous sommes,
Et je veux me tirer du Commerce des Hommes.
Quoi ! contre ma Partie, on voit, tout à la fois,
L’Honneur, la Probité, la Pudeur, et les Lois :
On publie, en tous Lieux, l’équité de ma Cause :
Sur la Foi de mon Droit, mon Âme se repose :
Cependant, je me vois trompé par le Succès,
J’ai pour moi la Justice, et je perds mon Procès !
Un Traître, dont on sait la scandaleuse Histoire,
Est sorti triomphant d’une Fausseté noire !
Toute la Bonne Foi cède à sa Trahison !
Il trouve, en m’égorgeant, moyen d’avoir raison !
Le poids de sa Grimace, où brille l’Artifice,
Renverse le bon Droit, et tourne la Justice !
Il fait, par un Arrêt, couronner son Forfait :
Et non content, encor, du Tort que l’on me fait,
Il court, parmi le Monde, un Livre abominable,
Et de qui la lecture est, même, condamnable !
Un Livre à mériter la dernière Rigueur,
Dont le Fourbe a le front de me faire l’Auteur !
Et, là-dessus, on voit Oronte qui murmure,
Et tâche, méchamment, d’appuyer l’Imposture !
Lui, qui d’un honnête Homme, à la Cour tient le Rang !
À qui je n’ai rien fait, qu’être sincère, et franc !
Qui me vient, malgré moi, d’une ardeur empressée,
Sur des Vers qu’il a faits, demander ma pensée !
Et parce que j’en use avec honnêteté,
Et ne le veux trahir, lui, ni la Vérité,
Il aide à m’accabler d’un Crime imaginaire :
Le voilà devenu mon plus grand Adversaire !
Et jamais, de son Cœur, je n’aurai de pardon,
Pour n’avoir pas trouvé que son Sonnet fût bon !
Et les Hommes, morbleu, sont faits de cette sorte !
C’est à ces Actions que la Gloire les porte !
Voilà la Bonne Foi, le Zèle vertueux,
La Justice, et l’Honneur, que l’on trouve chez eux !
Allons, c’est trop souffrir les Chagrins qu’on nous forge,
Tirons-nous de ce Bois, et de ce Coupe-gorge ;
Puisque entre Humains, ainsi, vous vivez en vrais Loups,
Traîtres, vous ne m’aurez de ma vie, avec vous.
Philinte
Je trouve un peu bien prompt, le Dessein où vous êtes,
Et tout le mal n’est pas si grand que vous le faites :
Ce que votre Partie ose vous imputer,
N’a point eu le crédit de vous faire arrêter ;
On voit son faux Rapport, lui-même, se détruire,
Et c’est une Action qui pourrait bien lui nuire.
Alceste
Lui ! de semblables Tours, il ne craint point l’éclat,
Il a permission d’être franc Scélérat ;
Et loin qu’à son Crédit nuise cette Aventure,
On l’en verra, demain, en meilleure posture.
Philinte
Enfin, il est constant qu’on n’a point trop donné
Au Bruit que, contre vous, sa Malice a tourné :
De ce côté, déjà, vous n’avez rien à craindre :
Et pour votre Procès, dont vous pouvez vous plaindre,
Il vous est, en Justice, aisé d’y revenir,
Et contre cet Arrêt…
Alceste
Non, je veux m’y tenir.
Quelque sensible Tort qu’un tel Arrêt me fasse,
Je me garderai bien de vouloir qu’on le casse :
On y voit trop à plein le bon Droit maltraité,
Et je veux qu’il demeure à la Postérité,
Comme une Marque insigne, un fameux Témoignage,
De la méchanceté des Hommes de notre Âge.
Ce sont vingt mille Francs qu’il m’en pourra coûter,
Mais, pour vingt mille Francs, j’aurai droit de pester
Contre l’Iniquité de la Nature Humaine,
Et de nourrir, pour elle, une immortelle Haine.
Philinte
Mais, enfin…
Alceste
Mais, enfin, vos Soins sont superflus :
Que pouvez-vous, Monsieur, me dire là-dessus ?
Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face,
Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ?
Philinte
Non, je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît,
Tout marche par Cabale, et par pur Intérêt ;
Ce n’est plus que la Ruse aujourd’hui, qui l’emporte,
Et les Hommes devraient être faits d’autre sorte.
Mais est-ce une Raison, que leur peu d’Équité,
Pour vouloir se tirer de leur Société ?
Tous ces Défauts humains nous donnent, dans la Vie,
Des Moyens d’exercer notre Philosophie,
C’est le plus bel Emploi que trouve la Vertu ;
Et si, de Probité, tout était revêtu,
Si tous les Cœurs étaient, francs, justes, et dociles,
La plupart des Vertus nous seraient inutiles,
Puisqu’on en met l’usage à pouvoir, sans ennui,
Supporter dans nos Droits, l’Injustice d’Autrui :
Et de même qu’un Cœur, d’une Vertu profonde…
Alceste
Je sais que vous parlez, Monsieur, le mieux du Monde,
En beaux Raisonnements, vous abondez toujours,
Mais vous perdez le Temps, et tous vos beaux Discours.
La Raison, pour mon Bien, veut que je me retire,
Je n’ai point, sur ma langue, un assez grand empire ;
De ce que je dirais, je ne répondrais pas,
Et je me jetterais cent Choses sur les Bras.
Laissez-moi, sans dispute, attendre Célimène.
Il faut qu’elle consente au Dessein qui m’amène ;
Je vais voir si son Cœur a de l’amour pour moi,
Et c’est ce moment-ci, qui doit m’en faire foi.
Philinte
Montons chez Eliante, attendant sa venue.
Alceste
Non, de trop de souci, je me sens l’Âme émue,
Allez-vous-en la voir, et me laissez enfin,
Dans ce petit Coin sombre, avec mon noir Chagrin.
Philinte
C’est une Compagnie étrange, pour attendre,
Et je vais obliger Eliante à descendre.