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Acte II

Scène 4

Le Tartuffe, Molière (1664)·Texte intégral, scène 10 sur 33·Livre complet →

Valère, Mariane, Dorine.

Valère

On vient de débiter, madame, une nouvelle

Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.

Mariane

Quoi ?

Valère

Que vous épousez Tartuffe.

Mariane

Il est certain

Que mon père s’est mis en tête ce dessein.

Valère

Votre père, madame…

Mariane

A changé de visée :

La chose vient par lui de m’être proposée.

Valère

Quoi ! sérieusement ?

Mariane

Oui, sérieusement.

Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.

Valère

Et quel est le dessein où votre âme s’arrête.

Madame ?

Mariane

Je ne sais.

Valère

La réponse est honnête.

Vous ne savez ?

Mariane

Non.

Valère

Non ?

Mariane

Que me conseillez-vous ?

Valère

Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.

Mariane

Vous me le conseillez ?

Valère

Oui.

Mariane

Tout de bon ?

Valère

Sans doute.

Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.

Mariane

Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.

Valère

Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.

Mariane

Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.

Valère

Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.

Mariane

Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.

Dorine, se retirant dans le fond du théâtre.

Voyons ce qui pourra de ceci réussir.

Valère

C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’était tromperie,

Quand vous…

Mariane

Ne parlons point de cela, je vous prie.

Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter

Celui que pour époux on me veut présenter,

Et je déclare, moi, que je prétends le faire,

Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.

Valère

Ne vous excusez point sur mes intentions.

Vous aviez pris déjà vos résolutions ;

Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole

Pour vous autoriser à manquer de parole.

Mariane

Il est vrai, c’est bien dit.

Valère

Sans doute ; et votre cœur

N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.

Mariane

Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.

Valère

Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée

Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;

Et je sais où porter et mes vœux et ma main.

Mariane

Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite

Le mérite…

Valère

Mon Dieu ! laissons là le mérite.

J’en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.

Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi :

Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,

Consentira sans honte à réparer ma perte.

Mariane

La perte n’est pas grande, et de ce changement

Vous vous consolerez assez facilement.

Valère

J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.

Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;

Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;

Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins.

Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,

De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.

Mariane

Ce sentiment sans doute est noble et relevé.

Valère

Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.

Hé quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme

Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,

Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,

Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?

Mariane

Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;

Et je voudrais déjà que la chose fût faite.

Valère

Vous le voudriez ?

Mariane

Oui.

Valère

C’est assez m’insulter,

Madame ; et, de ce pas je vais vous contenter.

(Il fait un pas pour s’en aller.)

Mariane

Fort bien.

Valère, revenant.

Souvenez-vous au moins que c’est vous-même

Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.

Mariane

Oui.

Valère, revenant encore.

Et que le dessein que mon âme conçoit

N’est rien qu’à votre exemple.

Mariane

À mon exemple, soit.

Valère, en sortant.

Suffit : vous allez être à point nommé servie.

Mariane

Tant mieux.

Valère, revenant encore.

Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.

Mariane

À la bonne heure !

Valère, s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne.

Hé ?

Mariane

Quoi ?

Valère

Ne m’appelez-vous pas ?

Mariane

Moi ? Vous rêvez.

Valère

Hé bien, je poursuis donc mes pas.

Adieu, madame.

(Il s’en va lentement.)

Mariane

Adieu, monsieur.

Dorine, à Mariane.

Pour moi, je pense

Que vous perdez l’esprit par cette extravagance :

Et je vous ai laissé tout du long quereller,

Pour voir où tout cela pourrait enfin aller.

Holà ! seigneur Valère.

(Elle arrête Valère par le bras.)

Valère, feignant de résister.

Hé ! que veux-tu, Dorine ?

Dorine

Venez ici.

Valère

Non, non, le dépit me domine.

Ne me détourne point de ce qu’elle a voulu.

Dorine

Arrêtez.

Valère

Non, vois-tu, c’est un point résolu.

Dorine

Ah !

Mariane, à part.

Il souffre à me voir, ma présence le chasse,

Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.

Dorine, quittant Valère et courant à Mariane.

À l’autre ! Où courez-vous ?

Mariane

Laisse.

Dorine

Il faut revenir.

Mariane

Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.

Valère, à part

Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice ;

Et, sans doute, il vaut mieux que je l’en affranchisse.

Dorine, quittant Mariane et courant à Valère.

Encor ? Diantre soit fait de vous ! Si, je le veux.

Cessez ce badinage ; et venez çà tous deux.

(Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène.)

Valère, à Dorine.

Mais quel est ton dessein ?

Mariane, à Dorine.

Qu’est-ce que tu veux faire ?

Dorine

Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d’affaire.

(À Valère.)

Êtes-vous fou d’avoir un pareil démêlé ?

Valère

N’as-tu pas entendu comme elle m’a parlé ?

Dorine

Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?

Mariane

N’as-tu pas vu la chose, et comme il m’a traitée ?

Dorine, à Valère.

Sottise des deux parts. Elle n’a d’autre soin

Que de se conserver à vous, j’en suis témoin.

À Mariane.

Il n’aime que vous seule, et n’a point d’autre envie

Que d’être votre époux ; j’en réponds sur ma vie.

Mariane, à Valère.

Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?

Valère, à Mariane.

Pourquoi m’en demander sur un sujet pareil ?

Dorine

Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l’un et l’autre.

(À Valère)

Allons, vous.

Valère, en donnant sa main à Dorine.

À quoi bon ma main ?

Dorine, à Mariane.

Ah çà ! la vôtre.

Mariane, en donnant aussi sa main.

De quoi sert tout cela ?

Dorine

Mon Dieu ! vite, avancez.

Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.

(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.)

Valère, se tournant vers Mariane.

Mais ne faites donc point les choses avec peine ;

Et regardez un peu les gens sans nulle haine.

(Mariane se tourne du côté de Valère en lui souriant.)

Dorine

À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !

Valère, à Mariane.

Oh çà ! n’ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?

Et, pour n’en point mentir, n’êtes vous pas méchante

De vous plaire à me dire une chose affligeante ?

Mariane

Mais vous, n’êtes-vous pas l’homme le plus ingrat…

Dorine

Pour une autre saison laissons tout ce débat,

Et songeons à parer ce fâcheux mariage.

Mariane

Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.

Dorine

Nous en ferons agir de toutes les façons.

(À Mariane.)

Votre père se moque,

(À Valère.)

et ce sont des chansons.

(À Mariane.)

Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance

D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,

Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé

De tirer en longueur cet hymen proposé.

En attrapant du temps, à tout on remédie.

Tantôt vous payerez de quelque maladie

Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;

Tantôt vous payerez de présages mauvais ;

Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,

Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :

Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui

On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.

Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,

Qu’on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.

(À Valère.)

Sortez ; et, sans tarder, employez vos amis,

Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.

Nous allons réveiller les efforts de son frère,

Et dans notre parti jeter la belle-mère.

Adieu.

Valère, à Mariane

Quelques efforts que nous préparions tous,

Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.

Mariane, à Valère

Je ne vous réponds pas des volontés d’un père ;

Mais je ne serai point à d’autre qu’à Valère.

Valère

Que vous me comblez d’aise ! et, quoi que puisse oser…

Dorine

Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.

Sortez, vous dis-je.

Valère, il fait un pas et revient.

Enfin…

Dorine

Quel caquet est le vôtre !

Tirez de cette part, et vous, tirez de l’autre.

(Dorine les pousse chacun par l’épaule, et les oblige de se séparer.)