Acte IV
Scène 3
Le Tartuffe, Molière (1664)·Texte intégral, scène 20 sur 33·Livre complet →
Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
Orgon
Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.
(À Mariane.)
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
Mariane, aux genoux d’Orgon.
Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
Ne me réduisez point, par cette dure loi,
Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
Et ne me portez point à quelque désespoir,
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
Orgon, se sentant attendrir.
Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
Mariane
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien ;
J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne :
Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.
Orgon
Ah ! voilà justement de mes religieuses,
Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses !
Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
Plus ce sera pour vous matière à mériter.
Mortifiez vos sens avec ce mariage,
Et ne me rompez pas la tête davantage.
Dorine
Mais quoi !…
Orgon
Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot ;
Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.
Cléante
Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde…
Orgon
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde ;
Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas :
Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.
Elmire, à son mari.
À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;
Et votre aveuglement fait que je vous admire.
C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !
Orgon
Je suis votre valet, et crois les apparences.
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
Et vous avez eu peur de le désavouer
Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
Et vous auriez paru d’autre manière émue.
Elmire
Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,
Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
Et veut au moindre mot dévisager les gens.
Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
Et crois que d’un refus la discrète froideur
N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
Orgon
Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.
Elmire
J’admire, encore un coup, cette faiblesse étrange :
Mais que me répondrait votre incrédulité,
Si je vous faisais voir qu’on vous dit vérité ?
Orgon
Voir ?
Elmire
Oui.
Orgon
Chansons.
Elmire
Mais quoi ! si je trouvais manière
De vous le faire voir avec pleine lumière ?…
Orgon
Contes en l’air.
Elmire
Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
Orgon
En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
Car cela ne se peut.
Elmire
L’erreur trop longtemps dure,
Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
Orgon
Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
Elmire, à Dorine.
Faites-le-moi venir.
Dorine, à Elmire.
Son esprit est rusé,
Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
Elmire, à Dorine.
Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,
Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
Faites-le-moi descendre.
(À Cléante et à Mariane.)
Et vous, retirez-vous.