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Acte V

Scène 7

Le Tartuffe, Molière (1664)·Texte intégral, scène 32 sur 33·Livre complet →

Tartuffe, un Exempt, Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Valère, Damis, Dorine.

Tartuffe, arrêtant Orgon.

Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :

Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;

Et de la part du prince on vous fait prisonnier.

Orgon

Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :

C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;

Et voilà couronner toutes tes perfidies.

Tartuffe

Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir ;

Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.

Cléante

La modération est grande, je l’avoue.

Damis

Comme du ciel l’infâme impudemment se joue !

Tartuffe

Tous vos emportements ne sauraient m’émouvoir ;

Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.

Mariane

Vous avez de ceci grande gloire à prétendre ;

Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.

Tartuffe

Un emploi ne saurait être que glorieux

Quand il part du pouvoir qui m’envoie en ces lieux.

Orgon

Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable,

Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?

Tartuffe

Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;

Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.

De ce devoir sacré la juste violence

Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :

Et je sacrifierais à de si puissants nœuds

Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.

Elmire

L’imposteur !

Dorine

Comme il sait, de traîtresse manière,

Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère !

Cléante

Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez,

Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,

D’où vient que pour paraître il s’avise d’attendre

Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre

Et que vous ne songez à l’aller dénoncer

Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?

Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,

Du don de tout son bien qu’il venait de vous faire ;

Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui,

Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?

Tartuffe, à l’Exempt

Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;

Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.

L’Exempt

Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;

Votre bouche à propos m’invite à le remplir :

Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure

Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.

Tartuffe

Qui ? moi, monsieur ?

L’Exempt

Oui, vous.

Tartuffe

Pourquoi donc la prison ?

L’Exempt

Ce n’est pas vous à qui j’en veux rendre raison.

(À Orgon.)

Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,

Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,

Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.

D’un fin discernement sa grande âme pourvue

Sur les choses toujours jette une droite vue ;

Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,

Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.

Il donne aux gens de bien une gloire immortelle :

Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,

Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur

À tout ce que les faux doivent donner d’horreur.

Celui-ci n’était pas pour le pouvoir surprendre,

Et de pièges plus fins on le voit se défendre.

D’abord il a percé, par ses vives clartés

Des replis de son cœur toutes les lâchetés.

Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,

Et, par un juste trait de l’équité suprême,

S’est découvert au prince un fourbe renommé,

Dont sous un autre nom il était informé ;

Et c’est un long détail d’actions toutes noires

Dont on pourrait former des volumes d’histoires.

Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté

Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;

À ses autres horreurs il a joint cette suite,

Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite

Que pour voir l’impudence aller jusques au bout,

Et vous faire, par lui, faire raison de tout.

Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,

Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.

D’un souverain pouvoir, il brise les liens

Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,

Et vous pardonne enfin cette offense secrète

Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;

Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois

On vous vit témoigner en appuyant ses droits,

Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,

D’une bonne action verser la récompense ;

Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;

Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.

Dorine

Que le ciel soit loué !

Madame Pernelle

Maintenant je respire.

Elmire

Favorable succès !

Mariane

Qui l’aurait osé dire ?

Orgon, à Tartuffe, que l’exempt emmène.

Hé bien ! te voilà, traître !…