LETTRE CXLIII.
Lettres persanes, Montesquieu (1721)·Texte intégral, lettre 145 sur 163·Livre complet →
RICA A NATHANAEL LÉVI, MÉDECIN JUIF.
A LIVOURNE.
Tu me demandes ce que je pense de la vertu des amulettes, et de la puissance des talismans. Pourquoi t’adresses-tu à moi ? Tu es Juif, et je suis Mahométan ; c’est-à-dire, que nous sommes tous deux bien crédules.
Je porte toujours sur moi plus de deux mille passages du saint Alcoran : j’attache à mes bras un petit paquet, où sont écrits les noms de plus de deux cents dervis : ceux d’Hali, de Fatmé, et de tous les purs, sont cachés en plus de vingt endroits de mes habits.
Cependant je ne désapprouve point ceux qui rejettent cette vertu que l’on attribue à de certaines paroles. Il nous est bien plus difficile de répondre à leurs raisonnements, qu’à eux de répondre à nos expériences.
Je porte tous ces chiffons sacrés, par une longue habitude, pour me conformer à une pratique universelle : je crois que, s’ils n’ont pas plus de vertu que les bagues et les autres ornements dont on se pare, ils n’en ont pas moins. Mais toi, tu mets toute ta confiance sur quelques lettres mystérieuses ; et, sans cette sauvegarde, tu serais dans un effroi continuel.
Les hommes sont bien malheureux ! Ils flottent sans cesse entre de fausses espérances et des craintes ridicules : et, au lieu de s’appuyer sur la raison, ils se font des monstres qui les intimident, ou des fantômes qui les séduisent.
Quel effet veux-tu que produise l’arrangement de certaines lettres ? Quel effet veux-tu que leur dérangement puisse troubler ? Quelle relation ont-elles avec les vents, pour apaiser les tempêtes ; avec la poudre à canon, pour en vaincre l’effort ; avec ce que les médecins appellent l’humeur peccante, et la cause morbifique des maladies, pour les guérir ?
Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que ceux qui fatiguent leur raison pour lui faire rapporter de certains événements à des vertus occultes, n’ont pas un moindre effort à faire pour s’empêcher d’en voir la véritable cause.
Tu me diras que de certains prestiges ont fait gagner une bataille ; et moi, je te dirai qu’il faut que tu t’aveugles, pour ne pas trouver, dans la situation du terrain, dans le nombre ou dans le courage des soldats, dans l’expérience des capitaines, des causes suffisantes pour produire cet effet dont tu veux ignorer la cause.
Je te passe, pour un moment, qu’il y ait des prestiges : passe-moi, à mon tour, pour un moment, qu’il n’y en ait point ; car cela n’est pas impossible. Ce que tu m’accordes n’empêche pas que deux armées ne puissent se battre : veux-tu que, dans ce cas-là, aucune des deux ne puisse remporter la victoire ?
Crois-tu que leur sort restera incertain, jusqu’à ce qu’une puissance invisible vienne le déterminer ? que tous les coups seront perdus ; toute la prudence vaine ; et tout le courage inutile ?
Penses-tu que la mort, dans ces occasions, rendue présente de mille manières, ne puisse pas produire dans les esprits ces terreurs paniques que tu as tant de peine à expliquer ? Veux-tu que, dans une armée de cent mille hommes, il ne puisse pas y avoir un seul homme timide ? Crois-tu que le découragement de celui-ci ne puisse pas produire le découragement d’un autre ? que le second, qui quitte un troisième, ne lui fasse pas bientôt abandonner un quatrième ? Il n’en faut pas davantage pour que le désespoir de vaincre saisisse soudain toute une armée, et la saisisse d’autant plus facilement, qu’elle se trouve plus nombreuse.
Tout le monde sait, et tout le monde sent que les hommes, comme toutes les créatures qui tendent à conserver leur être, aiment passionnément la vie : on sait cela en général ; et on cherche pourquoi, dans une certaine occasion particulière, ils ont craint de la perdre ?
Quoique les livres sacrés de toutes les nations soient remplis de ces terreurs paniques ou surnaturelles, je n’imagine rien de si frivole ; parce que, pour s’assurer qu’un effet, qui peut être produit par cent mille causes naturelles, est surnaturel, il faut avoir auparavant examiné si aucune de ces causes n’a agi : ce qui est impossible.
Je ne t’en dirai pas davantage, Nathanaël : il me semble que la matière ne mérite pas d’être si sérieusement traitée.
De Paris, le 20 de la lune de chahban, 1720.
P.-S. Comme je finissais, j’ai entendu crier dans la rue une lettre d’un médecin de province à un médecin de Paris (car ici toutes les bagatelles s’impriment, se publient et s’achètent). J’ai cru que je ferais bien de te l’envoyer, parce qu’elle a du rapport à notre sujet.1
LETTRE D’UN MEDECIN DE PROVINCE A UN MÉDECIN DE PARIS.
« Il y avait, dans notre ville, un malade qui ne dormait point depuis trente-cinq jours. Son médecin lui ordonna l’opium : mais il ne pouvait se résoudre à le prendre ; et il avait la coupe à la main, qu’il était plus indéterminé que jamais. Enfin, il dit à son médecin : Monsieur, je vous demande quartier seulement jusqu’à demain : je connais un homme qui n’exerce pas la médecine, mais qui a chez lui un nombre innombrable de remèdes contre l’insomnie ; souffrez que je l’envoie quérir : et, si je ne dors pas cette nuit, je vous promets que je reviendrai à vous. Le médecin congédié, le malade fit fermer les rideaux, et dit à un petit laquais : Tiens, va-t’en chez M. Anis, et dis-lui qu’il vienne me parler. M. Anis arrive. Mon cher monsieur Anis, je me meurs ; je ne puis dormir : n’auriez-vous point, dans votre boutique, la C. du G.. !2 ou bien quelque livre de dévotion composé par un R. P. J. que vous n’ayez pas pu vendre ? car souvent les remèdes les plus gardés sont les meilleurs. Monsieur, dit le libraire, j’ai chez moi la Cour sainte du père Caussin,3 en six volumes, à votre service ; je vais vous l’envoyer ; je souhaite que vous vous en trouviez bien. Si vous voulez les œuvres du révérend père Rodriguès, jésuite espagnol, ne vous en faites faute. Mais, croyez-moi, tenons-nous-en au père Caussin ; j’espère, avec l’aide de Dieu, qu’une période du père Caussin vous fera autant d’effet qu’un feuillet tout entier de la C. du G. Là-dessus, M. Anis sortit, et courut chercher le remède à sa boutique. La Cour sainte arrive ; on en secoue la poudre ; le fils du malade, jeune écolier, commence à la lire : il en sentit le premier l’effet ; à la seconde page, il ne prononçait plus que d’une voix mal articulée, et déjà toute la compagnie se sentait affaiblie ; un instant après, tout ronfla, excepté le malade, qui, après avoir été longtemps éprouvé, s’assoupit à la fin.
« Le médecin arrive de grand matin. Eh bien, a-t-on pris mon opium ? On ne lui répond rien : la femme, la fille, le petit garçon, tous transportés de joie, lui montrent le père Caussin. Il demande ce que c’est ; on lui dit : Vive le père Caussin ; il faut l’envoyer relier. Qui l’eût dit ? qui l’eût cru ? c’est un miracle. Tenez, monsieur, voyez donc le père Caussin ; c’est ce volume-là qui a fait dormir mon père. Et là-dessus, on lui expliqua la chose comme elle s’était passée.4 »
1.L’auteur, dans le manuscrit qu’il avait confié, de son vivant, aux libraires, a jugé à propos de faire des retranchements. On n’a pas cru devoir en priver le lecteur, qui les trouvera ici en notes. Il y a bien des choses que je n’entends pas : mais toi, qui es médecin, tu dois entendre le langage de tes confrères.
2.La Connaissance du globe, suivant les anciens éditeurs.
3.Le P. Caussin, jésuite, né à Troyes, confesseur de Louis XIII, exilé par Richelieu. Mémoires de Mathieu Marais, t. II, p. 432.
4.Voyez la note 1 de la page précédente. Le médecin était un homme subtil, rempli des mystères de la cabale, et de la puissance des paroles et des esprits : cela le frappa ; et, après plusieurs réflexions, il résolut de changer absolument sa pratique. Voilà un fait bien singulier ! disait-il. Je tiens une expérience : il faut la pousser plus loin. Eh ! pourquoi un esprit ne pourrait-il pas transmettre à son ouvrage les mêmes qualités qu’il a lui-même ? Ne le voyonsnous pas tous les jours ? Au moins, cela vaut-il bien la peine de l’essayer. Je suis las des apothicaires ; leurs sirops, leurs juleps, et toutes les drogues galéniques ruinent les malades et leur santé. Changeons de méthode ; éprouvons la vertu des esprits. Sur cette idée, il dressa une nouvelle pharmacie, comme vous allez voir par la description que je vous vais faire des principaux remèdes qu’il mit en pratique. Tisane purgative. Prenez trois feuilles de la logique d’Aristote, en grec ; deux feuilles d’un traité de théologie scolastique, le plus aigu, comme, par exemple, du subtil Scot ; quatre de Paracelse ; une d’Avicenne ; six d’Averroès ; trois de Porphyre ; autant de Plotin ; autant de Jamblique. Faites infuser le tout pendant vingt-quatre heures, et prenez-en quatre prises par jour. Purgatif plus violent. Prenez dix A* du C, concernant la B et la C des I** ;5 faites-les distiller au bain-marie ; mortifiez une goutte de l’humeur âcre et piquante qui en viendra, dans un verre d’eau commune ; avalez le tout avec confiance. Vomitif. Prenez six harangues, une douzaine d’oraisons funèbres indifféremment, prenant garde pourtant de ne point se servir de celles de M. de N. ;6 un recueil de nouveaux opéras ; cinquante romans ; trente mémoires nouveaux. Mettez le tout dans un matras ; laissez-le en digestion pendant deux jours, puis faites-le distiller au feu de sable. Et, si tout cela ne suffit pas : Autre plus puissant. Prenez une feuille de papier marbré, qui ait servi à couvrir un recueil des pièces des J. F. ;7 faites-la infuser l’espace de trois minutes ; faites chauffer une cuillerée de cette infusion, et avalez. Remède très-simple pour guérir de l’asthme. Lisez tous les ouvrages du révérend père Maimbourg, ci-devant jésuite,8 prenant garde de ne vous arrêter qu’à la fin de chaque période ; et vous sentirez la faculté de respirer vous revenir peu à peu, sans qu’il soit besoin de réitérer le remède. Pour préserver de la gale, gratelle, teigne, farcin des chevaux. Prenez trois catégories d’Aristote, deux degrés métaphysiques, une distinction, six vers de Chapelain, une phrase tirée des lettres de M. l’abbé de Saint-Cyran ; écrivez le tout sur un morceau de papier, que vous plierez, attacherez à un ruban, et porterez au col. Miraculum chymicum, de violenta fermentatione, cum fumo, igne et flammâ. Misce Quesnellianam9 infusionem, cum infusione Lallemanianâ ;10 fiat fermentatio cum magnâ vi, impetu et tonitru, acidis pugnantibus, et invicem penetrantibus alcalinos sales ; fiet evaporatio ardentium spirituum. Pone liquorem fermentatum in alambico ; nihil indè extrahes, et nihil invenies, nisi caput mortuum. Lenitivum. Recipe Molinœ anodini chartas duas ; Escobaris relaxativi paginas sex ; Vasquii emollientis folium unum ; infunde in aquœ communis lib. iiij. Ad consumptionem dimidiœ partis colentur et exprimantur : et, in expressione, dissolve Bauni detersivi et Tamburini abluentis folia iij.11 Fiai clister. In chlorosim, quam vulgus pallidoscolores, aut febrim amatoriam, appellat. Recipe Aretini figuras iiij ; R. Thomæ Sanchii de matrimosfo folia ij. Infundantur in aquæ communis libras quinque. Fiat ptisana aperiens. Voilà les drogues que notre médecin mit en pratique avec un succès imaginable. Il ne voulait pas, disait-il, pour ne pas ruiner ses malades, employer des remèdes rares, et qui ne se trouvent presque point, comme, par exemple, une épître dédicatoire qui n’ait fait bâiller personne ; une préface trop courte ; un mandement fait par un évêque, et l’ouvrage d’un janséniste méprisé par un janséniste, ou bien admiré par un jésuite. Il disait que ces sortes de remèdes ne sont propres qu’à entretenir la charlatanerie, contre laquelle il avait une antipathie insurmontable.
5.Dix Arrêts du Conseil, concernant la Banque et la Compagnie des Indes. Dix arrêts du conseil concernant la bulle et la constitution des jésuites, suivant les anciens éditeurs et la Table.
6.Monsieur de Nîmes, c’est-à-dire Fléchier.
7.Des Jeux Floraux.
8.Louis Maimbourg (1610-1686), exclu de la Compagnie de Jésus par Innocent XI, pour avoir écrit en faveur de la déclaration du clergé français de 1682.
9.Le père Quesnel, janséniste et grand adversaire des jésuites.
10.Le père Lallemand, jésuite.
11.Molina, Escobar, Vasquez, Bauni, Tamburini, noms célèbres dans les Provinciales, sont des pères jésuites qui ont défendu les doctrines que les jansénistes ont attaquées avec tant d’énergie, comme corruptrices de la morale chrétienne.