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LETTRE XL.

Lettres persanes, Montesquieu (1721)·Texte intégral, lettre 42 sur 163·Livre complet →

USBEK A IBBEN.

A SMYRNE.

Dès qu’un grand est mort, on s’assemble dans une mosquée, et l’on fait son oraison funèbre, qui est un discours à sa louange, avec lequel on serait bien embarrassé de décider au juste du mérite du défunt.

Je voudrais bannir les pompes funèbres. Il faut pleurer les hommes à leur naissance, et non pas à leur mort. A quoi servent les cérémonies, et tout l’attirail lugubre qu’on fait paraître à un mourant dans ses derniers moments, les larmes même de sa famille, et la douleur de ses amis, qu’à lui exagérer la perte qu’il va faire ?

Nous sommes si aveugles, que nous ne savons quand nous devons nous affliger, ou nous réjouir ; nous n’avons presque jamais que de fausses tristesses, ou de fausses joies.

Quand je vois le Mogol,1 qui, toutes les années, va sottement se mettre dans une balance, et se faire peser comme un bœuf ; quand je vois les peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu plus matériel, c’est-à-dire, moins capable de les gouverner, j’ai pitié, Ibben, de l’extravagance humaine.

1.Le Grand Mogol, souverain des Indes.

De Paris, le 20 de la lune de rhégeb, 1713.