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Isis

VII

Les Filles du feu, Gérard de Nerval (1854)·Texte intégral, partie 28 sur 28·Livre complet →

Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s’était retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à ramener au principe de l’unité les diverses conceptions mythologiques. Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre; — Apulée, lui donnant tous ces noms, l’appelle plus volontiers Isis; c’est le nom qui, pour lui, résume tous les autres ; c’est l’identité primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque changeant ! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l’égyptienne, mais dégagée des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier temps.

Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa tète, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme; son manteau, d’un noir foncé, est semé d’étoiles et bordé d’une frange lumineuse ; sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa main gauche un vase d’or en forme de gondole.

Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l’Arabie Heureuse, elle apparaît à Lucius, et lui dit :

« Tes prières m’ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités, la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les déesses; moi dont l’univers a adoré sous mille formes l’unique et toute-puissante divinité. Ainsi, l’on me nomme en Phrygie, Cybèle ; à Athènes, Minerve ; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne; en Sicile, Proserpine Stygienne; à Eleusis, l’antique Cérès ; ailleurs, Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l’Egyptien, qui dans les sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai nom de la déesse Isis.

« Qu’il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les moyens d’échapper à l’enchantement dont il est victime, que tu dois me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre bord, tu ne cesseras encore de m’adorer, soit dans les ténèbres de l’Achéron ou dans les Champs-Elysées; et si, par l’observation de mon culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes marquées. »

Ayant prononcé ces adorables paroles, l’invincible déesse disparaît et se recueille dans sa propre immensité.

Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre d’Égypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation moderne. — Mais n’est-il pas à remarquer que c’est aussi de l’Egypte que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement annoncé à des races diverses des vérités sublimes, — que la différence des mœurs, des langages, et l’espace des temps ont ensuite peu à peu altérées ou transformées entièrement. — Aujourd’hui, il semble que le catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme. En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples les plus sincèrement attachés à l’Église romaine, la dévotion à la Vierge n’est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N’est-ce pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l’enfant sauveur et médiateur qui domine les esprits, — et dont l’apparition produit encore des conversions comparables à celle du héros d’Apulée ? Isis n’a pas seulement ou l’enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la Vierge : le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous leurs pieds ; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies; — même sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est restée pure; institutions pareilles d’associations et de confréries. Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe, sinon du théologien, — ne peut-il pas sembler qu’il y ait eu, dans tous les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine ? Le christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n’a point repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d’absoudre et d’arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de l’antiquité !

Loin de moi, certes, la pensée d’avoir réuni les détails qui précèdent en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme : ce point n’est nié de personne. Toute religion qui succède a une autre respecte longtemps certaines pratiques et formes de culte, qu’elle se borne à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des Egyptiens et des Pélasges s’était seulement modifiée et traduite chez les Grecs, parée de noms et d’attributs nouveaux; — plus tard encore, dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui était déjà une transformation d’Osiris, en devenait une de Jupiter; Isis, qui n’avait, pour entrer dans le mythe grec, qu’à reprendre son nom d’Io, fille d’Inachus, — le fondateur des mystères d’Eleusis, — repoussait désormais le masque bestial, symbole d’une époque de lutte et de servitude. Mais voyez combien d’assimilations aisées le christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des dogmes les plus divers ! — Laissons de côté la croix de Sérapis et le séjour aux enfers de ce dieu qui juge les âmes; — le Rédempteur promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poètes et les oracles, est-ce l’enfant Horus allaité par la mère divine, et qui sera le Verbe (logos) des âges futurs? Est-ce l’Iacchus-Iésus des mystères d’Eleusis, plus grand déjà, et s’élançant des bras de Déméter, la déesse panthée ? ou plutôt n’est-il pas vrai qu’il faut réunir tous ces modes divers d’une même idée, et que ce fut toujours une admirable pensée théogonique de présenter à l’adoration des hommes une Mère céleste dont l’enfant est l’espoir du monde?

Et, maintenant, pourquoi ces cris d’ivresse et de joie, ces chants du ciel, ces palmes qu’on agite, ces gâteaux sacrés qu’on se partage à de certains jours de l’année ? C’est que l’enfant sauveur est né jadis en ce même temps. — Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants lugubres où l’on cherche le corps d’un Dieu meurtri et sanglant, — où les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi celui qu’on cherche et qu’on pleure s’appelle-t-il ici Osiris, plus loin Adonis, plus loin Atys ? et pourquoi une autre clameur qui vient du fond de l’Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes mystérieuses les restes d’un dieu immolé? — Une femme divinisée, mère, épouse ou amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime d’un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu un jour ! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire, avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout change: le corps a disparu, l’immortel s’est révélé; la joie succède aux pleurs, l’espérance renaît sur la terre ; c’est la fête renouvelée de la jeunesse et du printemps.

Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine des dieux d’Homère. Le ciel mythologique rayonnait d’un trop pur éclat, il était d’une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop le bonheur, l’abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et vainqueurs, pour s’imposer longtemps au monde agité et souffrant. — Les Grecs l’avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque cosmogonique qu’Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la gloire des dieux s’étaient incarnées dans les destinées de Rome ; — mais la douleur et l’esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde, qui ne voulait plus s’abandonner qu’aux religions du désespoir. — La philosophie accomplissait, d’autre part, un travail d’assimilation et d’unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans l’ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu’une sorte de mirage prophétique avait annoncés çà et là d’un bout à l’autre du monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succède aux vagues clartés de l’aurore.