Classiques.app

Acte II

Scène première

Andromaque, Jean Racine (1667)·Texte intégral, scène 5 sur 26·Livre complet →

Hermione, Cléone

Hermione

Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :

Je lui veux bien encore accorder cette joie.

Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;

Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.

Cléone

Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?

Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste

Dont vous avez cent fois souhaité le retour,

Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?

Hermione

C’est cet amour payé de trop d’ingratitude

Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.

Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui

De voir mon infortune égaler son ennui !

Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?

Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.

L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,

Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?

Ah Dieux !

Cléone

Ah ! dissipez ces indignes alarmes.

Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.

Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?

Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.

Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.

Hermione

Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,

À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,

Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.

Cléone

Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.

Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.

Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.

Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?

Hermione

Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,

Après tant de bontés dont il perd la mémoire.

Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !

Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.

Cléone

Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…

Hermione

Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;

Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :

Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.

Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !

Cléone

Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?

Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,

Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?

Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?

Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.

Hermione

Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?

Je crains de me connoître en l’état où je suis.

De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;

Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;

Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;

Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.

Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :

Allons. N’envions plus son indigne conquête ;

Que sur lui sa captive étende son pouvoir.

Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !

Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !

S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !

Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !

S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.

Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;

Prenons quelque plaisir à leur être importune ;

Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,

Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.

J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;

Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.

Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :

Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.

Cléone

Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes

Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,

Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs

De son persécuteur ait brigué les soupirs ?

Voyez si sa douleur en paroît soulagée.

Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?

Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?

Hermione

Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.

Je n’ai point du silence affecté le mystère :

Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;

Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,

Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.

Et qui ne se seroit comme moi déclarée

Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?

Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?

Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :

Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,

Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,

Les exploits de son père effacés par les siens,

Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,

Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,

Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.

Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,

Hermione est sensible, Oreste a des vertus.

Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;

Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.

Allons : qu’il vienne enfin.

Cléone

Madame, le voici.

Hermione

Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.