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Acte III

Scène VIII

Andromaque, Jean Racine (1667)·Texte intégral, scène 16 sur 26·Livre complet →

Andromaque, Céphise

Céphise

Je vous l’avois prédit, qu’en dépit de la Grèce,

De votre sort encor vous seriez la maîtresse.

Andromaque

Hélas ! de quel effet tes discours sont suivis !

Il ne me restoit plus qu’à condamner mon fils.

Céphise

Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :

Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.

Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.

Andromaque

Quoi ? je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?

Céphise

Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.

Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;

Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux

Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,

Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,

Qui ne se souvient plus qu’Achille étoit son père,

Qui dément ses exploits et les rend superflus ?

Andromaque

Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?

Dois-je oublier Hector privé de funérailles,

Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?

Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,

Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?

Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle

Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.

Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,

Entrant à la lueur de nos palais brûlants,

Sur tous mes frères morts se faisant un passage,

Et de sang tout couvert échauffant le carnage.

Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,

Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.

Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :

Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;

Voilà par quels exploits il sut se couronner ;

Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.

Non, je ne serai point complice de ses crimes ;

Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.

Tous mes ressentiments lui seroient asservis.

Céphise

Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;

On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !

Andromaque

Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !

Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor

Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :

Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !

Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage

Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,

Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :

« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,

J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;

Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :

S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.

Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,

Montre au fils à quel point tu chérissois le père. »

Et je puis voir répandre un sang si précieux ?

Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?

Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?

Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?

T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?

S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?

Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête

Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.

Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?

Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.

Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,

Va le trouver pour moi.

Céphise

Que faut-il que je dise ?

Andromaque

Dis-lui que de mon fils l’amour est assez fort…

Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort ?

L’amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?

Céphise

Madame, il va bientôt revenir en furie.

Andromaque

Hé bien ! va l’assurer…

Céphise

De quoi ? de votre foi ?

Andromaque

Hélas ! pour la promettre est-elle encore à moi ?

Ô cendres d’un époux ! ô Troyens ! ô mon père !

Ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !

Allons.

Céphise

Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?

Andromaque

Allons sur son tombeau consulter mon époux.