Texte intégral · livre complet·Lire en 20 minutes →

Tragédie en cinq actes (1667) : à Buthrot, en Épire, Pyrrhus, fils d'Achille, offre à sa captive Andromaque, veuve d'Hector, de sauver son fils Astyanax, réclamé par les Grecs, si elle l'épouse, au mépris d'Hermione, sa fiancée, qu'Oreste aime sans retour. Résumé en 1 minute

Andromaque
1
Tragédie
À Madame
2
(épître dédicatoire)
3
Madame,
4
Ce n’est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrois-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis ? On savoit que Votre Altesse Royale avoit daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savoit que vous m’aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements. On savoit enfin que vous l’aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, si j’ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s’en laisser toucher. Je leur permets de condamner l’*Andromaque* tant qu’ils voudront, pourvu qu’il me soit permis d’appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale.
5
Mais, Madame, ce n’est pas seulement du cœur que vous jugez de la bonté d’un ouvrage, c’est avec une intelligence qu’aucune fausse lueur ne sauroit tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées ?
6
On sait, Madame, et Votre Altesse Royale a beau s’en cacher, que dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s’étoient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d’avantage sur notre sexe par les connoissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l’arbitre de tout ce qui se fait d’agréable. Et nous, qui travaillons pour plaire au public, nous n’avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale.
7
Voilà sans doute la moindre de vos excellentes qualités. Mais, Madame, c’est la seule dont j’ai pu parler avec quelque connoissance : les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n’en puis parler sans les rabaisser par la foiblesse de mes pensées, et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis,
8
MADAME,
9
De Votre Altesse Royale
10
Le très-humble, très-obéissant
11
et très-fidèle serviteur,
12
Racine.
Notice
13
« Le 17 novembre (1667) Leurs Majestés eurent le divertissement d’une fort belle tragédie, par la troupe royale, en l’appartement de la Reine, où étoient quantité de seigneurs et de dames de la cour. » Ainsi parle la Gazette du 19 novembre 1667, sans nommer d’ailleurs cette fort belle tragédie. Mais nous savons que c’était Andromaque ; car dans la lettre en vers de Robinet, de même date que l’article de la Gazette, nous lisons :
14
La cour, qui, selon ses désirs,
15
Tous les jours change de plaisirs,
16
Vit jeudi certain dramatique,
17
Poëme tragique et non comique.
18
Dont on dit que beaux sont les vers
19
Et tous les incidents divers.
20
Et que cet œuvre de Racine
21
Maint autre rare auteur chagrine.
22
En marge de ces vers on lit le nom d’*Andromaque*.
23
Cette représentation, donnée dans l’appartement de la Reine le jeudi 17 novembre, et avant laquelle nous n’en trouvons mentionnée par les contemporains aucune autre de la même pièce, fut-elle la première de toutes ? Cela n’est pas impossible. Iphigénie aussi fut jouée à la cour, avant de l’être à la ville ; et il n’y aurait pas à s’étonner si la tragédie d’*Andromaque* qui naissait sous les auspices d’Henriette d’Angleterre, avait eu le même honneur. N’est-il pas remarquable que la lettre en vers de Robinet et la Gazette s’accordent à en parler pour la première fois à propos du divertissement royal ? On donne cependant assez généralement à la première représentation d’*Andromaque* la date du 10 novembre ; mais il est clair qu’on se borne à répéter une assertion de l’*Histoire du Théâtre françois*. Nous croyons que les auteurs de cette histoire n’ont fait que nous donner une conjecture qu’ils ont prétendu appuyer sur la lettre de Robinet du 19 novembre. Ils ont supposé que la représentation à la cour, dont il est parlé dans cette lettre, avait dû nécessairement être précédée d’une représentation à l’Hôtel de Bourgogne, et, par suite, ils ont cru pouvoir, avec vraisemblance, placer celle-ci à la date du vendredi de la semaine précédente. Ils se sont du reste trompés, en disant que le jeudi dont parle Robinet était le 16 ; c’était, nous l’avons dit, le 17. Ainsi, quand on déférerait à leur autorité dans ce qui ne paraît être de leur part qu’une pure hypothèse, on devrait dater du 11 novembre la première représentation à l’Hôtel le 10 était un jeudi, et par conséquent un des jours où la troupe ne jouait pas. Dès qu’il ne s’agit d’ailleurs que d’une conjecture, cette représentation peut aussi bien avoir été donnée la veille même du jour où la lettre de Robinet fut écrite, c’est-à-dire le vendredi 18. Dans tout cela une seule chose est certaine, c’est qu’*Andromaque*, lorsque Robinet la vit, entre le 20 et le 25 novembre, était encore dans toute sa nouveauté ; car dans sa lettre du 26, il dit :
24
J’ai vu la pièce toute neuve
25
D’Andromaque, d’Hector la veuve.
26
Quel que soit le jour où l’*Andromaque* ait paru pour la première fois sur la scène française, ce jour marque une grande époque dans les annales de notre théâtre, une époque semblable à celle du Cid. Perrault l’a très-bien dit : « Cette tragédie fit le même bruit à peu près que le Cid, lorsqu’il fut représenté. » La comparaison semble juste de tout point. Andromaque s’éleva tout à coup au-dessus de la Thébaïde et de l’Alexandre, comme le Cid au-dessus de Médée ; chacun de ces deux chefs-d’œuvre fut, après des essais qui n’étaient pas sans promesses, la première révélation d’un grand génie ; et non-seulement ils sont l’un et l’autre par là une mémorable date dans la vie de nos deux poëtes dramatiques, ils en sont une surtout dans l’histoire de l’art. Avec le Cid on vit naître chez nous la tragédie fière, sublime, héroïque, qui agrandit les âmes ; avec Andromaque, la tragédie pathétique, qui connaît tous les secrets, toutes les faiblesses du cœur dans leurs nuances les plus délicates, dans leurs replis les plus profonds, et qui sait peindre avec la vérité la plus saisissante les plus terribles orages des passions.
27
Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un témoin tel que le burlesque Robinet nous rende au moindre degré la vive impression des premiers spectateurs de l’admirable tragédie. Ne l’interrogeons que sur les noms des acteurs qui jouèrent d’original dans Andromaque. Il nous les fait connaître dans sa lettre du 26 novembre. Voici, d’après son témoignage, la distribution des principaux rôles :
28
Andromaque,
29
Mlle du Parc.
30
Pyrrhus,
31
Floridor.
32
Oreste,
33
Montfleury.
34
Hermione,
35
Mlle des Œillets.
36
Le Mercure de France de juin 1740 dit que le sieur d’Hauteroche, qui jouait parfaitement les grands confidents, remplissait le rôle de Phœnix : c’était sans doute dès ces premiers temps. La création des premiers rôles est du reste seule intéressante pour nous. Le talent des quatre acteurs qui en furent chargés avait déjà été mis à l’épreuve par Racine dans son Alexandre : celui de Floridor, de Montfleury, de Mlle des Œillets à l’Hôtel de Bourgogne, celui de Mlle du Parc sur la scène du Palais-Royal.
37
Mlle du Parc avait quitté la troupe de Molière après la clôture du théâtre aux fêtes de Pâques de cette même année 1667, et s’était engagée à l’Hôtel de Bourgogne pour y débuter dans la nouvelle tragédie. Le poëte, amoureux alors de cette charmante actrice, l’avait décidée à la désertion, pour lui faire suivre sa fortune.
38
Il est très-probable que le rôle noble et touchant d’Andromaque, s’il prêtait à de moins grands effets que quelques autres de la même pièce, n’était point cependant celui que Racine avait le moins à cœur de faire interpréter à son gré. On dit que par la perfection avec laquelle elle le joua, Mlle du Parc, dont la beauté et les grâces faisaient d’ordinaire le plus grand succès, parut se surpasser elle-même. Lorsqu’à la fin de l’année suivante une mort prématurée l’enleva au théâtre, l’éclat de son triomphe dans Andromaque n’avait pas encore pâli, témoin ces vers de Robinet :
39
L’Hôtel de Bourgogne est en deuil,
40
Depuis peu voyant au cercueil
41
Son Andromaque si brillante,
42
Si charmante et si triomphante.
43
Nous avons dit, dans la Notice sur Alexandre, combien était aimé du public Floridor, à qui fut confié le rôle de Pyrrhus. L’Hermione manquait de jeunesse et de beauté : Mlle des Œillets avait alors quarante-six ans ; elle était petite et maigre ; mais son art était consommé, et si quelques années après elle trouva une rivale qui interpréta plus vivement qu’elle et avec plus d’énergie les scènes les plus passionnées de son rôle, il lui resta la supériorité d’un goût fin et délicat.
44
Montfleury était né, dit-on, à la fin du seizième siècle, ou tout au moins au comencement du dix-septième ; il était donc bien vieux en 1667 pour jouer le rôle d’Oreste. À en juger par le portrait que Molière, qui était, il est vrai, son ennemi, nous a donné de lui, quelques années avant, dans l’*Impromptu de Versailles*, on aurait d’autres raisons encore de douter que ce rôle lui convînt parfaitement. Montfleury n’était pas de taille galante, mais « gros et gras comme quatre, entripaillé comme il faut, et d’une vaste circonférence. » Il appuyait sur le dernier vers d’une tirade, pour faire faire le brouhaha, et prenait un ton de démoniaque. Un contemporain, Gabriel Gueret, nous paraît confirmer par son témoignage cette dernière critique de Molière. Dans le Parnasse réformé il fait ainsi parler Montfleury lui-même : « J’ai usé tous mes poumons dans ces violents mouvements de jalousie, d’amour et d’ambition… Souvent je me suis vu obligé de lancer des regards terribles, de rouler impétueusement les yeux dans la tête comme un furieux, de donner de l’effroi par mes grimaces…, de crier comme un démoniaque, et par conséquent de démonter tous les ressorts de mon corps… » Il est à croire que Gueret dépeint ainsi Montfleury d’après le souvenir surtout du rôle d’Oreste : il écrivait son opuscule au commencement de 1668, lorsque ce comédien venait de mourir, dans le cours des représentations d’*Andromaque*, au mois de décembre 1667. Cette mort, selon lui, aurait été la suite des violents efforts qu’avait faits Montfleury dans les fureurs d’Oreste : « Qui voudra savoir de quoi je suis mort, qu’il ne demande point si c’est de la fièvre, de l’hydropisie ou de la goutte ; mais qu’il sache que c’est d’*Andromaque*… Ce qui me fait le plus de dépit, c’est qu’*Andromaque* va devenir plus célèbre par la circonstance de ma mort, et que désormais il n’y aura plus de poëte qui ne veuille avoir l’honneur de crever un comédien en sa vie. » Les auteurs de l’*Avertissement* du théâtre de MM. Montfleury, s’appuyant sur l’autorité de Mlle Desmares, arrière-petite-fille du premier interprète des fureurs d’Oreste, disent que Gueret a fait un conte. On pourrait supposer en effet que cette histoire de Montfleury, tué par son jeu forcené, n’a été imaginée que pour faire pendant à celle de Mondory, qui avait été frappé d’une attaque d’apoplexie en jouant les fureurs d’Hérode dans la Mariane de Tristan. Il est bien difficile cependant de récuser le témoignage contemporain de Robinet, dont les termes nous semblent assez clairs dans la lettre en vers du 17 décembre 1667, où il annonce la mort de Montfleury,
45
Qui d’une façon sans égale
46
Jouoit dans la troupe royale,
47
Non les rôles tendres et doux,
48
Mais de transports et de courroux,
49
Et lequel a, jouant Oreste,
50
Hélas ! joué de tout son reste.
51
Ô rôle tragique et mortel,
52
Combien tu fais perdre à l’Hôtel
53
En cet acteur inimitable !
54
Qu’importe au surplus ? La tragédie de Racine n’avait pas besoin, pour conquérir la célébrité, de tuer un malheureux comédien. Ne cherchons, si l’on veut, dans l’anecdote, vraie ou fausse, qu’une preuve de l’impression produite sur les spectateurs de ce temps par la violence du jeu de Montfleury. Mais la dernière scène d’*Andromaque* n’a pas été faite pour être jouée de sang-froid ; et cette fois les transports démoniaques de l’acteur purent ne pas mériter de reproches. Du reste les défauts qu’il paraît avoir eus ne l’empêchèrent évidemment pas d’être fort admiré dans la tragédie de Racine, puisque M. de Lionne écrivait à Saint-Évremond que « la pièce étoit déchue par sa mort. » Ajoutons que Montfleury, si sévèrement jugé par Molière, avait cependant la réputation d’un des meilleurs comédiens de ce temps. Chapuzeau le place à côté de Floridor. Ils étaient l’un et l’autre « les grands modèles, dit-il, de tous ceux qui veulent se dévouer au théâtre. » Il y a lieu de penser que, dans l’ensemble, le chef-d’œuvre fut loin d’être trahi par ses premiers interprètes.
55
On alla même jusqu’à prétendre (car c’était toujours, en pareil cas, le thème des détracteurs) qu’*Andromaque* devait surtout aux acteurs son éclatant succès. « Elle a besoin, disait Saint-Évremond, de grands comédiens, qui remplissent par l’action ce qui lui manque. » Ne croirait-on pas qu’il s’agit d’une pièce qui resterait froide et languissante, si elle n’était réchauffée par la passion des comédiens, d’une action dont le vide veut être dissimulé par le mouvement entraînant de la représentation théâtrale ? La vérité est, au contraire, que, tout en ayant ce caractère essentiel aux œuvres vraiment dramatiques de produire tout leur effet à la représentation, cette tragédie, si féconde en émouvantes péripéties, et d’un intérêt si puissant par elle-même, n’est guère moins admirée à la lecture, et qu’en tout temps elle a fait les grands acteurs, au lieu d’être faite par eux. Mais Saint-Évremond, engagé dans la cause de Corneille, était de ceux qui ne se résignaient pas à lui reconnaître un rival. Il est curieux de le voir, partagé entre sa passion et les avertissements plus justes de son sens droit, se débattre contre son involontaire admiration. On lui avait envoyé Andromaque avec Attila, joué la même année, quelques mois plus tôt. « À peine ai-je eu le loisir, écrivait-il à M. de Lionne, de jeter les yeux sur Andromaque et sur Attila ; cependant il me paroît qu’*Andromaque* a bien de l’air des belles choses ; il ne s’en faut presque rien qu’il y ait du grand. Ceux qui n’entreront pas assez dans les choses, l’admireront ; ceux qui veulent des beautés pleines, y chercheront je ne sais quoi qui les empêchera d’être tout à fait contents… Mais, à tout prendre, c’est une belle pièce, et qui est fort au-dessus du médiocre, quoique un peu au-dessous du grand. » Le même jugement, au fond très-favorable, mais embarrassé des mêmes restrictions subtiles, se retrouve dans une autre lettre qu’il adressait encore à M. de Lionne : « Ceux qui m’ont envoyé Andromaque m’ont demandé mon sentiment. Comme je vous l’ai dit, elle m’a semblé très-belle ; mais je crois qu’on peut aller plus loin dans les passions, et qu’il y a encore quelque chose de plus profond dans les sentiments que ce qui s’y trouve ; ce qui doit être tendre n’y est que doux, et ce qui doit exciter de la pitié ne donne que de la tendresse. Cependant, à tout prendre, Racine doit avoir plus de réputation qu’aucun autre après Corneille. » Après Corneille, c’est tout ce que voulait Saint-Évremond : c’est à cette conclusion qu’il prétendait arriver par des critiques cette fois si vagues. Il fallait que dans Corneille seul il y eût « du grand et des beautés pleines. » On ne pouvait d’ailleurs rencontrer plus mal que de refuser à Andromaque le mérite d’aller assez loin dans les passions et de donner aux sentiments toute leur profondeur.
56
Saint-Évremond ne disputait du moins que sur le degré de beauté de la pièce. Il chicanait plutôt l’admiration qu’il ne la refusait. Racine trouva des censeurs moins réservés. Il fut, au milieu de son succès, inquiété par plus d’une attaque, et dans ce temps il n’en souffrait aucune avec patience. On connaît par les deux épigrammes sanglantes qu’il fit, l’une contre le duc de Créqui, l’autre contre ce même duc et le comte d’Olonne, la malveillance avec laquelle ces grands seigneurs avaient jugé sa tragédie. Les traits qu’il leur renvoya les frappaient en plein visage avec une si terrible justesse qu’on se demande si c’étaient bien précisément ceux-là que, par leurs imprudentes critiques, ils lui avaient eux-mêmes fournis. Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut surtout voir dans ces épigrammes, c’est avec quelle vivacité le poëte entrait dans cette guerre, sans se laisser effrayer par des ennemis si qualifiés. Parmi les objections, souvent contradictoires, que l’on fit au caractère de ses personnages, et qui tombaient tantôt sur Pyrrhus, tantôt sur Oreste ou sur Andromaque, il en est une qu’on attribue au grand Condé, et que ce prince soutenait sans doute avec cette hauteur impérieuse et cet emportement dont il avait, nous dit-on, l’habitude, particulièrement lorsqu’il avait tort. « Pyrrhus, disent Louis Racine et Brossette, parut au grand Condé trop violent et trop emporté. » Était-ce donc lui (on serait bien tenté de le croire) que Racine prenait à partie dans ce passage de sa première préface ? « Il s’est trouvé des gens qui se sont plaints que Pyrrhus s’emportât contre Andromaque et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. » Si ce n’était pas avec un héros que le poëte avait ce démêlé, il nous semble qu’on ne s’expliquerait plus très-bien sa riposte : « Tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons, » où le mot tous serait de trop. Toutefois la hardiesse eût été grande, bien autrement surprenante que celle de l’épigramme contre d’Olonne et Créqui ; et bien des personnes hésiteront à penser que Racine, si peu maître qu’il fût de retenir ses sarcasmes, ait pu s’en permettre un semblable contre un prince du sang, couvert de tant de gloire, qui avait été d’ailleurs un des admirateurs les plus déclarés de la tragédie d’*Alexandre*, et qui traitait d’ordinaire le jeune poëte avec tant de bienveillance.
57
Racine disait que pour s’embarrasser du chagrin de deux ou trois personnes, il avait trouvé le public trop favorable à sa pièce. Mais évidemment les critiques ne le laissaient pas si indifférent. Plus que toutes les autres, celles de Boileau l’auraient certainement touché, s’il était vrai qu’un ami, si peu suspect de préventions hostiles, eût dans un des rôles d’*Andromaque*, dans celui de Pyrrhus, signalé quelques parties qu’il n’approuvait pas. Cela tout d’abord se concilie assez difficilement avec ces vers de l’épître VII, où Boileau parait mettre les censeurs de Pyrrhus au nombre des envieux :
58
Mais par les envieux un génie excité
59
Au comble de son art est mille fois monté…
60
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
61
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
62
S’il avait été lui-même un de ces censeurs, comment, dira-t-on, ne pas s’étonner qu’il l’eût alors oublié ? Comment ne se pas demander si Monchesnay a été bien informé, lorsqu’il dit dans le Bolæana : « M. Despréaux n’étoit pas du tout satisfait du personnage que fait Pyrrhus, qu’il traitoit de héros à la Scudéry, au lieu qu’Oreste et Hermione sont de véritables caractères tragiques ? » Mais tout s’explique par les souvenirs plus précis que nous trouvons dans l’*Examen d’Andromaque* par Louis Racine. L’exactitude du passage du Bolæana y est confirmée, particulièrement en ce que l’on y dit du jugement sévère de Boileau sur la scène v de l’acte II, entre Pyrrhus et Phœnix. Dans cette scène, il lui semblait que la tragédie, par la peinture des extravagances amoureuses, s’abaissait jusqu’à la naïveté comique, et que l’auteur d’*Andromaque* se montrait beaucoup trop l’émule de Térence. Louis Racine tenait cette remarque de la bouche même de Boileau. Mais il avait en même temps appris de lui qu’il ne l’avait pas toujours faite, que longtemps au contraire il avait admiré cette même scène, ce dont il se repentait, parce que, s’il se fût avisé moins tard de la faute commise par Racine, « il l’eût obligé à supprimer ce morceau. » La critique de Boileau n’est donc pas un fait douteux ; mais il faut le mettre à sa date, à une époque où les corrections n’étaient plus possibles, peut-être même après la mort de Racine.
63
L’opinion de Boileau, ce juge excellent, était, on le voit, devenue justement le contre-pied de celle de Condé, à qui Pyrrhus ne semblait pas assez honnête homme. Elle se rapprochait peut-être de celle que l’épigramme attribue à Créqui :
64
Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse.
65
Racine, nous devons le reconnaître, a, dans sa préface, choisi pour sa défense le terrain où elle était le plus facile et le moins nécessaire : « J’avoue que Pyrrhus n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. » Le point vraiment faible était où Boileau a fini par le voir ; et, quoi qu’en dise Racine, Pyrrhus avait un peu trop « lu nos romans. » Non, ce n’est pas là ce farouche fils d’Achille, tel que nous le font entrevoir Euripide et Virgile ; ce n’est pas ce brutal guerrier de l’âge héroïque, qui n’a jamais traité ses plus nobles esclaves qu’en concubines. On alléguerait en vain le cœur de l’homme qui ne change pas ; il est trop évident que si les passions sont au fond toujours semblables, leur expression varie suivant les mœurs des temps et des peuples. Mais il faut se placer au vrai point de vue du théâtre de Racine, et accepter le monde de convention, le monde presque tout idéal, où se meuvent ses créations. Si de tous les personnages d’*Andromaque* Pyrrhus est celui qui, par le plus visible anachronisme, soulève surtout des objections, il est cependant placé par le poëte dans un milieu où il ne manque pas de vérité relative ; et le condamner trop sévèrement serait condamner toute la pièce. La couleur de ce rôle en effet n’est pas sensiblement en désaccord avec celle des autres rôles. Toute cette tragédie antique est écrite sur un ton différent de celui de l’antiquité : on peut dire qu’elle est transposée ; et tel est sans nul doute, plus qu’on ne le croit souvent, la loi nécessaire de l’art. S’imagine-t-on que l’*Andromaque* et les Troyennes d’Euripide, quoiqu’elles aient conservé un accent très-sauvage, s’imagine-t-on que toutes les tragédies grecques en général et l’*Énéide* de Virgile, si on les compare avec les poèmes d’Homère qui en sont la source, ne soient pas transposées également ? Racine connaissait l’antiquité mieux que la plupart de ceux qui lui reprochent aujourd’hui de l’avoir défigurée ; il était profondément imbu de ses beautés éternelles, et savait les rendre à son siècle sous la forme où elles pouvaient être intelligibles pour lui. Il sentait qu’une traduction servile des idées et des mœurs antiques, à supposer qu’un esprit moderne fût entièrement capable d’un tel effort, ne toucherait pas assez des cœurs nourris de tout autres sentiments.
66
C’était, à la vérité, être imprudent que de dire, comme il l’a fait dans sa première préface, qu’il avait rendu ses personnages « tels que les anciens poëtes nous les ont donnés, et qu’il n’avait pas pensé qu’il lui fût permis de rien changer à leurs mœurs. » Mais dans la seconde, écrite avec plus de maturité, il a dit bien plus justement, en parlant du rôle d’Andromaque : « J’ai cru me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. » La note fondamentale de ce rôle lui avait été donnée par les admirables adieux d’Andromaque et d’Hector dans l’*Iliade*, surtout par le doux et tendre accent des vers du troisième livre de l’*Énéide*, par le pur et mélancolique idéal qu’ils nous font concevoir de la veuve et de la mère. Pour faire de cette Andromaque de Virgile la moderne Andromaque, dont quelques traits, comme on l’a fait remarquer, sont chrétiens, Racine n’avait pas beaucoup à s’éloigner de son modèle, déjà si chaste et si touchant ; et il lui suffisait, pour cette transformation facile, de suivre la pente naturelle de son génie. S’il entraînait l’antiquité dans sa propre voie, c’était après l’avoir suivie pour guide aussi loin qu’il le pouvait. Oreste, comme Andromaque, a bien des traits qu’une imagination toute pleine et pénétrée de la poésie antique a pu seule lui donner ; le triste Oreste (tristis Orestes), tourmenté par les furies du crime, s’y fait reconnaître comme dans les plus belles tragédies de la Grèce ; mais sa physionomie a quelquefois aussi une certaine empreinte du siècle de Racine. On en peut dire autant d’Hermione, des seconds personnages eux-mêmes, de Pylade, par exemple, qui de l’ami d’Oreste qu’il était, a dit malicieusement M. Taine, est devenu son menin. Racine ne donnait pas à la scène française un calque de ses vieux modèles, il s’en inspirait librement. Dans l’invention de son drame (et là sans doute la liberté du poëte était plus légitime encore) Racine, comme dans le caractère de ses personnages, se contentait d’une légère donnée que lui fournissaient les traditions antiques, et dont il aimait à dire qu’il ne s’était qu’un peu écarté, se faisant scrupule de « détruire le fondement d’une fable. » On ne peut trop admirer avec quel art ingénieux et fécond il a su trouver, dans quelques vers de Virgile, le germe d’une action si variée, si riche, si fortement nouée, si abondante en situations tragiques, et la plus heureusement conçue pour se prêter au développement des passions.
67
Mais dans une notice tout historique ne perdons pas trop de vue les limites naturelles de notre domaine, au delà desquelles nous avons été peut-être entraînés par la critique que Boileau fit tardivement de l’*Andromaque*. Racine ne connut probablement jamais et certainement ne connut pas à temps les objections de son ami, qu’il eût mises à profit. Les censeurs les plus malveillants eux-mêmes, tout en le chagrinant et l’irritant, ne le trouvaient pas indocile. Si dans leurs observations il s’en rencontrait quelqu’une qui lui parût juste, il savait en tenir compte. C’est ce que prouveraient assez plusieurs corrections qu’il a faites dans quelques-uns des vers d’*Andromaque* qui n’avaient pas trouvé grâce devant Subligny.
68
Celui-ci était cependant un Zoïle plutôt qu’un vrai critique ; et sa comédie de la Folle querelle n’avait pas été faite, comme on l’a prétendu, pour éclairer Racine sur quelques fautes, mais pour attenter à sa gloire. Cette assez méchante parodie dut affliger Racine ; car elle réussit beaucoup, sans doute parce que l’envie y trouvait son compte, et elle passa même pour être de Molière. Dans la préface, où Subligny revendique la responsabilité du crime, avouant seulement avec modestie « qu’il a tâché de le commettre de l’air dont M. de Molière s’y seroit pris, » il prétend que ce furent les ennemis de sa pièce qui essayèrent de lui en dérober la gloire, en publiant qu’elle avait pour auteur « le plus habile homme que la France ait encore eu en ce genre d’écrire. » Nous croyons qu’il aurait dû plutôt s’en prendre aux ennemis d’*Andromaque*, seuls intéressés à faire passer sous le nom du grand comique une satire si insipide ; et il est plus que douteux que Racine, comme le disent Grimarest dans sa Vie de Molière, et l’abbé Granet dans la préface de son Recueil de dissertations, ait pu s’y méprendre, que même il ait seulement voulu en faire semblant. La seule part que prit Molière à cette attaque contre Racine, et qui suffirait pour causer beaucoup d’étonnement, si l’on ne se rappelait qu’il avait à se venger de l’*Alexandre* porté à l’Hôtel de Bourgogne, et de la désertion de la du Parc, fut de prêter son théâtre à la représentation de la comédie de Subligny. Elle y fut jouée pour la première fois le vendredi 18 mai 1668, comme nous l’apprend Robinet, un de ses admirateurs, un de ceux qui croyaient y reconnaître « un faux Subligny. » Une interruption dans le Registre de la Grange, du 13 au 25 mai 1668, nous cache les deux ou trois premières représentations de la pièce ; mais nous voyons dans ce même registre que depuis le 25 mai jusqu’à la fin de l’année, elle fut jouée vingt-sept fois, ce qui atteste suffisamment son succès et plus encore peut-être celui de la tragédie dont elle escortait le triomphe, en l’insultant.
69
Imprimée cette même année 1668, reproduite dans le Recueil de dissertations de l’abbé Granet, la Folle querelle est encore sous nos yeux, et ceux qui ont le courage de la lire peuvent juger si c’est ainsi que l’auteur de la Critique de l’École des femmes et de l’*Impromptu de Versailles* imaginait et écrivait ces petites pièces où la discussion de questions littéraires et la satire personnelle prenaient la forme de charmantes comédies. Subligny, pour censurer, avec une minutie de pédant, le style de la tragédie de Racine et les caractères de ses personnages, avait ramassé pêle-mêle toutes les objections qu’il avait entendu faire, sans oublier Pyrrhus qui ne se conduit pas en honnête homme. Il serait inutile de rien citer de ses lourdes et froides plaisanteries ; nous rappellerons seulement dans les notes d’*Andromaque* quelques-unes de ses critiques de détail, celles principalement auxquelles Racine a fait droit. Ce qu’il y a peut-être de plus intéressant dans cette satire, c’est qu’elle constate maladroitement que l’*Andromaque* avait tourné les têtes, et qu’il se passait alors parmi nous quelque chose de comparable à la fameuse Euripidomanie des anciens. Éraste, dans la pièce, personnifie cette fureur d’enthousiasme ; et une soubrette vient se plaindre de la folie générale : « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu’à la porteuse d’eau, il n’y a personne qui ne veuille discourir d’*Andromaque*. Je pense même que le chien et le chat s’en mêleront, si cela ne finit bientôt. »
70
La mauvaise guerre faite à Racine sur le théâtre de Molière ne put donc guère troubler sa victoire. Pour le consoler du gros rire des spectateurs de la Folle querelle, n’avait-il pas d’ailleurs les larmes qu’*Andromaque* faisait verser ? Le souvenir de celles qui, à la première lecture de la pièce, étaient tombées des yeux de la charmante Henriette d’Angleterre, a été recueilli par Racine lui-même, et conservé, comme un titre de gloire, dans l’épître où il reconnaît à la princesse une sorte de collaboration à son œuvre. N’oublions pas non plus les larmes de Mme de Sévigné, qui coulaient sans doute un peu malgré elle, et devaient lui sembler une infidélité au vieux Corneille. On connaît le passage d’une de ses lettres, écrite de Vitré à Mme de Grignan : « Je fus… à la comédie : ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes ; c’est assez pour une troupe de campagne. » À Paris, où elle trouvait de meilleurs comédiens, elle pleurait apparemment sans compter. Et que d’autres en ce même temps, non certes douées de plus de sensibilité qu’elle, mais moins en garde contre Racine, durent s’attendrir avec plus d’abandon ! C’est depuis Andromaque que la cause de Racine fut gagnée dans le cœur des femmes ; et l’on peut dire avec Fontenelle, sans y mettre la même intention railleuse : « Voilà ce qu’il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d’autorité au théâtre françois. Aussi furent-elles charmées. » Fontenelle aurait pu ajouter :
71
Et je sais même sur ce fait
72
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
73
Mais il a mieux aimé dire : « J’en excepte quelques femmes qui valoient des hommes. »
74
Il serait peu intéressant de donner au lecteur le relevé que nous pourrions faire soit dans le Registre de la Grange, soit dans le Mercure, des nombreuses représentations d’*Andromaque* à Paris, à Fontainebleau et à Versailles, sous le règne de Louis XIV, pendant la vie comme après la mort de Racine. Pour l’*Alexandre*, on pouvait être curieux de savoir jusqu’à quel point et combien de temps il s’était soutenu dans la faveur de la ville et de la cour ; mais il importe peu de connaître quel nombre de fois, en telle ou telle année, a été jouée une tragédie dont le succès n’a jamais faibli dans tout le cours du grand siècle, qui depuis n’a pas lassé l’admiration, et qui vivra tant qu’il y aura une scène française. Disons seulement, au sujet du goût si durable, de la prédilection même témoignée par les contemporains de Racine pour son premier chef-d’œuvre, qu’en 1685 ou 1686 Baillet écrivait dans ses Jugemens des savans : « C’est maintenant de toutes ses pièces celle que la cour et le public revoient le plus volontiers ; de sorte que les connoisseurs semblent lui donner le prix sur toutes les autres. » L’opinion de Boileau n’était pas, au témoignage de Brossette, très-éloignée de celle-là ; au-dessus d’*Andromaque*, il ne plaçait que Phèdre.
75
Voltaire, au siècle suivant, ne mettait pas Andromaque moins haut. Il disait dans ses Remarques sur le troisième discours du poëme dramatique, de Corneille : « Il y a manifestement deux intrigues dans l’*Andromaque* de Racine, celle d’Hermione aimée d’Oreste et dédaignée de Pyrrhus, celle d’Andromaque qui voudrait sauver son fils et être fidèle aux mânes d’Hector. Mais ces deux intérêts, ces deux plans sont si heureusement rejoints ensemble que, si la pièce n’était pas un peu affaiblie par quelques scènes de coquetterie et d’amour, plus dignes de Térence que de Sophocle, elle serait la première tragédie du théâtre français. »
76
Toutes les tragédies de Racine, à partir d’*Andromaque*, ont eu, dans tous les temps, de célèbres interprètes sur la scène. Comme l’éclat qu’ils y ont jeté n’est qu’un reflet de la gloire du poëte, on ne trouverait ici qu’un historique incomplet de ces chefs-d’œuvre, si nous ne rappelions brièvement le souvenir, non point de tous les talents qui en ont dignement secondé les représentations, mais de ceux qui, dans les grands rôles, ont laissé la trace la plus brillante et la plus durable.
77
Du vivant de Racine, après les comédiens qui ont joué d’original dans Andromaque, et dont nous avons parlé, le nom qui survit entre tous dans la représentation de cette tragédie, est celui de la Champmeslé.
78
À la rentrée de Pâques de l’année 1670, la Champmeslé, qui venait d’être engagée à l’Hôtel de Bourgogne, y choisit pour ses débuts le rôle d’Hermione, créé avec tant d’éclat par Mlle des Œillets. Malgré son inexpérience, elle eut le plus étonnant succès, surtout dans les derniers actes, où elle rendit les emportements de la passion avec tant de feu que de ce jour elle devint une actrice sans rivale. La des Œillets, éloignée alors de la scène par une maladie à laquelle elle devait bientôt après succomber, avait voulu la voir. Elle sortit de la représentation en s’écriant douloureusement : « Il n’y a plus de des Œillets ! » Ce fut, dit-on, par son admirable jeu dans ce rôle d’Hermione que la Champmeslé toucha le cœur de Racine.
79
Il ne nous reste aucun détail sur le jeu, dans le rôle de Pyrrhus, d’un célèbre acteur du même temps, nous voulons parler de Baron. Mais dans tous ses rôles il était sans égal. Floridor, qui s’était retiré du théâtre en 1671, avait le premier, nous l’avons dit, joué Pyrrhus. On dut cesser de regretter ce comédien si aimé lorsqu’en 1673 Baron, entré bien jeune encore à l’Hôtel de Bourgogne, fut chargé de représenter le même personnage. Sa noble figure, sa belle taille, la dignité de son geste le rendaient très-propre à ces rôles de rois. Il reprit celui de Pyrrhus en 1720, lorsqu’il reparut sur la scène, dont il s’était tenu éloigné vingt-neuf ans.
80
Au dix-huitième siècle, l’art du tragédien fut porté très-haut. On y eut généralement l’opinion, difficile, il est vrai, à contrôler, que les plus fameux acteurs du siècle précédent étaient fort dépassés, surtout que la déclamation s’était beaucoup rapprochée de la nature et de la vérité. Baron appartient aux deux âges. Le rôle de Pyrrhus, qui, nous venons de le voir, avait été si longtemps en bonnes mains, fut aussi un des meilleurs de Quinault-Dufresne, qui brilla sur le théâtre français de 1712 à 1741 : « acteur plus éblouissant que profond, dit Mlle Clairon dans ses Mémoires, noble, mais jamais terrible ; plein de chaleur, mais sans ordre, sans principes, » et qui devait à son bel et imposant extérieur une grande part de ses succès. Parmi les plus touchantes Andromaques on cite Mlle Gaussin (Andromaque fut un de ses rôles de début en 1731), et, beaucoup plus tard qu’elle, dans les dernières années du siècle, Mlle des Garcins, qui la rappelait, avec moins de beauté, mais presque son égale par la sensibilité touchante, la douceur charmante de la voix et le même don de faire couler les larmes.
81
Mais de tous les rôles de la tragédie d’*Andromaque*, ceux que les acteurs du dix-huitième siècle jouèrent avec le plus d’éclat, furent ceux d’Hermione et d’Oreste. Les belles Hermiones sont nombreuses en ce temps. Mlle Lecouvreur, qui avait débuté à la Comédie française en 1717, est la première en date, et peut-être la plus parfaite. Nous disons la première en date ; car nous ne croyons pas que la Duclos, qui l’avait précédée au théâtre, et qui, dès 1696, avait doublé la Champmeslé dans ses grands rôles, ait particulièrement brillé dans celui d’Hermione. Louis XIV, à ce qu’on rapporte, avait dit que pour remplir parfaitement le rôle d’Hermione, il eût fallu que la des Œillets jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les autres ; car l’une jouait plus finement, l’autre avec plus de passion. Cet idéal que rêvait le grand roi paraît s’être réalisé dans Adrienne Lecouvreur. « Elle a réuni à elle seule, et au plus haut degré de perfection, disent les auteurs de l’*Histoire du Théâtre françois*, les talents de la des Œillets et de la Champmeslé. »
82
Ce fut par le rôle d’Hermione que débuta avec le plus grand succès, devant le roi Louis XV, à Fontainebleau, le 7 novembre 1724, Mlle Deseine, qui devint plus tard Mme Quinault-Dufresne. Elle y avait montré tant d’intelligence et d’âme, que dès le 16 du même mois on eut ordre à la comédie de la recevoir ; et lorsque le 5 janvier 1725 elle parut dans le même rôle sur la scène de Paris, elle était vêtue d’un costume magnifique dont le Roi lui avait fait présent, et qui était, dit-on, du prix de huit mille livres.
83
Le théâtre l’avait déjà perdue quand vinrent y conquérir une grande célébrité, l’une en 1737, l’autre en 1743, deux tragédiennes qui furent longtemps rivales, Mlle Dumesnil et Mlle Clairon. Le rôle d’Hermione fut un de ceux où s’engagea la lutte de leurs talents très-différents. « Mlle Dumesnil, a dit Mlle Clairon, qui naturellement n’était pas disposée à trop d’indulgence pour elle, Mlle Dumesnil n’était ni belle ni jolie, sa physionomie, sa taille n’offraient aux yeux qu’une bourgeoise sans grâce, sans élégance…; mais elle était pleine de chaleur et de pathétique. » La Harpe nous donne à peu près la même idée de Mlle Dumesnil : « Cette actrice a fait voir ce que peut le pathétique… Elle n’a jamais eu ni voix, ni figure, ni noblesse ; elle laissait tomber de très-beaux détails dans tous ses rôles ; mais, dans les mouvements de l’âme, elle avait une énergie et une vérité qui enlevaient les suffrages. » Clairon n’avait pas les inspirations enflammées, les terribles éclairs de passion, le débit rapide et foudroyant, qui, dans les plus énergiques passages de son rôle, devaient faire de la Dumesnil une admirable Hermione, Mais, avec de moins grands éclats, son art étudié, savant, son esprit fin et délicat, sa grande intelligence, sa noblesse lui donnaient aussi quelques avantages. Elle entrait profondément dans l’esprit de ses rôles. Les observations que dans ses Mémoires elle a consignées sur celui d’Hermione, témoignent assez de la justesse de son goût, et du soin avec lequel elle méditait et réglait son jeu. Nous en reproduisons quelques-unes dans les notes de la pièce. Voici comment elle comprenait le sens général du rôle ; il nous semble qu’elle l’analyse assez bien pour défier, non pas en bon style, mais en sagacité pénétrante, les commentateurs de profession : « Ce rôle offre continuellement le danger de ne pas atteindre le but ou de le dépasser. Le caractère en est passionné, et n’est pas tendre ; il est furieux et point méchant ; il est noble et fier, et se permet cependant de la séduction et de la dissimulation avec Oreste, et de l’atrocité avec Pyrrhus ; son orgueil et sa passion marchent partout d’un pas égal, excepté dans les six vers qui commencent par celui-ci :
84
Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère, etc.,
85
dans la fin du monologue du cinquième acte, et le commencement du dernier couplet de ce rôle, où l’amour parle seul et fait couler ses larmes.
86
« Tout ce que j’ai cherché de ressources dans mon physique et dans mes réflexions pour tâcher d’atteindre à la beauté de ce rôle, pour y soutenir le caractère, sans altérer la fraîcheur de l’âge, est un de mes plus pénibles travaux…
87
« Dans tout ce qui peint l’amour d’Hermione, il faut soigneusement éviter les sons les plus touchants, la physionomie simple et douce, qui caractérisent les âmes tendres, et, dans son emportement, s’éloigner, autant qu’il est possible, des élans sûrs, fermes, de la femme expérimentée, telle par exemple que Roxane dans Bajazet. »
88
Dans le temps où Mlles Dumesnil et Clairon se disputaient les applaudissements dans le rôle d’Hermione, le rôle d’Oreste avait trouvé un de ses plus grands interprètes. C’était le Kain, dont l’année 1750 vit les débuts sur la scène tragique. La Harpe l’appelait « le grand acteur, celui qui a porté le plus loin le sentiment et l’expression de la tragédie. « Mlle Clairon fait remarquer « que sa perfection n’était complète que dans les tragédies de Voltaire, et que les rôles de Racine étaient trop simples pour lui. » Cela est constaté par tous les témoignages contemporains, et nous donnerait, nous l’avouerons, l’idée de qualités sans doute très-brillantes, mais non de premier ordre. Quoi qu’on puisse d’ailleurs penser de lui, il paraît que dans les fureurs d’Oreste, le Kain était fort beau ; la Harpe a conservé, dans son commentaire, le souvenir d’un des grands effets qu’il y produisait.
89
Après la disparition de tous ces fameux acteurs du dix-huitième siècle, un admirable tragédien, un tragédien de génie ne serait peut-être pas trop dire, allait faire mieux encore que de continuer leur tradition : l’art fut renouvelé par lui et porté à son plus haut point. Talma, bien qu’il ait débuté en 1787 et ait été reçu à la Comédie française en 1789, appartient surtout au dix-neuvième siècle, où son talent se montra dans toute sa maturité et dans toute sa perfection. Le rôle d’Oreste fut un de ses plus beaux triomphes. Mme de Staël cite un passage de la scène des fureurs, où il lui semblait très-supérieur à le Kain. Le critique Geoffroy, détracteur très-passionné de Talma, exprimait une opinion tout opposée. Son jugement avait même été d’abord entièrement défavorable au nouvel acteur. Quoiqu’il fût contraint de reconnaître que Talma avait rendu les fureurs d’Oreste au gré du public, il protestait contre le succès, et accusait le tragédien « d’avoir moins représenté une fureur causée par le désespoir d’une passion violente qu’un état de démence. » Il parlait ainsi en 1800. Mais, un an après, ne pouvant plus lutter obstinément contre une admiration toujours croissante, il lui fallait écrire : « Il me semble que Talma a beaucoup mieux rendu qu’autrefois les fureurs d’Oreste. Je l’ai vu jadis imiter les contorsions d’un fou ; maintenant il exprime le vrai délire de la passion et du désespoir… Il m’a paru très-beau, très-pathétique. » Et un peu plus tard encore : « Talma a produit un grand effet dans le rôle d’Oreste, surtout dans les deux derniers actes… Il ne laisse presque rien à désirer dans le morceau terrible qui termine la pièce. » Cependant il soutint constamment que l’avantage restait à le Kain : « Talma, disait-il en 1804, est toujours en possession des plus vifs applaudissements dans les fureurs d’Oreste. Il les joue avec une effrayante vérité, qui doit frapper la multitude. Le Kain avait une autre manière : pénétré de la noblesse de son art, il était persuadé qu’il fallait conserver à Oreste une sorte de dignité, même dans ses moments d’aliénation… Il ne croyait pas que la fureur d’Oreste dût ressembler à une attaque d’épilepsie. Le Kain s’efforçait donc d’ennoblir ce délire d’un prince qu’une horrible fatalité avait dévoué aux Euménides. Talma a pris une autre manière : il a plus de naturel et de vérité, mais moins de noblesse et même d’intérêt… Il étonne, il épouvante… Le Kain était plus touchant et plus pathétique. » Malgré le parti pris d’exalter le Kain aux dépens de Talma, ce passage où l’acteur sacrifié impose quelque admiration à l’hypercritique lui-même, est curieux à citer, parce qu’il semblerait pouvoir donner une certaine idée de la manière différente dont les deux tragédiens interprétaient ces fureurs d’Oreste. Toutefois il y a lieu de se demander s’il suffit de beaucoup réduire l’exagération de Geoffroy, et s’il reste, dans la comparaison qu’il fait, un fond de vérité. Mme de Staël, dans le chapitre de l’Allemagne, cité plus haut, donne à entendre que le jeu de Talma avait précisément les mérites que le journaliste lui refuse. C’est en parlant de la sublime interprétation de cet acteur qu’elle dit : « Les grands acteurs se sont presque toujours essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le calme et la dignité d’une belle nature. »
90
À cette époque des magnifiques représentations de Talma, d’autres rôles de la tragédie d’*Andromaque* étaient joués avec un talent qui a laissé des souvenirs, quoiqu’il ne pût rien avoir de comparable à celui du tragédien sans pareil. Lafon, qui avait un peu d’emphase, mais du feu, de la sensibilité, de la noblesse, représentait, avec un grand succès, le personnage de Pyrrhus. Lorsque les comédiens français furent réunis en une seule troupe en 1799, Mlle Raucourt, élève de Clairon, dont les débuts remontaient à l’année 1772, brilla dans plusieurs des grands rôles des tragédies de Racine, dans celui d’Hermione entre autres. Sa beauté, sa fière énergie y étaient fort admirées. On lui reprochait toutefois dans les scènes violentes, dans les emportements d’Hermione, quelque exagération et une férocité à laquelle la rudesse de sa voix donnait un caractère trop mâle. Peu après parut une autre Hermione, dont les qualités étaient entièrement différentes. C’était Mlle Duchesnois, qui devait longtemps, à côté de Talma, contribuer aux splendeurs de cette belle époque du théâtre français, et à laquelle Mlle Georges, formée par Mlle Raucourt, disputait seule parmi les tragédiennes la faveur du public. Mlle Duchesnois, qui, par l’expression touchante de son jeu, savait, mieux que nulle autre, faire couler les larmes, avait mérité d’être appelée l’*actrice de Racine*. Peut-être, avec une telle nature de talent, lui manquait-il quelque chose pour le rôle d’Hermione. Il parait cependant que, dès le temps de ses débuts, elle ravissait les spectateurs dans les scènes pathétiques des deux derniers actes. On y regrettait seulement que dans l’ironie elle ne mît pas assez d’amertume ni de force, et que sa voix conservât trop souvent encore des inflexions douces et tendres, lorsque le rôle réclame surtout de l’énergie.
91
Après tant de talents divers qui s’étaient tour à tour produits dans le même rôle, peut-être, quoiqu’il faille au théâtre se défier de l’avantage qu’ont naturellement pour nous les admirations présentes sur les admirations de nos pères, peut-être avons-nous vu la plus admirable des Hermiones, supérieure aux Champmeslé et aux Lecouvreur. On croyait que l’ancienne tragédie française, qui avait fait place, sur notre scène, au drame moderne, ne vivait plus que dans les livres et dans l’admiration des lettrés, et qu’elle était passée à l’état de bel archaïsme, lorsque Mlle Rachel, de son souffle inspiré, la ranima devant la foule. Hermione fut, dans le théâtre de Racine, le premier rôle qu’elle joua à la Comédie française ; c’était au mois de juin 1838, dans ses premiers débuts. Quelque admirée qu’elle ait été dans d’autres tragédies de notre poëte, nous croyons que dans aucune elle n’a paru aussi parfaite que dans Andromaque. La terrible ironie d’Hermione convenait merveilleusement à son talent. Elle avait le secret de pousser cette ironie à ses dernières limites, sans rien lui faire perdre de sa dignité tragique. On ne pouvait la voir sans se dire que le génie de Racine n’avait pas autrement conçu la fierté, la passion de ce rôle magnifique. La dernière représentation qu’ait donnée Mlle Rachel (23 juillet 1855) a été une représentation d’*Andromaque*. Elle a fait, dans le rôle d’Hermione, ses adieux au grand art qu’elle avait relevé.
92
Les grands comédiens que Saint-Évremond affectait de croire nécessaires à Andromaque pour la soutenir dans la faveur publique n’ont donc en aucun temps manqué à cette tragédie. C’est un bonheur qui n’arrive qu’aux belles œuvres, source inépuisable d’inspiration, ouverte pour toutes les générations.
93
Il est très-vrai, comme le dit Racine dans sa seconde préface, qu’il ne doit rien, pour le sujet de sa tragédie, à la pièce du théâtre grec qui porte le même titre. Il n’y a pas trouvé non plus la première idée de ses caractères. Nous aurons à signaler seulement quelques emprunts de détail qu’il a faits à l’*Andromaque* d’Euripide, aussi bien qu’aux Troyennes du même poëte, et aux Troyennes de Sénèque. Voltaire, dans sa préface du Pertharite de Corneille, joué en 1652, dit qu’il croit « avoir découvert dans cette pièce le germe de la belle tragédie d’*Andromaque*. » Avant sa découverte, quelques rapports frappants entre les deux tragédies avaient déjà été signalés ; mais il exagère beaucoup lorsqu’il avance qu’on trouvera dans Pertharite « toute la disposition de la tragédie d’*Andromaque* ; » il suffisait de dire : quelques situations qui se ressemblent. Son intention d’ailleurs n’était pas de rabaisser la gloire de Racine. C’était Corneille dont il traitait le génie avec trop peu de respect, lorsque dans son commentaire il ne craignait pas d’écrire : « Il est évident que Racine a tiré son or de cette fange. » Pour Racine, il prend soin de le disculper de plagiat : personne n’eût songé à en accuser l’auteur d’*Andromaque*. Ni dans son plan général, ni dans ses caractères, ni dans ses admirables peintures des passions, sa tragédie ne doit rien à Pertharite ; il a donc pu légitimement demander quelques inspirations à Corneille, sans avoir dans cet emprunt rien perdu de son originalité.
94
Si Andromaque avait eu réellement quelques modèles, nous n’aurions pu négliger d’en parler sans laisser incomplet l’historique de cette pièce ; il est moins nécessaire d’énumérer les traductions ou imitations qui en ont été données. Mentionnons cependant, parce qu’elle a eu au dix-huitième siècle quelque célébrité, la tragédie de la Mère en détresse (Distrest Mother), que Philips fit représenter sur la scène anglaise, et qui est moins une imitation qu’une traduction, mais une traduction quelquefois inexacte, d’*Andromaque*. On y trouve trois nouvelles scènes ajoutées au dénoûment de Racine. La pièce a été imprimée en 1712. L’abbé du Ros et Louis Racine en ont parlé ; Richardson, dans son roman de Paméla, en a fait une critique de quelque étendue, qui, dans son intention, s’adressait plutôt au poëte original qu’à son traducteur ; il est à regretter qu’il n’ait pas suffisamment distingué l’un de l’autre, et qu’en quelques endroits il ait paru croire avoir affaire à Racine, tandis qu’il n’eût dû s’en prendre qu’à son copiste peu fidèle. Philips n’avait pas été dans son pays le premier traducteur de la pièce de Racine. « Dès 1675, dit l’abbé du Bos, les Anglais avaient une traduction en prose de l’*Andromaque*, retouchée et mise au théâtre par M. Crown. » Mais la Mère en détresse, qui est en vers, semblait par cela même une tentative plus sérieuse pour naturaliser en Angleterre le chef-d’œuvre de notre poëte. Richardson nous apprend que Mrs Porter, chargée du rôle d’Hermione, le jouait avec un talent incomparable. Il parle avec indignation d’un épilogue récité à la suite de la pièce ; cet épilogue, qui a été imprimé sous le nom de Budgell, et qu’on a quelquefois attribué à Addison, était, dit Richardson, rempli d’équivoques absurdes et assez indécentes pour faire perdre contenance aux spectatrices. Il est au moins certain que c’était une bouffonnerie ridicule, et d’autant plus sacrilège qu’on la faisait débiter par l’actrice qui venait de représenter Andromaque, la plus noble figure de cette tragédie. De telles monstruosités de goût ne permettaient plus de savoir gré aux Anglais de l’hommage que par leur traduction ils semblaient rendre au génie du poëte français. Richardson du moins, que révoltait tant de grossièreté, était digne de sentir les beautés délicates d’*Andromaque*, même à travers une traduction qui l’affaiblissait beaucoup et quelquefois la dénaturait. Dans l’examen qu’il en fait, il exprime souvent une juste et vive admiration ; mais il était trop austère pour que la pièce ne lui parût pas offrir quelques dangers ; il inclinait à ranger l’auteur d’*Andromaque* parmi les écrivains qui « semblent avoir pour but de soulever ces orages du cœur dont la violence emporte tout, religion, raison, bonnes mœurs. » Son génie, qui se complaisait dans la peinture candide des sentiments les plus doux, ne pouvait s’accommoder d’un Pyrrhus si féroce, d’une Hermione si emportée, si cruelle. Quelques-unes de ses appréciations sévères ne font que reproduire ce que d’autres censeurs de la pièce avaient dit avant lui, et sont fort contestables, quoique, dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau les déclare très-judicieuses, heureux qu’il était de trouver pour sa thèse sur les vices du théâtre l’appui d’une telle autorité. Mais nous avions seulement à rappeler en quelques mots la traduction anglaise de Philips, et non à rentrer dans l’histoire des diverses critiques d’*Andromaque*.
95
Parmi les imitations de cette tragédie, il en est une qui, dans plusieurs des principales situations, suit Racine à la trace : si peu racinienne cependant, si étrange, qu’on hésite à en parler ici. Si l’on ne regarde qu’au nom de l’imitateur, c’est celui d’un vrai poëte, d’un poëte charmant que l’on peut citer partout ; mais son génie s’égarait beaucoup trop dans les sentiers d’une fantaisie déréglée. Dans le petit drame en vers, œuvre de jeunesse, qui a pour titre : les Marrons du feu, et dans laquelle Hermione est devenue la Camargo, Oreste l’abbé Annibal Désiderio, comment dire ce qu’Alfred de Musset a tiré de l’or de Racine ? Ne retournons pas la phrase, citée plus haut, du commentaire de Pertharite : elle rendrait mal notre pensée. Mais Voltaire, dans le même commentaire, a parlé de Phidias faisant d’une statue informe son Jupiter Olympien : ici nous songeons à quelque jeune sculpteur téméraire, qui, dans une débauche de son imagination et de son ciseau, aurait changé le Jupiter Olympien en un Satyre ; le Satyre est plein de verve ; mais c’est toujours une profanation et un malheur de se jouer, fût-ce très-spirituellement, avec les Dieux.
96
Notre texte est celui de l’édition de 1697. Les variantes nous ont été données par deux éditions séparées : celle de 1668 d’abord, qui est l’édition originale, et celle de 1673 (Paris, Henry Loyson), très-différente en plusieurs points de la première ; et par les éditions collectives dont nous avons fait usage pour les pièces précédentes.
Première préface
97
VIRGILE
98
au troisième livre
99
DE L’*ÉNÉIDE*.
100
C’est Énée qui parle.
101
Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
102
Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
103
Solemnes tum forte dapes et tristia dona
104
Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
105
Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
106
Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
107
Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
108
« O felix una ante alias Priameïa virgo,
109
Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
110
Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
111
Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
112
Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
113
Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
114
Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
115
Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
116
Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
117
Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
118
Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
119
Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermionne, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
120
Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l’antiquité, que pour peu qu’on la connoisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. Aussi n’ai-je pas pensé qu’il me fut permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j’ai prise, ç’a été d’adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade, et Virgile, dans le second de l’*Énéide*, ont poussée beaucoup plus loin que je n’ai cru le devoir faire.
121
Encore s’est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu’il s’emportât contre Andromaque, et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. J’avoue qu’il n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n’avoit pas lu nos romans. Il étoit violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
122
Quoi qu’il en soit, le public m’a été trop favorable pour m’embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu’on réformât tous les héros de l’antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu’on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souvenir que ce n’est pas à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de dépeindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu’il étoit, et tel qu’on dépeint son fils. Et Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soient extrêmement bons, parce que la punition d’un homme de bien exciteroit plutôt l’indignation que la pitié du spectateur ; ni qu’ils soient méchants avec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Il faut donc qu’ils aient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertu capable de foiblesse, et qu’ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.
Seconde préface
123
VIRGILE
124
au troisième livre
125
DE L’*ÉNÉIDE*.
126
C’est Énée qui parle.
127
Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
128
Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
129
Solemnes tum forte dapes et tristia dona
130
Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
131
Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
132
Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
133
Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
134
« O felix una ante alias Priameïa virgo,
135
Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
136
Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
137
Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
138
Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
139
Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
140
Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
141
Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
142
Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
143
Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
144
Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
145
Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
146
C’est presque la seule chose que j’emprunte ici de cet auteur. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est pourtant très-différent. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu’elle a eu de Pyrrhus, et qu’Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s’agit point de Molossus. Andromaque ne connoît point d’autre mari qu’Hector, ni d’autre fils qu’Astyanax. J’ai cru en cela me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d’Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d’Hector et pour la mère d’Astyanax. On ne croit point qu’elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils. Et je doute que les larmes d’Andromaque eussent fait sur l’esprit de mes spectateurs l’impression qu’elles y ont faite, si elles avoient coulé pour un autre fils que celui qu’elle avoit d’Hector.
147
Il est vrai que j’ai été obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu’il n’a vécu ; mais j’écris dans un pays où cette liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade, qui ne sait que l’on fait descendre nos anciens rois de ce fils d’Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince, après la désolation de son pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie ?
148
Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie d’*Hélène* ! Il y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce. Il suppose qu’Hélène n’a jamais mis le pied dans Troie ; et qu’après l’embrasement de cette ville, Ménélas trouve sa femme en Égypte, dont elle n’étoit point partie. Tout cela fondé sur une opinion qui n’étoit reçue que parmi les Égyptiens, comme on le peut voir dans Hérodote.
149
Je ne crois pas que j’eusse besoin de cet exemple d’Euripide pour justifier le peu de liberté que j’ai prise. Car il y a bien de la différence entre détruire le principal fondement d’une fable, et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poëtes, ne peut être blessé qu’au talon, quoique Homère le fasse blesser au bras et ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la reconnoissance d’Œdipe, tout au contraire d’Euripide, qui la fait vivre jusqu’au combat et à la mort de ses deux fils. Et c’est à propos de quelque contrariété de cette nature qu’un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien, « qu’il ne faut point s’amuser à chicaner les poëtes pour quelques changements qu’ils ont pu faire dans la fable ; mais qu’il faut s’attacher à considérer l’excellent usage qu’ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. »
Acteurs
150
- Andromaque, veuve d’Hector, captive de Pyrrhus.
151
- Pyrrhus, fils d’Achille, roi d’Épire.
152
- Oreste, fils d’Agamemnon.
153
- Hermione, fille d’Hélène, accordée avec Pyrrhus.
154
- Pylade, ami d’Oreste.
155
- Cléone, confidente d’Hermione.
156
- Céphise, confidente d’Andromaque.
157
- Phœnix, gouverneur d’Achille, et ensuite de Pyrrhus.
158
- Suite d’Oreste.
159
La scène est à Buthrot, ville d’Épire, dans une salle du palais de Pyrrhus.
Acte I
Scène première
160
Oreste, Pylade
161
Oreste
162
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
163
Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
164
Et déjà son courroux semble s’être adouci,
165
Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
166
Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste
167
Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
168
Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
169
À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?
170
Pylade
171
J’en rends grâces au ciel, qui m’arrêtant sans cesse
172
Sembloit m’avoir fermé le chemin de la Grèce,
173
Depuis le jour fatal que la fureur des eaux
174
Presque aux yeux de l’Épire écarta nos vaisseaux.
175
Combien dans cet exil ai-je souffert d’alarmes !
176
Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
177
Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
178
Que ma triste amitié ne pouvoit partager !
179
Surtout je redoutois cette mélancolie
180
Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
181
Je craignois que le ciel, par un cruel secours,
182
Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.
183
Mais je vous vois, Seigneur ; et si j’ose le dire,
184
Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
185
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
186
N’est point d’un malheureux qui cherche le trépas.
187
Oreste
188
Hélas ! qui peut savoir le destin qui m’amène ?
189
L’amour me fait ici chercher une inhumaine.
190
Mais qui sait ce qu’il doit ordonner de mon sort,
191
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?
192
Pylade
193
Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie
194
Se repose sur lui du soin de votre vie ?
195
Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
196
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ?
197
Pensez-vous qu’Hermione, à Sparte inexorable,
198
Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
199
Honteux d’avoir poussé tant de vœux superflus,
200
Vous l’abhorriez ; enfin vous ne m’en parliez plus,
201
Vous me trompiez, Seigneur.
202
Oreste
203
Je me trompois moi-même.
204
Ami, n’accable point un malheureux qui t’aime.
205
T’ai-je jamais caché mon cœur et mes désirs ?
206
Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs.
207
Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
208
En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille,
209
Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis
210
Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
211
Je te vis à regret, en cet état funeste,
212
Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
213
Toujours de ma fureur interrompre le cours,
214
Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
215
Mais quand je me souvins que parmi tant d’alarmes
216
Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes,
217
Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris
218
Voulut en l’oubliant punir tous ses mépris.
219
Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
220
Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;
221
Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,
222
Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
223
Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
224
En ce calme trompeur j’arrivai dans la Grèce ;
225
Et je trouvai d’abord ses princes rassemblés,
226
Qu’un péril assez grand sembloit avoir troublés.
227
J’y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
228
De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;
229
Que mes sens reprenant leur première vigueur,
230
L’amour achèveroit de sortir de mon cœur.
231
Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
232
Me fait courir alors au piège que j’évite.
233
J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
234
Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
235
On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
236
Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
237
Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
238
Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
239
J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
240
Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
241
Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
242
Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
243
On dit que peu sensible aux charmes d’Hermione,
244
Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;
245
Ménélas, sans le croire, en paroît affligé,
246
Et se plaint d’un hymen si longtemps négligé.
247
Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
248
Il s’élève en la mienne une secrète joie :
249
Je triomphe ; et pourtant je me flatte d’abord
250
Que la seule vengeance excite ce transport.
251
Mais l’ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place :
252
De mes feux mal éteints je reconnus la trace ;
253
Je sentis que ma haine alloit finir son cours,
254
Ou plutôt je sentis que je l’aimois toujours.
255
Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
256
On m’envoie à Pyrrhus : j’entreprends ce voyage.
257
Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
258
Cet enfant dont la vie alarme tant d’États :
259
Heureux si je pouvois, dans l’ardeur qui me presse,
260
Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse !
261
Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
262
Des périls les plus grands puissent être troublés.
263
Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
264
Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.
265
J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
266
La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
267
Toi qui connois Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
268
Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.
269
Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
270
Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’il m’a ravi ?
271
Pylade
272
Je vous abuserois si j’osois vous promettre
273
Qu’entre vos mains, Seigneur, il voulût la remettre :
274
Non que de sa conquête il paroisse flatté.
275
Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
276
Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
277
N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
278
Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
279
Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
280
De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête,
281
Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
282
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
283
Cet amant irrité revenir sous ses lois,
284
Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
285
Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
286
Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
287
Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
288
Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
289
Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime.
290
Oreste
291
Mais dis-moi de quel œil Hermione peut voir
292
Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir ?
293
Pylade
294
Hermione, Seigneur, au moins en apparence,
295
Semble de son amant dédaigner l’inconstance,
296
Et croit que trop heureux de fléchir sa rigueur,
297
Il la viendra presser de reprendre son cœur.
298
Mais je l’ai vue enfin me confier ses larmes.
299
Elle pleure en secret le mépris de ses charmes.
300
Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
301
Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.
302
Oreste
303
Ah ! si je le croyois, j’irois bientôt, Pylade,
304
Me jeter…
305
Pylade
306
Achevez, Seigneur, votre ambassade.
307
Vous attendez le Roi. Parlez, et lui montrez
308
Contre le fils d’Hector tous les Grecs conjurés.
309
Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse,
310
Leur haine ne fera qu’irriter sa tendresse.
311
Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
312
Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir.
313
Il vient.
314
Oreste
315
Hé bien ! va donc disposer la cruelle
316
À revoir un amant qui ne vient que pour elle.
Scène II
317
Pyrrhus, Oreste, Phœnix
318
Oreste
319
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
320
Souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix
321
Et qu’à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie
322
De voir le fils d’Achille et le vainqueur de Troie.
323
Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
324
Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
325
Et vous avez montré, par une heureuse audace,
326
Que le fils seul d’Achille a pu remplir sa place.
327
Mais ce qu’il n’eût point fait, la Grèce avec douleur
328
Vous voit du sang troyen relever le malheur,
329
Et vous laissant toucher d’une pitié funeste,
330
D’une guerre si longue entretenir le reste.
331
Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector ?
332
Nos peuples affoiblis s’en souviennent encor.
333
Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles ;
334
Et dans toute la Grèce il n’est point de familles
335
Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
336
D’un père ou d’un époux qu’Hector leur a ravis.
337
Et qui sait ce qu’un jour ce fils peut entreprendre ?
338
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
339
Tel qu’on a vu son père embraser nos vaisseaux,
340
Et la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
341
Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
342
Vous-même de vos soins craignez la récompense,
343
Et que dans votre sein ce serpent élevé
344
Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
345
Enfin de tous les Grecs satisfaites l’envie,
346
Assurez leur vengeance, assurez votre vie ;
347
Perdez un ennemi d’autant plus dangereux
348
Qu’il s’essaiera sur vous à combattre contre eux.
349
Pyrrhus
350
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.
351
De soins plus importants je l’ai crue agitée,
352
Seigneur ; et sur le nom de son ambassadeur,
353
J’avois dans ses projets conçu plus de grandeur.
354
Qui croiroit en effet qu’une telle entreprise
355
Du fils d’Agamemnon méritât l’entremise ;
356
Qu’un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
357
N’eût daigné conspirer que la mort d’un enfant ?
358
Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?
359
La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ?
360
Et seul de tous les Grecs ne m’est-il pas permis
361
D’ordonner d’un captif que le sort m’a soumis ?
362
Oui, Seigneur, lorsqu’au pied des murs fumants de Troie
363
Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
364
Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
365
Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
366
Hécube près d’Ulysse acheva sa misère ;
367
Cassandre dans Argos a suivi votre père :
368
Sur eux, sur leurs captifs ai-je étendu mes droits ?
369
Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits ?
370
On craint qu’avec Hector Troie un jour ne renaisse ;
371
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.
372
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin :
373
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
374
Je songe quelle étoit autrefois cette ville,
375
Si superbe en remparts, en héros si fertile,
376
Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin
377
Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
378
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
379
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
380
Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
381
Que Troie en cet état aspire à se venger.
382
Ah ! si du fils d’Hector la perte étoit jurée,
383
Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ?
384
Dans le sein de Priam n’a-t-on pu l’immoler ?
385
Sous tant de morts, sous Troie il falloit l’accabler.
386
Tout étoit juste alors : la vieillesse et l’enfance
387
En vain sur leur foiblesse appuyoient leur défense ;
388
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
389
Nous excitoient au meurtre, et confondoient nos coups.
390
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
391
Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
392
Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
393
Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
394
Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
395
Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
396
De mes inimitiés le cours est achevé ;
397
L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
398
Oreste
399
Seigneur, vous savez trop avec quel artifice
400
Un faux Astyanax fut offert au supplice
401
Où le seul fils d’Hector devoit être conduit.
402
Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.
403
Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père ;
404
Il a par trop de sang acheté leur colère.
405
Ce n’est que dans le sien qu’elle peut expirer ;
406
Et jusque dans l’Épire il les peut attirer.
407
Prévenez-les.
408
Pyrrhus
409
Non, non. J’y consens avec joie :
410
Qu’ils cherchent dans l’Épire une seconde Troie ;
411
Qu’ils confondent leur haine, et ne distinguent plus
412
Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.
413
Aussi bien ce n’est pas la première injustice
414
Dont la Grèce d’Achille a payé le service.
415
Hector en profita, Seigneur ; et quelque jour
416
Son fils en pourroit bien profiter à son tour.
417
Oreste
418
Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle ?
419
Pyrrhus
420
Et je n’ai donc vaincu que pour dépendre d’elle ?
421
Oreste
422
Hermione, Seigneur, arrêtera vos coups :
423
Ses yeux s’opposeront entre son père et vous.
424
Pyrrhus
425
Hermione, Seigneur, peut m’être toujours chère ;
426
Je puis l’aimer, sans être esclave de son père ;
427
Et je saurai peut-être accorder quelque jour
428
Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
429
Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène :
430
Du sang qui vous unit je sais l’étroite chaîne.
431
Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus,
432
Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus.
Scène III
433
Pyrrhus, Phœnix
434
Phœnix
435
Ainsi vous l’envoyez aux pieds de sa maîtresse !
436
Pyrrhus
437
On dit qu’il a longtemps brûlé pour la princesse.
438
Phœnix
439
Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer ?
440
S’il lui rendoit son cœur, s’il s’en faisoit aimer ?
441
Pyrrhus
442
Ah ! qu’ils s’aiment, Phœnix : j’y consens. Qu’elle parte.
443
Que charmés l’un de l’autre, ils retournent à Sparte :
444
Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
445
Qu’elle m’épargneroit de contrainte et d’ennui !
446
Phœnix
447
Seigneur…
448
Pyrrhus
449
Une autre fois je t’ouvrirai mon âme :
450
Andromaque paroît.
Scène IV
451
Pyrrhus, Andromaque, Céphise
452
Pyrrhus
453
Me cherchiez-vous, Madame ?
454
Un espoir si charmant me seroit-il permis ?
455
Andromaque
456
Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
457
Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
458
Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
459
J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
460
Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.
461
Pyrrhus
462
Ah ! Madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes,
463
Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.
464
Andromaque
465
Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
466
Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?
467
Pyrrhus
468
Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte.
469
Ils redoutent son fils.
470
Andromaque
471
Digne objet de leur crainte !
472
Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
473
Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector.
474
Pyrrhus
475
Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse.
476
Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.
477
Andromaque
478
Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
479
Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
480
Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
481
On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.
482
Il m’auroit tenu lieu d’un père et d’un époux ;
483
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.
484
Pyrrhus
485
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
486
Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
487
Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
488
Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
489
Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;
490
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
491
Je ne balance point, je vole à son secours :
492
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
493
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
494
Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
495
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
496
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
497
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
498
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
499
En combattant pour vous, me sera-t-il permis
500
De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
501
Andromaque
502
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
503
Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse ?
504
Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux
505
Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?
506
Captive, toujours triste, importune à moi-même,
507
Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?
508
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
509
Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
510
Non, non, d’un ennemi respecter la misère,
511
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
512
De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
513
Sans me faire payer son salut de mon cœur,
514
Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
515
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
516
Pyrrhus
517
Hé quoi ? votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ?
518
Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ?
519
J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
520
Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
521
Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
522
Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés !
523
De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !
524
Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie.
525
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
526
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,
527
Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes…
528
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
529
Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir :
530
Nos ennemis communs devroient nous réunir.
531
Madame, dites-moi seulement que j’espère,
532
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
533
Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;
534
J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
535
Animé d’un regard, je puis tout entreprendre :
536
Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
537
Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris,
538
Dans ses murs relevés couronner votre fils.
539
Andromaque
540
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère :
541
Je les lui promettois tant qu’a vécu son père.
542
Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
543
Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector.
544
À de moindres faveurs des malheureux prétendent,
545
Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
546
Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
547
J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
548
Votre amour contre nous allume trop de haine :
549
Retournez, retournez à la fille d’Hélène.
550
Pyrrhus
551
Et le puis-je, Madame ? Ah ! que vous me gênez !
552
Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
553
Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
554
Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire ;
555
Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener :
556
Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner.
557
Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
558
Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire
559
Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
560
Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
561
Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
562
S’il s’échappoit vers elle, y porteroit de joie !
563
Andromaque
564
Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ?
565
Auroit-elle oublié vos services passés ?
566
Troie, Hector contre vous révoltent-ils son âme ?
567
Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
568
Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
569
Sa mort seule a rendu votre père immortel.
570
Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes,
571
Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.
572
Pyrrhus
573
Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
574
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
575
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
576
Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
577
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
578
S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
579
Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
580
Le fils me répondra des mépris de la mère ;
581
La Grèce le demande, et je ne prétends pas
582
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
583
Andromaque
584
Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
585
Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
586
Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
587
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
588
Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère ;
589
Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
590
Ainsi tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
591
Nous vous…
592
Pyrrhus
593
Allez, Madame, allez voir votre fils.
594
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
595
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
596
Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
597
Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
Acte II
Scène première
598
Hermione, Cléone
599
Hermione
600
Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :
601
Je lui veux bien encore accorder cette joie.
602
Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
603
Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.
604
Cléone
605
Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?
606
Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste
607
Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
608
Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?
609
Hermione
610
C’est cet amour payé de trop d’ingratitude
611
Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
612
Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui
613
De voir mon infortune égaler son ennui !
614
Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?
615
Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.
616
L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
617
Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?
618
Ah Dieux !
619
Cléone
620
Ah ! dissipez ces indignes alarmes.
621
Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
622
Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?
623
Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.
624
Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.
625
Hermione
626
Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
627
À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
628
Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.
629
Cléone
630
Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.
631
Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.
632
Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.
633
Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?
634
Hermione
635
Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
636
Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
637
Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
638
Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.
639
Cléone
640
Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…
641
Hermione
642
Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;
643
Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :
644
Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.
645
Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !
646
Cléone
647
Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?
648
Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,
649
Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?
650
Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?
651
Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.
652
Hermione
653
Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?
654
Je crains de me connoître en l’état où je suis.
655
De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;
656
Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;
657
Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
658
Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.
659
Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
660
Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
661
Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
662
Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
663
Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
664
S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
665
Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
666
S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
667
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
668
Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
669
Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
670
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
671
J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;
672
Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.
673
Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :
674
Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.
675
Cléone
676
Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
677
Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
678
Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
679
De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
680
Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
681
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?
682
Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?
683
Hermione
684
Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
685
Je n’ai point du silence affecté le mystère :
686
Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
687
Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,
688
Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
689
Et qui ne se seroit comme moi déclarée
690
Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?
691
Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
692
Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
693
Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
694
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
695
Les exploits de son père effacés par les siens,
696
Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
697
Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,
698
Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.
699
Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
700
Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
701
Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;
702
Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
703
Allons : qu’il vienne enfin.
704
Cléone
705
Madame, le voici.
706
Hermione
707
Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.
Scène II
708
Hermione, Oreste, Cléone
709
Hermione
710
Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
711
Vous fasse ici chercher une triste princesse ?
712
Ou ne dois-je imputer qu’à votre seul devoir
713
L’heureux empressement qui vous porte à me voir ?
714
Oreste
715
Tel est de mon amour l’aveuglement funeste,
716
Vous le savez, Madame ; et le destin d’Oreste
717
Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
718
Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.
719
Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
720
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
721
Je le sais, j’en rougis. Mais j’atteste les Dieux,
722
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
723
Que j’ai couru partout où ma perte certaine
724
Dégageoit mes serments et finissoit ma peine.
725
J’ai mendié la mort chez des peuples cruels
726
Qui n’apaisoient leurs dieux que du sang des mortels :
727
Ils m’ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
728
De mon sang prodigué sont devenus avares.
729
Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
730
À chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.
731
Mon désespoir n’attend que leur indifférence :
732
Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance ;
733
Ils n’ont, pour avancer cette mort où je cours,
734
Qu’à me dire une fois ce qu’ils m’ont dit toujours.
735
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m’anime.
736
Madame, c’est à vous de prendre une victime
737
Que les Scythes auroient dérobée à vos coups,
738
Si j’en avois trouvé d’aussi cruels que vous.
739
Hermione
740
Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage.
741
À des soins plus pressants la Grèce vous engage.
742
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
743
Songez à tous ces rois que vous représentez.
744
Faut-il que d’un transport leur vengeance dépende ?
745
Est-ce le sang d’Oreste enfin qu’on vous demande ?
746
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
747
Oreste
748
Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
749
Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
750
Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense.
751
Hermione
752
L’infidèle !
753
Oreste
754
Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
755
Sur mon propre destin je viens vous consulter.
756
Déjà même je crois entendre la réponse
757
Qu’en secret contre moi votre haine prononce.
758
Hermione
759
Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
760
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?
761
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
762
J’ai passé dans l’Épire, où j’étois reléguée :
763
Mon père l’ordonnoit. Mais qui sait si depuis
764
Je n’ai point en secret partagé vos ennuis ?
765
Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
766
Que l’Épire jamais n’ait vu couler mes larmes ?
767
Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
768
Je n’ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?
769
Oreste
770
Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse…
771
Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
772
Ouvrez vos yeux : songez qu’Oreste est devant vous,
773
Oreste, si longtemps l’objet de leur courroux.
774
Hermione
775
Oui, c’est vous dont l’amour, naissant avec leurs charmes,
776
Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
777
Vous que mille vertus me forçoient d’estimer ;
778
Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrois aimer.
779
Oreste
780
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
781
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
782
Hermione
783
Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
784
Je vous haïrois trop.
785
Oreste
786
Vous m’en aimeriez plus.
787
Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !
788
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
789
Et l’amour seul alors se faisant obéir,
790
Vous m’aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
791
Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre…
792
Que de raisons pour moi, si vous pouviez m’entendre !
793
Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd’hui,
794
Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui.
795
Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
796
N’a plus…
797
Hermione
798
Qui vous l’a dit. Seigneur, qu’il me méprise ?
799
Ses regards, ses discours vous l’ont-ils donc appris ?
800
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
801
Qu’elle allume en un cœur des feux si peu durables ?
802
Peut-être d’autres yeux me sont plus favorables.
803
Oreste
804
Poursuivez : il est beau de m’insulter ainsi.
805
Cruelle, c’est donc moi qui vous méprise ici ?
806
Vos yeux n’ont pas assez éprouvé ma constance ?
807
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
808
Je les ai méprisés ? Ah ! qu’ils voudroient bien voir
809
Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !
810
Hermione
811
Que m’importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
812
Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
813
Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
814
Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion.
815
Allez. Après cela direz-vous que je l’aime ?
816
Oreste
817
Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
818
Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
819
Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
820
Faisons de notre haine une commune attaque.
821
Hermione
822
Mais, Seigneur, cependant s’il épouse Andromaque ?
823
Oreste
824
Hé ! Madame.
825
Hermione
826
Songez quelle honte pour nous
827
Si d’une Phrygienne il devenoit l’époux !
828
Oreste
829
Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
830
L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
831
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
832
Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
833
Hermione
834
Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
835
Répand sur mes discours le venin qui la tue,
836
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
837
Et croit qu’en moi la haine est un effort d’amour.
838
Il faut donc m’expliquer : vous agirez ensuite.
839
Vous savez qu’en ces lieux mon devoir m’a conduite ;
840
Mon devoir m’y retient, et je n’en puis partir
841
Que mon père ou Pyrrhus ne m’en fasse sortir.
842
De la part de mon père allez lui faire entendre
843
Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
844
Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
845
Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
846
Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
847
Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
Scène III
848
Oreste, seul
849
Oui, oui, vous me suivrez, n’en doutez nullement :
850
Je vous réponds déjà de son consentement.
851
Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne :
852
Il n’a devant les yeux que sa chère Troyenne ;
853
Tout autre objet le blesse ; et peut-être aujourd’hui
854
Il n’attend qu’un prétexte à l’éloigner de lui.
855
Nous n’avons qu’à parler : c’en est fait. Quelle joie
856
D’enlever à l’Épire une si belle proie !
857
Sauve tout ce qui reste et de Troie et d’Hector ;
858
Garde son fils, sa veuve, et mille autres encor,
859
Épire : c’est assez qu’Hermione rendue
860
Perde à jamais tes bords et ton prince de vue.
861
Mais un heureux destin le conduit en ces lieux.
862
Parlons. À tant d’attraits, Amour, ferme ses yeux !
Scène IV
863
Pyrrhus, Oreste, Phœnix
864
Pyrrhus
865
Je vous cherchois, Seigneur. Un peu de violence
866
M’a fait de vos raisons combattre la puissance,
867
Je l’avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
868
J’en ai senti la force et connu l’équité.
869
J’ai songé, comme vous, qu’à la Grèce, à mon père,
870
À moi-même en un mot je devenois contraire ;
871
Que je relevois Troie, et rendois imparfait
872
Tout ce qu’a fait Achille et tout ce que j’ai fait.
873
Je ne condamne plus un courroux légitime,
874
Et l’on vous va, Seigneur, livrer votre victime.
875
Oreste
876
Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
877
C’est acheter la paix du sang d’un malheureux.
878
Pyrrhus
879
Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
880
D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
881
Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
882
N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
883
Vous y représentez tous les Grecs et son père,
884
Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
885
Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
886
J’attends, avec la paix, son cœur de votre main.
887
Oreste
888
Ah Dieux !
Scène V
889
Pyrrhus, Phœnix
890
Pyrrhus
891
Hé bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ?
892
Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?
893
Phœnix
894
Ah ! je vous reconnois ; et ce juste courroux,
895
Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.
896
Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile :
897
C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille,
898
Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
899
Qui triomphe de Troie une seconde fois.
900
Pyrrhus
901
Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire.
902
D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ;
903
Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis,
904
Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.
905
Considère, Phœnix, les troubles que j’évite,
906
Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite.
907
Que d’amis, de devoirs j’allois sacrifier.
908
Quels périls… Un regard m’eût tout fait oublier.
909
Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
910
Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.
911
Phœnix
912
Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
913
Qui vous rend…
914
Pyrrhus
915
Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
916
Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
917
Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
918
J’allois voir le succès de ses embrassements :
919
Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
920
Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
921
Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
922
Vainement à son fils j’assurois mon secours :
923
« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
924
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
925
C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
926
Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
927
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
928
Phœnix
929
Sans doute. C’est le prix que vous gardoit l’ingrate.
930
Mais laissez-la, Seigneur.
931
Pyrrhus
932
Je vois ce qui la flatte.
933
Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
934
L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux.
935
Je la verrois aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.
936
Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille :
937
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
938
Phœnix
939
Commencez donc, Seigneur, à ne m’en parler plus.
940
Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
941
Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.
942
Vous-même à cet hymen venez la disposer.
943
Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ?
944
Il ne l’aime que trop.
945
Pyrrhus
946
Crois-tu, si je l’épouse,
947
Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?
948
Phœnix
949
Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
950
Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
951
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?
952
Pyrrhus
953
Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire :
954
Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ;
955
Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
956
Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
957
Et donner à ma haine une libre étendue.
958
Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
959
Allons.
960
Phœnix
961
Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
962
Allez, en lui jurant que votre âme l’adore,
963
À de nouveaux mépris l’encourager encore.
964
Pyrrhus
965
Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser
966
Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.
967
Phœnix
968
Vous aimez : c’est assez.
969
Pyrrhus
970
Moi l’aimer ? une ingrate
971
Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
972
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
973
Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
974
Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
975
Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
976
Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
977
D’autre rang que celui de son persécuteur ?
978
Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
979
Il faut bien une fois justifier sa haine.
980
J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
981
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
982
Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
983
Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
984
C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
985
Phœnix
986
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
987
Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
988
Pyrrhus
989
Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
990
Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
991
D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
992
Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.
993
Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?
994
Phœnix
995
Oui, voyez-la, Seigneur, et par des vœux soumis
996
Protestez-lui…
997
Pyrrhus
998
Faisons tout ce que j’ai promis.
Acte III
Scène première
999
Oreste, Pylade
1000
Pylade
1001
Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.
1002
Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.
1003
Souffrez…
1004
Oreste
1005
Non, tes conseils ne sont plus de saison,
1006
Pylade, je suis las d’écouter la raison.
1007
C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
1008
Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
1009
Le dessein en est pris, je le veux achever.
1010
Oui, je le veux.
1011
Pylade
1012
Hé bien, il la faut enlever :
1013
J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
1014
Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
1015
Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
1016
Commandez à vos yeux de garder le secret.
1017
Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
1018
Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.
1019
À ses regards surtout cachez votre courroux.
1020
Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?
1021
Oreste
1022
Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
1023
La fureur m’emportoit, et je venois peut-être
1024
Menacer à la fois l’ingrate et son amant.
1025
Pylade
1026
Et quel étoit le fruit de cet emportement ?
1027
Oreste
1028
Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
1029
Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?
1030
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
1031
Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.
1032
Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…
1033
Pylade
1034
Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre.
1035
Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
1036
Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
1037
Oreste
1038
Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
1039
Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;
1040
Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :
1041
Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.
1042
Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée
1043
Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
1044
Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,
1045
Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;
1046
Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
1047
Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.
1048
Pylade
1049
Vous le croyez.
1050
Oreste
1051
Hé quoi ? ce courroux enflammé
1052
Contre un ingrat…
1053
Pylade
1054
Jamais il ne fut plus aimé.
1055
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,
1056
Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?
1057
M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
1058
Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.
1059
Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie
1060
Qui vous détestera, qui toute votre vie
1061
Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,
1062
Voudra…
1063
Oreste
1064
C’est pour cela que je veux l’enlever.
1065
Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
1066
Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?
1067
J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
1068
Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
1069
C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
1070
Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
1071
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
1072
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
1073
Pylade
1074
Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :
1075
Oreste ravisseur !
1076
Oreste
1077
Et qu’importe, Pylade ?
1078
Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
1079
L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
1080
Et que me servira que la Grèce m’admire,
1081
Tandis que je serai la fable de l’Épire ?
1082
Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,
1083
Mon innocence enfin commence à me peser.
1084
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
1085
Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
1086
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
1087
Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
1088
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
1089
Et que le fruit du crime en précède la peine.
1090
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
1091
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
1092
Assez et trop longtemps mon amitié t’accable :
1093
Évite un malheureux, abandonne un coupable.
1094
Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
1095
Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.
1096
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.
1097
Va-t’en.
1098
Pylade
1099
Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
1100
Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
1101
Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?
1102
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
1103
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
1104
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
1105
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
1106
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
1107
Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.
1108
Oreste
1109
J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.
1110
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
1111
Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,
1112
Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
1113
Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…
1114
Pylade
1115
Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.
1116
Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :
1117
Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;
1118
Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
1119
Oreste
1120
Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.
Scène II
1121
Hermione, Oreste, Cléone
1122
Oreste
1123
Hé bien ! mes soins vous ont rendu votre conquête.
1124
J’ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s’apprête.
1125
Hermione
1126
On le dit ; et de plus on vient de m’assurer
1127
Que vous ne me cherchiez que pour m’y préparer.
1128
Oreste
1129
Et votre âme à ses vœux ne sera pas rebelle ?
1130
Hermione
1131
Qui l’eût cru, que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?
1132
Que sa flamme attendroit si tard pour éclater,
1133
Qu’il reviendroit à moi quand je l’allois quitter ?
1134
Je veux croire avec vous qu’il redoute la Grèce,
1135
Qu’il suit son intérêt plutôt que sa tendresse.
1136
Que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.
1137
Oreste
1138
Non, Madame : il vous aime, et je n’en doute plus.
1139
Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu’ils veulent faire ?
1140
Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire.
1141
Hermione
1142
Mais que puis-je, Seigneur ? On a promis ma foi.
1143
Lui ravirai-je un bien qu’il ne tient pas de moi ?
1144
L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :
1145
La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse.
1146
Cependant je partois ; et vous avez pu voir
1147
Combien je relâchois pour vous de mon devoir.
1148
Oreste
1149
Ah ! que vous saviez bien, cruelle… Mais, Madame,
1150
Chacun peut à son choix disposer de son âme.
1151
La vôtre étoit à vous. J’espérois ; mais enfin
1152
Vous l’avez pu donner sans me faire un larcin.
1153
Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
1154
Et pourquoi vous lasser d’une plainte importune ?
1155
Tel est votre devoir, je l’avoue ; et le mien
1156
Est de vous épargner un si triste entretien.
Scène III
1157
Hermione, Cléone
1158
Hermione
1159
Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?
1160
Cléone
1161
La douleur qui se tait n’en est que plus funeste.
1162
Je le plains : d’autant plus qu’auteur de son ennui,
1163
Le coup qui l’a perdu n’est parti que de lui.
1164
Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare :
1165
Il a parlé, Madame, et Pyrrhus se déclare.
1166
Hermione
1167
Tu crois que Pyrrhus craint ? Et que craint-il encor ?
1168
Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector,
1169
Qui cent fois effrayés de l’absence d’Achille,
1170
Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile,
1171
Et qu’on verroit encor, sans l’appui de son fils,
1172
Redemander Hélène aux Troyens impunis ?
1173
Non, Cléone, il n’est point ennemi de lui-même ;
1174
Il veut tout ce qu’il fait ; et s’il m’épouse, il m’aime.
1175
Mais qu’Oreste à son gré m’impute ses douleurs :
1176
N’avons-nous d’entretien que celui de ses pleurs ?
1177
Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! chère Cléone,
1178
Conçois-tu les transports de l’heureuse Hermione ?
1179
Sais-tu quel est Pyrrhus ? T’es-tu fait raconter
1180
Le nombre des exploits… Mais qui les peut compter ?
1181
Intrépide, et partout suivi de la victoire,
1182
Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire.
1183
Songe…
1184
Cléone
1185
Dissimulez. Votre rivale en pleurs
1186
Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.
1187
Hermione
1188
Dieux ! ne puis-je à ma joie abandonner mon âme ?
1189
Sortons : que lui dirois-je ?
Scène IV
1190
Andromaque, Hermione, Cléone, Céphise
1191
Andromaque
1192
Où fuyez-vous, Madame ?
1193
N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
1194
Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux ?
1195
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
1196
Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
1197
Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
1198
Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
1199
Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
1200
Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
1201
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
1202
Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
1203
Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
1204
En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
1205
Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
1206
C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
1207
Hélas ! lorsque lassés de dix ans de misère,
1208
Les Troyens en courroux menaçoient votre mère,
1209
J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui.
1210
Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
1211
Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
1212
Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.
1213
Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
1214
Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.
1215
Hermione
1216
Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
1217
Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
1218
C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
1219
S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
1220
Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
1221
Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.
Scène V
1222
Andromaque, Céphise
1223
Andromaque
1224
Quel mépris la cruelle attache à ses refus !
1225
Céphise
1226
Je croirois ses conseils, et je verrois Pyrrhus.
1227
Un regard confondroit Hermione et la Grèce…
1228
Mais lui-même il vous cherche.
Scène VI
1229
Pyrrhus, Andromaque, Phœnix, Céphise
1230
Pyrrhus, à Phœnix.
1231
Où donc est la princesse ?
1232
Ne m’avois-tu pas dit qu’elle étoit en ces lieux ?
1233
Phœnix
1234
Je le croyois.
1235
Andromaque, à Céphise.
1236
Tu vois le pouvoir de mes yeux.
1237
Pyrrhus
1238
Que dit-elle, Phœnix ?
1239
Andromaque
1240
Hélas ! tout m’abandonne.
1241
Phœnix
1242
Allons, Seigneur, marchons sur les pas d’Hermione.
1243
Céphise
1244
Qu’attendez-vous ? rompez ce silence obstiné.
1245
Andromaque
1246
Il a promis mon fils.
1247
Céphise
1248
Il ne l’a pas donné.
1249
Andromaque
1250
Non, non, j’ai beau pleurer, sa mort est résolue.
1251
Pyrrhus
1252
Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ?
1253
Quel orgueil !
1254
Andromaque
1255
Je ne fais que l’irriter encor.
1256
Sortons.
1257
Pyrrhus
1258
Allons aux Grecs livrer le fils d’Hector.
1259
Andromaque
1260
Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?
1261
Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
1262
Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié :
1263
Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
1264
Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?
1265
Pyrrhus
1266
Phœnix vous le dira, ma parole est donnée.
1267
Andromaque
1268
Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !
1269
Pyrrhus
1270
J’étois aveugle alors : mes yeux se sont ouverts.
1271
Sa grâce à vos désirs pouvoit être accordée ;
1272
Mais vous ne l’avez pas seulement demandée.
1273
C’en est fait.
1274
Andromaque
1275
Ah ! Seigneur, vous entendiez assez
1276
Des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.
1277
Pardonnez à l’éclat d’une illustre fortune
1278
Ce reste de fierté qui craint d’être importune.
1279
Vous ne l’ignorez pas : Andromaque sans vous
1280
N’auroit jamais d’un maître embrassé les genoux.
1281
Pyrrhus
1282
Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l’âme
1283
Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
1284
Ce fils même, ce fils, l’objet de tant de soins,
1285
Si je l’avois sauvé, vous l’en aimeriez moins.
1286
La haine, le mépris, contre moi tout s’assemble ;
1287
Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
1288
Jouissez à loisir d’un si noble courroux.
1289
Allons, Phœnix.
1290
Andromaque
1291
Allons rejoindre mon époux.
1292
Céphise
1293
Madame…
1294
Andromaque
1295
Et que veux-tu que je lui dise encore ?
1296
Auteur de tous mes maux, crois-tu qu’il les ignore ?
1297
Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
1298
J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
1299
J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
1300
Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
1301
Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
1302
Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
1303
J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
1304
Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
1305
Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
1306
Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
1307
J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
1308
Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
1309
J’attendois de son fils encor plus de bonté.
1310
Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
1311
Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime ;
1312
Malgré lui-même enfin je l’ai cru magnanime.
1313
Ah ! s’il l’étoit assez pour nous laisser du moins
1314
Au tombeau qu’à ta cendre ont élevé mes soins,
1315
Et que finissant là sa haine et nos misères,
1316
Il ne séparât point des dépouilles si chères !
1317
Pyrrhus
1318
Va m’attendre, Phœnix.
Scène VII
1319
Pyrrhus, Andromaque, Céphise
1320
Pyrrhus, continue.
1321
Madame, demeurez.
1322
On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
1323
Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes
1324
Je ne fais contre moi que vous donner des armes.
1325
Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
1326
Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux :
1327
Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
1328
S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
1329
Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
1330
Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
1331
À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
1332
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
1333
Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
1334
Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
1335
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
1336
Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
1337
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
1338
Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
1339
Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
1340
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
1341
Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
1342
Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
1343
Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
1344
Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
1345
C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
1346
Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
1347
Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
1348
Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
1349
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
1350
Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
Scène VIII
1351
Andromaque, Céphise
1352
Céphise
1353
Je vous l’avois prédit, qu’en dépit de la Grèce,
1354
De votre sort encor vous seriez la maîtresse.
1355
Andromaque
1356
Hélas ! de quel effet tes discours sont suivis !
1357
Il ne me restoit plus qu’à condamner mon fils.
1358
Céphise
1359
Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :
1360
Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.
1361
Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.
1362
Andromaque
1363
Quoi ? je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?
1364
Céphise
1365
Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.
1366
Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;
1367
Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux
1368
Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
1369
Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
1370
Qui ne se souvient plus qu’Achille étoit son père,
1371
Qui dément ses exploits et les rend superflus ?
1372
Andromaque
1373
Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?
1374
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
1375
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
1376
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
1377
Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?
1378
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
1379
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
1380
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
1381
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
1382
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
1383
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
1384
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
1385
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
1386
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
1387
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
1388
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
1389
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
1390
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
1391
Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
1392
Tous mes ressentiments lui seroient asservis.
1393
Céphise
1394
Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
1395
On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !
1396
Andromaque
1397
Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
1398
Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
1399
Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :
1400
Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
1401
Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
1402
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
1403
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
1404
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
1405
J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
1406
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
1407
S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
1408
Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
1409
Montre au fils à quel point tu chérissois le père. »
1410
Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
1411
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
1412
Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?
1413
Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
1414
T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
1415
S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
1416
Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
1417
Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
1418
Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
1419
Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
1420
Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
1421
Va le trouver pour moi.
1422
Céphise
1423
Que faut-il que je dise ?
1424
Andromaque
1425
Dis-lui que de mon fils l’amour est assez fort…
1426
Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort ?
1427
L’amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?
1428
Céphise
1429
Madame, il va bientôt revenir en furie.
1430
Andromaque
1431
Hé bien ! va l’assurer…
1432
Céphise
1433
De quoi ? de votre foi ?
1434
Andromaque
1435
Hélas ! pour la promettre est-elle encore à moi ?
1436
Ô cendres d’un époux ! ô Troyens ! ô mon père !
1437
Ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
1438
Allons.
1439
Céphise
1440
Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?
1441
Andromaque
1442
Allons sur son tombeau consulter mon époux.
Acte IV
Scène première
1443
Andromaque, Céphise
1444
Céphise
1445
Ah ! je n’en doute point : c’est votre époux, Madame,
1446
C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
1447
Il veut que Troie encor se puisse relever
1448
Avec cet heureux fils qu’il vous fait conserver.
1449
Pyrrhus vous l’a promis. Vous venez de l’entendre,
1450
Madame : il n’attendoit qu’un mot pour vous le rendre.
1451
Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
1452
Content de votre cœur, il met tout à vos pieds.
1453
Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine.
1454
Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?
1455
Déjà contre les Grecs plein d’un noble courroux,
1456
Le soin de votre fils le touche autant que vous :
1457
Il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde ;
1458
Pour ne pas l’exposer, lui-même il se hasarde.
1459
Mais tout s’apprête au temple, et vous avez promis.
1460
Andromaque
1461
Oui, je m’y trouverai. Mais allons voir mon fils.
1462
Céphise
1463
Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue
1464
Désormais à vos yeux ne soit plus défendue.
1465
Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés,
1466
Et vos embrassements ne seront plus comptés.
1467
Quel plaisir d’élever un enfant qu’on voit craître,
1468
Non plus comme un esclave élevé pour son maître,
1469
Mais pour voir avec lui renaître tant de rois !
1470
Andromaque
1471
Céphise, allons le voir pour la dernière fois.
1472
Céphise
1473
Que dites-vous ? ô Dieux !
1474
Andromaque
1475
Ô ma chère Céphise,
1476
Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise,
1477
Ta foi, dans mon malheur, s’est montrée à mes yeux ;
1478
Mais j’ai cru qu’à mon tour tu me connoissois mieux.
1479
Quoi donc ? as-tu pensé qu’Andromaque infidèle
1480
Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ;
1481
Et que de tant de morts réveillant la douleur,
1482
Le soin de mon repos me fît troubler le leur ?
1483
Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre ?
1484
Mais son fils périssoit : il l’a fallu défendre.
1485
Pyrrhus en m’épousant s’en déclare l’appui ;
1486
Il suffit : je veux bien m’en reposer sur lui.
1487
Je sais quel est Pyrrhus. Violent, mais sincère,
1488
Céphise, il fera plus qu’il n’a promis de faire.
1489
Sur le courroux des Grecs je m’en repose encor :
1490
Leur haine va donner un père au fils d’Hector.
1491
Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
1492
Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
1493
Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
1494
L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
1495
Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
1496
D’une infidèle vie abrégera le reste,
1497
Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
1498
À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
1499
Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
1500
Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
1501
J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
1502
Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.
1503
Céphise
1504
Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre…
1505
Andromaque
1506
Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
1507
Je confie à tes soins mon unique trésor :
1508
Si tu vivois pour moi, vis pour le fils d’Hector.
1509
De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
1510
Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
1511
Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi :
1512
S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.
1513
Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
1514
Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
1515
Que ses ressentiments doivent être effacés,
1516
Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
1517
Fais connoître à mon fils les héros de sa race ;
1518
Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.
1519
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
1520
Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
1521
Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
1522
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
1523
Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
1524
Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
1525
Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
1526
Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
1527
Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
1528
Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
1529
Céphise
1530
Hélas !
1531
Andromaque
1532
Ne me suis point, si ton cœur en alarmes
1533
Prévoit qu’il ne pourra commander à tes larmes.
1534
On vient. Cache tes pleurs, Céphise ; et souviens-toi
1535
Que le sort d’Andromaque est commis à ta foi.
1536
C’est Hermione. Allons, fuyons sa violence.
Scène II
1537
Hermione, Cléone
1538
Cléone
1539
Non, je ne puis assez admirer ce silence.
1540
Vous vous taisez, Madame ; et ce cruel mépris
1541
N’a pas du moindre trouble agité vos esprits ?
1542
Vous soutenez en paix une si rude attaque,
1543
Vous qu’on voyoit frémir au seul nom d’Andromaque ?
1544
Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer
1545
Que Pyrrhus d’un regard la voulût honorer ?
1546
Il l’épouse : il lui donne, avec son diadème,
1547
La foi que vous venez de recevoir vous-même,
1548
Et votre bouche encor muette à tant d’ennui
1549
N’a pas daigné s’ouvrir pour se plaindre de lui !
1550
Ah ! que je crains, Madame, un calme si funeste !
1551
Et qu’il vaudroit bien mieux…
1552
Hermione
1553
Fais-tu venir Oreste ?
1554
Cléone
1555
Il vient, Madame, il vient ; et vous pouvez juger
1556
Que bientôt à vos pieds il alloit se ranger.
1557
Prêt à servir toujours sans espoir de salaire,
1558
Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
1559
Mais il entre.
Scène III
1560
Oreste, Hermione, Cléone
1561
Oreste
1562
Ah ! Madame, est-il vrai qu’une fois
1563
Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
1564
Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ?
1565
Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
1566
Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
1567
Veulent…
1568
Hermione
1569
Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.
1570
Oreste
1571
Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
1572
Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
1573
Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
1574
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
1575
Hermione
1576
Vengez-moi, je crois tout.
1577
Oreste
1578
Hé bien ! allons, Madame :
1579
Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
1580
Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
1581
Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon.
1582
De Troie en ce pays réveillons les misères ;
1583
Et qu’on parle de nous, ainsi que de nos pères.
1584
Partons, je suis tout prêt.
1585
Hermione
1586
Non, Seigneur, demeurons :
1587
Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
1588
Quoi ? de mes ennemis couronnant l’insolence,
1589
J’irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
1590
Et je m’en remettrois au destin des combats,
1591
Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
1592
Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
1593
Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
1594
Tous vos retardements sont pour moi des refus,
1595
Courez au temple. Il faut immoler…
1596
Oreste
1597
Qui ?
1598
Hermione
1599
Pyrrhus.
1600
Oreste
1601
Pyrrhus, Madame ?
1602
Hermione
1603
Hé quoi ? votre haine chancelle ?
1604
Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
1605
N’alléguez point des droits que je veux oublier ;
1606
Et ce n’est pas à vous à le justifier.
1607
Oreste
1608
Moi, je l’excuserois ? Ah ! vos bontés, Madame,
1609
Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
1610
Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins.
1611
Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
1612
Faisons de sa ruine une juste conquête.
1613
Quoi ? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ?
1614
Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État
1615
Que pour m’en acquitter par un assassinat ?
1616
Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s’explique,
1617
Et qu’il meure chargé de la haine publique.
1618
Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…
1619
Hermione
1620
Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ?
1621
Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
1622
Demande une victime à moi seule adressée ;
1623
Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ;
1624
Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l’aimai ?
1625
Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
1626
Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
1627
N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
1628
Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
1629
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
1630
Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
1631
Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
1632
S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.
1633
Oreste
1634
Hé bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;
1635
Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ?
1636
Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
1637
Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?
1638
À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire,
1639
Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
1640
Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
1641
Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment.
1642
Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime !
1643
Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime,
1644
Je ne m’en défends plus ; et je ne veux qu’aller
1645
Reconnoître la place où je dois l’immoler.
1646
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.
1647
Hermione
1648
Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
1649
Dans le temple déjà le trône est élevé ;
1650
Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
1651
Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
1652
Sans gardes, sans défense il marche à cette fête ;
1653
Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ;
1654
Il s’abandonne au bras qui me voudra venger.
1655
Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
1656
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ;
1657
Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
1658
Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
1659
Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
1660
Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne.
1661
Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
1662
Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
1663
Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
1664
Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
1665
Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.
1666
Oreste
1667
Mais, Madame, songez…
1668
Hermione
1669
Ah ! c’en est trop, Seigneur.
1670
Tant de raisonnements offensent ma colère.
1671
J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
1672
Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
1673
Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
1674
Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
1675
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
1676
De mes lâches bontés mon courage est confus,
1677
Et c’est trop en un jour essuyer de refus.
1678
Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
1679
Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
1680
Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
1681
Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
1682
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
1683
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
1684
Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
1685
De mourir avec lui que de vivre avec vous.
1686
Oreste
1687
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
1688
Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
1689
Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
1690
Et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez.
1691
Hermione
1692
Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
1693
Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
Scène IV
1694
Hermione, Cléone
1695
Cléone
1696
Vous vous perdez, Madame ; et vous devez songer…
1697
Hermione
1698
Que je me perde ou non, je songe à me venger.
1699
Je ne sais même encor, quoi qu’il m’ait pu promettre,
1700
Sur d’autres que sur moi si je dois m’en remettre.
1701
Pyrrhus n’est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
1702
Et je tiendrois mes coups bien plus sûrs que les siens.
1703
Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
1704
De retirer mon bras teint du sang du parjure,
1705
Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,
1706
De cacher ma rivale à ses regards mourants !
1707
Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
1708
Lui laissoit le regret de mourir ma victime !
1709
Va le trouver : dis-lui qu’il apprenne à l’ingrat
1710
Qu’on l’immole à ma haine, et non pas à l’État.
1711
Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
1712
S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.
1713
Cléone
1714
Je vous obérai. Mais qu’est-ce que je voi ?
1715
Ô Dieux ! Qui l’auroit cru, Madame ? C’est le Roi !
1716
Hermione
1717
Ah ! cours après Oreste ; et dis-lui, ma Cléone,
1718
Qu’il n’entreprenne rien sans revoir Hermione.
Scène V
1719
Pyrrhus, Hermione, Phœnix
1720
Pyrrhus
1721
Vous ne m’attendiez pas, Madame ; et je vois bien
1722
Que mon abord ici trouble votre entretien.
1723
Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
1724
D’un voile d’équité couvrir mon injustice :
1725
Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ;
1726
Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
1727
J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
1728
Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
1729
Un autre vous diroit que dans les champs troyens
1730
Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
1731
Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre,
1732
Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre ;
1733
Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
1734
Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
1735
Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
1736
Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
1737
Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux
1738
Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
1739
Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
1740
Je voulus m’obstiner à vous être fidèle,
1741
Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
1742
J’ai cru que mes serments me tiendroient lieu d’amour.
1743
Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
1744
Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
1745
L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
1746
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
1747
Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
1748
Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
1749
Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
1750
Il me soulagera peut-être autant que vous.
1751
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
1752
Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
1753
Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
1754
M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.
1755
Hermione
1756
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,
1757
J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
1758
Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
1759
Vous vous abandonniez au crime en criminel.
1760
Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse
1761
Sous la servile loi de garder sa promesse ?
1762
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
1763
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
1764
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
1765
Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
1766
Me quitter, me reprendre, et retourner encor
1767
De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
1768
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
1769
Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
1770
Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
1771
D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
1772
Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
1773
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
1774
Vous veniez de mon front observer la pâleur,
1775
Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
1776
Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
1777
Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
1778
Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
1779
Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
1780
Du vieux père d’Hector la valeur abattue
1781
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
1782
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
1783
Cherche un reste de sang que l’âge avoit glacé ;
1784
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
1785
De votre propre main Polyxène égorgée
1786
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
1787
Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
1788
Pyrrhus
1789
Madame, je sais trop à quels excès de rage
1790
La vengeance d’Hélène emporta mon courage :
1791
Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ;
1792
Mais enfin je consens d’oublier le passé.
1793
Je rends grâces au ciel que votre indifférence
1794
De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.
1795
Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
1796
Devoit mieux vous connoître et mieux s’examiner.
1797
Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
1798
Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
1799
Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers :
1800
J’ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
1801
Nos cœurs n’étoient point faits dépendants l’un de l’autre ;
1802
Je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
1803
Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.
1804
Hermione
1805
Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
1806
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
1807
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
1808
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
1809
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
1810
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
1811
J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
1812
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
1813
Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
1814
Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
1815
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
1816
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
1817
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
1818
Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère
1819
Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
1820
Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
1821
Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
1822
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
1823
Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
1824
Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
1825
Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
1826
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
1827
Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
1828
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
1829
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
1830
Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
1831
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
1832
Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
1833
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
1834
Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
1835
Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.
Scène VI
1836
Pyrrhus, Phœnix
1837
Phœnix
1838
Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger
1839
Une amante en fureur qui cherche à se venger.
1840
Elle n’est en ces lieux que trop bien appuyée :
1841
La querelle des Grecs à la sienne est liée ;
1842
Oreste l’aime encore ; et peut-être à ce prix…
1843
Pyrrhus
1844
Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.
Acte V
Scène première
1845
Hermione, seule.
1846
Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
1847
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
1848
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
1849
Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
1850
Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
1851
Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
1852
L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
1853
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
1854
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
1855
Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
1856
Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
1857
Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
1858
Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
1859
Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
1860
Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :
1861
Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
1862
Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :
1863
Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
1864
Il croit que toujours foible et d’un cœur incertain,
1865
Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.
1866
Il juge encor de moi par mes bontés passées.
1867
Mais plutôt le perfide a bien d’autres pensées.
1868
Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas
1869
Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
1870
Il me laisse, l’ingrat ! cet embarras funeste.
1871
Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
1872
Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
1873
Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
1874
À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
1875
Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
1876
Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
1877
Avec tant de plaisir redire les exploits,
1878
À qui même en secret je m’étois destinée
1879
Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
1880
Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
1881
Que pour venir si loin préparer son trépas ?
1882
L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
Scène II
1883
Hermione, Cléone
1884
Hermione
1885
Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ?
1886
Que fait Pyrrhus ?
1887
Cléone
1888
Il est au comble de ses vœux,
1889
Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
1890
Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
1891
Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
1892
Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
1893
S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
1894
Andromaque, au travers de mille cris de joie,
1895
Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
1896
Incapable toujours d’aimer et de haïr,
1897
Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
1898
Hermione
1899
Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ?
1900
Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
1901
Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
1902
N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
1903
Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ?
1904
L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ?
1905
Son trouble avouoit-il son infidélité ?
1906
A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?
1907
Cléone
1908
Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
1909
Semble être avec vous sortis de sa mémoire.
1910
Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets.
1911
Il poursuit seulement ses amoureux projets.
1912
Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde,
1913
Et croit que c’est lui seul que le péril regarde.
1914
Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès
1915
Dans un fort éloigné du temple et du palais.
1916
Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.
1917
Hermione
1918
Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?
1919
Cléone
1920
Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.
1921
Hermione
1922
Hé bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?
1923
Cléone
1924
Je ne sais.
1925
Hermione
1926
Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
1927
Oreste me trahit ?
1928
Cléone
1929
Oreste vous adore.
1930
Mais de mille remords son esprit combattu
1931
Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
1932
Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ;
1933
Il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
1934
Il craint la Grèce, il craint l’univers en courroux ;
1935
Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
1936
Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
1937
Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.
1938
Enfin il est entré sans savoir dans son cœur
1939
S’il en devoit sortir coupable ou spectateur.
1940
Hermione
1941
Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
1942
Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
1943
Je sais de quels remords son courage est atteint :
1944
Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.
1945
Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,
1946
Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
1947
Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
1948
Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas ?
1949
Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
1950
Et je charge un amant du soin de mon injure ;
1951
Il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
1952
Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
1953
Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
1954
Que de cris de douleur le temple retentisse ;
1955
De leur hymen fatal troublons l’événement,
1956
Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
1957
Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
1958
Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
1959
Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
1960
Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
Scène III
1961
Oreste, Hermione, Cléone
1962
Oreste
1963
Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
1964
Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
1965
Hermione
1966
Il est mort ?
1967
Oreste
1968
Il expire ; et nos Grecs irrités
1969
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
1970
Je vous l’avois promis ; et quoique mon courage
1971
Se fît de ce complot une funeste image,
1972
J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
1973
Se sont jusqu’à l’autel dans la foule glissés.
1974
Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
1975
Il sembloit que ma vue excitât son audace.
1976
Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
1977
Dussent de son hymen relever la splendeur.
1978
Enfin avec transport prenant son diadème,
1979
Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
1980
« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
1981
Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
1982
Je voue à votre fils une amitié de père ;
1983
J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
1984
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
1985
Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
1986
À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
1987
Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
1988
L’infidèle s’est vu partout envelopper,
1989
Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
1990
Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
1991
Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
1992
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
1993
Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
1994
Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse
1995
Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
1996
Et regagner le port, où bientôt nos amis
1997
Viendront couverts du sang que je vous ai promis.
1998
Hermione
1999
Qu’ont-ils fait ?
2000
Oreste
2001
Pardonnez à leur impatience :
2002
Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
2003
Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
2004
Qu’il sentît en mourant qu’il expiroit pour vous ;
2005
Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
2006
Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
2007
Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
2008
D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter.
2009
Vous seule avez poussé les coups…
2010
Hermione
2011
Tais-toi, perfide,
2012
Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
2013
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
2014
Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
2015
Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
2016
As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
2017
Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
2018
Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
2019
Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
2020
Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
2021
Qui te l’a dit ?
2022
Oreste
2023
Ô Dieux ! Quoi ? ne m’avez-vous pas
2024
Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?
2025
Hermione
2026
Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
2027
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
2028
Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
2029
Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
2030
Quand je l’aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
2031
N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
2032
Toi-même avant le coup me venir consulter,
2033
Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
2034
Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
2035
Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
2036
Voilà de ton amour le détestable fruit :
2037
Tu m’apportois, cruel, le malheur qui te suit.
2038
C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,
2039
L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
2040
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
2041
Il m’aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
2042
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
2043
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
2044
À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
2045
Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
Scène IV
2046
Oreste, seul
2047
Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
2048
Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
2049
Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
2050
Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
2051
Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
2052
J’assassine à regret un roi que je révère ;
2053
Je viole en un jour les droits des souverains,
2054
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
2055
Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
2056
Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
2057
Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
2058
Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
2059
Dont j’épouse la rage. Et quand je l’ai servie,
2060
Elle me redemande et son sang et sa vie !
2061
Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
2062
Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
2063
Et l’ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
2064
Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !
Scène V
2065
Oreste, Pylade, Soldats d’Oreste
2066
Pylade
2067
Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais.
2068
Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.
2069
Nos Grecs pour un moment en défendent la porte,
2070
Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
2071
Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ;
2072
Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
2073
Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
2074
Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,
2075
Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous
2076
Veut venger Troie encore et son premier époux.
2077
Allons. N’attendons pas que l’on nous environne :
2078
Nos Grecs nous rejoindront, et tandis qu’Hermione
2079
Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,
2080
Voilà votre chemin, sortons en sûreté.
2081
Oreste
2082
Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre.
2083
À son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
2084
Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.
2085
Pylade
2086
Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.
2087
Quoi ? toujours l’instrument et l’objet de sa rage,
2088
Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
2089
Et parce qu’elle meurt, faut-il que vous mouriez ?
2090
Oreste
2091
Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?
2092
Pylade
2093
Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
2094
En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
2095
Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
2096
Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
2097
Que son sang excitoit à venger son trépas.
2098
Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
2099
Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
2100
Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
2101
Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
2102
Oreste
2103
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
2104
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
2105
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
2106
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
2107
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
2108
J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
2109
Pour être du malheur un modèle accompli.
2110
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
2111
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
2112
Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
2113
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
2114
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
2115
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
2116
De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
2117
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
2118
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
2119
Pylade
2120
Ah ! Seigneur.
2121
Oreste
2122
Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
2123
Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
2124
Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
2125
Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
2126
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?
2127
Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
2128
Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
2129
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
2130
Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
2131
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
2132
À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
2133
Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
2134
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
2135
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
2136
L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
2137
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
2138
Pylade
2139
Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
2140
Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
2141
Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
2142
S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.