Texte intégral · livre complet·Lire en 20 minutes →
Tragédie en cinq actes (1667) : à Buthrot, en Épire, Pyrrhus, fils d'Achille, offre à sa captive Andromaque, veuve d'Hector, de sauver son fils Astyanax, réclamé par les Grecs, si elle l'épouse, au mépris d'Hermione, sa fiancée, qu'Oreste aime sans retour. Résumé en 1 minute
4Ce n’est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrois-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis ? On savoit que Votre Altesse Royale avoit daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savoit que vous m’aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements. On savoit enfin que vous l’aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, si j’ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s’en laisser toucher. Je leur permets de condamner l’*Andromaque* tant qu’ils voudront, pourvu qu’il me soit permis d’appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale.
5Mais, Madame, ce n’est pas seulement du cœur que vous jugez de la bonté d’un ouvrage, c’est avec une intelligence qu’aucune fausse lueur ne sauroit tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées ?
6On sait, Madame, et Votre Altesse Royale a beau s’en cacher, que dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s’étoient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d’avantage sur notre sexe par les connoissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l’arbitre de tout ce qui se fait d’agréable. Et nous, qui travaillons pour plaire au public, nous n’avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale.
7Voilà sans doute la moindre de vos excellentes qualités. Mais, Madame, c’est la seule dont j’ai pu parler avec quelque connoissance : les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n’en puis parler sans les rabaisser par la foiblesse de mes pensées, et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis,
10Le très-humble, très-obéissant
11et très-fidèle serviteur,
13« Le 17 novembre (1667) Leurs Majestés eurent le divertissement d’une fort belle tragédie, par la troupe royale, en l’appartement de la Reine, où étoient quantité de seigneurs et de dames de la cour. » Ainsi parle la Gazette du 19 novembre 1667, sans nommer d’ailleurs cette fort belle tragédie. Mais nous savons que c’était Andromaque ; car dans la lettre en vers de Robinet, de même date que l’article de la Gazette, nous lisons :
14La cour, qui, selon ses désirs,
15Tous les jours change de plaisirs,
16Vit jeudi certain dramatique,
17Poëme tragique et non comique.
18Dont on dit que beaux sont les vers
19Et tous les incidents divers.
20Et que cet œuvre de Racine
21Maint autre rare auteur chagrine.
22En marge de ces vers on lit le nom d’*Andromaque*.
23Cette représentation, donnée dans l’appartement de la Reine le jeudi 17 novembre, et avant laquelle nous n’en trouvons mentionnée par les contemporains aucune autre de la même pièce, fut-elle la première de toutes ? Cela n’est pas impossible. Iphigénie aussi fut jouée à la cour, avant de l’être à la ville ; et il n’y aurait pas à s’étonner si la tragédie d’*Andromaque* qui naissait sous les auspices d’Henriette d’Angleterre, avait eu le même honneur. N’est-il pas remarquable que la lettre en vers de Robinet et la Gazette s’accordent à en parler pour la première fois à propos du divertissement royal ? On donne cependant assez généralement à la première représentation d’*Andromaque* la date du 10 novembre ; mais il est clair qu’on se borne à répéter une assertion de l’*Histoire du Théâtre françois*. Nous croyons que les auteurs de cette histoire n’ont fait que nous donner une conjecture qu’ils ont prétendu appuyer sur la lettre de Robinet du 19 novembre. Ils ont supposé que la représentation à la cour, dont il est parlé dans cette lettre, avait dû nécessairement être précédée d’une représentation à l’Hôtel de Bourgogne, et, par suite, ils ont cru pouvoir, avec vraisemblance, placer celle-ci à la date du vendredi de la semaine précédente. Ils se sont du reste trompés, en disant que le jeudi dont parle Robinet était le 16 ; c’était, nous l’avons dit, le 17. Ainsi, quand on déférerait à leur autorité dans ce qui ne paraît être de leur part qu’une pure hypothèse, on devrait dater du 11 novembre la première représentation à l’Hôtel le 10 était un jeudi, et par conséquent un des jours où la troupe ne jouait pas. Dès qu’il ne s’agit d’ailleurs que d’une conjecture, cette représentation peut aussi bien avoir été donnée la veille même du jour où la lettre de Robinet fut écrite, c’est-à-dire le vendredi 18. Dans tout cela une seule chose est certaine, c’est qu’*Andromaque*, lorsque Robinet la vit, entre le 20 et le 25 novembre, était encore dans toute sa nouveauté ; car dans sa lettre du 26, il dit :
24J’ai vu la pièce toute neuve
25D’Andromaque, d’Hector la veuve.
26Quel que soit le jour où l’*Andromaque* ait paru pour la première fois sur la scène française, ce jour marque une grande époque dans les annales de notre théâtre, une époque semblable à celle du Cid. Perrault l’a très-bien dit : « Cette tragédie fit le même bruit à peu près que le Cid, lorsqu’il fut représenté. » La comparaison semble juste de tout point. Andromaque s’éleva tout à coup au-dessus de la Thébaïde et de l’Alexandre, comme le Cid au-dessus de Médée ; chacun de ces deux chefs-d’œuvre fut, après des essais qui n’étaient pas sans promesses, la première révélation d’un grand génie ; et non-seulement ils sont l’un et l’autre par là une mémorable date dans la vie de nos deux poëtes dramatiques, ils en sont une surtout dans l’histoire de l’art. Avec le Cid on vit naître chez nous la tragédie fière, sublime, héroïque, qui agrandit les âmes ; avec Andromaque, la tragédie pathétique, qui connaît tous les secrets, toutes les faiblesses du cœur dans leurs nuances les plus délicates, dans leurs replis les plus profonds, et qui sait peindre avec la vérité la plus saisissante les plus terribles orages des passions.
27Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un témoin tel que le burlesque Robinet nous rende au moindre degré la vive impression des premiers spectateurs de l’admirable tragédie. Ne l’interrogeons que sur les noms des acteurs qui jouèrent d’original dans Andromaque. Il nous les fait connaître dans sa lettre du 26 novembre. Voici, d’après son témoignage, la distribution des principaux rôles :
36Le Mercure de France de juin 1740 dit que le sieur d’Hauteroche, qui jouait parfaitement les grands confidents, remplissait le rôle de Phœnix : c’était sans doute dès ces premiers temps. La création des premiers rôles est du reste seule intéressante pour nous. Le talent des quatre acteurs qui en furent chargés avait déjà été mis à l’épreuve par Racine dans son Alexandre : celui de Floridor, de Montfleury, de Mlle des Œillets à l’Hôtel de Bourgogne, celui de Mlle du Parc sur la scène du Palais-Royal.
37Mlle du Parc avait quitté la troupe de Molière après la clôture du théâtre aux fêtes de Pâques de cette même année 1667, et s’était engagée à l’Hôtel de Bourgogne pour y débuter dans la nouvelle tragédie. Le poëte, amoureux alors de cette charmante actrice, l’avait décidée à la désertion, pour lui faire suivre sa fortune.
38Il est très-probable que le rôle noble et touchant d’Andromaque, s’il prêtait à de moins grands effets que quelques autres de la même pièce, n’était point cependant celui que Racine avait le moins à cœur de faire interpréter à son gré. On dit que par la perfection avec laquelle elle le joua, Mlle du Parc, dont la beauté et les grâces faisaient d’ordinaire le plus grand succès, parut se surpasser elle-même. Lorsqu’à la fin de l’année suivante une mort prématurée l’enleva au théâtre, l’éclat de son triomphe dans Andromaque n’avait pas encore pâli, témoin ces vers de Robinet :
39L’Hôtel de Bourgogne est en deuil,
40Depuis peu voyant au cercueil
41Son Andromaque si brillante,
42Si charmante et si triomphante.
43Nous avons dit, dans la Notice sur Alexandre, combien était aimé du public Floridor, à qui fut confié le rôle de Pyrrhus. L’Hermione manquait de jeunesse et de beauté : Mlle des Œillets avait alors quarante-six ans ; elle était petite et maigre ; mais son art était consommé, et si quelques années après elle trouva une rivale qui interpréta plus vivement qu’elle et avec plus d’énergie les scènes les plus passionnées de son rôle, il lui resta la supériorité d’un goût fin et délicat.
44Montfleury était né, dit-on, à la fin du seizième siècle, ou tout au moins au comencement du dix-septième ; il était donc bien vieux en 1667 pour jouer le rôle d’Oreste. À en juger par le portrait que Molière, qui était, il est vrai, son ennemi, nous a donné de lui, quelques années avant, dans l’*Impromptu de Versailles*, on aurait d’autres raisons encore de douter que ce rôle lui convînt parfaitement. Montfleury n’était pas de taille galante, mais « gros et gras comme quatre, entripaillé comme il faut, et d’une vaste circonférence. » Il appuyait sur le dernier vers d’une tirade, pour faire faire le brouhaha, et prenait un ton de démoniaque. Un contemporain, Gabriel Gueret, nous paraît confirmer par son témoignage cette dernière critique de Molière. Dans le Parnasse réformé il fait ainsi parler Montfleury lui-même : « J’ai usé tous mes poumons dans ces violents mouvements de jalousie, d’amour et d’ambition… Souvent je me suis vu obligé de lancer des regards terribles, de rouler impétueusement les yeux dans la tête comme un furieux, de donner de l’effroi par mes grimaces…, de crier comme un démoniaque, et par conséquent de démonter tous les ressorts de mon corps… » Il est à croire que Gueret dépeint ainsi Montfleury d’après le souvenir surtout du rôle d’Oreste : il écrivait son opuscule au commencement de 1668, lorsque ce comédien venait de mourir, dans le cours des représentations d’*Andromaque*, au mois de décembre 1667. Cette mort, selon lui, aurait été la suite des violents efforts qu’avait faits Montfleury dans les fureurs d’Oreste : « Qui voudra savoir de quoi je suis mort, qu’il ne demande point si c’est de la fièvre, de l’hydropisie ou de la goutte ; mais qu’il sache que c’est d’*Andromaque*… Ce qui me fait le plus de dépit, c’est qu’*Andromaque* va devenir plus célèbre par la circonstance de ma mort, et que désormais il n’y aura plus de poëte qui ne veuille avoir l’honneur de crever un comédien en sa vie. » Les auteurs de l’*Avertissement* du théâtre de MM. Montfleury, s’appuyant sur l’autorité de Mlle Desmares, arrière-petite-fille du premier interprète des fureurs d’Oreste, disent que Gueret a fait un conte. On pourrait supposer en effet que cette histoire de Montfleury, tué par son jeu forcené, n’a été imaginée que pour faire pendant à celle de Mondory, qui avait été frappé d’une attaque d’apoplexie en jouant les fureurs d’Hérode dans la Mariane de Tristan. Il est bien difficile cependant de récuser le témoignage contemporain de Robinet, dont les termes nous semblent assez clairs dans la lettre en vers du 17 décembre 1667, où il annonce la mort de Montfleury,
45Qui d’une façon sans égale
46Jouoit dans la troupe royale,
47Non les rôles tendres et doux,
48Mais de transports et de courroux,
49Et lequel a, jouant Oreste,
50Hélas ! joué de tout son reste.
51Ô rôle tragique et mortel,
52Combien tu fais perdre à l’Hôtel
53En cet acteur inimitable !
54Qu’importe au surplus ? La tragédie de Racine n’avait pas besoin, pour conquérir la célébrité, de tuer un malheureux comédien. Ne cherchons, si l’on veut, dans l’anecdote, vraie ou fausse, qu’une preuve de l’impression produite sur les spectateurs de ce temps par la violence du jeu de Montfleury. Mais la dernière scène d’*Andromaque* n’a pas été faite pour être jouée de sang-froid ; et cette fois les transports démoniaques de l’acteur purent ne pas mériter de reproches. Du reste les défauts qu’il paraît avoir eus ne l’empêchèrent évidemment pas d’être fort admiré dans la tragédie de Racine, puisque M. de Lionne écrivait à Saint-Évremond que « la pièce étoit déchue par sa mort. » Ajoutons que Montfleury, si sévèrement jugé par Molière, avait cependant la réputation d’un des meilleurs comédiens de ce temps. Chapuzeau le place à côté de Floridor. Ils étaient l’un et l’autre « les grands modèles, dit-il, de tous ceux qui veulent se dévouer au théâtre. » Il y a lieu de penser que, dans l’ensemble, le chef-d’œuvre fut loin d’être trahi par ses premiers interprètes.
55On alla même jusqu’à prétendre (car c’était toujours, en pareil cas, le thème des détracteurs) qu’*Andromaque* devait surtout aux acteurs son éclatant succès. « Elle a besoin, disait Saint-Évremond, de grands comédiens, qui remplissent par l’action ce qui lui manque. » Ne croirait-on pas qu’il s’agit d’une pièce qui resterait froide et languissante, si elle n’était réchauffée par la passion des comédiens, d’une action dont le vide veut être dissimulé par le mouvement entraînant de la représentation théâtrale ? La vérité est, au contraire, que, tout en ayant ce caractère essentiel aux œuvres vraiment dramatiques de produire tout leur effet à la représentation, cette tragédie, si féconde en émouvantes péripéties, et d’un intérêt si puissant par elle-même, n’est guère moins admirée à la lecture, et qu’en tout temps elle a fait les grands acteurs, au lieu d’être faite par eux. Mais Saint-Évremond, engagé dans la cause de Corneille, était de ceux qui ne se résignaient pas à lui reconnaître un rival. Il est curieux de le voir, partagé entre sa passion et les avertissements plus justes de son sens droit, se débattre contre son involontaire admiration. On lui avait envoyé Andromaque avec Attila, joué la même année, quelques mois plus tôt. « À peine ai-je eu le loisir, écrivait-il à M. de Lionne, de jeter les yeux sur Andromaque et sur Attila ; cependant il me paroît qu’*Andromaque* a bien de l’air des belles choses ; il ne s’en faut presque rien qu’il y ait du grand. Ceux qui n’entreront pas assez dans les choses, l’admireront ; ceux qui veulent des beautés pleines, y chercheront je ne sais quoi qui les empêchera d’être tout à fait contents… Mais, à tout prendre, c’est une belle pièce, et qui est fort au-dessus du médiocre, quoique un peu au-dessous du grand. » Le même jugement, au fond très-favorable, mais embarrassé des mêmes restrictions subtiles, se retrouve dans une autre lettre qu’il adressait encore à M. de Lionne : « Ceux qui m’ont envoyé Andromaque m’ont demandé mon sentiment. Comme je vous l’ai dit, elle m’a semblé très-belle ; mais je crois qu’on peut aller plus loin dans les passions, et qu’il y a encore quelque chose de plus profond dans les sentiments que ce qui s’y trouve ; ce qui doit être tendre n’y est que doux, et ce qui doit exciter de la pitié ne donne que de la tendresse. Cependant, à tout prendre, Racine doit avoir plus de réputation qu’aucun autre après Corneille. » Après Corneille, c’est tout ce que voulait Saint-Évremond : c’est à cette conclusion qu’il prétendait arriver par des critiques cette fois si vagues. Il fallait que dans Corneille seul il y eût « du grand et des beautés pleines. » On ne pouvait d’ailleurs rencontrer plus mal que de refuser à Andromaque le mérite d’aller assez loin dans les passions et de donner aux sentiments toute leur profondeur.
56Saint-Évremond ne disputait du moins que sur le degré de beauté de la pièce. Il chicanait plutôt l’admiration qu’il ne la refusait. Racine trouva des censeurs moins réservés. Il fut, au milieu de son succès, inquiété par plus d’une attaque, et dans ce temps il n’en souffrait aucune avec patience. On connaît par les deux épigrammes sanglantes qu’il fit, l’une contre le duc de Créqui, l’autre contre ce même duc et le comte d’Olonne, la malveillance avec laquelle ces grands seigneurs avaient jugé sa tragédie. Les traits qu’il leur renvoya les frappaient en plein visage avec une si terrible justesse qu’on se demande si c’étaient bien précisément ceux-là que, par leurs imprudentes critiques, ils lui avaient eux-mêmes fournis. Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut surtout voir dans ces épigrammes, c’est avec quelle vivacité le poëte entrait dans cette guerre, sans se laisser effrayer par des ennemis si qualifiés. Parmi les objections, souvent contradictoires, que l’on fit au caractère de ses personnages, et qui tombaient tantôt sur Pyrrhus, tantôt sur Oreste ou sur Andromaque, il en est une qu’on attribue au grand Condé, et que ce prince soutenait sans doute avec cette hauteur impérieuse et cet emportement dont il avait, nous dit-on, l’habitude, particulièrement lorsqu’il avait tort. « Pyrrhus, disent Louis Racine et Brossette, parut au grand Condé trop violent et trop emporté. » Était-ce donc lui (on serait bien tenté de le croire) que Racine prenait à partie dans ce passage de sa première préface ? « Il s’est trouvé des gens qui se sont plaints que Pyrrhus s’emportât contre Andromaque et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. » Si ce n’était pas avec un héros que le poëte avait ce démêlé, il nous semble qu’on ne s’expliquerait plus très-bien sa riposte : « Tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons, » où le mot tous serait de trop. Toutefois la hardiesse eût été grande, bien autrement surprenante que celle de l’épigramme contre d’Olonne et Créqui ; et bien des personnes hésiteront à penser que Racine, si peu maître qu’il fût de retenir ses sarcasmes, ait pu s’en permettre un semblable contre un prince du sang, couvert de tant de gloire, qui avait été d’ailleurs un des admirateurs les plus déclarés de la tragédie d’*Alexandre*, et qui traitait d’ordinaire le jeune poëte avec tant de bienveillance.
57Racine disait que pour s’embarrasser du chagrin de deux ou trois personnes, il avait trouvé le public trop favorable à sa pièce. Mais évidemment les critiques ne le laissaient pas si indifférent. Plus que toutes les autres, celles de Boileau l’auraient certainement touché, s’il était vrai qu’un ami, si peu suspect de préventions hostiles, eût dans un des rôles d’*Andromaque*, dans celui de Pyrrhus, signalé quelques parties qu’il n’approuvait pas. Cela tout d’abord se concilie assez difficilement avec ces vers de l’épître VII, où Boileau parait mettre les censeurs de Pyrrhus au nombre des envieux :
58Mais par les envieux un génie excité
59Au comble de son art est mille fois monté…
60Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
61Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
62S’il avait été lui-même un de ces censeurs, comment, dira-t-on, ne pas s’étonner qu’il l’eût alors oublié ? Comment ne se pas demander si Monchesnay a été bien informé, lorsqu’il dit dans le Bolæana : « M. Despréaux n’étoit pas du tout satisfait du personnage que fait Pyrrhus, qu’il traitoit de héros à la Scudéry, au lieu qu’Oreste et Hermione sont de véritables caractères tragiques ? » Mais tout s’explique par les souvenirs plus précis que nous trouvons dans l’*Examen d’Andromaque* par Louis Racine. L’exactitude du passage du Bolæana y est confirmée, particulièrement en ce que l’on y dit du jugement sévère de Boileau sur la scène v de l’acte II, entre Pyrrhus et Phœnix. Dans cette scène, il lui semblait que la tragédie, par la peinture des extravagances amoureuses, s’abaissait jusqu’à la naïveté comique, et que l’auteur d’*Andromaque* se montrait beaucoup trop l’émule de Térence. Louis Racine tenait cette remarque de la bouche même de Boileau. Mais il avait en même temps appris de lui qu’il ne l’avait pas toujours faite, que longtemps au contraire il avait admiré cette même scène, ce dont il se repentait, parce que, s’il se fût avisé moins tard de la faute commise par Racine, « il l’eût obligé à supprimer ce morceau. » La critique de Boileau n’est donc pas un fait douteux ; mais il faut le mettre à sa date, à une époque où les corrections n’étaient plus possibles, peut-être même après la mort de Racine.
63L’opinion de Boileau, ce juge excellent, était, on le voit, devenue justement le contre-pied de celle de Condé, à qui Pyrrhus ne semblait pas assez honnête homme. Elle se rapprochait peut-être de celle que l’épigramme attribue à Créqui :
64Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse.
65Racine, nous devons le reconnaître, a, dans sa préface, choisi pour sa défense le terrain où elle était le plus facile et le moins nécessaire : « J’avoue que Pyrrhus n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. » Le point vraiment faible était où Boileau a fini par le voir ; et, quoi qu’en dise Racine, Pyrrhus avait un peu trop « lu nos romans. » Non, ce n’est pas là ce farouche fils d’Achille, tel que nous le font entrevoir Euripide et Virgile ; ce n’est pas ce brutal guerrier de l’âge héroïque, qui n’a jamais traité ses plus nobles esclaves qu’en concubines. On alléguerait en vain le cœur de l’homme qui ne change pas ; il est trop évident que si les passions sont au fond toujours semblables, leur expression varie suivant les mœurs des temps et des peuples. Mais il faut se placer au vrai point de vue du théâtre de Racine, et accepter le monde de convention, le monde presque tout idéal, où se meuvent ses créations. Si de tous les personnages d’*Andromaque* Pyrrhus est celui qui, par le plus visible anachronisme, soulève surtout des objections, il est cependant placé par le poëte dans un milieu où il ne manque pas de vérité relative ; et le condamner trop sévèrement serait condamner toute la pièce. La couleur de ce rôle en effet n’est pas sensiblement en désaccord avec celle des autres rôles. Toute cette tragédie antique est écrite sur un ton différent de celui de l’antiquité : on peut dire qu’elle est transposée ; et tel est sans nul doute, plus qu’on ne le croit souvent, la loi nécessaire de l’art. S’imagine-t-on que l’*Andromaque* et les Troyennes d’Euripide, quoiqu’elles aient conservé un accent très-sauvage, s’imagine-t-on que toutes les tragédies grecques en général et l’*Énéide* de Virgile, si on les compare avec les poèmes d’Homère qui en sont la source, ne soient pas transposées également ? Racine connaissait l’antiquité mieux que la plupart de ceux qui lui reprochent aujourd’hui de l’avoir défigurée ; il était profondément imbu de ses beautés éternelles, et savait les rendre à son siècle sous la forme où elles pouvaient être intelligibles pour lui. Il sentait qu’une traduction servile des idées et des mœurs antiques, à supposer qu’un esprit moderne fût entièrement capable d’un tel effort, ne toucherait pas assez des cœurs nourris de tout autres sentiments.
66C’était, à la vérité, être imprudent que de dire, comme il l’a fait dans sa première préface, qu’il avait rendu ses personnages « tels que les anciens poëtes nous les ont donnés, et qu’il n’avait pas pensé qu’il lui fût permis de rien changer à leurs mœurs. » Mais dans la seconde, écrite avec plus de maturité, il a dit bien plus justement, en parlant du rôle d’Andromaque : « J’ai cru me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. » La note fondamentale de ce rôle lui avait été donnée par les admirables adieux d’Andromaque et d’Hector dans l’*Iliade*, surtout par le doux et tendre accent des vers du troisième livre de l’*Énéide*, par le pur et mélancolique idéal qu’ils nous font concevoir de la veuve et de la mère. Pour faire de cette Andromaque de Virgile la moderne Andromaque, dont quelques traits, comme on l’a fait remarquer, sont chrétiens, Racine n’avait pas beaucoup à s’éloigner de son modèle, déjà si chaste et si touchant ; et il lui suffisait, pour cette transformation facile, de suivre la pente naturelle de son génie. S’il entraînait l’antiquité dans sa propre voie, c’était après l’avoir suivie pour guide aussi loin qu’il le pouvait. Oreste, comme Andromaque, a bien des traits qu’une imagination toute pleine et pénétrée de la poésie antique a pu seule lui donner ; le triste Oreste (tristis Orestes), tourmenté par les furies du crime, s’y fait reconnaître comme dans les plus belles tragédies de la Grèce ; mais sa physionomie a quelquefois aussi une certaine empreinte du siècle de Racine. On en peut dire autant d’Hermione, des seconds personnages eux-mêmes, de Pylade, par exemple, qui de l’ami d’Oreste qu’il était, a dit malicieusement M. Taine, est devenu son menin. Racine ne donnait pas à la scène française un calque de ses vieux modèles, il s’en inspirait librement. Dans l’invention de son drame (et là sans doute la liberté du poëte était plus légitime encore) Racine, comme dans le caractère de ses personnages, se contentait d’une légère donnée que lui fournissaient les traditions antiques, et dont il aimait à dire qu’il ne s’était qu’un peu écarté, se faisant scrupule de « détruire le fondement d’une fable. » On ne peut trop admirer avec quel art ingénieux et fécond il a su trouver, dans quelques vers de Virgile, le germe d’une action si variée, si riche, si fortement nouée, si abondante en situations tragiques, et la plus heureusement conçue pour se prêter au développement des passions.
67Mais dans une notice tout historique ne perdons pas trop de vue les limites naturelles de notre domaine, au delà desquelles nous avons été peut-être entraînés par la critique que Boileau fit tardivement de l’*Andromaque*. Racine ne connut probablement jamais et certainement ne connut pas à temps les objections de son ami, qu’il eût mises à profit. Les censeurs les plus malveillants eux-mêmes, tout en le chagrinant et l’irritant, ne le trouvaient pas indocile. Si dans leurs observations il s’en rencontrait quelqu’une qui lui parût juste, il savait en tenir compte. C’est ce que prouveraient assez plusieurs corrections qu’il a faites dans quelques-uns des vers d’*Andromaque* qui n’avaient pas trouvé grâce devant Subligny.
68Celui-ci était cependant un Zoïle plutôt qu’un vrai critique ; et sa comédie de la Folle querelle n’avait pas été faite, comme on l’a prétendu, pour éclairer Racine sur quelques fautes, mais pour attenter à sa gloire. Cette assez méchante parodie dut affliger Racine ; car elle réussit beaucoup, sans doute parce que l’envie y trouvait son compte, et elle passa même pour être de Molière. Dans la préface, où Subligny revendique la responsabilité du crime, avouant seulement avec modestie « qu’il a tâché de le commettre de l’air dont M. de Molière s’y seroit pris, » il prétend que ce furent les ennemis de sa pièce qui essayèrent de lui en dérober la gloire, en publiant qu’elle avait pour auteur « le plus habile homme que la France ait encore eu en ce genre d’écrire. » Nous croyons qu’il aurait dû plutôt s’en prendre aux ennemis d’*Andromaque*, seuls intéressés à faire passer sous le nom du grand comique une satire si insipide ; et il est plus que douteux que Racine, comme le disent Grimarest dans sa Vie de Molière, et l’abbé Granet dans la préface de son Recueil de dissertations, ait pu s’y méprendre, que même il ait seulement voulu en faire semblant. La seule part que prit Molière à cette attaque contre Racine, et qui suffirait pour causer beaucoup d’étonnement, si l’on ne se rappelait qu’il avait à se venger de l’*Alexandre* porté à l’Hôtel de Bourgogne, et de la désertion de la du Parc, fut de prêter son théâtre à la représentation de la comédie de Subligny. Elle y fut jouée pour la première fois le vendredi 18 mai 1668, comme nous l’apprend Robinet, un de ses admirateurs, un de ceux qui croyaient y reconnaître « un faux Subligny. » Une interruption dans le Registre de la Grange, du 13 au 25 mai 1668, nous cache les deux ou trois premières représentations de la pièce ; mais nous voyons dans ce même registre que depuis le 25 mai jusqu’à la fin de l’année, elle fut jouée vingt-sept fois, ce qui atteste suffisamment son succès et plus encore peut-être celui de la tragédie dont elle escortait le triomphe, en l’insultant.
69Imprimée cette même année 1668, reproduite dans le Recueil de dissertations de l’abbé Granet, la Folle querelle est encore sous nos yeux, et ceux qui ont le courage de la lire peuvent juger si c’est ainsi que l’auteur de la Critique de l’École des femmes et de l’*Impromptu de Versailles* imaginait et écrivait ces petites pièces où la discussion de questions littéraires et la satire personnelle prenaient la forme de charmantes comédies. Subligny, pour censurer, avec une minutie de pédant, le style de la tragédie de Racine et les caractères de ses personnages, avait ramassé pêle-mêle toutes les objections qu’il avait entendu faire, sans oublier Pyrrhus qui ne se conduit pas en honnête homme. Il serait inutile de rien citer de ses lourdes et froides plaisanteries ; nous rappellerons seulement dans les notes d’*Andromaque* quelques-unes de ses critiques de détail, celles principalement auxquelles Racine a fait droit. Ce qu’il y a peut-être de plus intéressant dans cette satire, c’est qu’elle constate maladroitement que l’*Andromaque* avait tourné les têtes, et qu’il se passait alors parmi nous quelque chose de comparable à la fameuse Euripidomanie des anciens. Éraste, dans la pièce, personnifie cette fureur d’enthousiasme ; et une soubrette vient se plaindre de la folie générale : « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu’à la porteuse d’eau, il n’y a personne qui ne veuille discourir d’*Andromaque*. Je pense même que le chien et le chat s’en mêleront, si cela ne finit bientôt. »
70La mauvaise guerre faite à Racine sur le théâtre de Molière ne put donc guère troubler sa victoire. Pour le consoler du gros rire des spectateurs de la Folle querelle, n’avait-il pas d’ailleurs les larmes qu’*Andromaque* faisait verser ? Le souvenir de celles qui, à la première lecture de la pièce, étaient tombées des yeux de la charmante Henriette d’Angleterre, a été recueilli par Racine lui-même, et conservé, comme un titre de gloire, dans l’épître où il reconnaît à la princesse une sorte de collaboration à son œuvre. N’oublions pas non plus les larmes de Mme de Sévigné, qui coulaient sans doute un peu malgré elle, et devaient lui sembler une infidélité au vieux Corneille. On connaît le passage d’une de ses lettres, écrite de Vitré à Mme de Grignan : « Je fus… à la comédie : ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes ; c’est assez pour une troupe de campagne. » À Paris, où elle trouvait de meilleurs comédiens, elle pleurait apparemment sans compter. Et que d’autres en ce même temps, non certes douées de plus de sensibilité qu’elle, mais moins en garde contre Racine, durent s’attendrir avec plus d’abandon ! C’est depuis Andromaque que la cause de Racine fut gagnée dans le cœur des femmes ; et l’on peut dire avec Fontenelle, sans y mettre la même intention railleuse : « Voilà ce qu’il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d’autorité au théâtre françois. Aussi furent-elles charmées. » Fontenelle aurait pu ajouter :
71Et je sais même sur ce fait
72Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
73Mais il a mieux aimé dire : « J’en excepte quelques femmes qui valoient des hommes. »
74Il serait peu intéressant de donner au lecteur le relevé que nous pourrions faire soit dans le Registre de la Grange, soit dans le Mercure, des nombreuses représentations d’*Andromaque* à Paris, à Fontainebleau et à Versailles, sous le règne de Louis XIV, pendant la vie comme après la mort de Racine. Pour l’*Alexandre*, on pouvait être curieux de savoir jusqu’à quel point et combien de temps il s’était soutenu dans la faveur de la ville et de la cour ; mais il importe peu de connaître quel nombre de fois, en telle ou telle année, a été jouée une tragédie dont le succès n’a jamais faibli dans tout le cours du grand siècle, qui depuis n’a pas lassé l’admiration, et qui vivra tant qu’il y aura une scène française. Disons seulement, au sujet du goût si durable, de la prédilection même témoignée par les contemporains de Racine pour son premier chef-d’œuvre, qu’en 1685 ou 1686 Baillet écrivait dans ses Jugemens des savans : « C’est maintenant de toutes ses pièces celle que la cour et le public revoient le plus volontiers ; de sorte que les connoisseurs semblent lui donner le prix sur toutes les autres. » L’opinion de Boileau n’était pas, au témoignage de Brossette, très-éloignée de celle-là ; au-dessus d’*Andromaque*, il ne plaçait que Phèdre.
75Voltaire, au siècle suivant, ne mettait pas Andromaque moins haut. Il disait dans ses Remarques sur le troisième discours du poëme dramatique, de Corneille : « Il y a manifestement deux intrigues dans l’*Andromaque* de Racine, celle d’Hermione aimée d’Oreste et dédaignée de Pyrrhus, celle d’Andromaque qui voudrait sauver son fils et être fidèle aux mânes d’Hector. Mais ces deux intérêts, ces deux plans sont si heureusement rejoints ensemble que, si la pièce n’était pas un peu affaiblie par quelques scènes de coquetterie et d’amour, plus dignes de Térence que de Sophocle, elle serait la première tragédie du théâtre français. »
76Toutes les tragédies de Racine, à partir d’*Andromaque*, ont eu, dans tous les temps, de célèbres interprètes sur la scène. Comme l’éclat qu’ils y ont jeté n’est qu’un reflet de la gloire du poëte, on ne trouverait ici qu’un historique incomplet de ces chefs-d’œuvre, si nous ne rappelions brièvement le souvenir, non point de tous les talents qui en ont dignement secondé les représentations, mais de ceux qui, dans les grands rôles, ont laissé la trace la plus brillante et la plus durable.
77Du vivant de Racine, après les comédiens qui ont joué d’original dans Andromaque, et dont nous avons parlé, le nom qui survit entre tous dans la représentation de cette tragédie, est celui de la Champmeslé.
78À la rentrée de Pâques de l’année 1670, la Champmeslé, qui venait d’être engagée à l’Hôtel de Bourgogne, y choisit pour ses débuts le rôle d’Hermione, créé avec tant d’éclat par Mlle des Œillets. Malgré son inexpérience, elle eut le plus étonnant succès, surtout dans les derniers actes, où elle rendit les emportements de la passion avec tant de feu que de ce jour elle devint une actrice sans rivale. La des Œillets, éloignée alors de la scène par une maladie à laquelle elle devait bientôt après succomber, avait voulu la voir. Elle sortit de la représentation en s’écriant douloureusement : « Il n’y a plus de des Œillets ! » Ce fut, dit-on, par son admirable jeu dans ce rôle d’Hermione que la Champmeslé toucha le cœur de Racine.
79Il ne nous reste aucun détail sur le jeu, dans le rôle de Pyrrhus, d’un célèbre acteur du même temps, nous voulons parler de Baron. Mais dans tous ses rôles il était sans égal. Floridor, qui s’était retiré du théâtre en 1671, avait le premier, nous l’avons dit, joué Pyrrhus. On dut cesser de regretter ce comédien si aimé lorsqu’en 1673 Baron, entré bien jeune encore à l’Hôtel de Bourgogne, fut chargé de représenter le même personnage. Sa noble figure, sa belle taille, la dignité de son geste le rendaient très-propre à ces rôles de rois. Il reprit celui de Pyrrhus en 1720, lorsqu’il reparut sur la scène, dont il s’était tenu éloigné vingt-neuf ans.
80Au dix-huitième siècle, l’art du tragédien fut porté très-haut. On y eut généralement l’opinion, difficile, il est vrai, à contrôler, que les plus fameux acteurs du siècle précédent étaient fort dépassés, surtout que la déclamation s’était beaucoup rapprochée de la nature et de la vérité. Baron appartient aux deux âges. Le rôle de Pyrrhus, qui, nous venons de le voir, avait été si longtemps en bonnes mains, fut aussi un des meilleurs de Quinault-Dufresne, qui brilla sur le théâtre français de 1712 à 1741 : « acteur plus éblouissant que profond, dit Mlle Clairon dans ses Mémoires, noble, mais jamais terrible ; plein de chaleur, mais sans ordre, sans principes, » et qui devait à son bel et imposant extérieur une grande part de ses succès. Parmi les plus touchantes Andromaques on cite Mlle Gaussin (Andromaque fut un de ses rôles de début en 1731), et, beaucoup plus tard qu’elle, dans les dernières années du siècle, Mlle des Garcins, qui la rappelait, avec moins de beauté, mais presque son égale par la sensibilité touchante, la douceur charmante de la voix et le même don de faire couler les larmes.
81Mais de tous les rôles de la tragédie d’*Andromaque*, ceux que les acteurs du dix-huitième siècle jouèrent avec le plus d’éclat, furent ceux d’Hermione et d’Oreste. Les belles Hermiones sont nombreuses en ce temps. Mlle Lecouvreur, qui avait débuté à la Comédie française en 1717, est la première en date, et peut-être la plus parfaite. Nous disons la première en date ; car nous ne croyons pas que la Duclos, qui l’avait précédée au théâtre, et qui, dès 1696, avait doublé la Champmeslé dans ses grands rôles, ait particulièrement brillé dans celui d’Hermione. Louis XIV, à ce qu’on rapporte, avait dit que pour remplir parfaitement le rôle d’Hermione, il eût fallu que la des Œillets jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les autres ; car l’une jouait plus finement, l’autre avec plus de passion. Cet idéal que rêvait le grand roi paraît s’être réalisé dans Adrienne Lecouvreur. « Elle a réuni à elle seule, et au plus haut degré de perfection, disent les auteurs de l’*Histoire du Théâtre françois*, les talents de la des Œillets et de la Champmeslé. »
82Ce fut par le rôle d’Hermione que débuta avec le plus grand succès, devant le roi Louis XV, à Fontainebleau, le 7 novembre 1724, Mlle Deseine, qui devint plus tard Mme Quinault-Dufresne. Elle y avait montré tant d’intelligence et d’âme, que dès le 16 du même mois on eut ordre à la comédie de la recevoir ; et lorsque le 5 janvier 1725 elle parut dans le même rôle sur la scène de Paris, elle était vêtue d’un costume magnifique dont le Roi lui avait fait présent, et qui était, dit-on, du prix de huit mille livres.
83Le théâtre l’avait déjà perdue quand vinrent y conquérir une grande célébrité, l’une en 1737, l’autre en 1743, deux tragédiennes qui furent longtemps rivales, Mlle Dumesnil et Mlle Clairon. Le rôle d’Hermione fut un de ceux où s’engagea la lutte de leurs talents très-différents. « Mlle Dumesnil, a dit Mlle Clairon, qui naturellement n’était pas disposée à trop d’indulgence pour elle, Mlle Dumesnil n’était ni belle ni jolie, sa physionomie, sa taille n’offraient aux yeux qu’une bourgeoise sans grâce, sans élégance…; mais elle était pleine de chaleur et de pathétique. » La Harpe nous donne à peu près la même idée de Mlle Dumesnil : « Cette actrice a fait voir ce que peut le pathétique… Elle n’a jamais eu ni voix, ni figure, ni noblesse ; elle laissait tomber de très-beaux détails dans tous ses rôles ; mais, dans les mouvements de l’âme, elle avait une énergie et une vérité qui enlevaient les suffrages. » Clairon n’avait pas les inspirations enflammées, les terribles éclairs de passion, le débit rapide et foudroyant, qui, dans les plus énergiques passages de son rôle, devaient faire de la Dumesnil une admirable Hermione, Mais, avec de moins grands éclats, son art étudié, savant, son esprit fin et délicat, sa grande intelligence, sa noblesse lui donnaient aussi quelques avantages. Elle entrait profondément dans l’esprit de ses rôles. Les observations que dans ses Mémoires elle a consignées sur celui d’Hermione, témoignent assez de la justesse de son goût, et du soin avec lequel elle méditait et réglait son jeu. Nous en reproduisons quelques-unes dans les notes de la pièce. Voici comment elle comprenait le sens général du rôle ; il nous semble qu’elle l’analyse assez bien pour défier, non pas en bon style, mais en sagacité pénétrante, les commentateurs de profession : « Ce rôle offre continuellement le danger de ne pas atteindre le but ou de le dépasser. Le caractère en est passionné, et n’est pas tendre ; il est furieux et point méchant ; il est noble et fier, et se permet cependant de la séduction et de la dissimulation avec Oreste, et de l’atrocité avec Pyrrhus ; son orgueil et sa passion marchent partout d’un pas égal, excepté dans les six vers qui commencent par celui-ci :
84Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère, etc.,
85dans la fin du monologue du cinquième acte, et le commencement du dernier couplet de ce rôle, où l’amour parle seul et fait couler ses larmes.
86« Tout ce que j’ai cherché de ressources dans mon physique et dans mes réflexions pour tâcher d’atteindre à la beauté de ce rôle, pour y soutenir le caractère, sans altérer la fraîcheur de l’âge, est un de mes plus pénibles travaux…
87« Dans tout ce qui peint l’amour d’Hermione, il faut soigneusement éviter les sons les plus touchants, la physionomie simple et douce, qui caractérisent les âmes tendres, et, dans son emportement, s’éloigner, autant qu’il est possible, des élans sûrs, fermes, de la femme expérimentée, telle par exemple que Roxane dans Bajazet. »
88Dans le temps où Mlles Dumesnil et Clairon se disputaient les applaudissements dans le rôle d’Hermione, le rôle d’Oreste avait trouvé un de ses plus grands interprètes. C’était le Kain, dont l’année 1750 vit les débuts sur la scène tragique. La Harpe l’appelait « le grand acteur, celui qui a porté le plus loin le sentiment et l’expression de la tragédie. « Mlle Clairon fait remarquer « que sa perfection n’était complète que dans les tragédies de Voltaire, et que les rôles de Racine étaient trop simples pour lui. » Cela est constaté par tous les témoignages contemporains, et nous donnerait, nous l’avouerons, l’idée de qualités sans doute très-brillantes, mais non de premier ordre. Quoi qu’on puisse d’ailleurs penser de lui, il paraît que dans les fureurs d’Oreste, le Kain était fort beau ; la Harpe a conservé, dans son commentaire, le souvenir d’un des grands effets qu’il y produisait.
89Après la disparition de tous ces fameux acteurs du dix-huitième siècle, un admirable tragédien, un tragédien de génie ne serait peut-être pas trop dire, allait faire mieux encore que de continuer leur tradition : l’art fut renouvelé par lui et porté à son plus haut point. Talma, bien qu’il ait débuté en 1787 et ait été reçu à la Comédie française en 1789, appartient surtout au dix-neuvième siècle, où son talent se montra dans toute sa maturité et dans toute sa perfection. Le rôle d’Oreste fut un de ses plus beaux triomphes. Mme de Staël cite un passage de la scène des fureurs, où il lui semblait très-supérieur à le Kain. Le critique Geoffroy, détracteur très-passionné de Talma, exprimait une opinion tout opposée. Son jugement avait même été d’abord entièrement défavorable au nouvel acteur. Quoiqu’il fût contraint de reconnaître que Talma avait rendu les fureurs d’Oreste au gré du public, il protestait contre le succès, et accusait le tragédien « d’avoir moins représenté une fureur causée par le désespoir d’une passion violente qu’un état de démence. » Il parlait ainsi en 1800. Mais, un an après, ne pouvant plus lutter obstinément contre une admiration toujours croissante, il lui fallait écrire : « Il me semble que Talma a beaucoup mieux rendu qu’autrefois les fureurs d’Oreste. Je l’ai vu jadis imiter les contorsions d’un fou ; maintenant il exprime le vrai délire de la passion et du désespoir… Il m’a paru très-beau, très-pathétique. » Et un peu plus tard encore : « Talma a produit un grand effet dans le rôle d’Oreste, surtout dans les deux derniers actes… Il ne laisse presque rien à désirer dans le morceau terrible qui termine la pièce. » Cependant il soutint constamment que l’avantage restait à le Kain : « Talma, disait-il en 1804, est toujours en possession des plus vifs applaudissements dans les fureurs d’Oreste. Il les joue avec une effrayante vérité, qui doit frapper la multitude. Le Kain avait une autre manière : pénétré de la noblesse de son art, il était persuadé qu’il fallait conserver à Oreste une sorte de dignité, même dans ses moments d’aliénation… Il ne croyait pas que la fureur d’Oreste dût ressembler à une attaque d’épilepsie. Le Kain s’efforçait donc d’ennoblir ce délire d’un prince qu’une horrible fatalité avait dévoué aux Euménides. Talma a pris une autre manière : il a plus de naturel et de vérité, mais moins de noblesse et même d’intérêt… Il étonne, il épouvante… Le Kain était plus touchant et plus pathétique. » Malgré le parti pris d’exalter le Kain aux dépens de Talma, ce passage où l’acteur sacrifié impose quelque admiration à l’hypercritique lui-même, est curieux à citer, parce qu’il semblerait pouvoir donner une certaine idée de la manière différente dont les deux tragédiens interprétaient ces fureurs d’Oreste. Toutefois il y a lieu de se demander s’il suffit de beaucoup réduire l’exagération de Geoffroy, et s’il reste, dans la comparaison qu’il fait, un fond de vérité. Mme de Staël, dans le chapitre de l’Allemagne, cité plus haut, donne à entendre que le jeu de Talma avait précisément les mérites que le journaliste lui refuse. C’est en parlant de la sublime interprétation de cet acteur qu’elle dit : « Les grands acteurs se sont presque toujours essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le calme et la dignité d’une belle nature. »
90À cette époque des magnifiques représentations de Talma, d’autres rôles de la tragédie d’*Andromaque* étaient joués avec un talent qui a laissé des souvenirs, quoiqu’il ne pût rien avoir de comparable à celui du tragédien sans pareil. Lafon, qui avait un peu d’emphase, mais du feu, de la sensibilité, de la noblesse, représentait, avec un grand succès, le personnage de Pyrrhus. Lorsque les comédiens français furent réunis en une seule troupe en 1799, Mlle Raucourt, élève de Clairon, dont les débuts remontaient à l’année 1772, brilla dans plusieurs des grands rôles des tragédies de Racine, dans celui d’Hermione entre autres. Sa beauté, sa fière énergie y étaient fort admirées. On lui reprochait toutefois dans les scènes violentes, dans les emportements d’Hermione, quelque exagération et une férocité à laquelle la rudesse de sa voix donnait un caractère trop mâle. Peu après parut une autre Hermione, dont les qualités étaient entièrement différentes. C’était Mlle Duchesnois, qui devait longtemps, à côté de Talma, contribuer aux splendeurs de cette belle époque du théâtre français, et à laquelle Mlle Georges, formée par Mlle Raucourt, disputait seule parmi les tragédiennes la faveur du public. Mlle Duchesnois, qui, par l’expression touchante de son jeu, savait, mieux que nulle autre, faire couler les larmes, avait mérité d’être appelée l’*actrice de Racine*. Peut-être, avec une telle nature de talent, lui manquait-il quelque chose pour le rôle d’Hermione. Il parait cependant que, dès le temps de ses débuts, elle ravissait les spectateurs dans les scènes pathétiques des deux derniers actes. On y regrettait seulement que dans l’ironie elle ne mît pas assez d’amertume ni de force, et que sa voix conservât trop souvent encore des inflexions douces et tendres, lorsque le rôle réclame surtout de l’énergie.
91Après tant de talents divers qui s’étaient tour à tour produits dans le même rôle, peut-être, quoiqu’il faille au théâtre se défier de l’avantage qu’ont naturellement pour nous les admirations présentes sur les admirations de nos pères, peut-être avons-nous vu la plus admirable des Hermiones, supérieure aux Champmeslé et aux Lecouvreur. On croyait que l’ancienne tragédie française, qui avait fait place, sur notre scène, au drame moderne, ne vivait plus que dans les livres et dans l’admiration des lettrés, et qu’elle était passée à l’état de bel archaïsme, lorsque Mlle Rachel, de son souffle inspiré, la ranima devant la foule. Hermione fut, dans le théâtre de Racine, le premier rôle qu’elle joua à la Comédie française ; c’était au mois de juin 1838, dans ses premiers débuts. Quelque admirée qu’elle ait été dans d’autres tragédies de notre poëte, nous croyons que dans aucune elle n’a paru aussi parfaite que dans Andromaque. La terrible ironie d’Hermione convenait merveilleusement à son talent. Elle avait le secret de pousser cette ironie à ses dernières limites, sans rien lui faire perdre de sa dignité tragique. On ne pouvait la voir sans se dire que le génie de Racine n’avait pas autrement conçu la fierté, la passion de ce rôle magnifique. La dernière représentation qu’ait donnée Mlle Rachel (23 juillet 1855) a été une représentation d’*Andromaque*. Elle a fait, dans le rôle d’Hermione, ses adieux au grand art qu’elle avait relevé.
92Les grands comédiens que Saint-Évremond affectait de croire nécessaires à Andromaque pour la soutenir dans la faveur publique n’ont donc en aucun temps manqué à cette tragédie. C’est un bonheur qui n’arrive qu’aux belles œuvres, source inépuisable d’inspiration, ouverte pour toutes les générations.
93Il est très-vrai, comme le dit Racine dans sa seconde préface, qu’il ne doit rien, pour le sujet de sa tragédie, à la pièce du théâtre grec qui porte le même titre. Il n’y a pas trouvé non plus la première idée de ses caractères. Nous aurons à signaler seulement quelques emprunts de détail qu’il a faits à l’*Andromaque* d’Euripide, aussi bien qu’aux Troyennes du même poëte, et aux Troyennes de Sénèque. Voltaire, dans sa préface du Pertharite de Corneille, joué en 1652, dit qu’il croit « avoir découvert dans cette pièce le germe de la belle tragédie d’*Andromaque*. » Avant sa découverte, quelques rapports frappants entre les deux tragédies avaient déjà été signalés ; mais il exagère beaucoup lorsqu’il avance qu’on trouvera dans Pertharite « toute la disposition de la tragédie d’*Andromaque* ; » il suffisait de dire : quelques situations qui se ressemblent. Son intention d’ailleurs n’était pas de rabaisser la gloire de Racine. C’était Corneille dont il traitait le génie avec trop peu de respect, lorsque dans son commentaire il ne craignait pas d’écrire : « Il est évident que Racine a tiré son or de cette fange. » Pour Racine, il prend soin de le disculper de plagiat : personne n’eût songé à en accuser l’auteur d’*Andromaque*. Ni dans son plan général, ni dans ses caractères, ni dans ses admirables peintures des passions, sa tragédie ne doit rien à Pertharite ; il a donc pu légitimement demander quelques inspirations à Corneille, sans avoir dans cet emprunt rien perdu de son originalité.
94Si Andromaque avait eu réellement quelques modèles, nous n’aurions pu négliger d’en parler sans laisser incomplet l’historique de cette pièce ; il est moins nécessaire d’énumérer les traductions ou imitations qui en ont été données. Mentionnons cependant, parce qu’elle a eu au dix-huitième siècle quelque célébrité, la tragédie de la Mère en détresse (Distrest Mother), que Philips fit représenter sur la scène anglaise, et qui est moins une imitation qu’une traduction, mais une traduction quelquefois inexacte, d’*Andromaque*. On y trouve trois nouvelles scènes ajoutées au dénoûment de Racine. La pièce a été imprimée en 1712. L’abbé du Ros et Louis Racine en ont parlé ; Richardson, dans son roman de Paméla, en a fait une critique de quelque étendue, qui, dans son intention, s’adressait plutôt au poëte original qu’à son traducteur ; il est à regretter qu’il n’ait pas suffisamment distingué l’un de l’autre, et qu’en quelques endroits il ait paru croire avoir affaire à Racine, tandis qu’il n’eût dû s’en prendre qu’à son copiste peu fidèle. Philips n’avait pas été dans son pays le premier traducteur de la pièce de Racine. « Dès 1675, dit l’abbé du Bos, les Anglais avaient une traduction en prose de l’*Andromaque*, retouchée et mise au théâtre par M. Crown. » Mais la Mère en détresse, qui est en vers, semblait par cela même une tentative plus sérieuse pour naturaliser en Angleterre le chef-d’œuvre de notre poëte. Richardson nous apprend que Mrs Porter, chargée du rôle d’Hermione, le jouait avec un talent incomparable. Il parle avec indignation d’un épilogue récité à la suite de la pièce ; cet épilogue, qui a été imprimé sous le nom de Budgell, et qu’on a quelquefois attribué à Addison, était, dit Richardson, rempli d’équivoques absurdes et assez indécentes pour faire perdre contenance aux spectatrices. Il est au moins certain que c’était une bouffonnerie ridicule, et d’autant plus sacrilège qu’on la faisait débiter par l’actrice qui venait de représenter Andromaque, la plus noble figure de cette tragédie. De telles monstruosités de goût ne permettaient plus de savoir gré aux Anglais de l’hommage que par leur traduction ils semblaient rendre au génie du poëte français. Richardson du moins, que révoltait tant de grossièreté, était digne de sentir les beautés délicates d’*Andromaque*, même à travers une traduction qui l’affaiblissait beaucoup et quelquefois la dénaturait. Dans l’examen qu’il en fait, il exprime souvent une juste et vive admiration ; mais il était trop austère pour que la pièce ne lui parût pas offrir quelques dangers ; il inclinait à ranger l’auteur d’*Andromaque* parmi les écrivains qui « semblent avoir pour but de soulever ces orages du cœur dont la violence emporte tout, religion, raison, bonnes mœurs. » Son génie, qui se complaisait dans la peinture candide des sentiments les plus doux, ne pouvait s’accommoder d’un Pyrrhus si féroce, d’une Hermione si emportée, si cruelle. Quelques-unes de ses appréciations sévères ne font que reproduire ce que d’autres censeurs de la pièce avaient dit avant lui, et sont fort contestables, quoique, dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau les déclare très-judicieuses, heureux qu’il était de trouver pour sa thèse sur les vices du théâtre l’appui d’une telle autorité. Mais nous avions seulement à rappeler en quelques mots la traduction anglaise de Philips, et non à rentrer dans l’histoire des diverses critiques d’*Andromaque*.
95Parmi les imitations de cette tragédie, il en est une qui, dans plusieurs des principales situations, suit Racine à la trace : si peu racinienne cependant, si étrange, qu’on hésite à en parler ici. Si l’on ne regarde qu’au nom de l’imitateur, c’est celui d’un vrai poëte, d’un poëte charmant que l’on peut citer partout ; mais son génie s’égarait beaucoup trop dans les sentiers d’une fantaisie déréglée. Dans le petit drame en vers, œuvre de jeunesse, qui a pour titre : les Marrons du feu, et dans laquelle Hermione est devenue la Camargo, Oreste l’abbé Annibal Désiderio, comment dire ce qu’Alfred de Musset a tiré de l’or de Racine ? Ne retournons pas la phrase, citée plus haut, du commentaire de Pertharite : elle rendrait mal notre pensée. Mais Voltaire, dans le même commentaire, a parlé de Phidias faisant d’une statue informe son Jupiter Olympien : ici nous songeons à quelque jeune sculpteur téméraire, qui, dans une débauche de son imagination et de son ciseau, aurait changé le Jupiter Olympien en un Satyre ; le Satyre est plein de verve ; mais c’est toujours une profanation et un malheur de se jouer, fût-ce très-spirituellement, avec les Dieux.
96Notre texte est celui de l’édition de 1697. Les variantes nous ont été données par deux éditions séparées : celle de 1668 d’abord, qui est l’édition originale, et celle de 1673 (Paris, Henry Loyson), très-différente en plusieurs points de la première ; et par les éditions collectives dont nous avons fait usage pour les pièces précédentes.
101Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
102Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
103Solemnes tum forte dapes et tristia dona
104Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
105Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
106Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
107Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
108« O felix una ante alias Priameïa virgo,
109Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
110Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
111Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
112Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
113Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
114Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
115Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
116Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
117Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
118Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
119Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermionne, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
120Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l’antiquité, que pour peu qu’on la connoisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. Aussi n’ai-je pas pensé qu’il me fut permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j’ai prise, ç’a été d’adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade, et Virgile, dans le second de l’*Énéide*, ont poussée beaucoup plus loin que je n’ai cru le devoir faire.
121Encore s’est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu’il s’emportât contre Andromaque, et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. J’avoue qu’il n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n’avoit pas lu nos romans. Il étoit violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
122Quoi qu’il en soit, le public m’a été trop favorable pour m’embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu’on réformât tous les héros de l’antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu’on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souvenir que ce n’est pas à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de dépeindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu’il étoit, et tel qu’on dépeint son fils. Et Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soient extrêmement bons, parce que la punition d’un homme de bien exciteroit plutôt l’indignation que la pitié du spectateur ; ni qu’ils soient méchants avec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Il faut donc qu’ils aient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertu capable de foiblesse, et qu’ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.
127Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
128Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
129Solemnes tum forte dapes et tristia dona
130Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
131Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
132Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
133Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
134« O felix una ante alias Priameïa virgo,
135Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
136Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
137Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
138Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
139Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
140Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
141Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
142Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
143Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
144Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
145Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
146C’est presque la seule chose que j’emprunte ici de cet auteur. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est pourtant très-différent. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu’elle a eu de Pyrrhus, et qu’Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s’agit point de Molossus. Andromaque ne connoît point d’autre mari qu’Hector, ni d’autre fils qu’Astyanax. J’ai cru en cela me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d’Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d’Hector et pour la mère d’Astyanax. On ne croit point qu’elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils. Et je doute que les larmes d’Andromaque eussent fait sur l’esprit de mes spectateurs l’impression qu’elles y ont faite, si elles avoient coulé pour un autre fils que celui qu’elle avoit d’Hector.
147Il est vrai que j’ai été obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu’il n’a vécu ; mais j’écris dans un pays où cette liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade, qui ne sait que l’on fait descendre nos anciens rois de ce fils d’Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince, après la désolation de son pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie ?
148Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie d’*Hélène* ! Il y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce. Il suppose qu’Hélène n’a jamais mis le pied dans Troie ; et qu’après l’embrasement de cette ville, Ménélas trouve sa femme en Égypte, dont elle n’étoit point partie. Tout cela fondé sur une opinion qui n’étoit reçue que parmi les Égyptiens, comme on le peut voir dans Hérodote.
149Je ne crois pas que j’eusse besoin de cet exemple d’Euripide pour justifier le peu de liberté que j’ai prise. Car il y a bien de la différence entre détruire le principal fondement d’une fable, et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poëtes, ne peut être blessé qu’au talon, quoique Homère le fasse blesser au bras et ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la reconnoissance d’Œdipe, tout au contraire d’Euripide, qui la fait vivre jusqu’au combat et à la mort de ses deux fils. Et c’est à propos de quelque contrariété de cette nature qu’un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien, « qu’il ne faut point s’amuser à chicaner les poëtes pour quelques changements qu’ils ont pu faire dans la fable ; mais qu’il faut s’attacher à considérer l’excellent usage qu’ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. »
150- Andromaque, veuve d’Hector, captive de Pyrrhus.
151- Pyrrhus, fils d’Achille, roi d’Épire.
152- Oreste, fils d’Agamemnon.
153- Hermione, fille d’Hélène, accordée avec Pyrrhus.
154- Pylade, ami d’Oreste.
155- Cléone, confidente d’Hermione.
156- Céphise, confidente d’Andromaque.
157- Phœnix, gouverneur d’Achille, et ensuite de Pyrrhus.
159La scène est à Buthrot, ville d’Épire, dans une salle du palais de Pyrrhus.
162Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
163Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
164Et déjà son courroux semble s’être adouci,
165Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
166Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste
167Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
168Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
169À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?
171J’en rends grâces au ciel, qui m’arrêtant sans cesse
172Sembloit m’avoir fermé le chemin de la Grèce,
173Depuis le jour fatal que la fureur des eaux
174Presque aux yeux de l’Épire écarta nos vaisseaux.
175Combien dans cet exil ai-je souffert d’alarmes !
176Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
177Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
178Que ma triste amitié ne pouvoit partager !
179Surtout je redoutois cette mélancolie
180Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
181Je craignois que le ciel, par un cruel secours,
182Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.
183Mais je vous vois, Seigneur ; et si j’ose le dire,
184Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
185Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
186N’est point d’un malheureux qui cherche le trépas.
188Hélas ! qui peut savoir le destin qui m’amène ?
189L’amour me fait ici chercher une inhumaine.
190Mais qui sait ce qu’il doit ordonner de mon sort,
191Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?
193Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie
194Se repose sur lui du soin de votre vie ?
195Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
196Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ?
197Pensez-vous qu’Hermione, à Sparte inexorable,
198Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
199Honteux d’avoir poussé tant de vœux superflus,
200Vous l’abhorriez ; enfin vous ne m’en parliez plus,
201Vous me trompiez, Seigneur.
203Je me trompois moi-même.
204Ami, n’accable point un malheureux qui t’aime.
205T’ai-je jamais caché mon cœur et mes désirs ?
206Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs.
207Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
208En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille,
209Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis
210Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
211Je te vis à regret, en cet état funeste,
212Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
213Toujours de ma fureur interrompre le cours,
214Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
215Mais quand je me souvins que parmi tant d’alarmes
216Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes,
217Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris
218Voulut en l’oubliant punir tous ses mépris.
219Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
220Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;
221Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,
222Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
223Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
224En ce calme trompeur j’arrivai dans la Grèce ;
225Et je trouvai d’abord ses princes rassemblés,
226Qu’un péril assez grand sembloit avoir troublés.
227J’y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
228De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;
229Que mes sens reprenant leur première vigueur,
230L’amour achèveroit de sortir de mon cœur.
231Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
232Me fait courir alors au piège que j’évite.
233J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
234Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
235On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
236Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
237Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
238Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
239J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
240Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
241Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
242Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
243On dit que peu sensible aux charmes d’Hermione,
244Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;
245Ménélas, sans le croire, en paroît affligé,
246Et se plaint d’un hymen si longtemps négligé.
247Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
248Il s’élève en la mienne une secrète joie :
249Je triomphe ; et pourtant je me flatte d’abord
250Que la seule vengeance excite ce transport.
251Mais l’ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place :
252De mes feux mal éteints je reconnus la trace ;
253Je sentis que ma haine alloit finir son cours,
254Ou plutôt je sentis que je l’aimois toujours.
255Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
256On m’envoie à Pyrrhus : j’entreprends ce voyage.
257Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
258Cet enfant dont la vie alarme tant d’États :
259Heureux si je pouvois, dans l’ardeur qui me presse,
260Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse !
261Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
262Des périls les plus grands puissent être troublés.
263Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
264Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.
265J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
266La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
267Toi qui connois Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
268Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.
269Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
270Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’il m’a ravi ?
272Je vous abuserois si j’osois vous promettre
273Qu’entre vos mains, Seigneur, il voulût la remettre :
274Non que de sa conquête il paroisse flatté.
275Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
276Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
277N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
278Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
279Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
280De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête,
281Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
282Hermione elle-même a vu plus de cent fois
283Cet amant irrité revenir sous ses lois,
284Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
285Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
286Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
287Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
288Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
289Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime.
291Mais dis-moi de quel œil Hermione peut voir
292Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir ?
294Hermione, Seigneur, au moins en apparence,
295Semble de son amant dédaigner l’inconstance,
296Et croit que trop heureux de fléchir sa rigueur,
297Il la viendra presser de reprendre son cœur.
298Mais je l’ai vue enfin me confier ses larmes.
299Elle pleure en secret le mépris de ses charmes.
300Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
301Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.
303Ah ! si je le croyois, j’irois bientôt, Pylade,
306Achevez, Seigneur, votre ambassade.
307Vous attendez le Roi. Parlez, et lui montrez
308Contre le fils d’Hector tous les Grecs conjurés.
309Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse,
310Leur haine ne fera qu’irriter sa tendresse.
311Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
312Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir.
315Hé bien ! va donc disposer la cruelle
316À revoir un amant qui ne vient que pour elle.
317Pyrrhus, Oreste, Phœnix
319Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
320Souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix
321Et qu’à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie
322De voir le fils d’Achille et le vainqueur de Troie.
323Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
324Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
325Et vous avez montré, par une heureuse audace,
326Que le fils seul d’Achille a pu remplir sa place.
327Mais ce qu’il n’eût point fait, la Grèce avec douleur
328Vous voit du sang troyen relever le malheur,
329Et vous laissant toucher d’une pitié funeste,
330D’une guerre si longue entretenir le reste.
331Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector ?
332Nos peuples affoiblis s’en souviennent encor.
333Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles ;
334Et dans toute la Grèce il n’est point de familles
335Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
336D’un père ou d’un époux qu’Hector leur a ravis.
337Et qui sait ce qu’un jour ce fils peut entreprendre ?
338Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
339Tel qu’on a vu son père embraser nos vaisseaux,
340Et la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
341Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
342Vous-même de vos soins craignez la récompense,
343Et que dans votre sein ce serpent élevé
344Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
345Enfin de tous les Grecs satisfaites l’envie,
346Assurez leur vengeance, assurez votre vie ;
347Perdez un ennemi d’autant plus dangereux
348Qu’il s’essaiera sur vous à combattre contre eux.
350La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.
351De soins plus importants je l’ai crue agitée,
352Seigneur ; et sur le nom de son ambassadeur,
353J’avois dans ses projets conçu plus de grandeur.
354Qui croiroit en effet qu’une telle entreprise
355Du fils d’Agamemnon méritât l’entremise ;
356Qu’un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
357N’eût daigné conspirer que la mort d’un enfant ?
358Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?
359La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ?
360Et seul de tous les Grecs ne m’est-il pas permis
361D’ordonner d’un captif que le sort m’a soumis ?
362Oui, Seigneur, lorsqu’au pied des murs fumants de Troie
363Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
364Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
365Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
366Hécube près d’Ulysse acheva sa misère ;
367Cassandre dans Argos a suivi votre père :
368Sur eux, sur leurs captifs ai-je étendu mes droits ?
369Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits ?
370On craint qu’avec Hector Troie un jour ne renaisse ;
371Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.
372Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin :
373Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
374Je songe quelle étoit autrefois cette ville,
375Si superbe en remparts, en héros si fertile,
376Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin
377Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
378Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
379Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
380Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
381Que Troie en cet état aspire à se venger.
382Ah ! si du fils d’Hector la perte étoit jurée,
383Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ?
384Dans le sein de Priam n’a-t-on pu l’immoler ?
385Sous tant de morts, sous Troie il falloit l’accabler.
386Tout étoit juste alors : la vieillesse et l’enfance
387En vain sur leur foiblesse appuyoient leur défense ;
388La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
389Nous excitoient au meurtre, et confondoient nos coups.
390Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
391Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
392Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
393Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
394Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
395Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
396De mes inimitiés le cours est achevé ;
397L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
399Seigneur, vous savez trop avec quel artifice
400Un faux Astyanax fut offert au supplice
401Où le seul fils d’Hector devoit être conduit.
402Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.
403Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père ;
404Il a par trop de sang acheté leur colère.
405Ce n’est que dans le sien qu’elle peut expirer ;
406Et jusque dans l’Épire il les peut attirer.
409Non, non. J’y consens avec joie :
410Qu’ils cherchent dans l’Épire une seconde Troie ;
411Qu’ils confondent leur haine, et ne distinguent plus
412Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.
413Aussi bien ce n’est pas la première injustice
414Dont la Grèce d’Achille a payé le service.
415Hector en profita, Seigneur ; et quelque jour
416Son fils en pourroit bien profiter à son tour.
418Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle ?
420Et je n’ai donc vaincu que pour dépendre d’elle ?
422Hermione, Seigneur, arrêtera vos coups :
423Ses yeux s’opposeront entre son père et vous.
425Hermione, Seigneur, peut m’être toujours chère ;
426Je puis l’aimer, sans être esclave de son père ;
427Et je saurai peut-être accorder quelque jour
428Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
429Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène :
430Du sang qui vous unit je sais l’étroite chaîne.
431Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus,
432Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus.
435Ainsi vous l’envoyez aux pieds de sa maîtresse !
437On dit qu’il a longtemps brûlé pour la princesse.
439Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer ?
440S’il lui rendoit son cœur, s’il s’en faisoit aimer ?
442Ah ! qu’ils s’aiment, Phœnix : j’y consens. Qu’elle parte.
443Que charmés l’un de l’autre, ils retournent à Sparte :
444Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
445Qu’elle m’épargneroit de contrainte et d’ennui !
449Une autre fois je t’ouvrirai mon âme :
451Pyrrhus, Andromaque, Céphise
453Me cherchiez-vous, Madame ?
454Un espoir si charmant me seroit-il permis ?
456Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
457Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
458Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
459J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
460Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.
462Ah ! Madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes,
463Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.
465Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
466Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?
468Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte.
469Ils redoutent son fils.
471Digne objet de leur crainte !
472Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
473Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector.
475Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse.
476Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.
478Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
479Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
480Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
481On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.
482Il m’auroit tenu lieu d’un père et d’un époux ;
483Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.
485Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
486Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
487Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
488Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
489Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;
490Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
491Je ne balance point, je vole à son secours :
492Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
493Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
494Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
495Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
496Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
497Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
498Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
499En combattant pour vous, me sera-t-il permis
500De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
502Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
503Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse ?
504Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux
505Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?
506Captive, toujours triste, importune à moi-même,
507Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?
508Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
509Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
510Non, non, d’un ennemi respecter la misère,
511Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
512De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
513Sans me faire payer son salut de mon cœur,
514Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
515Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
517Hé quoi ? votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ?
518Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ?
519J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
520Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
521Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
522Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés !
523De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !
524Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie.
525Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
526Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,
527Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes…
528Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
529Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir :
530Nos ennemis communs devroient nous réunir.
531Madame, dites-moi seulement que j’espère,
532Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
533Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;
534J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
535Animé d’un regard, je puis tout entreprendre :
536Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
537Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris,
538Dans ses murs relevés couronner votre fils.
540Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère :
541Je les lui promettois tant qu’a vécu son père.
542Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
543Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector.
544À de moindres faveurs des malheureux prétendent,
545Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
546Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
547J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
548Votre amour contre nous allume trop de haine :
549Retournez, retournez à la fille d’Hélène.
551Et le puis-je, Madame ? Ah ! que vous me gênez !
552Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
553Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
554Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire ;
555Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener :
556Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner.
557Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
558Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire
559Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
560Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
561Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
562S’il s’échappoit vers elle, y porteroit de joie !
564Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ?
565Auroit-elle oublié vos services passés ?
566Troie, Hector contre vous révoltent-ils son âme ?
567Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
568Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
569Sa mort seule a rendu votre père immortel.
570Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes,
571Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.
573Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
574Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
575Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
576Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
577Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
578S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
579Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
580Le fils me répondra des mépris de la mère ;
581La Grèce le demande, et je ne prétends pas
582Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
584Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
585Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
586Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
587Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
588Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère ;
589Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
590Ainsi tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
593Allez, Madame, allez voir votre fils.
594Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
595Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
596Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
597Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
600Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :
601Je lui veux bien encore accorder cette joie.
602Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
603Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.
605Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?
606Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste
607Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
608Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?
610C’est cet amour payé de trop d’ingratitude
611Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
612Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui
613De voir mon infortune égaler son ennui !
614Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?
615Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.
616L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
617Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?
620Ah ! dissipez ces indignes alarmes.
621Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
622Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?
623Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.
624Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.
626Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
627À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
628Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.
630Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.
631Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.
632Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.
633Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?
635Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
636Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
637Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
638Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.
640Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…
642Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;
643Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :
644Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.
645Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !
647Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?
648Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,
649Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?
650Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?
651Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.
653Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?
654Je crains de me connoître en l’état où je suis.
655De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;
656Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;
657Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
658Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.
659Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
660Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
661Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
662Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
663Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
664S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
665Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
666S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
667Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
668Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
669Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
670Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
671J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;
672Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.
673Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :
674Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.
676Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
677Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
678Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
679De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
680Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
681Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?
682Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?
684Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
685Je n’ai point du silence affecté le mystère :
686Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
687Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,
688Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
689Et qui ne se seroit comme moi déclarée
690Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?
691Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
692Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
693Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
694Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
695Les exploits de son père effacés par les siens,
696Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
697Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,
698Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.
699Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
700Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
701Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;
702Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
703Allons : qu’il vienne enfin.
707Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.
708Hermione, Oreste, Cléone
710Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
711Vous fasse ici chercher une triste princesse ?
712Ou ne dois-je imputer qu’à votre seul devoir
713L’heureux empressement qui vous porte à me voir ?
715Tel est de mon amour l’aveuglement funeste,
716Vous le savez, Madame ; et le destin d’Oreste
717Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
718Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.
719Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
720Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
721Je le sais, j’en rougis. Mais j’atteste les Dieux,
722Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
723Que j’ai couru partout où ma perte certaine
724Dégageoit mes serments et finissoit ma peine.
725J’ai mendié la mort chez des peuples cruels
726Qui n’apaisoient leurs dieux que du sang des mortels :
727Ils m’ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
728De mon sang prodigué sont devenus avares.
729Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
730À chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.
731Mon désespoir n’attend que leur indifférence :
732Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance ;
733Ils n’ont, pour avancer cette mort où je cours,
734Qu’à me dire une fois ce qu’ils m’ont dit toujours.
735Voilà, depuis un an, le seul soin qui m’anime.
736Madame, c’est à vous de prendre une victime
737Que les Scythes auroient dérobée à vos coups,
738Si j’en avois trouvé d’aussi cruels que vous.
740Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage.
741À des soins plus pressants la Grèce vous engage.
742Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
743Songez à tous ces rois que vous représentez.
744Faut-il que d’un transport leur vengeance dépende ?
745Est-ce le sang d’Oreste enfin qu’on vous demande ?
746Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
748Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
749Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
750Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense.
754Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
755Sur mon propre destin je viens vous consulter.
756Déjà même je crois entendre la réponse
757Qu’en secret contre moi votre haine prononce.
759Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
760De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?
761Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
762J’ai passé dans l’Épire, où j’étois reléguée :
763Mon père l’ordonnoit. Mais qui sait si depuis
764Je n’ai point en secret partagé vos ennuis ?
765Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
766Que l’Épire jamais n’ait vu couler mes larmes ?
767Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
768Je n’ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?
770Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse…
771Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
772Ouvrez vos yeux : songez qu’Oreste est devant vous,
773Oreste, si longtemps l’objet de leur courroux.
775Oui, c’est vous dont l’amour, naissant avec leurs charmes,
776Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
777Vous que mille vertus me forçoient d’estimer ;
778Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrois aimer.
780Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
781Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
783Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
786Vous m’en aimeriez plus.
787Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !
788Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
789Et l’amour seul alors se faisant obéir,
790Vous m’aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
791Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre…
792Que de raisons pour moi, si vous pouviez m’entendre !
793Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd’hui,
794Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui.
795Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
798Qui vous l’a dit. Seigneur, qu’il me méprise ?
799Ses regards, ses discours vous l’ont-ils donc appris ?
800Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
801Qu’elle allume en un cœur des feux si peu durables ?
802Peut-être d’autres yeux me sont plus favorables.
804Poursuivez : il est beau de m’insulter ainsi.
805Cruelle, c’est donc moi qui vous méprise ici ?
806Vos yeux n’ont pas assez éprouvé ma constance ?
807Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
808Je les ai méprisés ? Ah ! qu’ils voudroient bien voir
809Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !
811Que m’importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
812Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
813Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
814Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion.
815Allez. Après cela direz-vous que je l’aime ?
817Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
818Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
819Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
820Faisons de notre haine une commune attaque.
822Mais, Seigneur, cependant s’il épouse Andromaque ?
826Songez quelle honte pour nous
827Si d’une Phrygienne il devenoit l’époux !
829Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
830L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
831Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
832Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
834Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
835Répand sur mes discours le venin qui la tue,
836Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
837Et croit qu’en moi la haine est un effort d’amour.
838Il faut donc m’expliquer : vous agirez ensuite.
839Vous savez qu’en ces lieux mon devoir m’a conduite ;
840Mon devoir m’y retient, et je n’en puis partir
841Que mon père ou Pyrrhus ne m’en fasse sortir.
842De la part de mon père allez lui faire entendre
843Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
844Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
845Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
846Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
847Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
849Oui, oui, vous me suivrez, n’en doutez nullement :
850Je vous réponds déjà de son consentement.
851Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne :
852Il n’a devant les yeux que sa chère Troyenne ;
853Tout autre objet le blesse ; et peut-être aujourd’hui
854Il n’attend qu’un prétexte à l’éloigner de lui.
855Nous n’avons qu’à parler : c’en est fait. Quelle joie
856D’enlever à l’Épire une si belle proie !
857Sauve tout ce qui reste et de Troie et d’Hector ;
858Garde son fils, sa veuve, et mille autres encor,
859Épire : c’est assez qu’Hermione rendue
860Perde à jamais tes bords et ton prince de vue.
861Mais un heureux destin le conduit en ces lieux.
862Parlons. À tant d’attraits, Amour, ferme ses yeux !
863Pyrrhus, Oreste, Phœnix
865Je vous cherchois, Seigneur. Un peu de violence
866M’a fait de vos raisons combattre la puissance,
867Je l’avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
868J’en ai senti la force et connu l’équité.
869J’ai songé, comme vous, qu’à la Grèce, à mon père,
870À moi-même en un mot je devenois contraire ;
871Que je relevois Troie, et rendois imparfait
872Tout ce qu’a fait Achille et tout ce que j’ai fait.
873Je ne condamne plus un courroux légitime,
874Et l’on vous va, Seigneur, livrer votre victime.
876Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
877C’est acheter la paix du sang d’un malheureux.
879Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
880D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
881Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
882N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
883Vous y représentez tous les Grecs et son père,
884Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
885Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
886J’attends, avec la paix, son cœur de votre main.
891Hé bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ?
892Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?
894Ah ! je vous reconnois ; et ce juste courroux,
895Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.
896Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile :
897C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille,
898Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
899Qui triomphe de Troie une seconde fois.
901Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire.
902D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ;
903Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis,
904Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.
905Considère, Phœnix, les troubles que j’évite,
906Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite.
907Que d’amis, de devoirs j’allois sacrifier.
908Quels périls… Un regard m’eût tout fait oublier.
909Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
910Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.
912Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
915Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
916Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
917Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
918J’allois voir le succès de ses embrassements :
919Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
920Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
921Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
922Vainement à son fils j’assurois mon secours :
923« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
924Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
925C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
926Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
927Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
929Sans doute. C’est le prix que vous gardoit l’ingrate.
930Mais laissez-la, Seigneur.
932Je vois ce qui la flatte.
933Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
934L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux.
935Je la verrois aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.
936Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille :
937Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
939Commencez donc, Seigneur, à ne m’en parler plus.
940Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
941Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.
942Vous-même à cet hymen venez la disposer.
943Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ?
944Il ne l’aime que trop.
946Crois-tu, si je l’épouse,
947Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?
949Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
950Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
951Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?
953Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire :
954Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ;
955Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
956Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
957Et donner à ma haine une libre étendue.
958Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
961Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
962Allez, en lui jurant que votre âme l’adore,
963À de nouveaux mépris l’encourager encore.
965Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser
966Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.
968Vous aimez : c’est assez.
970Moi l’aimer ? une ingrate
971Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
972Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
973Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
974Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
975Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
976Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
977D’autre rang que celui de son persécuteur ?
978Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
979Il faut bien une fois justifier sa haine.
980J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
981De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
982Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
983Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
984C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
986Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
987Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
989Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
990Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
991D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
992Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.
993Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?
995Oui, voyez-la, Seigneur, et par des vœux soumis
998Faisons tout ce que j’ai promis.
1001Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.
1002Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.
1005Non, tes conseils ne sont plus de saison,
1006Pylade, je suis las d’écouter la raison.
1007C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
1008Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
1009Le dessein en est pris, je le veux achever.
1012Hé bien, il la faut enlever :
1013J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
1014Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
1015Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
1016Commandez à vos yeux de garder le secret.
1017Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
1018Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.
1019À ses regards surtout cachez votre courroux.
1020Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?
1022Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
1023La fureur m’emportoit, et je venois peut-être
1024Menacer à la fois l’ingrate et son amant.
1026Et quel étoit le fruit de cet emportement ?
1028Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
1029Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?
1030Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
1031Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.
1032Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…
1034Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre.
1035Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
1036Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
1038Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
1039Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;
1040Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :
1041Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.
1042Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée
1043Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
1044Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,
1045Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;
1046Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
1047Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.
1051Hé quoi ? ce courroux enflammé
1054Jamais il ne fut plus aimé.
1055Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,
1056Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?
1057M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
1058Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.
1059Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie
1060Qui vous détestera, qui toute votre vie
1061Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,
1064C’est pour cela que je veux l’enlever.
1065Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
1066Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?
1067J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
1068Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
1069C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
1070Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
1071Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
1072Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
1074Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :
1077Et qu’importe, Pylade ?
1078Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
1079L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
1080Et que me servira que la Grèce m’admire,
1081Tandis que je serai la fable de l’Épire ?
1082Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,
1083Mon innocence enfin commence à me peser.
1084Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
1085Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
1086De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
1087Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
1088Méritons leur courroux, justifions leur haine,
1089Et que le fruit du crime en précède la peine.
1090Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
1091Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
1092Assez et trop longtemps mon amitié t’accable :
1093Évite un malheureux, abandonne un coupable.
1094Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
1095Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.
1096Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.
1099Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
1100Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
1101Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?
1102Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
1103Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
1104Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
1105Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
1106Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
1107Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.
1109J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.
1110Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
1111Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,
1112Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
1113Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…
1115Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.
1116Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :
1117Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;
1118Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
1120Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.
1121Hermione, Oreste, Cléone
1123Hé bien ! mes soins vous ont rendu votre conquête.
1124J’ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s’apprête.
1126On le dit ; et de plus on vient de m’assurer
1127Que vous ne me cherchiez que pour m’y préparer.
1129Et votre âme à ses vœux ne sera pas rebelle ?
1131Qui l’eût cru, que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?
1132Que sa flamme attendroit si tard pour éclater,
1133Qu’il reviendroit à moi quand je l’allois quitter ?
1134Je veux croire avec vous qu’il redoute la Grèce,
1135Qu’il suit son intérêt plutôt que sa tendresse.
1136Que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.
1138Non, Madame : il vous aime, et je n’en doute plus.
1139Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu’ils veulent faire ?
1140Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire.
1142Mais que puis-je, Seigneur ? On a promis ma foi.
1143Lui ravirai-je un bien qu’il ne tient pas de moi ?
1144L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :
1145La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse.
1146Cependant je partois ; et vous avez pu voir
1147Combien je relâchois pour vous de mon devoir.
1149Ah ! que vous saviez bien, cruelle… Mais, Madame,
1150Chacun peut à son choix disposer de son âme.
1151La vôtre étoit à vous. J’espérois ; mais enfin
1152Vous l’avez pu donner sans me faire un larcin.
1153Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
1154Et pourquoi vous lasser d’une plainte importune ?
1155Tel est votre devoir, je l’avoue ; et le mien
1156Est de vous épargner un si triste entretien.
1159Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?
1161La douleur qui se tait n’en est que plus funeste.
1162Je le plains : d’autant plus qu’auteur de son ennui,
1163Le coup qui l’a perdu n’est parti que de lui.
1164Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare :
1165Il a parlé, Madame, et Pyrrhus se déclare.
1167Tu crois que Pyrrhus craint ? Et que craint-il encor ?
1168Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector,
1169Qui cent fois effrayés de l’absence d’Achille,
1170Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile,
1171Et qu’on verroit encor, sans l’appui de son fils,
1172Redemander Hélène aux Troyens impunis ?
1173Non, Cléone, il n’est point ennemi de lui-même ;
1174Il veut tout ce qu’il fait ; et s’il m’épouse, il m’aime.
1175Mais qu’Oreste à son gré m’impute ses douleurs :
1176N’avons-nous d’entretien que celui de ses pleurs ?
1177Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! chère Cléone,
1178Conçois-tu les transports de l’heureuse Hermione ?
1179Sais-tu quel est Pyrrhus ? T’es-tu fait raconter
1180Le nombre des exploits… Mais qui les peut compter ?
1181Intrépide, et partout suivi de la victoire,
1182Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire.
1185Dissimulez. Votre rivale en pleurs
1186Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.
1188Dieux ! ne puis-je à ma joie abandonner mon âme ?
1189Sortons : que lui dirois-je ?
1190Andromaque, Hermione, Cléone, Céphise
1192Où fuyez-vous, Madame ?
1193N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
1194Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux ?
1195Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
1196Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
1197Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
1198Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
1199Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
1200Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
1201Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
1202Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
1203Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
1204En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
1205Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
1206C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
1207Hélas ! lorsque lassés de dix ans de misère,
1208Les Troyens en courroux menaçoient votre mère,
1209J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui.
1210Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
1211Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
1212Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.
1213Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
1214Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.
1216Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
1217Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
1218C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
1219S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
1220Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
1221Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.
1224Quel mépris la cruelle attache à ses refus !
1226Je croirois ses conseils, et je verrois Pyrrhus.
1227Un regard confondroit Hermione et la Grèce…
1228Mais lui-même il vous cherche.
1229Pyrrhus, Andromaque, Phœnix, Céphise
1231Où donc est la princesse ?
1232Ne m’avois-tu pas dit qu’elle étoit en ces lieux ?
1235Andromaque, à Céphise.
1236Tu vois le pouvoir de mes yeux.
1238Que dit-elle, Phœnix ?
1240Hélas ! tout m’abandonne.
1242Allons, Seigneur, marchons sur les pas d’Hermione.
1244Qu’attendez-vous ? rompez ce silence obstiné.
1246Il a promis mon fils.
1250Non, non, j’ai beau pleurer, sa mort est résolue.
1252Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ?
1255Je ne fais que l’irriter encor.
1258Allons aux Grecs livrer le fils d’Hector.
1260Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?
1261Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
1262Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié :
1263Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
1264Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?
1266Phœnix vous le dira, ma parole est donnée.
1268Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !
1270J’étois aveugle alors : mes yeux se sont ouverts.
1271Sa grâce à vos désirs pouvoit être accordée ;
1272Mais vous ne l’avez pas seulement demandée.
1275Ah ! Seigneur, vous entendiez assez
1276Des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.
1277Pardonnez à l’éclat d’une illustre fortune
1278Ce reste de fierté qui craint d’être importune.
1279Vous ne l’ignorez pas : Andromaque sans vous
1280N’auroit jamais d’un maître embrassé les genoux.
1282Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l’âme
1283Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
1284Ce fils même, ce fils, l’objet de tant de soins,
1285Si je l’avois sauvé, vous l’en aimeriez moins.
1286La haine, le mépris, contre moi tout s’assemble ;
1287Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
1288Jouissez à loisir d’un si noble courroux.
1291Allons rejoindre mon époux.
1295Et que veux-tu que je lui dise encore ?
1296Auteur de tous mes maux, crois-tu qu’il les ignore ?
1297Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
1298J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
1299J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
1300Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
1301Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
1302Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
1303J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
1304Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
1305Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
1306Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
1307J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
1308Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
1309J’attendois de son fils encor plus de bonté.
1310Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
1311Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime ;
1312Malgré lui-même enfin je l’ai cru magnanime.
1313Ah ! s’il l’étoit assez pour nous laisser du moins
1314Au tombeau qu’à ta cendre ont élevé mes soins,
1315Et que finissant là sa haine et nos misères,
1316Il ne séparât point des dépouilles si chères !
1318Va m’attendre, Phœnix.
1319Pyrrhus, Andromaque, Céphise
1322On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
1323Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes
1324Je ne fais contre moi que vous donner des armes.
1325Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
1326Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux :
1327Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
1328S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
1329Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
1330Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
1331À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
1332Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
1333Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
1334Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
1335Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
1336Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
1337Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
1338Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
1339Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
1340Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
1341Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
1342Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
1343Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
1344Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
1345C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
1346Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
1347Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
1348Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
1349Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
1350Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
1353Je vous l’avois prédit, qu’en dépit de la Grèce,
1354De votre sort encor vous seriez la maîtresse.
1356Hélas ! de quel effet tes discours sont suivis !
1357Il ne me restoit plus qu’à condamner mon fils.
1359Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :
1360Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.
1361Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.
1363Quoi ? je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?
1365Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.
1366Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;
1367Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux
1368Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
1369Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
1370Qui ne se souvient plus qu’Achille étoit son père,
1371Qui dément ses exploits et les rend superflus ?
1373Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?
1374Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
1375Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
1376Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
1377Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?
1378Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
1379Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
1380Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
1381Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
1382Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
1383Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
1384Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
1385Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
1386Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
1387Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
1388Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
1389Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
1390Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
1391Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
1392Tous mes ressentiments lui seroient asservis.
1394Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
1395On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !
1397Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
1398Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
1399Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :
1400Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
1401Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
1402Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
1403Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
1404« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
1405J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
1406Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
1407S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
1408Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
1409Montre au fils à quel point tu chérissois le père. »
1410Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
1411Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
1412Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?
1413Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
1414T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
1415S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
1416Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
1417Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
1418Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
1419Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
1420Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
1421Va le trouver pour moi.
1423Que faut-il que je dise ?
1425Dis-lui que de mon fils l’amour est assez fort…
1426Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort ?
1427L’amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?
1429Madame, il va bientôt revenir en furie.
1431Hé bien ! va l’assurer…
1433De quoi ? de votre foi ?
1435Hélas ! pour la promettre est-elle encore à moi ?
1436Ô cendres d’un époux ! ô Troyens ! ô mon père !
1437Ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
1440Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?
1442Allons sur son tombeau consulter mon époux.
1445Ah ! je n’en doute point : c’est votre époux, Madame,
1446C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
1447Il veut que Troie encor se puisse relever
1448Avec cet heureux fils qu’il vous fait conserver.
1449Pyrrhus vous l’a promis. Vous venez de l’entendre,
1450Madame : il n’attendoit qu’un mot pour vous le rendre.
1451Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
1452Content de votre cœur, il met tout à vos pieds.
1453Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine.
1454Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?
1455Déjà contre les Grecs plein d’un noble courroux,
1456Le soin de votre fils le touche autant que vous :
1457Il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde ;
1458Pour ne pas l’exposer, lui-même il se hasarde.
1459Mais tout s’apprête au temple, et vous avez promis.
1461Oui, je m’y trouverai. Mais allons voir mon fils.
1463Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue
1464Désormais à vos yeux ne soit plus défendue.
1465Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés,
1466Et vos embrassements ne seront plus comptés.
1467Quel plaisir d’élever un enfant qu’on voit craître,
1468Non plus comme un esclave élevé pour son maître,
1469Mais pour voir avec lui renaître tant de rois !
1471Céphise, allons le voir pour la dernière fois.
1473Que dites-vous ? ô Dieux !
1476Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise,
1477Ta foi, dans mon malheur, s’est montrée à mes yeux ;
1478Mais j’ai cru qu’à mon tour tu me connoissois mieux.
1479Quoi donc ? as-tu pensé qu’Andromaque infidèle
1480Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ;
1481Et que de tant de morts réveillant la douleur,
1482Le soin de mon repos me fît troubler le leur ?
1483Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre ?
1484Mais son fils périssoit : il l’a fallu défendre.
1485Pyrrhus en m’épousant s’en déclare l’appui ;
1486Il suffit : je veux bien m’en reposer sur lui.
1487Je sais quel est Pyrrhus. Violent, mais sincère,
1488Céphise, il fera plus qu’il n’a promis de faire.
1489Sur le courroux des Grecs je m’en repose encor :
1490Leur haine va donner un père au fils d’Hector.
1491Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
1492Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
1493Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
1494L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
1495Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
1496D’une infidèle vie abrégera le reste,
1497Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
1498À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
1499Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
1500Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
1501J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
1502Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.
1504Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre…
1506Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
1507Je confie à tes soins mon unique trésor :
1508Si tu vivois pour moi, vis pour le fils d’Hector.
1509De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
1510Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
1511Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi :
1512S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.
1513Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
1514Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
1515Que ses ressentiments doivent être effacés,
1516Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
1517Fais connoître à mon fils les héros de sa race ;
1518Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.
1519Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
1520Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
1521Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
1522Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
1523Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
1524Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
1525Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
1526Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
1527Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
1528Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
1532Ne me suis point, si ton cœur en alarmes
1533Prévoit qu’il ne pourra commander à tes larmes.
1534On vient. Cache tes pleurs, Céphise ; et souviens-toi
1535Que le sort d’Andromaque est commis à ta foi.
1536C’est Hermione. Allons, fuyons sa violence.
1539Non, je ne puis assez admirer ce silence.
1540Vous vous taisez, Madame ; et ce cruel mépris
1541N’a pas du moindre trouble agité vos esprits ?
1542Vous soutenez en paix une si rude attaque,
1543Vous qu’on voyoit frémir au seul nom d’Andromaque ?
1544Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer
1545Que Pyrrhus d’un regard la voulût honorer ?
1546Il l’épouse : il lui donne, avec son diadème,
1547La foi que vous venez de recevoir vous-même,
1548Et votre bouche encor muette à tant d’ennui
1549N’a pas daigné s’ouvrir pour se plaindre de lui !
1550Ah ! que je crains, Madame, un calme si funeste !
1551Et qu’il vaudroit bien mieux…
1553Fais-tu venir Oreste ?
1555Il vient, Madame, il vient ; et vous pouvez juger
1556Que bientôt à vos pieds il alloit se ranger.
1557Prêt à servir toujours sans espoir de salaire,
1558Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
1560Oreste, Hermione, Cléone
1562Ah ! Madame, est-il vrai qu’une fois
1563Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
1564Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ?
1565Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
1566Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
1569Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.
1571Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
1572Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
1573Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
1574Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
1576Vengez-moi, je crois tout.
1578Hé bien ! allons, Madame :
1579Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
1580Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
1581Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon.
1582De Troie en ce pays réveillons les misères ;
1583Et qu’on parle de nous, ainsi que de nos pères.
1584Partons, je suis tout prêt.
1586Non, Seigneur, demeurons :
1587Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
1588Quoi ? de mes ennemis couronnant l’insolence,
1589J’irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
1590Et je m’en remettrois au destin des combats,
1591Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
1592Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
1593Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
1594Tous vos retardements sont pour moi des refus,
1595Courez au temple. Il faut immoler…
1603Hé quoi ? votre haine chancelle ?
1604Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
1605N’alléguez point des droits que je veux oublier ;
1606Et ce n’est pas à vous à le justifier.
1608Moi, je l’excuserois ? Ah ! vos bontés, Madame,
1609Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
1610Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins.
1611Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
1612Faisons de sa ruine une juste conquête.
1613Quoi ? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ?
1614Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État
1615Que pour m’en acquitter par un assassinat ?
1616Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s’explique,
1617Et qu’il meure chargé de la haine publique.
1618Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…
1620Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ?
1621Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
1622Demande une victime à moi seule adressée ;
1623Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ;
1624Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l’aimai ?
1625Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
1626Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
1627N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
1628Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
1629Malgré la juste horreur que son crime me donne,
1630Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
1631Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
1632S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.
1634Hé bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;
1635Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ?
1636Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
1637Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?
1638À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire,
1639Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
1640Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
1641Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment.
1642Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime !
1643Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime,
1644Je ne m’en défends plus ; et je ne veux qu’aller
1645Reconnoître la place où je dois l’immoler.
1646Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.
1648Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
1649Dans le temple déjà le trône est élevé ;
1650Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
1651Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
1652Sans gardes, sans défense il marche à cette fête ;
1653Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ;
1654Il s’abandonne au bras qui me voudra venger.
1655Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
1656Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ;
1657Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
1658Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
1659Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
1660Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne.
1661Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
1662Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
1663Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
1664Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
1665Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.
1667Mais, Madame, songez…
1669Ah ! c’en est trop, Seigneur.
1670Tant de raisonnements offensent ma colère.
1671J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
1672Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
1673Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
1674Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
1675Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
1676De mes lâches bontés mon courage est confus,
1677Et c’est trop en un jour essuyer de refus.
1678Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
1679Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
1680Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
1681Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
1682Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
1683Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
1684Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
1685De mourir avec lui que de vivre avec vous.
1687Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
1688Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
1689Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
1690Et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez.
1692Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
1693Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
1696Vous vous perdez, Madame ; et vous devez songer…
1698Que je me perde ou non, je songe à me venger.
1699Je ne sais même encor, quoi qu’il m’ait pu promettre,
1700Sur d’autres que sur moi si je dois m’en remettre.
1701Pyrrhus n’est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
1702Et je tiendrois mes coups bien plus sûrs que les siens.
1703Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
1704De retirer mon bras teint du sang du parjure,
1705Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,
1706De cacher ma rivale à ses regards mourants !
1707Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
1708Lui laissoit le regret de mourir ma victime !
1709Va le trouver : dis-lui qu’il apprenne à l’ingrat
1710Qu’on l’immole à ma haine, et non pas à l’État.
1711Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
1712S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.
1714Je vous obérai. Mais qu’est-ce que je voi ?
1715Ô Dieux ! Qui l’auroit cru, Madame ? C’est le Roi !
1717Ah ! cours après Oreste ; et dis-lui, ma Cléone,
1718Qu’il n’entreprenne rien sans revoir Hermione.
1719Pyrrhus, Hermione, Phœnix
1721Vous ne m’attendiez pas, Madame ; et je vois bien
1722Que mon abord ici trouble votre entretien.
1723Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
1724D’un voile d’équité couvrir mon injustice :
1725Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ;
1726Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
1727J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
1728Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
1729Un autre vous diroit que dans les champs troyens
1730Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
1731Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre,
1732Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre ;
1733Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
1734Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
1735Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
1736Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
1737Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux
1738Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
1739Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
1740Je voulus m’obstiner à vous être fidèle,
1741Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
1742J’ai cru que mes serments me tiendroient lieu d’amour.
1743Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
1744Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
1745L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
1746Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
1747Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
1748Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
1749Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
1750Il me soulagera peut-être autant que vous.
1751Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
1752Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
1753Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
1754M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.
1756Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,
1757J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
1758Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
1759Vous vous abandonniez au crime en criminel.
1760Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse
1761Sous la servile loi de garder sa promesse ?
1762Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
1763Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
1764Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
1765Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
1766Me quitter, me reprendre, et retourner encor
1767De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
1768Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
1769Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
1770Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
1771D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
1772Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
1773Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
1774Vous veniez de mon front observer la pâleur,
1775Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
1776Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
1777Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
1778Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
1779Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
1780Du vieux père d’Hector la valeur abattue
1781Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
1782Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
1783Cherche un reste de sang que l’âge avoit glacé ;
1784Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
1785De votre propre main Polyxène égorgée
1786Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
1787Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
1789Madame, je sais trop à quels excès de rage
1790La vengeance d’Hélène emporta mon courage :
1791Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ;
1792Mais enfin je consens d’oublier le passé.
1793Je rends grâces au ciel que votre indifférence
1794De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.
1795Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
1796Devoit mieux vous connoître et mieux s’examiner.
1797Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
1798Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
1799Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers :
1800J’ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
1801Nos cœurs n’étoient point faits dépendants l’un de l’autre ;
1802Je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
1803Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.
1805Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
1806J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
1807Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
1808J’y suis encor, malgré tes infidélités,
1809Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
1810Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
1811J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
1812J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
1813Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
1814Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
1815Et même en ce moment où ta bouche cruelle
1816Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
1817Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
1818Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère
1819Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
1820Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
1821Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
1822Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
1823Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
1824Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
1825Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
1826Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
1827Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
1828Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
1829Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
1830Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
1831Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
1832Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
1833Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
1834Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
1835Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.
1838Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger
1839Une amante en fureur qui cherche à se venger.
1840Elle n’est en ces lieux que trop bien appuyée :
1841La querelle des Grecs à la sienne est liée ;
1842Oreste l’aime encore ; et peut-être à ce prix…
1844Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.
1846Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
1847Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
1848Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
1849Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
1850Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
1851Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
1852L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
1853En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
1854Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
1855Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
1856Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
1857Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
1858Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
1859Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
1860Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :
1861Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
1862Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :
1863Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
1864Il croit que toujours foible et d’un cœur incertain,
1865Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.
1866Il juge encor de moi par mes bontés passées.
1867Mais plutôt le perfide a bien d’autres pensées.
1868Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas
1869Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
1870Il me laisse, l’ingrat ! cet embarras funeste.
1871Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
1872Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
1873Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
1874À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
1875Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
1876Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
1877Avec tant de plaisir redire les exploits,
1878À qui même en secret je m’étois destinée
1879Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
1880Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
1881Que pour venir si loin préparer son trépas ?
1882L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
1885Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ?
1888Il est au comble de ses vœux,
1889Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
1890Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
1891Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
1892Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
1893S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
1894Andromaque, au travers de mille cris de joie,
1895Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
1896Incapable toujours d’aimer et de haïr,
1897Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
1899Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ?
1900Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
1901Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
1902N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
1903Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ?
1904L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ?
1905Son trouble avouoit-il son infidélité ?
1906A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?
1908Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
1909Semble être avec vous sortis de sa mémoire.
1910Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets.
1911Il poursuit seulement ses amoureux projets.
1912Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde,
1913Et croit que c’est lui seul que le péril regarde.
1914Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès
1915Dans un fort éloigné du temple et du palais.
1916Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.
1918Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?
1920Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.
1922Hé bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?
1926Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
1930Mais de mille remords son esprit combattu
1931Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
1932Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ;
1933Il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
1934Il craint la Grèce, il craint l’univers en courroux ;
1935Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
1936Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
1937Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.
1938Enfin il est entré sans savoir dans son cœur
1939S’il en devoit sortir coupable ou spectateur.
1941Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
1942Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
1943Je sais de quels remords son courage est atteint :
1944Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.
1945Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,
1946Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
1947Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
1948Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas ?
1949Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
1950Et je charge un amant du soin de mon injure ;
1951Il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
1952Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
1953Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
1954Que de cris de douleur le temple retentisse ;
1955De leur hymen fatal troublons l’événement,
1956Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
1957Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
1958Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
1959Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
1960Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
1961Oreste, Hermione, Cléone
1963Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
1964Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
1968Il expire ; et nos Grecs irrités
1969Ont lavé dans son sang ses infidélités.
1970Je vous l’avois promis ; et quoique mon courage
1971Se fît de ce complot une funeste image,
1972J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
1973Se sont jusqu’à l’autel dans la foule glissés.
1974Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
1975Il sembloit que ma vue excitât son audace.
1976Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
1977Dussent de son hymen relever la splendeur.
1978Enfin avec transport prenant son diadème,
1979Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
1980« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
1981Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
1982Je voue à votre fils une amitié de père ;
1983J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
1984Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
1985Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
1986À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
1987Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
1988L’infidèle s’est vu partout envelopper,
1989Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
1990Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
1991Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
1992Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
1993Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
1994Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse
1995Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
1996Et regagner le port, où bientôt nos amis
1997Viendront couverts du sang que je vous ai promis.
2001Pardonnez à leur impatience :
2002Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
2003Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
2004Qu’il sentît en mourant qu’il expiroit pour vous ;
2005Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
2006Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
2007Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
2008D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter.
2009Vous seule avez poussé les coups…
2012Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
2013Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
2014Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
2015Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
2016As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
2017Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
2018Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
2019Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
2020Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
2023Ô Dieux ! Quoi ? ne m’avez-vous pas
2024Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?
2026Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
2027Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
2028Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
2029Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
2030Quand je l’aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
2031N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
2032Toi-même avant le coup me venir consulter,
2033Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
2034Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
2035Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
2036Voilà de ton amour le détestable fruit :
2037Tu m’apportois, cruel, le malheur qui te suit.
2038C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,
2039L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
2040Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
2041Il m’aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
2042Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
2043Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
2044À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
2045Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
2047Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
2048Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
2049Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
2050Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
2051Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
2052J’assassine à regret un roi que je révère ;
2053Je viole en un jour les droits des souverains,
2054Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
2055Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
2056Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
2057Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
2058Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
2059Dont j’épouse la rage. Et quand je l’ai servie,
2060Elle me redemande et son sang et sa vie !
2061Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
2062Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
2063Et l’ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
2064Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !
2065Oreste, Pylade, Soldats d’Oreste
2067Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais.
2068Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.
2069Nos Grecs pour un moment en défendent la porte,
2070Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
2071Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ;
2072Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
2073Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
2074Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,
2075Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous
2076Veut venger Troie encore et son premier époux.
2077Allons. N’attendons pas que l’on nous environne :
2078Nos Grecs nous rejoindront, et tandis qu’Hermione
2079Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,
2080Voilà votre chemin, sortons en sûreté.
2082Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre.
2083À son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
2084Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.
2086Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.
2087Quoi ? toujours l’instrument et l’objet de sa rage,
2088Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
2089Et parce qu’elle meurt, faut-il que vous mouriez ?
2091Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?
2093Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
2094En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
2095Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
2096Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
2097Que son sang excitoit à venger son trépas.
2098Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
2099Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
2100Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
2101Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
2103Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
2104Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
2105Appliqué sans relâche au soin de me punir,
2106Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
2107Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
2108J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
2109Pour être du malheur un modèle accompli.
2110Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
2111Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
2112Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
2113L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
2114Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
2115Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
2116De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
2117Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
2118Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
2122Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
2123Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
2124Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
2125Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
2126Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?
2127Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
2128Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
2129Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
2130Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
2131Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
2132À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
2133Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
2134Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
2135Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
2136L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
2137Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
2139Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
2140Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
2141Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
2142S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.