LE SECOND LIVRE DES ODES
ODE XIX. A ELLE MESME.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 41 sur 185·Livre complet →
O Pucelle plus tendre
Qu’un beau bouton vermeil,
Que le rosier engendre
Au lever du Soleil,
Et se fait au matin
Tout l’honneur du jardin :
Plus fort que le lhyerre
Qui se gripe à l’entour
Du chesne aimé, qu’il serre
Enlassé de maint tour,
Courbant ses bras espars
Sus luy de toutes pars :
Serrez mon col maistresse,
De voz deux braz pliez,
D’un nœud qui fort me presse
Doucement me liez,
Un baiser mutuel
Nous soit perpetuel.
Ny le temps, ny l’envie
D’autre amour desirer,
Ne pourra point ma vie
De vos lévres tirer :
Ains serrez demourrons,
Et baisant nous mourrons.
Tous deux morts en mesme heure
Voirrons le lac fangeux,
Et l’obscure demeure
De Pluton l’outrageux,
Et les champs ordonnez
Aux amans fortunez.
Amour par les fleurettes
Du Printemps eternel
Voirra noz amourettes
Sous le bois maternel :
Là nous sçaurons combien
Les amans ont de bien.
Le long des belles plaines
Et parmy les prez vers,
Les rives sonnent pleines
De maints accords divers :
L’un jouë, et l’autre au son
Danse d’une chanson.
Là le beau ciel descœuvre
Tousjours un front benin :
Sur les fleurs la couleuvre
Ne vomit son venin,
Et tousjours les oiseaux
Chantent sur les rameaux.
Tousjours les vents y sonnent
Je ne sçay quoy de doux,
Et les Lauriers y donnent
Tousjours des ombres moux,
Tousjours les belles fleurs
Y gardent leurs couleurs.
Parmy le grand espace
De ce verger heureux
Nous aurons tous deux place
Entre les amoureux,
Et comme eux sans souci
Nous aimerons aussi.
Nulle Dame ancienne
Ne se despitera,
Quand de la place sienne
Pour nous deux s’ostera,
Non celle dont les yeux
Ont surmonté les Dieux.