LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XXXI. A GASPAR D’AUVERGNE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 93 sur 185·Livre complet →
Gaspar, qui du mont Pegase
As les filles de Parnase
Conduites en ta maison,
Ne sçais-tu que moy Poëte,
De mon Phœbus je souhéte
Quand je fais une oraison ?
Les moissons je ne quiers pas,
Que la faulx arrange à bas
Sur la Beauce fructueuse,
Ny tous les cornus troupeaux
Qui sautent sur les coupeaux
De l’Auvergne montueuse :
Ny l’or sans forme, qu’ameine
La mine pour nostre peine,
Ny celuy qui est formé
Portant d’un Roy la figure,
Ou la fiere portraiture
De quelque Empereur armé :
Ny le marbre marqueté
Loin en Afrique acheté
Pour parade d’une sale,
Ny les cousteux diamans,
Magnifiques ornemens
D’une majesté royale :
Ny tous les champs que le fleuve
Du Loir lentement abreuve,
Ny tous les prez emmurez
Des plis de Braye argentine,
Ny tous les bois dont Gastine
Voit ses bras en-verdurez :
Ny le riche acoustrement
D’une laine, qui dément
Sa teinture naturelle
Es chauderons du Gobelin,
S’yvrant d’un rouge venin
Pour se desguiser plus belle.
Que celuy dans une coupe
Toute d’or boive à la troupe
De son vin de Prepatour,
A qui la vigne succede,
Et pres Vendôme en possede
Cinquante arpens en un tour.
Que celuy qui aime Mars,
S’enrolle entre les soldars,
Et face sa peau vermeille
D’un beau sang pour son devoir,
Et que la trompette au soir
D’un son luy raze l’oreille.
Le marchand hardiment vire
Par la mer, de sa navire
La prouë et la poupe encor :
Je ne suis bruslé d’envie
Aux chers despens de ma vie
De gaigner des lingots d’or.
Tous ces biens je ne quiers point,
Et mon courage n’est point
De telle gloire excessive.
Manger ô1 mon compaignon
Ou la figue d’Avignon,
Ou la Provençale olive,
1.(Note en marge) ô. pour avec : vieil mot François.
L’artichot, et la salade,
L’asperge, et la pastenade,
Et les pepons Tourangeaux
Me sont herbes plus friandes
Que les royales viandes
Qui se servent à monceaux.
Puis qu’il faut si tost mourir,
Que me vaudroit d’acquerir
Un bien qui ne dure guiere ?
Qu’un heritier qui viendroit
Apres mon trespas, vendroit
Et en feroit bonne chere ?
Tant seulement je desire
Une santé qui n’empire :
Je desire un beau sejour,
Une raison saine et bonne,
Et une lyre qui sonne
Tousjours le Vin et l’Amour.