LE QUATRIESME LIVRE DES ODES
ODE XXVIII. A MELIN DE SAINCT GELAIS.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 123 sur 185·Livre complet →
Tousjours ne tempeste enragée
Contre ses bords la mer Egée,
Et tousjours l’orage cruel
Des vents, comme un foudre ne gronde,
Elochant la voute du monde
D’un souflement continuel.
Tousjours l’hyver de neiges blanches
Des pins n’enfarine les branches,
Et du haut Apennin tousjours
La gresle le doz ne martelle,
Et tousjours la glace eternelle
Des fleuves ne bride le cours.
Tousjours ne durent orgueilleuses
Les Pyramides sourcilleuses
Contre la faulx du Temps veinqueur :
Aussi ne doit l’ire felonne,
Qui de son fiel nous empoisonne,
Durer tousjours dedans un cœur.
» Rien sous le ciel ferme ne dure :
Telles loix la sage Nature
Arresta dans ce monde, alors
Que Pyrrhe espandoit sus la terre
Noz ayeux conceuz d’une pierre
S’amollissant en nouveaux corps.
Maintenant une triste pluye
D’un air larmoyant nous ennuye,
Maintenant les Astres jumeaux
D’esmail en-fleurissent les plaines,
Maintenant l’Esté boit les veines
D’Ide gazouillante en ruisseaux.
Nous aussi Melin, qui ne sommes
Immortels, mais fragiles hommes,
Suivant cest ordre il ne faut pas
Que nostre ire soit immortelle,
Balançant sagement contre elle
La raison par juste compas.
N’as-tu point veu aux vers d’Homere,
Lors que plus l’ardante colere
Achille enfloit contre son Roy,
Que Pallas la sage guerriere
Luy happant les cheveux derriere
Tout grommelant l’arresta coy ?
Ja sa dague il avoit tirée
Pour tuer l’heritier d’Atrée,
Tant le courroux l’aiguillonnoit,
Sans elle, qui dans son navire
L’envoya digerer son ire
Dont tout le fiel luy bouillonnoit.
Combien de fois ce Peleïde
Refusa les presens d’Atride
Pour appoincter ? combien encor
De prisonnieres Lesbiennes,
Et de citez Myceniennes,
Et combien de chevaux et d’or ?
Tandis Hector armoit la rage,
L’horreur et le Troyen orage
Contre les Grecs, et d’une part
D’un grand caillou froissa la porte,
De l’autre part, du feu qu’il porte
Darda le foudre en leur rampart.
De quelque costé qu’il se tourne,
Bellone autour de luy sejourne,
Faisant couler Xanthe tout roux
Du sang des Grecs, qui par la plaine
Enduroient, innocens, la peine
De ce dommageable courroux.
O monde heureux, si Promethée
D’argile en ses doigts retâtée
Le cœur ne nous avoit formé,
Le trempant en l’eau Stygienne,
Et en la rage Lybienne
D’un cruel lion affamé !
Certainement la vierge Astrée
N’eust point quitté nostre contrée,
Et les foudres tombez du ciel
N’eussent accablé les montagnes :
Tousjours fussent par les campagnes
Glissez les doux ruisseaux de miel.
Le cheval au milieu des guerres
N’eust point ronflé, ny les tonnerres
Des canons n’eussent point sonné,
Ny sur les bornes des provinces
Le choc armé de deux grans Princes
N’eust point le pasteur estonné.
On n’eust point emmuré les villes
Pour crainte des guerres civiles
Ny des estranges legions,
Ny le coutre de Pharsalie
N’eust heurté tant d’oz d’Italie,
Ny tant de vuides morions.
L’ire cause que les batailles
Jusqu’au fond razent les murailles
De maint Palais audacieux,
Et que les buissons et les herbes
S’esgayent sur les tours superbes
Qui souloient voisiner les cieux.
L’ire cause des Tragedies
Les voix chetivement hardies
Des Rois tremblans sous le danger,
Et que les execrables meres
Presentent les fils à leurs peres
Sur la table pour les manger.
L’ire qui trouble le courage,
Ne differe point de la rage
Des vieux Curetes forcenez,
Ny des Chastrez de Dindymene,
Quand en hurlant elle les meine
Au son du buis espoinçonnez.
L’ire qui les hommes manie,
Changeant la raison en manie.
Rien qu’un remors ne fait sentir :
Et pour tout fruict ne nous apporte,
Apres que son ardeur est morte,
Sinon un triste repentir.
Las ! ce monstre, ce monstre d’Ire
Contre toy me força d’escrire,
Et m’eslança tout irrité,
Quand d’un vers enfielé d’Iambes
Je vomissois les aigres flambes
De mon courage despité :
Pource qu’à tort on me fist croire
Qu’en fraudant le prix de ma gloire
Tu avois mal-parlé de moy,
Et que d’une longue risée
Mon œuvre par toy mesprisée,
Ne servit que de farce au Roy.
Mais ore, Melin, que tu nies
En tant d’honnestes compagnies
N’avoir mesdit de mon labeur,
Et que ta bouche le confesse
Devant moymesme, je delaisse
Ce despit qui m’ardoit le cœur :
Chatouillé vrayment d’un grand aise
De voir morte du tout la braise
Qui me consumoit, et de voir
Crever ceux, qui par une envie
Troublant le repos de ma vie,
Souloient ma simplesse esmouvoir.
Dressant à nostre amitié neuve
Un autel, j’atteste le fleuve
Qui des parjures n’a pitié,
Que ny l’oubly, ny le temps mesme,
Ny la rancœur, ny la mort blesme
Ne desnou’ront nostre amitié.
Car d’une amour dissimulée
Ma foy ne sera point voilée,
(De faux visage[s] artizan)
Croyant seurement que tu n’uses
Vers tes amis, des doubles ruses
Dont se desguise un Courtizan.
Ne pense donc que le temps brise
L’accord de nostre foy promise,
Bien qu’un courroux l’aye parfait.
» Souvent une mauvaise cause
» Contraire à sa nature, cause
» Secretement un bon effait.
Les liz naissent d’herbes puantes,
Les roses d’espineuses plantes,
Et neantmoins la France peint
De l’un ses armes, et encore
De l’autre, la vermeille Aurore
Emprunte le fard de son teint.
Bien que l’un des fils d’Iôcaste
La nuict sous le portail d’Adraste
Et Tydé, enflez de courrous,
D’une main horriblement dure,
Pour un petit de couverture
Se fussent martelez de coups :
Toutefois apres ces alarmes
Amis jurez prindrent les armes,
Et l’un pour l’autre s’employa,
Quand devant Thebes le Prophete
Vif englouty dans sa charrette
Tout armé Pluton effroya.