LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XXIX. A MICHEL PIERRE DE MAULEON, Protenotaire de Durban.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 91 sur 185·Livre complet →
Je ne suis jamais paresseux
A consacrer le nom de ceux
Qui se font dignes de la gloire,
Et nul mieux que moy, par ses vers
Ne leur bastit dans l’univers
Les colonnes d’une Memoire.
Mauleon, tu te peux vanter,
Puisque Ronsard te veut chanter,
Que tu devanceras les ailes
Du Temps qui vole, et qui conduit
Volontiers une obscure nuit
Aux vertus qui sont les plus belles.
Mais par où doy-je commencer
Pour tes louanges avancer ?
Ton abondance me fait pouvre,
Tant la Nature heureux t’a fait,
Et tant le Ciel de son parfait
Prodigue vers toy se descouvre.
Certes la France n’a point veu
Un homme encores si pourveu
Des biens de la Muse eternelle,
Ne qui dresse le vol plus haut,
Ne mieux guidant l’outil qu’il faut
Pour nostre langue maternelle.
Car soit en prose ou soit en vers,
Minant maint beau tresor divers,
Tu nous fais riches par ta peine,
Industrieux à refuser
Qu’un mauvais son vienne abuser
La loy de ton oreille saine.
Le Ciel ne t’a pas seulement
Eslargy prodigalement
Mille presens : mais d’avantage
Il veut, pour te favoriser,
Te faire vanter et priser
Par les plus doctes de nostre âge.
Languedoc m’en sert de tesmoin,
Voire Venise, qui plus loin
S’esmerveilla de voir la grace
De ton Paschal, qui louangeant
Les Mauleons, alla vengeant
L’outrage fait contre ta race :
Lors qu’au milieu des Peres vieux
Desgorgeant le present des Dieux
Par les torrens de sa harangue,
Desroba l’esprit des oyans
Comme espics ça et là ployans
Dessous le doux vent de sa langue :
Liant par ses mots courageux
Au col du meurdrier outrageux
Une furie vengeresse,
Qui plus que l’horreur de la mort
Encores luy ronge et luy mord
Sa conscience pecheresse.
Mais ny son stile ny le mien
Ne te sçauroient chanter si bien
Que toymesme, si tu descouvres
Tes labeurs escrits doctement,
Par lesquels manifestement
Le chemin du Ciel tu nous ouvres.
Car toy volant outre les cieux,
Tu as pillé du sein des Dieux
Le destin, et la prescience,
Et le premier as bien osé
Avoir en François composé
Les secrets de telle science.