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LE TROISIEME LIVRE DES ODES

ODE XXVIII. A MERCURE.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 90 sur 185·Livre complet →

Facond neveu d’Atlas, Mercure,

Qui le soin as pris et la cure

Des bons esprits sur tous les Dieux,

Accorde les nerfs de ma lyre,

Et fay qu’un chant j’y puisse dire

Qui ne te soit point odieux.

Honore mon nom par tes odes :

L’art qu’on leur doit, leurs douces modes

A ton disciple ramentoy :

Comme à celuy que Thebes vante

Monstre moy, afin que je chante

Un vers qui soit digne de toy.

Je garniray tes talons d’ailes,

Ta capeline de deux belles,

Ton baston je n’oubliray pas,

Dont tu nous endors et resveilles,

Et fais des œuvres nompareilles

Au ciel, en la terre, et là bas.

Je feray que ta main deçoive

(Sans que nul bouvier l’apperçoive)

Phœbus, qui suit les pastoureaux,

Luy desrobant et arc et trousse,

Lors que plus fort il se courrousse

D’avoir perdu ses beaux toreaux.

Je diray que ta langue sage

Apporte par l’air le message

Des Dieux, aux peuples et aux Rois,

Lors que les peuples se mutinent,

Ou lors que les Rois qui dominent,

Violentent les saintes lois :

Comme il me plaist de te voir ores

Aller parmy la nuict encores

Avec Priam au camp des Grecs

Racheter par dons, et par larmes

La fleur des magnanimes armes

Hector, qui causa ses regrets.

C’est toy qui guides, et accordes

L’ignorant pouce sus mes cordes :

Sans toy sourdes elles sont, Dieu,

Sans toy ma guiterre ne sonne :

Par toy elle chante et fredonne,

Si elle chante en quelque lieu.

Fay que toute France me louë,

M’estime, me prise, m’avouë

Entre ses Poëtes parfaits :

Je ne sens point ma voix si basse,

Qu’un jour le ciel elle ne passe

Chantant de mon Prince les faits.