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LE QUATRIESME LIVRE DES ODES

ODE XX. A RENÉ D’URVOI.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 115 sur 185·Livre complet →

Je n’ay pas les mains apprises

Au mestier muet de ceux

Qui font une image assise

Sur des piliers paresseux.

Ma peinture n’est pas mue1,

Mais vive, et par l’univers

Guindée en l’air se remue

Dessus l’engin de mes vers.

1.(Note en marge) Mue, muette, vieil mot François.

Aujourd’huy faut que j’aveigne

Des Muses les traits pointus :

Urvoi m’a dit que je peigne

En ce tableau ses vertus.

Muses, ouvrez moy la porte

De vostre cabinet saint,

Afin que de là j’apporte

Les traits dont il sera peint.

Si ma boutique estoit riche

De vaisseaux tous massifs d’or,

Vers toy je ne serois chiche

Des plus beaux de mon tresor :

Et si te serois encore

D’une main large baillant

Le prix dont la Grece honore

Le Capitaine vaillant.

Mais je n’ay telle puissance,

Tu n’en as aussi besoin :

Ta contente suffisance

Les repousseroit bien loin.

Les vers sans plus t’esjouyssent,

Mes vers donq je t’offriray :

Les vers seulement jouyssent

Du droit que je te diray.

Ny les poinctes eslevées,

Ny les marbres imprimez

En grosses lettres gravées,

Ny les cuivres animez

Ne font que les hommes vivent

En images contrefaits,

Comme les vers qui les suivent

Pour tesmoins de leurs beaux faits.

Si la plume d’un Poëte

Ne favorisoit leur nom,

La vertu seroit muete,

Et sans langue leur renom.

Du grand Hector la memoire

Fust ja morte, si les vers

N’eussent empané sa gloire

Voletant par l’univers.

De mille autres l’excellence

Et l’honneur fust abatu :

Tousjours l’envieux silence

S’arme contre la vertu.

Les plumes doctes et rares

Jusqu’au ciel ont envoyé

Arraché des eaux avares

Achille presque noyé.

C’est la Muse qui engarde

Les bons de ne mourir pas,

Et qui noz talons retarde

Pour ne devaller là bas.

La Muse l’enfer desfie,

Seule nous esleve aux cieux,

Seule nous donne la vie,

Et nous met au rang des Dieux.