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LE SECOND LIVRE DES ODES

ODE XV. A SA GUITERRE.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 37 sur 185·Livre complet →

Ma Guiterre je te chante,

Par qui seule je deçoy,

Je deçoy, je romps, j’enchante

Les amours que je reçoy.

Nulle chose, tant soit douce,

Ne te sçauroit egaler,

Par qui le soin je repousse

Si tost qu’il te sent parler,

Au son de ton harmonie

Je refreschy ma chaleur

Ma chaleur, flame infinie,

Naissante d’un beau malheur.

Plus cherement je te garde

Que je ne garde mes yeux,

Et ton fust que je regarde

Peint dessus en mille lieux :

Où le nom de ma Déesse

En maint amoureux lien,

En maints laz d’amour se laisse

Joindre en chifre avec le mien :

Où le beau Phœbus qui baigne

Dans le Loir son poil doré,

Du luth aux Muses enseigne

Dont elles m’ont honoré.

Son Laurier preste l’oreille,

Si qu’au premier vent qui vient,

De re-sifler s’appareille

Ce que par cœur il retient.

Icy les forests compagnes

Suivent Orphée et les vens,

Qui les voisines campagnes

Ombragent de bois suivans.

Là est Ide la branchue,

Où l’oiseau de Jupiter

Dedans sa griffe crochue

Vient Ganymede empieter :

Ganymede delectable,

Chasserot delicieux,

Qui ores sert à la table

D’un bel eschanson aux Dieux.

Ses chiens après l’aigle aboyent,

Et ses gouverneurs aussi

En vain estonnez le voyent

Par l’air emporter ainsi.

Tu fus aux Dames pensives

Par Mercure consacré,

Et aux passions lascives

Ton son est tousjours à gré.

Aussi est-ce ton office,

Non pas les assaults cruez,

Mais le joyeux exercice

Des souspirs continuez.

Encore qu’au temps d’Horace

Les armes de tous costez

Sonnassent par la menace

Des Cantabres indontez,

Et que le Romain empire

Se vist chargé de soudars,

Si n’a-il point à sa lyre

Accordé les faits de Mars :

Mais bien Venus la riante,

Et son fils plein de rigueur,

Lalage et Chloé fuyante

Davant avecques son chœur.

Quand sur toy je chanteroye

D’Hector les combats divers,

Et ce qui fut fait à Troye

Par les Grecs en dix hyvers,

Cela ne peut satisfaire

Au soin qui l’esprit me mord :

Que peut Hector pour moy faire,

Que peut Ajax qui est mort ?

Mieux vaut donc de ma maistresse

Chanter les beautez, afin

Qu’à la douleur qui me presse

Daigne mettre heureuse fin :

Ces yeux autour desquels semble

Qu’Amour vole, ou que dedans

Il se cache, ou qu’il assemble

Cent traits pour les regardans.

Chantons donc sa cheveleure,

De laquelle Amour veinqueur.

Noüa mille reths à l’heure

Qu’il m’encordela le cœur :

Et son sein, rose naïve,

Qui va et vient tout ainsi

Que font deux flots à leur rive

Poussez d’un vent adouci.