LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE I. Au Roy Henri II de ce nom, Sur la Paix faicte entre luy et le Roy d’Angleterre, l’an 1550.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 1 sur 185·Livre complet →
Strophe 1.
» Toute royauté qui desdaigne
» D’avoir la vertu pour compaigne,
» Et la loger en sa maison,
» Tousjours de l’heur outrecuidée
» Court vague sans estre guidée
» Du frein qui pend à la raison.
O Roy par destin ordonné
Pour commander seul à la France,
Dieu de sa grace t’a donné
Ce double honneur dés ton enfance :
Dieu seul (apres la longue horreur
De Mars vomissant sa fureur,
Et l’apre venin de sa rage
Sur ton pays noircy d’orage)
Par l’effort d’un bras souverain
A fait ravaller la tempeste,
Et ardre à l’entour de ta teste
Un air plus tranquille et serain.
Antistro.
» Tousjours le bon esprit du sage
» Accroist les vertus d’avantage
» Que jeune il emprunta des cieux.
Ta majesté jeune et prudente
Au double les siennes augmente
D’un artifice ingenieux :
Aussi mille felicitez
Ont bien-heuré toute ta race,
Et toi ROY de tant de citez
Qui se courbent devant ta face,
Dés long temps tu fus honoré
Comme seul Prince decoré
De biens et de vertus ensemble
Que le destin en un t’assemble.
Mais ce bien qu’ores tu nous fais,
Te donne l’honneur en partage,
Pour avoir fait reverdir l’âge
Où florissoit l’antique Paix.
Epode.
La Paix osta le debat
Du Chaôs, quand la premiere
Assoupit le lourd combat
Qui aveugloit la lumiere.
Elle seule osa tenter
D’effondrer le ventre large
Du grand Tout, pour enfanter
L’obscur fardeau de sa charge :
Puis desmembrant l’univers
En quatre quartiers divers,
Sa main artizane et sainte
Les lia de cloux d’aimant,
Tous les quatre s’entre-aimant
D’une paisible contrainte.
Stro. 2.
Adonc meslant en ce grand monde
Sa douce force vagabonde,
Les asseura d’un doux repos :
Elle fist bas tomber la terre,
Et tournoyer l’eau qui la serre
De ses bras vagues et dispos :
Du Soleil allongea les yeux
En forme de fleches volantes,
Et d’ordre fist baler aux cieux
L’ordre des estoilles roulantes :
Elle courba le large tour
De l’air qui cerne tout autour
Le rond du grand parc où nous sommes,
Peuplant sa grande rondeur d’hommes
D’un mutuel accroissement :
Car par tout où voloit la belle,
Les Amours voloient avec elle,
Chatouillans les cœurs doucement.
Antistro.
Lors pour sa juste recompense
Le saint Monarque qui dispense
Tout en tous (dont le grave front
En se clinant pour faire sine,
Croulle la terre et la racine
Du firmament jusques au fond)
A la Paix assigna le lieu
Du droict costé de sa puissance :
Le gauche ordonna pour le Dieu
Que le sang nourrist dés enfance.
De l’une les Princes il oingt,
De l’autre durement les poingt,
Tous effroyez d’ouyr les armes
Craquer sus le doz des gendarmes :
De l’une jadis honora
Les bons Peres du premier âge,
Et de l’autre il aigrit la rage
Contre Ilion, que devora
Epode.
Le feu Grec, quand mille naufs,
Ainçois mille estranges foudres
Esclaterent mille maux
Dessus les Troyennes poudres.
Tandis que le feu tournoit
Forcenant parmy la ville,
Et que l’Argive s’ornoit
De la despouille servile,
Une aspre fureur d’esprit
Le cœur de Cassandre esprit :
Et comme Phœbus l’affole
Son corps tremblant ça et là,
A Francus elle parla,
Qui n’entendoit sa parole.
Stro. 3.
Bien que le feu Gregeois nous arde,
Tant soit violent, il n’a garde
D’estoufer pourtant ton renom,
Enfant dont la race fatale
Dedans la terre Occidentale
Fera re-germer nostre nom.
Desja la Dunouë t’attend
Sur le bord de sa rive humide,
Et ce grand marest qui s’estend
Pres des lévres de l’eau Pontide :
C’est là, c’est là, c’est où tu dois
Pour quelque temps donner tes lois :
C’est où l’arrest des Dieux t’ottroye
Fonder encore une autre Troye,
Resuscitant par ton moyen
L’honneur des tiens, et leur proësse,
Ayant vangé dessus la Grece
L’outrage fait au sang Troyen.
Antistro.
Apres le cours de quelque année,
L’ire de Cerés forcenée
Pour devot n’avoir satisfait
A ses honneurs, toute mutine
Te contraindra par la famine
De quitter ton mur imparfait.
Horriblant ton corps de la peau
D’un tigre, desja ce me semble
Je te voy guider un troupeau
De vingt mille Troyens ensemble :
Je voy ce troupeau pelerin
Desja bien loin outre le Rhin
Enrichir Troye de louanges
Et du butin des Rois estranges,
Ayant trompé mille peris,
Ains que bastir aux bords de Seine
Les murs d’une ville hautaine
Du nom de mon frere Pâris.
Epode.
Ja desja j’entens la vois
De Seine qui te desire,
Et la desfaite des Rois
Esclaves de ton Empire :
J’entens le bruit des chevaux
Et le cliquetis des armes,
Et toy noble de travaux
Commander à tes gendarmes.
Ores tu ne puis sçavoir
Comme enfant, ny concevoir
Ton heur que je prophetise :
Quand l’âge t’animera,
Alors ton bras s’armera
Pour achever l’entreprise.
Stro. 4.
A-tant acheva la Prestresse,
Et folle du Dieu qui luy presse
L’estomac chagrin et felon,
En rechignant s’en est allée
Nuds pieds et toute eschevelée
Dessous l’image d’Apollon.
Andromache qui remâcha
Les mots de Cassandre esvolée,
Son fils secrettement cacha
Sous une voute reculée :
Car Junon qui ne vouloit plus
Que le nom Troyen revint sus,
Ardoit d’en abatre la race,
Et Francus tuer sur la place,
Sans Jupin qui l’enfant mua
En une semblance animée,
Que Pyrrhe de sa main armée
D’une tour à terre rua.
Antistro.
De faux sang la place fut teinte :
Ainsi la fraude de la feinte
Le corps de Francion sauva.
En Buthrote, vivant sa mere,
Bastist le tombeau de son pere,
Qu’entre les Grecs il esleva.
Son cœur elle ouvrit d’un couteau,
Ayant sceu la fausse merveille,
Comme l’orage avoit sous l’eau
Noyé son fils pres de Marseille.
De pleurs la tombe il honora,
Et de beaux jeux la decora,
Par joustes esprouvant l’adresse
De la Phrygienne jeunesse :
Puis faisant la vague escumer,
Invoquant Junon et Neptune,
Il alla chercher sa fortune
Au gré des vents et de la mer.
Epode.
Muse, repren l’aviron,
Et racle la prochaine onde
Qui nous baigne à l’environ
Sans estre ainsi vagabonde.
» Tousjours un propos desplaist
» Aux oreilles attendantes,
» Si plein, outre reigle, il est
» De paroles abondantes.
» Celuy qui en peu de vers
» Estraint un sujet divers,
» Se met au chef la couronne :
» De ceste fleur que voici,
» Et de celle et celle aussi
» La mousche son miel façonne.
Stro. 5.
Diversement, ô Paix heureuse,
Tu es la garde vigoreuse
Des peuples et de leurs citez :
Des royaumes les clefs tu portes,
Tu ouvres des villes les portes,
Serenant leurs adversitez.
Bien qu’un Prince voulust darder
Les flots armez de son orage,
Et tu le viennes regarder,
Ton œil appaise son courage.
L’effort de ta divinité
Commande à la necessité
Ployant sous ton obeyssance :
Les hommes sentent ta puissance
Allechez de ton doux repos :
De l’air la vagabonde troupe
T’obeyst, et celle qui coupe
Du ventre le marbre des flots.
Antistro.
C’est toy qui dessus ton eschine
Soustiens ferme ceste machine,
Medecinant chaque Element
Quand une humeur par trop abonde,
Pour joindre les membres du monde
D’un contrepois egalement.
Je te saluë heureuse Paix,
Je te saluë, et re-saluë :
Toy seule Déesse tu fais
Que la vie soit mieux vouluë.
Ainsi que les champs tapissez
De pampre, ou d’espics herissez
Desirent les filles des nuës
Apres les chaleurs survenuës,
Ainsi la France t’attendoit,
Douce nourriciere des hommes,
Douce rosée qui consommes
La chaleur qui trop nous ardoit.
Epode.
Tu as esteint tout l’ennuy
Des guerres injurieuses,
Faisant flamber aujourd’huy
Tes graces victorieuses.
En lieu du fer outrageux,
Des menaces et des flames,
Tu nous ramenes les jeux,
Le bal, et l’amour des Dames,
Travaux mignars et plaisans
A l’ardeur des jeunes ans.
O grand Roy non-imitable,
Tu nous aumosnes cecy,
Ayant creu Montmorency,
Et son conseil veritable :
Stro. 6.
Qui seul mettant en evidence
Les saints tresors de sa prudence,
Ne s’est jamais accompaigné
Du sot enfant d’Epimethée,
Mais de celuy de Promethée
Par longues ruses enseigné.
Et certes un tel serviteur
Merite que ta main royale
R’encontre-balance un grand’heur
A sa diligence loyale.
Il me plaist or’ de descocher
Mes traits Thebains pour les lâcher,
Montmorency, dedans ta gloire,
Afin que je te face croire
Que la nourriture d’un Roy
De bien loin noz rimeurs surmonte,
Lors que hardie elle raconte
Un vaillant-sage comme toy.
Antistro.
» Nul n’est exempt de la Fortune :
» Sa rouë chacun importune,
» Tourmente peuples et Seigneurs.
Oedipe sentit sa secousse,
Et de quel tonnerre elle pousse
Les grands Princes de leurs honneurs.
Mais tout ainsi que les flambeaux
Ou du Soleil ou d’une estoile
Tout soudain reluisent plus beaux
Apres qu’ils ont brisé leur voile :
Ainsi apres ton long sejour
Tu nous esclaires d’un beau jour,
Ayant cognu par ta presence,
Combien nous nuisoit ton absence,
Privez de ton œil qui sçait voir
Les pieds boiteux de la malice,
Si pres œilladant la police,
Que rien ne le peut decevoir.
Epode.
» Et qu’est-ce que des mortels ?
» Si au matin ils fleurissent,
» Le soir ils ne sont plus tels,
» Pareils aux champs qui fenissent.
Nul jamais ne s’est vanté
D’eviter la rive noire,
Si la Muse n’a chanté
Les hymnes de sa memoire.
C’est à toy, Roy, d’honorer
Les vers, et les decorer
Des presens de ta hautesse :
Soufle ma nef, je seray
Le premier qui passeray
Mes compagnons de vistesse.
Stro. 7.
Plustost que les feux ne s’eslancent,
Quand au ciel les foudres nous tancent,
Je courray dire aux estrangers
Combien l’effort de ta main dextre
Maniant le fer, est adextre
A briser l’horreur des dangers :
Et de quel soin prudent et caut
Ton peuple justement tu guides,
Appris au mestier comme il faut
Luy lascher et serrer les brides.
Ta vieille jeunesse, et tes ans
En mille vertus reluisans
M’inspirent une voix hardie,
Et me commandent que je die
Ce regne heureux et fortuné,
Sous qui l’heureuse destinée
Avoit chanté dés mainte année
Qu’un si grand Prince seroit né,
Antistro.
Pour gouverner comme un bon pere
La France heureusement prospere
Par les effects de sa vertu.
» Rien icy bas ne s’accompare
» A l’equité, dont se repare
» Un Roy de prudence vestu :
» Aussi rien n’est tant vicieux
» Qu’un grand gouverneur de province,
» Quand il faut, d’autant que mille yeux
» Avisent la faute d’un Prince.
Ne preste l’oreille aux menteurs,
Et fuy de bien loin les flateurs,
S’ils veulent oindre tes oreilles
De fausses et vaines merveilles,
Fardans sous vaine authorité
Le vain abus de leurs vains songes,
Subtils artizans de mensonges,
Et bons pipeurs de verité.
Epode.
L’un se ronge le cerveau,
L’autre mesdit et rapporte,
S’il sent qu’un esprit nouveau
Nouvelles chansons apporte.
Ce-pendant l’innocent fait
Preuve de sa patience,
Sçachant que Dieu tout parfait
(Dieu la mesme sapience)
Ne sçauroit jamais laisser
L’orgueil sans le rabaisser
Pour lever la chose basse.
» Ostant l’honneur d’un qui l’a,
» Il le donne à cestuy-là
» Qui par raison se compasse.
Stro. 8.
Il faut qu’en me parant j’evite
L’escrime de leur langue viste
A tirer l’estoc dangereux :
Si est-ce que j’oy tousjours dire
» Qu’un homme engressé de mesdire
» Maigrist à la fin malheureux.
Ils n’ont point le japer si beau,
Que leur caquet te force à croire
Qu’un blanc habit orne un corbeau,
Ou bien que la neige soit noire :
Ton jugement cognoist assez
Les vers qui sont bien compassez,
Et ceux qui trainent une envie,
Et ceux qui languissent sans vie,
Enroüez, durs, et mal-plaisans.
» Par trait de temps les flateurs meurent .
» Mais les beaux vers tousjours demeurent
» Opiniastres sur les ans.
Antistro.
Prince, je t’envoye ceste Ode,
Trafiquant mes vers à la mode
Que le marchant baille son bien,
Troque pour troq’ : toy qui es riche,
Toy, Roy des biens, ne sois point chiche
De changer ton present au mien.
Ne te lasse point de donner,
Et tu verras comme j’accorde
L’honneur que je promets sonner,
Quand un present dore ma corde.
Presque le loz de tes ayeux
Est pressé du temps envieux,
Pour n’avoir eu l’experience
Des Muses, ne de leur science :
Mais le rond du grand univers
Est plein de la gloire eternelle,
Qui fait flamber ton pere en elle
Pour avoir tant aimé les vers.
Epode.
Dieu vueille continuer
Le sommet de ton Empire,
Et jamais ne le muer
Eschangeant son mieux au pire.
Dieu vueille encor dessous toy
Donter l’Espagne affoiblie,
Gravant bien-avant ta loy
Dans le gras champ d’Italie.
Avienne aussi que ton fils
Survivant ton jour prefis
Borne aux Indes sa victoire,
Riche de gain et d’honneur :
Et que je sois le sonneur
De l’une et de l’autre gloire.