LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE II. A LUY-MESME
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 2 sur 185·Livre complet →
Strophe 1.
Comme un qui prend une coupe,
Seul honneur de son tresor,
Et de rang verse à la troupe
Du vin qui rit dedans l’or :
Ainsi versant la rousée,
Dont ma langue est arrousée,
Sus la race de Valois,
En son doux Nectar j’abreuve
Le plus grand Roy qui se treuve
Soit en armes, ou en lois.
Antistrophe.
Heureux l’honneur que j’embrasse,
Heureux qui peut se vanter
De voir la Thebaine grace
Qui sa vertu veut chanter.
Je vien pour chanter la tienne
Sur la corde Dorienne,
Moy des Muses tout remply,
Sans endurer que la gloire
De ta premiere victoire
Aille là bas sous l’oubly.
Epode.
De ce beau trait descoché,
Dy Muse mon esperance,
Quel Prince sera touché
Le tirant parmy la France ?
Sera-ce pas nostre Roy,
De qui la divine oreille
Boira la douce merveille
Qui n’obeyst qu’à ma loy ?
Strophe 2.
De Jupiter, les antiques
Leurs escrits embellissoient :
Par luy leurs chants poëtiques
Commençoient et finissoient,
Resjouys d’entendre bruire
Ses loüanges sur la lyre :
Mais Henry sera le Dieu
Qui commencera mon métre,
Et que j’ay juré de mettre
A la fin et au milieu.
Antistrophe.
» Le ciel qui ses lampes darde
» Sur ce Tout qu’il apperçoit,
» Rien de si grand ne regarde
» Qui vassal des Rois ne soit :
» D’armes le monde ils estonnent :
» Sur le chef de ceux ils tonnent
» Qui les viennent despiter :
» Leurs mains toute chose attaignent,
» Et les plus rebelles craignent
» Les Rois fils de Jupiter.
Epode.
Mais du nostre la grandeur
Les autres d’autant surpasse,
Que d’un rocher la hauteur
Les flancs d’une rive basse.
Puisse-il par tout l’univers
Devant ses ennemis croistre,
Et pour ma guide apparoistre
Tousjours au front de mes vers.