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LE PREMIER LIVRE DES ODES

ODE VII. AU SEIGNEUR DE CARNAVALET.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 7 sur 185·Livre complet →

Stroph. 1.

Ma promesse ne veut pas,

Carnavalet, que là-bas

Ton nom erre sans honneur,

Ne sans avoir cognoissance

Quelle force a ma puissance,

Et quel vers je suis donneur.

Muses filles du grand Dieu,

Par qui la foudre est lancée,

Venez chanter en quel lieu

Je l’ay peint en ma pensée.

Il est vrai que j’avoy mis

En long oubly la memoire

Qu’autrefois je luy promis

D’espandre au monde sa gloire :

Mais ores vostre main forte

Chasse l’injure, de sorte

Qu’il voye parfaitement

Que nulle mortelle chose

Ferme ne fut oncques close

Sous l’huis de l’entendement.

Antistro.

Le temps venant de bien loin

M’a blasmé comme tesmoin

De n’acquitter mon devoir :

Au pis aller, une usure

Raclera toute l’injure

Que j’en pourroy recevoir.

» C’est un travail de bon-heur

» Chanter les hommes louables,

» Et leur bastir un honneur

» Seul veinqueur des ans muables.

» Le marbre, ou l’airain vestu

» D’un labeur vif par l’enclume,

» N’animent tant la vertu

» Que les Muses par la plume.

Or donques ta renommée

Voirra le monde, animée

Par le labeur de mes dois :

Telle immortelle largesse

Passe en grandeur la richesse

Du plus grand de tous les Rois.

Epode.

Quelle louange premiere

Ma lyre te sonnera,

Resjouy de la lumiere

Que mon vers re-sonnera ?

Diray-je ou l’experience

Que tu as en la science,

Ou ta main qui sçait l’adresse

D’acheminer la jeunesse

Par tes vertus à bon train,

Ou ton art qui admoneste

L’esprit de la fiere beste

Se rendre docile au frain ?

Stroph. 2.

Qu’apporta du ciel Pallas

A Bellerephon trop las

De vouloir en vain donter

Le fils ailé de Meduse

A coups de pied, qui refuse

Le laisser sur luy monter.

Quand la nuict il entendit

Pallas des soudars la guide,

Qui en songe luy a dit,

Dors-tu la race AEolide ?

Pren le secours de tes maux

Ceste medecine douce,

Elle seule des chevaux

Le gros courage repousse.

Luy qui soudain se resveille,

De voir un frain s’esmerveille,

Et le prenant, l’a caché

Dans l’opiniastre bouche

Du cheval, non plus farouche

L’ayant un petit mâché.

Antistro.

Lors le touchant de plus pres,

Osa tenter l’air apres

Monté sus le doz volant :

Et se joüant en ses armes

Fit de merveilleux alarmes.

Dévoutant l’arc violant,

La puante ame il embla

A la Chimere à trois formes,

Et le col luy dessembla

Loin de ses testes difformes.

A terre morte il rua

Des guerrieres la vaillance :

Mais quel meschef le tua,

Je le passe sous silence ;

Dix et huict Astres receurent

Le cheval qu’ell’ apperceurent

Culbuter le maistre à bas.

» L’homme qui veut entreprendre

» Tenter les cieux, doit apprendre

» A s’eslever par compas.

Epode.

Automedon, ne Stenelle,

Dont la longue antiquité

Chante la gloire eternelle,

La tienne n’ont merité :

Soit pour mollir le courage

Au cheval d’une main sage,

Ou soit pour le faire adextre

A la gauche et à la dextre

Obeyssant à tes lois,

A fin que par ta conduite

Puisse un jour tourner en fuite

Le camp ennemy des Rois.

Stro. 3.

Tes ancestres maternels

Et tes ayeux paternels

Divers champs ont habité :

Si bien que qui fils t’appelle

De deux terres, il ne cele

Ta race à la verité.

» Quand la Bize vient fascher

» La nef que trop elle vire,

» Alors il fait bon lascher

» Deux ancres de son navire.

La France te va louant

Pour son fils, et la Bretaigne

De t’aller sien avouant

Si grand honneur ne desdaigne :

Mais tu es fils legitime

De la Vertu, que j’estime

Plus que tes presens divers :

C’est pour cela que ma corde

Parlant, ta gloire s’accorde

Avec le son de mes vers.

Antistro.

Lesquels en douceur parfaits

Apparoistre se sont faits

Sur le rivage du Loir,

Pour sacrer à la memoire

Les vertueux, qui leur gloire

Ne mettent en nonchaloir.

Comme le fils qu’un pere a

De sa femme en sa vieillesse,

Ce vers Thebain te plaira,

Bien que tard je te le laisse.

» L’homme veuf n’a tant d’ennuy

» De quitter son heritage

» Aux estrangers, qui de luy

» Auront le bien en partage,

» Comme l’homme qui devale

» Dedans la barque infernale

» De mes Hymnes dévestu.

» En vain l’on travaille au monde,

» Si la lyrique faconde

» Fait muette la vertu.

Epode.

Mais la mienne emmiellée

Qui sçait les loix de mon doy,

Avec les flustes meslée

Chassera l’oubly de toy.

Les neuf divines Pucelles

Gardent la gloire chez elles,

Et mon luth qu’ell’ ont fait estre

De leurs secrets le grand Prestre,

Par cest hymne solennel

Respandra desur ta race

Je ne sçai quôy de sa grace

Qui te doit faire eternel.