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LE PREMIER LIVRE DES ODES

ODE VI. LA VICTOIRE DE FRANÇOIS de Bourbon, Comte d’Anguien, à Cerizoles.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 6 sur 185·Livre complet →

Stro. 1.

L’hymne qu’apres tes combas

Marot fist de ta victoire,

Prince heureux, n’egala pas

Les merites de ta gloire :

Je confesse bien qu’à l’heure

Sa plume estoit la meilleure

Pour deseigner simplement

Les premiers traits seulement.

Or moy nay d’un meilleur âge,

Et plus que luy studieux,

Je veux parfaire l’ouvrage

D’un art plus laborieux.

Antistro.

Moy donc qui tiens dans le poing

L’arc des Muses bien peignées,

Je ru’ray l’honneur plus loing

De tes victoires gaignées,

Et jusqu’aux pays estranges

Je darderay tes louanges,

Tes coups de masse, et l’horreur

De ta vaillante fureur

Qui tonnoit en ton jeune âge,

Moissonnant les ennemis

Que le Martial orage

Devant ta foudre avoit mis.

Epode.

Voy voler mon dard estrange

Par la Muse emmiellé,

Et de ta couronne ailé

Qui vient frapper ta louange.

Ores il ne faut pas dire

Un bas ton dessus ma lyre :

Mais bien noz meilleurs fredons,

Haut celebrant par ceste Ode

Dite à la Thebaine mode

François, l’honneur des Bourbons,

Stro. 2.

Qui dés la jeune saison

Que la jouvence dorée

Frise la crespe toison

Sur la jouë colorée,

Par la poincte de sa lance

Resveilla l’honneur de France,

Lors que mattant la vertu

Du vieil Marquis combatu,

Trancha les peuples d’Espagne

L’un desur l’autre ruez,

Pavant toute la campagne

D’hommes blessez ou tuez.

Antistro.

Comme un affamé lion

Qui de soif la gorge a cuite,

Tout seul donte un million

De cerfs legers à la fuite :

Ores roüant sa grand’ masse,

Et ores sa coutelace,

Emmena pour son butin

L’Allemant fier et mutin,

Et ardant de la victoire,

Luy grava dessus le doz

En lettres rouges la gloire

De la France et de son loz.

Epode.

» Jamais la Muse ne soufre

» Qu’un silence sommeillant

» En ses tenebres engoufre

» Les faits d’un homme vaillant.

La France ne voit encore

De nul Prince, qu’elle honore,

La gloire si bien empreinte,

Comme j’ay la tienne peinte,

Poussant le nom par mes vers

De toy Prince, qui est digne

D’estre Seigneur de mon Hymne,

Voire de tout l’univers.

Stro. 3.

Muses, ne vaut-il pas mieux

Que le son de ma lyre aille

Aux vieux Bourbons ses ayeux

Annoncer ceste bataille ?

Seule douce recompense

Des cousts et de la despense.

La poudre des vieux tombeaux

N’engarde que les faits beaux

Des fils ornez de merveilles

N’aillent là bas resjouyr

De leurs peres les oreilles

Esgayez de les ouyr.

Antistro.

Fille du neveu d’Atlas,

Poste du monde où nous sommes,

Qui n’euz oncques le bec las

D’esventer les faits des hommes,

Va-t’en là bas sous la terre :

Et à Charles, et à Pierre

Dy que François leur neveu

Aujourd’huy veinqueur s’est veu

De l’Imperiale audace :

Et dy que sa jeune main

N’a point desmenty sa face

Par un faict couard et vain.

Epode.

» Autour de la vie humaine

» Maint orage va volant,

» Qui ores le bien ameine,

» Ores le mal violant.

» La rouë de la Fortune

» Ne se monstre aux Rois toute une,

» Et jamais nul ne se treuve

» Qui jusqu’à la fin espreuve

» L’entiere felicité.

» Les hommes journaliers meurent :

» Les Dieux seulement demeurent

» Francs de toute adversité.