Classiques.app

SUPPLÉMENT

AVERTISSEMENT au Lecteur [1550].

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, chapitre 177 sur 185·Livre complet →

J’avoi deliberé, lecteur, suivre en l’ortographe de mon livre, la plus grand part des raisons de Louis Meigret, homme de sain et parfait jugement, qui a le premier osé desseiller ses yeus pour voir l’abus de nostre écriture, sans l’avertissement de mes amis, plus studieus de mon renom, que de la verité : me paignant au devant des yeus, le vulgaire, l’antiquité, et l’opiniatre avis des plus celebres ignorans de nostre tens : laquelle remonstrance ne m’a tant sçeu epovanter, que tu n’i voies encore quelques merques de ses raisons. Et bien qu’il n’ait totalement raclé la lettre Grecque y, comme il devoit, je me suis hazardé de l’effacer, ne la laissant servir, sinon aus propres noms grecs, comme en Tethys, Thyeste, Hippolyte, Ulysse, affin qu’en les voiant, de prime face on connoisse quels ils sont, et de quel païs nouvellement venus vers nous, non pas en ces vocables abime, Cigne, Nimphe, lire, sire, (qui vient comme l’on dit de κύριος changeant la lettre κ en σ) lesquels sont déja reçeus entre nous pour François, sans les marquer de cét epovantable crochet d’y, ne sonnant non plus en eus que nostre I en ire, simple, nice, lime. Bref je suis d’opinion (si ma raison a quelque valeur) lors que tels mots grecs auront long tens demeuré en France, les recevoir en nostre mégnie, puis les merquer de l’I François, pour montrer qu’ils sont nostres, et non plus inconnus étrangers : car qui est celui qui ne jugera incontinent que Sibille, Cibele, Cipris, Ciclope, Nimphe, Lire, ne soient naturellement Grecs, ou pour le moins étrangers, puis adoptés en la famille des François, sans les marquer de tel epovantail de Pythagore ? Tu dois sçavoir que un peu devant le siecle d’Auguste la lettre grecque y, étoit inconnue aus Rommains, comme l’on peut veoir par toutes les comedies de Plaute, où totalement tu le voiras outé, ne se servant point d’un charactere étranger dans les noms adoptés, comme Amphitruon pour Amphitryon, et si tu me dis qu’anciennement il prononçoient la lettre y comme aujourd’hui nous faisons sonner nostre V latin, il faut donques que tu le prononces encores ainsi, disant Cubele, pour Cybele. Mais je te veil dire d’avantage, que l’y n’a pas été tant affecté des Latins (ainsi qu’assurent nos docteurs) pour le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournés par eus en leur langue, mais il l’ont ordinerement transformé ores en V comme μῦς mus, ores en A κύων canis, ores en O ὕπνος somnus, tournant l’esprit aspre notté sur ὑ en S, comme étoit presque leur vieille coutume, avant que l’aspiration H fut trouvée. Je t’ai bien voulu admonnester de ceci, pour te montrer que tant s’en faut qu’il faille écrire nos mots François par l’y grec, que nous le pouvons bien oter suivant ce que j’ai dit hors du nom naturel, pourvu qu’il soit usité en nostre langue, et si les Latins le retiennent en quelques lieus, c’est plus pour montrer l’origine de leur quantité, que pour besoin qu’il en aient. S’il avient que nos modernes sçavants se vueillent travailler d’inventer des dactyles, et spondées en nos vers vulgaires, lors à l’imitation des Latins nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour montrer la méme quantité de leur origine. Et si tu le vois encores en ce mot yeus seulement, saiche que pour les raisons dessus mentionnées, obeissant à mes amis, je l’ai laissé maugré moi, pour remedier à l’erreur auquel pourroient tumber nos scrupuleus vieillars, aiant perdu leur merque en la lecture de yeux, et de ieus : Te supliant lecteur, vouloir laisser en mon livre la lettre I en sa naive signification, ne la depravant point, soit quelle commance la diction, ou quelle soit au meilleu de deux voielles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en ie, en ieus, iugement, ieunesse, et autres, ou abusant de la voielle I, tu le liras pour consonne, inventé par Meigret, atendant que tu recevras cette merque d’I consonne, pour restituer l’I voielle, en sa premiere liberté. Quand aus autres diphthongues, je les ai laissées en leur vieille corruption, avecques insuportables entassemens de lettres sinne de nostre ignorance, et de peu de jugement, en ce qui est si manifeste et certain : estant satisfait d’avoir déchargé mon livre pour cette heure, d’une partie de tel faix : atandant que nouveaus characteres seront forgés pour les syllabes, ll gn ch et autres, quand à la syllabe ph, il ne nous faut autre notte que nostre F qui sonne autant entre nous que φ entre les Grecs, comme manifestement tu peus voir par ce mot φίλη, feille. Et si tu m’accuses d’estre trop inconstant en l’orthographe de ce livre, écrivant maintenant espée, épée, accorder, acorder, vétu, vestu, espandre, épandre, blasmer, blâmer, tu t’en dois collerer contre toi mêmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moiens que je puis deservir aus oreilles du sçavant, et aussi pour acoutumer le vulgaire à ne regimber contre l’éguillon, lors que on le piquera plus rudement, montrant par cette inconstance, que si j’estoi reçeu en toutes les saines oppinions de l’orthographe, tu ne treuverois en mon livre presque une seulle forme de l’escriture que sans raison tu admires tant. T’assurant qu’à la seconde impression je ne ferai si grand tort à ma langue que de laisser étrangler une telle verité, sous couleur de vain abus. Aussi tu ne treuveras facheus si j’ai quelques fois changé la lettre E en A, et A en E et bien souvent, ôtant une lettre d’un mot, ou la lui adjoutant, pour faire ma rime plus sonoreuse ou parfaite : certes telle licence a tousjours été concedée aux poëmes de longue alaine, ou de mediocre vertu, pourveu qu’elle soit rarement usurpée, non à ces rimes vulgaires, orphelines de la vraie humeur poëtique. Et si quelq’un par curieuse opinion plus tost que par raison se colere contre telle honteuse liberté : il doit apprendre qu’il est ignorant de sa langue, ne sentant point que E est fort voisine de la lettre A, voire tel que souvent sans i penser nous les confondons naturellement, comme en vent, vant, et autres infinis, et s’il ne se contente de ces raisons, qu’il regarde la liberté des Grecs, et Latins, qui muent, et changent, changent et remuent les lettres ainsi qu’il leur plaist, pour obeir au son, ou à la forçente loi de leurs vers, comme κραδία pour καρδία, olli pour illi. Si telles libertés n’ont lieu en nostre langue, qui est celui qui voudroit se travailler à labourer un champ tant ingrat et inutile ? Au surplus, lecteur, tu ne seras émerveillé si je redi souvent mémes mots, mémes sentences, et mémes trais de vers, en cela imitateur des poëtes Grecs, et principalement d’Homere, qui jamais, ou bien peu ne change un bon mot, ou quelque trac de bons vers, quand une fois il se l’est fait familier. Je parle à ceus qui miserablement épient le moien pour blasonner les écris d’autrui, courroussés peut estre, pour m’ouir souvent redire, le miel de mes vers, les ailes de mes vers, larc de ma muse, mes vers sucrés, un trait ailé, empaner la memoire, l’honneur alteré des cieus, et autres semblables atomes, par lesquels j’ai composé le petit monde de mes inventions. Quand tels Grimmaus ne reprennent d’un poeme que telles choses, ou (comme j’ai desja dit) quelque petit mot, non richement rimé, ou une virgule pour un point, ou l’orthographe, lors le Poëte se doit assurer d’avoir bien dit, voire de la victoire, puis que ses adversaires mal embatonnés, le combatent si foiblement.

FIN.