LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XIII. EPIPALINODIE.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 75 sur 185·Livre complet →
O Terre, ô mer, ô ciel espars,
Je suis en feu de toutes pars :
Dedans et dehors mes entrailles
Une chaleur le cœur me point
Plus fort qu’un mareschal ne joint
Le fer tout rouge en ses tenailles.
La chemise qui escorcha
Hercul’ si tost qu’il la toucha,
N’egale point la flame mienne,
Ne tout le feu que rote en-haut
Bouillonnante en soy d’un grand chaut
La fornaise Sicilienne.
Le jour, les soucis presidans
Condamnent ma coupe au-dedans,
Et la genne apres on me donne :
La peur sans intermission,
Sergent’ de leur commission
Me poinct, me pique, et m’eguillonne.
La nuict les fantaumes volans
Claquetans leurs becs violans,
En siflant mon ame espouvantent,
Et les Furies qui ont soing
Venger le mal, tiennent au poing
Les verges dont ell’ me tourmentent.
Il me semble que je te voy
Murmurer des charmes sur moy,
Tant que d’effroy le poil me dresse :
Puis mon chef tu vas relavant
D’une eau puisée bien avant
Dedans les ondes de tristesse.
Que veux-tu plus, dy, que veux-tu ?
Ne m’as-tu pas assez batu ?
Veux-tu qu’en cest âge je meure ?
Me veux-tu brusler, foudroyer,
Et tellement me poudroyer
Qu’un seul osset ne me demeure :
Je suis appresté, si tu veux,
De te sacrifier cent beufs
Afin de desenfler ton ire,
Ou si tu veux, avec les Dieux,
Je t’envoyray là haut aux cieux
Par le son menteur de ma lyre.
Les freres d’Helene faschez
Pour les Iambes deslachez
Contre leur sœur par Stesichore,
A la fin luy ont pardonné,
Et pleins de pitié redonné
L’usage de la veuë encore.
Tu peux helàs (Denyse) aussi
Rompre la teste à mon souci,
Te flechissant par ma priere :
Rechante tes vers, et les traits
De ma face en cire portraits
Jette au vent trois fois par derriere.
L’ardeur du courroux que l’on sent
Au premier âge adolescent,
Me fist trop nicement t’escrire :
Maintenant humble et repentant,
D’œil non feint je vay lamentant
La juste fureur de ton ire.