LE TROISIEME LIVRE DES ODES
ODE XIIII. DE LA VENUE DE L’ESTÉ.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 76 sur 185·Livre complet →
Desja les grands chaleurs s’esmeuvent,
Et presque les fleuves ne peuvent
Leurs peuples escaillez couvrir :
Ja voit on la plaine alterée
Par la grande torche ætherée
De soif se lascher, et s’ouvrir.
L’estincelante Canicule,
Qui ard, qui cuist, qui boust, qui brule,
L’Esté nous darde de là haut,
Et le Soleil qui se promeine
Par le bras du Cancre, rameine
Ses mois hallez d’un si grand chaut.
Icy la diligente troupe
Des mesnagers, par ordre coupe
Le poil de Cerés jaunissant,
Et là, jusques à la vesprée
Abat les honneurs de la prée,
Des beaux prez l’honneur verdissant.
Ce-pendant leurs femmes sont prestes
D’asseurer au haut de leurs testes
Des plats de bois, et des baris,
Et filant, marchent par la plaine
Pour aller soulager la peine
De leurs laborieux maris.
Si tost ne s’esveille l’Aurore,
Que le pasteur ne soit encore
Plustost levé qu’elle, et alors
Au son de la corne resveille
Son troupeau qui encor sommeille
Dessus la fresche herbe dehors.
Parmy les plaines descouvertes,
Par les bois, et les rives vertes
Paist le bestail, ores courant
Entre les fleurs Apollinées,
Or’entre celles qui sont nées
Du sang d’Adonis, en mourant.
Sur les rives des belles ondes
Les jeunes troupes vagabondes,
Les filles des troupeaux lascifs
De fronts retournez s’entrechoquent
Devant leurs peres, qui s’en moquent
Au haut du prochain tertre assis.
Mais quand en sa distance egale
Est le Soleil, et la cygale
Enrouément espand sa vois,
Et que nul Zephire n’haleine
Tant soit peu les fleurs en la plaine,
Ne la teste ombreuse des bois :
Adonc le pasteur entrelasse
Ses paniers de torse pelasse,
Ou il engluë les oiseaux,
Ou nud comme un poisson il nouë,
Et avec les ondes se jouë
Cherchant le plus profond des eaux.
Si l’antique fable est croyable,
Erigone la pitoyable
En tels mois alla luire aux cieux
En forme de vierge, qui ores
Reçoit dedans son sein encores
Le commun œil de tous les Dieux :
Oeil incognu de noz valées,
Où les fontaines devalées
Du vif rocher vont murmurant,
Et où mille troupeaux se pressent,
Et le nez contre terre baissent,
Si grande chaleur endurant.
Sous les chesnes qui refrechissent,
Remaschent les beufs, qui languissent
Au piteux cry continuel
De la genisse qui lamente
L’ingrate amour, dont la tourmente
Par les bois son toreau cruel.
Le pastoreau qui s’en estonne,
S’essaye du flageol qu’il sonne
De soulager son mal ardent :
Ce qu’il fait, tant qu’il voye pendre
Contre-bas Phœbus, et descendre
Son chariot en l’Occident.
Et lors de toutes parts r’assemble
Sa troupe vagabonde ensemble,
Et la convoye aux douces eaux,
Qui sobre en les beuvant ne touche
Sans plus que du haut de la bouche
Le premier front des pleins ruisseaux.
Puis au son des douces musettes
Marchent les troupes camusettes
Pour aller trouver le sejour,
Où les aspres chaleurs deçoivent
Par un dormir qu’elles reçoivent
Lentement jusqu’au poinct du jour.