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LE PREMIER LIVRE DES ODES

ODE IX. LA VICTOIRE DE GUY DE CHABOT, Seigneur de Jarnac.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 9 sur 185·Livre complet →

Stro. 1.

O France, mere fertile

D’un peuple à la guerre utile,

Terre pleine de grand heur,

Pren ceste douce couronne

Que Chabot pour son vœu donne

Au temple de ta grandeur :

Lequel ains que son espée

Au sang haineux fust trempée,

Du miel de sa langue molle

Se des-aigrit le souci,

Et de sa douce parolle

Flatta sa chere ame ainsi.

Antistro.

» Une ame lasche et couarde

» Au peril ne se hazarde.

» Et d’où vient cela que ceux

» Qui pour mourir icy vivent,

» L’honneste danger ne suivent

» A la vertu paresseux ?

» Miserable qui se laisse

» Engloutir à la vieillesse :

» Heureux deux et trois fois l’homme,

» Qui desdaigne les dangers :

» Tousjours vaillant on le nomme

» Par les peuples estrangers.

Epode.

Disant tels mots il appreste

Au combat ses membres forts,

D’un armet couvrit sa teste,

Et d’un plastron tout son corps ;

Il prist l’espée en la destre,

Le bouclier en la senestre,

Et horrible à l’approcher

Esclairoit comme une foudre

Qui chet pour ruer en poudre

Le haut sourcy d’un rocher.

Stro. 2.

» De juger par conjecture

» La fin de l’heure future

» Nous rend le cœur le plus hautain,

» Donnant, à qui bien y pense,

» Une grande recompense

» D’avoir preveu l’incertain :

Mesmes c’est le tout que d’estre

Des mains aux armes adestre,

Qui doivent meurdrir la face

De l’adversaire odieux,

Et qui font au veinqueur place

Au plus haut siege des Dieux.

Antistro.

Toy, devant les yeux de France

Per à per en camp d’outrance,

As remis dessus ton front

Ce qu’on embloit de ta gloire :

Et j’y gravay la victoire

Que mille ans ne desferont.

Tes vertus et ton audace

Et le maintien de ta grace

Eussent des-aigry la rage

Du plus foible belliqueur,

Si la fureur du courage

Ne luy eust sillé le cœur.

Epode.

» Une nuë d’erreur pleine

» Qui nous trouble, volontiers

» Couvrant la raison, nous meine

» Esgarez des beaux sentiers :

» Nous fians (sots que nous sommes)

» Aux vents incertains des hommes,

» Qui soufflent pour nous tromper

» En cent sortes et manieres,

» Et aux faveurs journalieres

» Que le fer ose couper.

Stro. 3.

» Toutefois la palle Envie

» Espie tousjours la vie

» De l’homme, à qui le bon-heur

» De la victoire honorable

» Par sa face venerable

» A peint l’image d’honneur.

» La loy de nature tourne,

» Rien de ferme ne sejourne,

» Divers vents sont en mesme heure,

» Ore hyver, ores printemps :

» Tousjours la vertu demeure

» Constante contre le temps.

Antistro.

Ah ! ce labeur que j’accorde

Dessus ma Thebaine corde

Ne cesse de me tenter,

Afin qu’au jour je le monstre,

Et que je marche à l’encontre

Du veinqueur pour le chanter,

Le mariant aux haleines

Des trompettes qui sont pleines

D’un son furieux et grave.

Qui mettroit à nonchaloir

La victoire que je lave

Dedans les ondes du Loir ?

Epode.

» Qu’on chante les nouveaux hymnes,

» Mais qu’on vante les vins vieux.

» Ceux qui font les vertus dignes,

» Sont engravez dans les cieux.

» Du couard la renommée

» Ne fut oncques estimée

» (Quoy qu’il face du vaillant)

» Soit au camp parmy les troupes,

» Soit sur la mer dans les poupes

» Lors que lon va bataillant :

Stro. 4.

Mer qui a cogneu ta race,

Humble appaisant son audace

Sous ton oncle gouverneur

Du flot qui venteux arrive

Contre la Françoise rive,

Bruyant encor son honneur.

» O Chabot, bien peu je prise

» De gaigner une entreprise

» Que la Fortune delivre

» A chacun egalement :

» Mais c’est beaucoup que de vivre

» Par elle eternellement.

Antistro.

Ta vertu seroit trompée,

Et non-plus que ton espée

Mist à veincre l’ennemy,

Non-plus vive seroit elle,

Si je n’avoy coupé l’aile

Du long silence endormy :

Monstre qui a de coustume

De couver dessous sa plume

La vertu qui s’est parfaite

En l’honneur d’un acte beau :

Mais celle que tu as faite,

N’ira pas sous le tombeau.

Epode.

J’ay juré de faire croistre

Ta gloire contre les ans,

Faisant par elle apparoistre

Combien mes vers sont plaisans,

Qui tesmoignent à la France

Comme ta brave asseurance

Te fist marcher glorieux,

Vestu d’honneur et de gloire,

Ayant ravy la victoire

Par le fer victorieux.