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LE PREMIER LIVRE DES ODES

ODE X. A MICHEL DE L’HOSPITAL, Chancelier de France.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 10 sur 185·Livre complet →

Stro. 1.

Errant par les champs de la Grace

Qui peint mes vers de ses couleurs,

Sur les bords Dirceans j’amasse

L’eslite des plus belles fleurs,

Afin qu’en pillant, je façonne

D’une laborieuse main

La rondeur de ceste couronne

Trois fois torse d’un ply Thebain,

Pour orner le haut de la gloire

Du plus heureux mignon des Dieux,

Qui çà bas ramena des cieux

Les filles qu’enfanta Memoire.

Antistro.

Memoire, Royne d’Eleuthere,

Par neuf baisers qu’elle receut

De Jupiter qui la fist mere,

D’un seul coup neuf filles conceut.

Mais quand la Lune vagabonde

Eut courbé douze fois en rond

(Pour r’enflamer l’obscur du monde)

La double voute de son front :

Memoire de douleur outrée

Dessous Olympe se coucha,

Et criant Lucine, acoucha

De neuf filles d’une ventrée :

Epode.

En qui respandit le Ciel

Une musique immortelle,

Comblant leur bouche nouvelle

Du just d’un Attique miel :

Et à qui vrayment aussi

Les vers furent en souci,

Des vers dont flatez nous sommes,

Afin que leur doux chanter

Peust doucement enchanter

Le soin des Dieux et des hommes.

Stro. 2.

Aussi tost que leur petitesse,

Courant avec les pas du temps,

Eut d’une rampante vistesse

Touché la borne de sept ans :

Un sang naturel, qui commande

De voir ses parens, vint saisir

Le cœur de ceste jeune bande

Chatouillé d’un noble desir :

Si qu’elles mignardant leur mere,

Neuf et neuf bras furent pliant

Autour de son col, la priant

De voir la face de leur pere.

Antistro.

Memoire impatiente d’aise,

Délaçant leur petite main,

L’une apres l’autre les rebaise,

Et les presse contre son sein.

Hors des poumons à lente peine

Une parole luy montoit,

De souspirs alegrement pleine,

Tant l’affection l’agitoit,

Pour avoir desja cognoissance

Combien ses filles auront d’heur.

Ayant de pres veu la grandeur

Du Dieu qui planta leur naissance.

Epode.

Apres avoir relié

D’un tortis de violettes

Et d’un cerne de fleuretes

L’or de leur chef delié :

Apres avoir proprement

Troussé leur acoustrement,

Marcha loin devant sa trope,

Et la hastant jour et nuit

D’un pied dispos, la conduit

Jusqu’au rivage Aethiope.

Stro. 3.

Ces vierges encore nouvelles,

Et mal-apprises au labeur,

Voyant le front des eaux cruelles

S’effroyerent d’une grand’peur :

Et toutes pencherent arriere

(Tant elles s’alloient esmouvant)

Comme on voit dans quelque riviere

Un jonc se pencher sous le vent.

Mais leur mere non estonnée

De voir leur sein qui haletoit,

Pour les asseurer les flatoit

De ceste parole empennée.

Antistro.

Courage mes filles (dit-elle)

Et filles de ce Dieu puissant,

Qui dedans sa main immortelle

Soustient le foudre rougissant :

Ne craignez point les vagues creuses

De l’eau qui bruit profondement,

Sur qui voz chansons doucereuses

Auront un jour commandement :

Mais forcez moy ses longues rides,

Et ne vous souffrez decevoir,

Que vostre pere n’alliez voir

Dessous ses royaumes humides.

Epode.

Disant ainsi, d’un plein saut

Toute dans les eaux s’allonge,

Comme un Cygne qui se plonge

Quand il voit l’Aigle d’enhaut :

Ou ainsi que l’Arc des cieux

Qui d’un grand tour spacieux

Tout d’un coup en la mer glisse,

Quand Junon haste ses pas

Pour aller porter là bas

Un message à sa nourrice.

Stro. 4.

Elles adonc voyant la trace

De leur mere, qui ja sondoit

Le creux du plus humide espace,

Qu’à coup de bras elle fendoit :

A chef baissé sont devalées,

Penchant bas la teste et les yeux

Dans le sein des plaines salées.

L’eau qui jallit jusques aux cieux,

Grondant sus elles se regorge,

Et frisant deçà et delà

Mille tortis, les avala

Dedans le goufre de sa gorge.

Antistro.

En cent façons de mains ouvertes

Et de pieds voutez en deux pars

Sillonnoient les campagnes vertes

De leurs bras vaguement espars.

Comme le plomb, dont la secousse

Traine le filet jusqu’au fond,

L’extreme desir qui les pousse,

Avalle contre bas leur front,

Tousjours sondant ce vieil repaire

Jusques aux portes du chasteau

De l’Ocean, qui dessous l’eau

Donnoit un festin à leur pere.

Epode.

De ce Palais eternel

Brave en colonnes hautaines

Sourdoient de mille fontaines

Le vif sourgeon per-ennel.

Là pendoit sous le portail

Lambrissé de verd esmail

Sa charette vagabonde,

Qui le roule d’un grand tour,

Soit de nuict ou soit de jour,

Deux fois tout au rond du monde.

Stro. 5.

Là sont divinement encloses

Au fond de cent mille vaisseaux

Les semences de toutes choses,

Eternelles filles des eaux.

Là les Tritons chassant les fleuves,

Sous la terre les escouloient

Aux canaux de leurs rives neuves,

Puis tout soudain les r’appelloient.

Là ceste troupe est arrivée

Desur le poinct qu’on desservoit,

Et que desja Portonne avoit

La premiere nape levée.

Antistro.

Phoebus, du milieu de la table,

Pour resjouyr le front des Dieux,

Marioit sa voix delectable

A son archet melodieux :

Quand l’œil du Pere qui prend garde

Sus un chacun, se costoyant

A l’escart des autres, regarde

Ce petit troupeau flamboyant,

De qui l’honneur, le port, la grace

Qu’empreint sur le front il portoit,

Publioit assez qu’il sortoit

De l’heureux tige de sa race.

Epode.

Luy qui debout se dressa,

Et de plus pres les œillade,

Les serrant d’une acollade

Mille fois les caressa :

Tout esgayé de voir peint

Dedans les traits de leur teint

Le naïf des graces siennes.

Puis, pour son hoste esjouyr,

Les chansons voulut ouyr

De ces neuf Musiciennes.

Stro. 6.

Elles ouvrant leur bouche pleine

D’une douce Arabe moisson,

Par l’esprit d’une vive haleine

Donnerent l’ame à leur chanson :

Fredonnant sur la chanterelle

De la harpe de Delien,

La contentieuse querelle

De Minerve et du Cronien :

Comme elle du sein de la terre

Poussa son arbre pallissant,

Et luy son cheval hanissant

Futur augure de la guerre.

Antistro.

Puis d’une voix plus violante

Chanterent l’enclume de fer,

Qui par neuf et neuf jours roulante

Mesura le Ciel et l’Enfer,

Qu’un rampart d’airain environne

En rond s’allongeant à l’entour,

Avecque la nuict qui couronne

Sa muraille d’un triple tour.

Là tout debout devant la porte

Le fils de Japet fermement

Courbé dessous le firmament,

Le soustient d’une eschine forte.

Epode.

Dedans ce goufre béant

Hurle la troupe heretique,

Qui par un assaut bellique

Assaillit le Tu-geant.

Là, tout aupres de ce lieu,

Sont les garnisons du Dieu

Qui sur les meschans eslance

Son foudre pirouëtant,

Comme un Chevalier jettant

Sur les ennemis sa lance.

Stro. 7.

Là de la terre, et là de l’onde

Sont les racines jusqu’au fond

De l’abysme la plus profonde

De cest Orque le plus profond.

La nuict d’estoiles accoustrée

Là saluë à son rang le jour,

D’ordre parmy la mesme entrée

Se rencontrant de ce sejour :

Soit lors que sa noire carriere

Va tout le monde embrunissant,

Ou quand luy des eaux jallissant

Ouvre des Indes la barriere.

Antistro.

Apres, sus la plus grosse corde,

D’un bruit qui tonnoit jusqu’aux cieux,

Le pouce des Muses accorde

L’assaut des Geans et des Dieux :

Comme eux sur la croupe Othryenne

Rangeoient en armes les Titans,

Et comme eux sur l’Olympienne

Leur firent teste par dix ans :

Eux, dardant les roches brisées,

Haussoient en la guerre cent bras,

Eux, ombrageant tous les combas,

Gresloient leurs fléches aiguisées.

Epode.

D’aile douteuse vola

Long temps sus eux la Fortune,

Qui or’ se monstroit commune

A ceux-cy, or’ à ceux-là :

Quand Jupiter fist sonner

La retraite, pour donner

A ces Dieux un peu d’haleine :

Si qu’eux, en ayant un peu

Prins du Nectar et repeu,

Plus forts retentent la peine.

Stro. 8.

Il arma d’un foudre terrible

Son bras qui d’esclairs rougissoit,

En la peau d’une chévre horrible

Son estomac se herissoit :

Mars renfrongné d’une ire noire

Branloit son bouclier inhumain :

Le Lemnien d’une maschoire

Garnit la force de sa main :

Phoebus souillé de la poussiere

Tenoit en rond son arc vouté,

Et le tenoit d’autre costé

Sa sœur la Dictynne guerriere.

Antistro.

Bellonne eut la teste couverte

D’un acier, sur qui rechignoit

De Meduse la gueule ouverte,

Qui pleine de flames grongnoit :

En son poing elle enta la hache

Par qui les Rois sont irritez,

Alors que despite elle arrache

Les vieilles tours de leurs citez.

Styx d’un noir halecret rampare

Ses bras, ses jambes, et son sein,

Sa fille amenant par la main

Contre Cotte, Gyge, et Briare.

Epode.

Rhete et Myme, cruels soudars,

Les nourrissons des batailles,

Brisoient les dures entrailles

Des rocs, pour faire des dars :

Typhé’ hochoit arraché

Un grand sapin esbranché

Comme une lance facile :

Encelade un mont avoit,

Qui bien tost porter devoit

Le fardeau de la Sicile.

Stro. 9.

Un tonnerre ailé par la Bise

Ne choque pas l’autre si fort,

Qui sous le vent Aphricain brise

Mesme air par un contraire effort,

Comme les camps s’entre-heurterent

A l’aborder de divers lieux :

Les poudres sous leurs pieds monterent

Par tourbillons jusques aux cieux.

Un cry se fait, Olympe en tonne,

Othrye en bruit, la mer tressaut,

Tout le ciel en mugle là haut,

Et là bas l’Enfer s’en estonne.

Antistro.

Voicy le magnanime Hercule,

Qui de l’arc Rhete a menacé,

Voicy Myme qui le recule

Du heurt d’un rocher eslancé :

Neptune à la fourche estofée

De trois crampons, vint se mesler

Par la troupe, contre Typhée

Qui roüoit une fonde en l’air :

Icy Phœbus d’un trait qu’il jette,

Feit Encelade trebucher :

Là Porfyre luy feit broncher

Hors des poings l’arc et la sagette.

Epode.

Adonc le Pere puissant

Qui d’oz et de nerfs s’efforce,

Ne mist en oubly la force

De son foudre punissant :

My-courbant son sein en bas,

Et dressant bien haut le bras

Contre eux guigna la tempeste,

Qui leurs cheveux foudroyant

Sifloit aigu, tournoyant

Comme un fuzeau, sus leur teste.

Stro. 10.

De feu les deux piliers du monde

Bruslez jusqu’au fond chancelloient,

Le ciel ardoit, la terre et l’onde

Tous petillans estincelloient :

Si que le souffre amy du foudre

Qui tomba lors sur les Geans,

Jusqu’aujourd’huy noircist la poudre

Qui put par les champs Phlegreans.

A-tant les filles de Memoire

Du luth appaiserent le son,

Finissant leur douce chanson

Par ce bel Hymne de victoire.

Antistro.

Jupiter qui tendoit l’oreille,

La combloit d’un aise parfait,

Ravy de la voix nompareille

Qui si bien l’avoit contrefait :

Et retourné, rid en arriere

De Mars qui tenoit l’œil fermé,

Ronflant sur sa lance guerriere,

Tant la chanson l’avoit charmé.

Baisant ses filles, leur commande

De luy requerir pour guerdon

De leurs chansons, quelque beau don

Qui soit digne de leur demande.

Epode.

Lors sa race s’approcha,

Et luy flatant de la destre

Les genoux, de la senestre

Le sous-menton luy toucha :

Voyant son grave souci,

Long temps fut béante ainsi

Sans parler, quand Calliope

De la belle voix qu’elle a,

Ouvrant sa bouche parla

Seule pour toute la trope.

Stro. 11.

Donne nous, mon pere, dit elle,

Pere, dit-elle, donne nous

Que nostre chanson immortelle

Passe en douceur le sucre dous :

Fay nous Princesses des montagnes,

Des antres, des eaux et des bois,

Et que les prez et les campagnes

S’animent dessous notre vois :

Donne nous encor d’avantage,

La tourbe des chantres divins,

Les Poëtes et les Devins,

Et les Prophetes en partage.

Antistro.

Fay que les vertueux miracles

Des vers charmez et enchantez

Soient à nous, et que les oracles

Par nous encore soient chantez :

Donne nous ceste double grace

De fouler l’Enfer odieux,

Et de sçavoir la courbe trace

Des feux qui dansent par les cieux :

Donne nous encor la puissance

D’arracher les ames dehors

Le sale bourbier de leur corps,

Pour les re-joindre à leur naissance.

Epode.

Donne nous que les Seigneurs,

Les Empereurs et les Princes

Soient veuz Dieux en leurs provinces,

S’ils reverent noz honneurs.

Fay que les Rois decorez

De noz presens honorez

Soient aux hommes admirables,

Lors qu’ils vont par la cité,

Ou lors que pleins d’equité

Donnent les loix venerables.

Stro. 12.

A-tant acheva sa requeste,

Courbant les genoux humblement,

Que Jupin d’un seul clin de teste

Accorda liberalement.

Si toutes les femmes mortelles

Que je donte dessous mes bras,

Me concevoient des filles telles,

(Dit-il) il ne me chaudroit pas

Ny de Junon, ny de sa rage :

Tousjours pour me faire honteux,

M’enfante ou des monstres boiteux,

Ou des fils de mauvais courage,

Antistro.

Comme Mars : mais vous troupe chere,

Que j’aime trop plus que mes yeux,

Je vous plantay dans vostre mere

Pour plaire aux hommes et aux Dieux.

Sus donques retournez au monde,

Coupez moy derechef les flos,

Et là d’une langue faconde

Chantez ma gloire et vostre los :

Vostre mestier, race gentille,

Les autres mestiers passera,

D’autant qu’esclave ne sera

De l’art aux Muses inutile.

Epode.

Par art le navigateur

Dans la mer manie, et vire

La bride de son navire :

Par art plaide l’Orateur,

Par art les Rois sont guerriers,

Par art se font les ouvriers :

Mais si vaine experience

Vous n’aurez de tel erreur,

Sans plus ma sainte fureur

Polira vostre science.

Stro. 13.

Comme l’Aimant sa force inspire

Au fer qui le touche de pres,

Puis soudain ce fer tiré tire

Un autre qui en tire apres :

Ainsi du bon fils de Latonne

Je raviray l’esprit à moy,

Luy, du pouvoir que je luy donne,

Ravira les vostres à soy :

Vous par la force Apollinée

Ravirez les Poëtes saints,

Eux de vostre puissance attaints

Raviront la tourbe estonnée.

Antistro.

Afin (ô Destins) qu’il n’avienne

Que le monde appris faussement,

Pense que vostre mestier vienne

D’art, et non de ravissement :

Cest art penible et miserable

S’eslongnera de toutes parts

De vostre mestier honorable

Desmembré en diverses parts,

En Prophetie, en Poësies,

En mysteres, et en amour,

Quatre fureurs qui tour à tour

Chatouilleront voz fantasies.

Epode.

Le traict qui fuit de ma main,

Si tost par l’air ne chemine,

Comme la fureur divine

Vole dans un cœur humain :

Pourveu qu’il soit preparé,

Pur de vice, et reparé

De la vertu precieuse.

» Jamais les Dieux qui sont bons,

» Ne respandent leurs saints dons

» Dans une ame vicieuse.

Stro. 14.

Lors que la mienne ravissante

Vous viendra troubler vivement,

D’une poictrine obeyssante

Tremblez dessous son mouvement :

Et souffrez qu’elle vous secouë

Le corps et l’esprit agité,

Afin que dame elle se jouë

Au temple de sa Déité.

Elle de toutes vertus pleine,

De mes secrets vous remplira,

Et en vous les accomplira

Sans art, sans sueur, ne sans peine.

Antistro.

Mais par-sur tout prenez bien garde,

Gardez vous bien de n’employer

Mes presens dans un cœur qui garde

Son peché, sans le nettoyer :

Ains devant que de luy respandre,

Purgez-le de vostre douce eau,

Afin que bien net puisse prendre

Un beau don dans un beau vaisseau :

Et luy purgé, à l’heure à l’heure

Tout ravy d’esprit chantera

Un vers en fureur, qui fera

Au cœur des hommes sa demeure.

Epode.

Celuy qui sans mon ardeur

Voudra chanter quelque chose,

Il voirra ce qu’il compose

Veuf de grace et de grandeur :

Ses vers naistront inutis

Ainsi qu’enfans abortis

Qui ont forcé leur naissance :

» Pour monstrer en chacun lieu

» Que les vers viennent de Dieu,

» Non de l’humaine puissance.

Stro. 15.

Ceux que je veux faire Poëtes

Par la grace de ma bonté,

Seront nommez les interpretes

Des Dieux, et de leur volonté :

Mais ils seront tout au contraire

Appellez sots et furieux

Par le caquet du populaire

De sa nature injurieux :

Tousjours pendra devant leur face

Quelque Demon, qui au besoin

Comme un bon valet, aura soin

De toutes choses qu’on leur face.

Antistro.

Allez mes filles, il est heure

De fendre les champs escumeux :

Allez ma gloire la meilleure,

Allez mon loz le plus fameux :

Vous ne devez dessus la terre

Long temps ceste fois sejourner,

Que l’Ignorance avec sa guerre

Ne vous contraigne retourner,

Pour retomber sous la conduite

D’un guide, dont la docte main

Par un effroy Grec et Romain

Tournera l’Ignorance en fuite.

Epode.

A-tant Jupiter enfla

Sa bouche rondement pleine,

Et du vent de son haleine

Son bon esprit leur soufla.

Apres leur avoir donné

Le luth qu’avoit façonné

L’ailé courrier Atlantide,

D’ordre par l’eau s’en re-vont :

En tranchant l’onde, elles font

Ronfler la campagne humide.

Stro. 16.

Dieu vous gard, Jeunesse divine,

Reschaufez moy l’affection

De tordre les plis de cest Hymne

Au comble de perfection.

Desillez-moy l’ame assoupie

En ce gros fardeau vicieux,

Et faites que tousjours j’espie

D’œil veillant les secrets des cieux :

Donnez-moy le sçavoir d’eslire

Les vers qui sçavent contenter,

Et mignon des Graces, chanter

Mon Francion sus vostre lyre.

Antistro.

Elles trenchans les ondes bleuës,

Vindrent du fond des flots chenus,

Ainsi que neuf petites nuës

Parmy les peuples incognus :

Puis, dardant leurs flames subtiles,

Du premier coup ont agité

Le cœur prophete des Sibyles

Espoint de leur divinité :

Si bien que leur langue comblée

D’un son douteusement obscur,

Chantoit aux hommes le futur

D’une bouche toute troublée.

Epode.

Apres par tout l’univers

Les responses prophetiques

De tant d’oracles antiques

Furent dites par les vers.

En vers se firent les lois,

Et les amitiez des Rois

Par les vers furent acquises :

Par les vers on fist armer

Les cœurs, pour les animer

Aux vertueuses emprises.

Stro. 17.

Au cry de leurs saintes paroles

Se resveillerent les Devins,

Et disciples de leurs escoles

Vindrent les Poëtes divins :

Divins, d’autant que la nature

Sans art librement exprimoient :

Sans art leur naïve escriture

Par la fureur ils animoient.

Eumolpe vint, Musée, Orphée,

L’Ascrean, Line, et cestuy-là

Qui si divinement parla,

Dressant à la Grece un trophée.

Antistro.

Eux piquez de la douce rage

Dont ces filles les tourmentoient,

D’un demoniacle courage

Les secrets des Dieux racontoient :

Si que paissant par les campagnes

Les troupeaux dans les champs herbeux,

Les Demons, et les Sœurs compagnes

La nuict s’apparoissoient à eux :

Et loin sur les eaux solitaires,

Carolant en rond par les prez,

Les promouvoient Prestres sacrez

De leurs plus Orgieux mysteres.

Epode.

Apres ces Poëtes saints

Avec une suite grande

Arriva la jeune bande

D’autres Poëtes humains

Degenerant des premiers :

Comme venus les derniers,

Par un art melancholique

Trahirent avec grand soin

Les vers, esloignez bien loin

De la sainte ardeur antique.

Stro. 18.

L’un sonna l’horreur de la guerre

Qu’à Thebes Adraste conduit,

L’autre comme on tranche la terre,

L’autre les flambeaux de la nuit :

L’un sus la flute departie

En sept tuyaux Siciliens

Chanta les beufs, l’autre en Scythie

Fist voguer les Thessaliens :

L’un fist Cassandre furieuse,

L’un au ciel poussa les debas

Des Rois chetifs, l’autre plus bas

Traina la chose plus joyeuse.

Antistro.

Par le fil d’une longue espace,

Apres ces Poëtes humains,

Les Muses souflerent leur grace

Dessous les Prophetes Romains :

Non pas comme fut la premiere

Ou comme la seconde estoit,

Mais comme toute la derniere

Plus lentement les agitoit.

Eux toutefois pinçant la lyre

Si bien s’assouplirent les dois,

Qu’encor le fredon de leur vois

Passe l’honneur de leur Empire.

Epode.

Tandis l’Ignorance arma

L’aveugle fureur des Princes,

Et le peuple des provinces

Contre les Sœurs anima.

Ja l’horreur les enserroit,

Mais plus tost les enferroit,

Quand les Muses destournées,

Voyant du fer la rayeur,

Haletantes de frayeur

Dans le ciel sont retournées.

Stro. 19.

Aupres du throne de leur pere

Tout à l’entour se vont assoir,

Chantant avec Phœbus leur frere

Du grand Jupiter le pouvoir.

Les Dieux ne faisoient rien sans elles,

Ou soit qu’ils voulussent aller

A quelques nopces solennelles,

Ou soit qu’ils voulussent baller.

Mais si tost qu’arriva le terme

Qui les hastoit de retourner

Au monde, pour y sejourner,

D’un pas eternellement ferme :

Antistro.

Adonc Jupiter se devale

De son throne, et grave conduit

Gravement ses pas en la sale

Des Parques filles de la nuit.

Leur roquet pendoit jusqu’aux hanches,

Et un Dodonien feuillard

Faisoit ombrage aux tresses blanches

De leur chef tristement vieillard :

Elles ceintes sous les mammelles

Filoient assises en un rond

Sus trois carreaux, ayant le front

Renfrongné de grosses prunelles.

Epode.

Leur pezon se herissoit

D’un fer estoillé de rouille :

Au flanc pendoit la quenouille,

Qui d’airain se roidissait.

Au milieu d’elles estoit

Un cofre, où le Temps mettoit

Les fuzeaux de leurs journées,

De courts, de grands, d’allongez,

De gros, et de bien dougez,

Comme il plaist aux Destinées.

Stro. 20.

Ces trois Sœurs à l’œuvre ententives

Marmotoient un charme fatal,

Tortillans les filaces vives

Du corps futur de l’Hospital :

Clothon qui le filet replie,

Ces deux vers mascha par neuf fois,

Je retords la plus-belle vie

qu’onque retordirent mes dois.

Mais si tost qu’elle fut tirée

A l’entour du fuzeau humain,

Le Destin la mist en la main

Du fils de Saturne et de Rhée.

Antistro.

Luy tout gaillard print une masse

De terre, et devant tous les Dieux

Il feignit dedans une face,

Un corps, deux jambes, et deux yeux,

Deux bras, deux flancs, une poitrine,

Et achevant de l’imprimer

Soufla de sa bouche divine

Le saint filet pour l’animer :

Luy donnant encor’ d’avantage

Cent mille vertus, appela

Ses neuf filles, qui çà et là

Entournoient la nouvelle image.

Epode.

Ore vous ne craindrez pas

Seures sous telle conduite,

De reprendre encor la fuite

Pour re-descendre là bas.

Suivez donc ce guide icy :

C’est celuy (filles) aussi,

De qui la docte asseurance

Franches de peur vous fera,

Et celuy qui desfera

Les soldars de l’Ignorance.

Stro. 21.

Lors à terre vola le guide :

Et elles, d’ordre le suivant,

Fendoient le grand vague liquide,

Hautes sur les ailes du vent :

Ainsi qu’on voit entre les nuës

De rang un escadron voler,

Soit de Cygnes, ou soit de Gruës

Suivans leur guide parmy l’air.

A-tant pres de terre eslevées

Tomberent au monde, et le feu

Qui flamber à gauche fut veu,

Fist signe de leurs arrivées.

Antistro.

Hà, chere Muse, quel Zephire

Souflant trop violentement,

A fait escarter mon navire

Qui fendoit l’eau si droitement ?

Tourne à rive douce nourrice,

Ne vois-tu Morel sus le bord,

Lequel, afin qu’il te cherisse,

T’œillade pour venir au port ?

N’ois-tu pas Nymphe Antoinete

Du front du hâvre t’appeller,

Faisant son œil estinceller,

Qui te sert d’heureuse planete ?

Epode.

Haste toy donc de plier

Ta chanson trop poursuivie,

De peur (Muse) que l’envie

N’ait matiere de crier,

Qui seule veut abysmer

Mon nom au fond de la mer

Par sa langue sacrilege :

Mais plus el’ me veut plonger,

Plus elle me fait nager

Haut dessus l’eau comme un liege.

Stro. 22.

Contre ceste lice execrable

Resiste d’un doz non plié :

» C’est grand mal d’estre miserable,

» Mais c’est grand bien d’estre envié.

Je scay que tes peines ancrées

Au port de la Divinité,

Seront malgré les ans sacrées

Aux pieds de l’immortalité ;

Mais les vers que la chienne Envie

En se rongeant fait avorter,

Jamais ne pourront supporter

Deux Soleils, sans perdre la vie.

Antistro.

Ourdis ô douce lyre mienne,

Encor’ un chant à cestui-cy,

Qui met ta corde Dorienne

Sous le travail d’un doux soucy.

Il n’y a ne torrent ne roche

Qui puisse engarder un sonneur

Que pres des vertueux n’approche

Courant pour chanter leur honneur.

Puissay-je autant darder cest Hymne

Par l’air, d’un bras presomptueux,

Comme il est sage et vertueux,

Et comme il est de mes vers digne.

Epode.

Faisant parler sa grandeur

Aux sept langues de ma lyre,

De luy je ne veux rien dire

Dont je puisse estre menteur :

Mais veritable il me plaist

De chanter bien haut, qu’il est

L’ornement de nostre France,

Et qu’en fidele equité,

En justice et verité

Les vieux siecles il devance.

Stro. 23.

C’est luy dont les graces infuses

Ont ramené par l’univers

Le chœur des Pierides Muses,

Faites illustres par ses vers :

Par luy leurs honneurs s’embellissent,

Soit d’escrits rampans à deux piez,

Ou soit par des nombres qui glissent

De pas tous francs et deliez :

C’est luy qui honore et qui prise

Ceux qui font l’amour aux neuf Sœurs,

Et qui estime leurs douceurs,

Et qui anime leur emprise.

Antistro.

C’est luy (Chanson) que tu reveres

Comme l’honneur de nostre ciel,

C’est celuy qui aux loix severes

A fait gouster l’Attique miel :

C’est luy que la saincte balance

Cognoist, et qui ne bas ne haut,

Juste, son poids douteux n’eslance,

La tenant droite comme il faut :

C’est luy, dont l’œil non variable

Note les meschans et les bons,

Et qui contre le heurt des dons

Oppose son cœur imployable.

Epode.

J’avise au bruit de ces mots

Toute France qui regarde

Mon trait, qui droitement darde

Le riche but de ton los.

Je trahirois les vertus,

Et les hommes revestus

De vertueuses louanges,

Sans publier leur renom,

Et sans envoyer leur nom

Jusques aux terres estranges.

Stro. 24.

L’un d’une chose esbat sa vie,

L’autre d’une autre volonté :

Mais ton ame n’est point ravie

Sinon de justice et bonté.

Pour cela nostre Marguerite,

L’unique Sœur de nostre Roy,

De loin espiant ton merite,

Bonne a tiré le bon à soy.

Bien que son pere ait par sa lance

Donté le Suysse mutin,

Et que de l’or Grec et Latin

Ait redoré toute la France :

Antistro.

Il ne fist jamais chose telle

Que d’avoir engendré la fleur

De la Marguerite immortelle,

Pleine d’immortelle valeur,

Princesse que le ciel admire :

Et afin que de tous costez

Dedans ses graces il se mire,

Sus elle tient ses yeux voutez :

Laquelle d’un vers plein d’audace

Plus hautement je descriray,

Lors que hardy je publieray

Le tige Troyen de sa race.

Epode.

Mais la loy de la Chanson

Ores ore me vient dire,

Que par trop en long je tire

Les replis de sa façon.

Ore donque je ne puis

Vanter la fleur, tant je suis

Pris d’un’ ardeur nompareille

D’aller chez toy pour chanter

Ceste Ode, afin d’enchanter

Ton soin charmé par l’oreille.