LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XXXIIII.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 173 sur 185·Livre complet →
Si j’avois un riche tresor,
Ou des vaisseaux engravez d’or,
Tableaux, ou medailles de cuivre,
Ou ces joyaux qui font passer
Tant de mers pour les amasser,
Où le jour se laisse revivre,
Je t’en ferois un beau present :
Mais quoy ? cela ne t’est plaisant,
Aux richesses tu ne t’amuses
Qui ne font que nous estonner :
C’est pourquoy je te veux donner
Le bien que m’ont donné les Muses.
Je sçay que tu contes assez
Des biens l’un sur l’autre amassez
Qui perissent comme fumée,
Ou comme un songe qui s’enfuit
Du cerveau, si tost que la nuit
Au second somme est consumée.
L’un au matin s’enfle en son bien,
Qui au Soleil couchant n’a rien
Par disfaveur ou par disgrace,
Ou par un changement commun,
Ou par l’envie de quelcun
Qui ravit ce que l’autre amasse.
Mais les beaux vers ne changent pas,
Qui durent contre le trespas,
Et en devançant les années
Hautains de gloire et de bon-heur,
Des hommes emportent l’honneur
Desur leurs courses empanées.
Dy moy, Verdun, qui penses-tu
Qui ait déterré la vertu
D’Hector, d’Achille, d’Alexandre,
Envoyé Bacchus dans les cieux,
Et Hercule au nombre des Dieux,
Et de Junon l’a fait le gendre ?
Sinon le vers bien accomply,
Qui tirant leurs noms de l’oubly,
Plongez au plus profond de l’onde
De Styx, les a remis au jour,
Les relogeant au grand sejour
Par deux fois de nostre beau monde ?
Mort est l’honneur de tant de Rois
Espagnols, Germains et François,
D’un tombeau pressant leur memoire :
» Les grands Rois ny les Empereurs
» Ne different aux laboureurs,
» Si quelcun ne chante leur gloire.
Quant à moy, je ne veux souffrir
Que ton beau nom se vienne offrir
A la mort, sans que je le vange,
Pour n’estre jamais finissant,
Mais d’âge en âge verdissant
Surmonter la mort et le change.
Je veux maugré les ans obscurs,
Que tu sois des peuples futurs
Cognu sur tous ceux de nostre âge,
Pour avoir conceu volontiers
Des neuf Pucelles les mestiers,
Qui t’ont enflamé le courage :
Non pas au gain ny au vil pris,
Mais pour estre des mieux appris
Entre les hommes qui s’assemblent
Sur Parnasse au double sourci :
C’est pourquoy tu aimes aussi
Les bons esprits qui te resemblent.
Or pour le plaisir quant à moy,
Verdun, que j’ay receu de toy,
Tu n’auras rien de ton Poëte
Sinon ces vers que je t’ay faits,
Et avec ces vers les souhaits
Que pour bon-heur je te souhaite.
Dieu vueille benir ta maison
De beaux enfans naiz à foison
De ta femme belle et pudique :
La Concorde habite en ton lit,
Et bien loin de toy soit le bruit
De toute noise domestique.
Sois gaillard, dispost, et joyeux,
Ny convoiteux ny soucieux
Des choses qui nous rongent l’ame :
Fuy toutes sortes de douleurs,
Et ne pren soucy des malheurs
Qui sont predits par Nostredame.
Ne romps ton tranquille repos
Pour Papaux ny pour Huguenots,
Ny amy d’eux ny adversaire,
Croyant que Dieu pere tresdous
(Qui n’est partial comme nous)
Sçait ce qui nous est necessaire.
N’ayes soucy du lendemain,
Mais serrant le temps en la main,
Vy joyeusement la journée
Et le jour auquel tu seras :
Et que sçais-tu si tu verras
L’autre lumiere retournée ?
Couche toy à l’ombre d’un bois
Ou pres d’un rivage, où la vois
D’une fontaine jazeresse
Tressault : et tandis que tes ans
Sont encore et verds et plaisans,
Par le jeu trompe la vieillesse.
Tout incontinent nous mourons,
Et bien loin banis nous irons
Dedans une nasselle obscure,
Où plus de rien ne nous souvient,
Et d’où jamais on ne revient :
Car ainsi l’a voulu Nature.