LE CINQUIESME LIVRE DES ODES
ODE XXXV. LES ESTOILLES, envoyées à Monsieur de Pibrac en Poulongne.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 174 sur 185·Livre complet →
O des Muses la plus faconde
Ma Calliope, conte moy
L’influs des Astres, et pourquoy
Tant de fortunes sont au monde.
Discourant mille fois
Ensemble par les bois,
Esmerveillez nous sommes
Des flambeaux de la nuit,
Et du change qui suit
La nature des hommes.
Chante moy du Ciel la puissance,
Et des Estoilles la valeur,
D’où le bon-heur et le mal-heur
Vient aux mortels dés la naissance.
Soit qu’il faille deslors
Regarder que noz corps
Des mottes animées
Et des arbres crevez
Nasquirent eslevez,
Comme plantes semées :
Soit qu’on regarde au long espace
De tant de siecles empanez,
Qui legers de pieds retournez
Se suivent d’une mesme trace :
On cognoistra que tout
Prend son estre et son bout
Des celestes chandelles,
Que le Soleil ne voit
Rien çà-bas qui ne soit
En servage sous elles.
De là, les semences des fleuves
Sortent et r’entrent dans la mer :
De là, les terres font germer
Tous les ans tant de moissons neuves :
De là, naissent les fleurs,
Les glaces, les chaleurs,
Les pluyes printanieres :
De là, faut que chacun
Souffre l’arrest commun
Des Parques filandieres.
En vain l’homme de sa priere
Vous tourmente soir et matin :
Il est trainé par son Destin,
Comme est un flot de sa riviere :
Ou comme est le tronçon
D’un arraché glaçon
Qui roule à la traverse,
Ou comme un tronc froissé
Que le vent courroussé
Culbute à la renverse.
Bref les humaines creatures
Sont de Fortune le joüet :
Dans les retours de son roüet
Va devidant noz avantures.
Le sage seulement
Aura commandement
Sur vostre espesse bande,
Et sur vous aura lieu
L’homme sainct qui craint Dieu :
Car Dieu seul vous commande.
Nostre esprit, une flame agile
Qui vient de Dieu, depend de soy :
Au corps vous donnez vostre loy,
Comme un potier à son argille.
Du corps le jour dernier
Ne differe au premier,
C’est une chesne estrainte :
Ce qui m’est ordonné
Au poinct que je fu né,
Je le suy par contrainte.
L’un meurt au mestier de la guerre
Noirci d’un poudreux tourbillon,
L’autre pousse d’un aiguillon
Les bœufs au travail de sa terre.
L’un vit contre son gré
Pressé d’un bas degré,
Qui tend à chose haute :
Le mal est defendu,
L’innocent est pendu
Qui ne feit jamais faute.
Telle est du Ciel la loy certaine
Qu’il faut souffrir, et non forcer :
Le bon soldat ne doit passer
Le vouloir de son Capitaine.
L’un perd dés le berceau
L’usage du cerveau
Avorton inutile,
L’autre de vent repeu
Devient le boutefeu
D’une guerre civile.
L’un de la mer court les orages
Enfermant sa vie en du bois,
L’autre pressant le Cerf d’abbois
Devient Satyre des bocages.
L’un sans peur de meschef
Bat d’un superbe chef
Le cercle de la Lune,
Qui tombe outrecuidé
Pour n’avoir bien guidé
Les brides de Fortune.
L’un valet de sa panse pleine,
Pourceau d’Epicure ocieux,
Mange en un jour de ses ayeux
Les biens acquis à grande peine.
Ce guerrier qui tantost
Terre et mer d’un grand Ost
Couvroit de tant de voiles1,
Court de teste et de nom
Pendille à Mont-faucon :
Ainsi vous plaist, Estoilles.
1.(Notes en marge) « Voiles se prend icy pour estandars, et pour voiles de navires »
Et toutefois loing des miseres
Qu’aux mortels vous versez icy,
Vous moquez de nostre soucy,
Tournant voz courses ordinaires :
Et n’avez peur de rien
Tant que le fort lien
De la saincte Nature
Tient ce monde arresté,
Et que la majesté
Du grand Jupiter dure.
Du Ciel les ministres vous estes,
Et aggreable n’avez pas
Qu’un autre face rien çà-bas
Ny là haut, si vous ne le faites.
Astres qui tout voyez
Ou soit que vous soyez
Des bosses allumées,
Ou des testes de cloux
Ardantes de feu roux
Dans le ciel enfermées :
Je vous salüe, heureuses flames,
Estoilles filles de la Nuit,
Et ce Destin qui nous conduit
Que vous pendistes à noz trames.
Tandis que tous les jours
Vous devuidez voz cours
D’une danse ætherée :
Endurant je vivray,
Et la chance suivray
Que vous m’avez livrée.
Gardez des François la colonne
Sous qui renaist l’antique foy,
Gardez sa mere et ce grand Roy
Esleu par vous en la Poulonne :
Et faites que Pibrac
Qui a suivy le trac
De la douce Hippocrene,
Des peuples Poulonnois
Bien tost aux champs François
En santé s’en revienne :
PIBRAC, de la belle Garonne
Le docte eloquent nourrisson,
Dont au Ciel vole la chanson
Quand il nous chante sa Bocconne.
Gardez le Gast aussi
Des Muses le souci,
De Mars et de Cyprine,
Et faites que le dard
Du Scythique soldard
N’entame sa poictrine.