LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE XVIII. A JOACHIM DU BELLAY, Angevin.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 18 sur 185·Livre complet →
Celuy qui ne nous honore
Comme Prophetes des Dieux,
Plein d’un orgueil odieux
Les Dieux il mesprise encore,
Et le Ciel qui nous decore
De son tresor le plus beau,
Nous mariant au troupeau
Que le saint Parnasse adore.
Une sainte jalousie
De leurs presens les plus dous
Se laissant glisser en nous
Flatte nostre poësie,
Qui darde la fantasie
De leurs Prestres agitez
Jusqu’au sein des Deitez,
Yvres de leur Ambrosie.
De-là revolans au monde
Comblez de secrets divers,
Vont chantant par l’univers
D’une voix où Dieu abonde
Et leur divine faconde
Sert d’oracles, et sont faits
Les ministres plus parfaits
De la Deité profonde.
Un Demon les accompaigne
Par-sur tous le mieux instruit,
Qui en songes toute nuit
Sans nul travail les enseigne,
Et demy-dieu ne desdeigne
De les aller informant,
Afin que l’homme en dormant
Toutes sciences appreigne.
Ils cognoissent la peinture
De ce grand monde, et cela
Qu’il varie çà et là
En chaqu’une creature :
Ore par leur escriture
Sont pescheurs, sont laboureurs,
Maçons, soudars, Empereurs,
Vrais peintres de la Nature.
Celuy à qui le Ciel donne
Un tel present, il peut bien
Dire à tous qu’il a le bien
Qu’à peu d’hommes il ordonne :
Et sa langue qui doux sonne,
Quand elle voudra chanter,
Se pourra tresbien vanter
Qu’elle est des Dieux la mignonne.
En chaque art jadis maint homme
Admirable s’est trouvé,
Et admirable approuvé
Par l’âge qui tout consomme.
Quant aux Poëtes, on nomme
Un Homere seulement :
Homere eternellement
Sur les autres se renomme.
Ce nous est experience
Que Dieu n’est pas liberal
A chaqu’un en general
D’une si belle science,
Qui commença l’alliance
De corps et d’ame entre nous,
Et qui loge par-sur tous
En tes beaux vers sa fiance.