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LE PREMIER LIVRE DES ODES

ODE XIX. AVANT-VENUE DU PRINTEMPS.

Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, poème 19 sur 185·Livre complet →

Toreau, qui dessus ta crope

Enlevas la belle Europe

Parmy les voyes de l’eau,

Heurte du grand Ciel la borne,

Et descrouille de ta corne

Les portes de l’an nouveau.

Et toy vieillard, qui enserre

Sous ta clef ce que la terre

Produit generalement,

Ouvre l’huis de la Nature,

Pour orner de sa peinture

Les champs liberalement.

Vous Nymphes des eaux, qui estes

Au frein des glaces sujettes,

Levez vostre chef dehors,

Et mollissant vostre course

D’une trepignante source

Frappez librement voz bors :

Afin que la saison verte

Se monstre aux amans couverte

D’un tapis marqué de fleurs,

Et que la campagne face

Plus jeune et gaye sa face

Peinte de mille couleurs :

Et devienne glorieuse

De se voir victorieuse

Desur l’hyver pluvieux,

Qui l’avoit trop offencée

De mainte gresle eslancée

Sous le vent injurieux.

Mais or’ en vain il s’efforce :

Car il voit desja sa force

Lentement se consumer

Sous le beau jour qui s’allonge,

Et qui ja tardif se plonge

Dans le giron de la mer.

Ja le beau Printemps arrive,

Et ja l’herbe de la rive

Sousleve un petit son chef,

Et mesprisant la froidure

Estalle au ciel sa verdure

Pour y fleurir derechef.

Ja le ciel d’amours s’enflame,

Et dans le sein de sa femme

Jupiter se va lançant,

Et meslant sa force en elle,

De sa rosée eternelle

Va son ventre ensemençant :

Si qu’elle estant en gesine

Respand sa charge divine

Sur la terre, à celle fin

Que la terre mesme enfante,

De peur que ce Tout ne sente

En ses membres quelque fin.

Amour, qui Nature esveille,

Amenant pres de l’oreille

La poincte des traits ardans,

Les pousse de telle sorte,

Que la poitrine est bien forte,

S’ils ne se fichent dedans.

Du grand ciel la bande ailée,

De l’eau la troupe escaillée

Contrainte du dard veinqueur,

Ny dans l’eau, ny par les nues

N’estaint les flames venues

Le doux torment de leur cœur.

La charrette vagabonde

Qui court sur le doz de l’onde,

Oisive au port paravant,

Laschant aux voiles les brides

Va par les plaines humides

De l’Occident au Levant.

Noz soldars chargent la pique,

Voire et tant l’honneur les pique,

Qu’avant le temps attendu

Du veillant soldart d’Espagne,

Ils ont ja dans la campagne

Leur camp par tout espandu.

Du Printemps la saison belle,

Quand la terre estoit nouvelle,

L’an paisible conduisoit :

Du Soleil qui nous esclaire

La lampe seulement claire

Tiede par tout reluisoit.

Mais la main des Dieux jalouse

N’endura que telle chouse

Suivist son train coustumier,

Ains changeant le premier vivre,

Fist une saison de cuivre

En lieu du bel or premier.

Lors le Printemps donna place

Au chant, au vent, à la glace,

Qui renaissent à leur tour,

Et le sapin des valées

Sauta sur les eaux salées

Qui nous baignent à l’entour.

On ouyt sonner les armes,

On ouyt par les alarmes

L’acier tinter durement,

Et les lames acerées

Sur les enclumes ferrées

Craqueter horriblement.

On inventa les usages

D’empoisonner les bruvages,

Et l’art d’espandre le sang :

Les maux du coffre sortirent,

Et les hauts rochers sentirent

La foudre dessus leur flanc.