LE PREMIER LIVRE DES ODES
ODE XVI.
Les Odes, Pierre de Ronsard (1550)·Texte intégral, ode 16 sur 185·Livre complet →
La mercerie que je porte,
Bertran, est bien d’une autre sorte
Que celle que l’usurier vend
Dedans ses boutiques avares,
Ou celles des Indes barbares
Qui enflent l’orgueil du Levant.
Ma douce navire immortelle
Ne se charge de drogue telle,
Et telle de moy tu n’attens,
Ou si tu l’attens, tu t’abuses :
Je suis le trafiqueur des Muses,
Et de leurs biens, maistres du temps.
Leur marchandise ne s’estalle
Au plus offrant dans une halle,
Leur bien en vente n’est point mis,
Et pour l’or il ne s’abandonne :
Sans plus, liberal je le donne
A qui me plaist de mes amis.
Reçoy donque ceste largesse,
Et croy que c’est une richesse
Qui par le temps ne s’use pas,
Mais contre le temps elle dure,
Et de siecle en siecle plus dure
Ne donne point aux vers d’apas.
L’audacieuse encre d’Alcée
Par les ans n’est point effacée
Et vivent encore les sons
Que l’amante bailloit en garde
A sa tortue babillarde
La compagne de ses chansons.
Mon grand Pindare vit encore,
Et Simonide, et Stesichore,
Sinon en vers, au moins par nom :
Et des chansons qu’a voulu dire
Anacreon desur sa lyre,
Le temps n’efface le renom.
N’as-tu ouy parler d’Enée,
D’Achil, d’Ajax, d’Idomenée ?
A moy semblables artisans
Ont immortalisé leur gloire,
Et fait allonger la memoire
De leur nom jusques à noz ans.
Helene seule estant gaignée
D’une perruque bien peignée,
D’un port royal, d’un vestement
Brodé d’or, ou d’une grand’suite,
N’a pas eu la poitrine cuite
De chaude amour premierement.
Hector le premier des gendarmes
N’a sur le doz porté les armes,
Dardant ses homicides traits :
Non une fois Troye fut prise :
Maint Prince a fait mainte entreprise
Devant le camp des deux Rois Grecs.
Mais leur prouësse n’est cogneuë,
Et une oblivieuse nuë
Les tient sous un silence estraints :
Engloutie est leur vertu haute
Sans renom, pour avoir eu faute
Du secours des Poëtes saints.
Mais la mort ne vient impunie,
Si elle atteint l’ame garnie
Du vers que ma Muse a chanté,
Qui pleurant de dueil, se tourmente
Quand l’homme aux enfers se lamente
Dequoy son nom n’est point vanté.
Le tien le sera : car ma plume
Aime volontiers la coustume
De louër les bons comme toy,
Qui prevois l’un et l’autre terme
Des deux saisons, constant et ferme
Contre leur inconstante foy :
Plein de vertu, pur de tout vice,
Non bruslant apres l’avarice
Qui tout attire dans son poing,
Chenu de mœurs, jeune de force,
Amy d’espreuve, qui s’efforce,
Secourir les siens au besoing.
Celuy qui sur la teste sienne
Voit l’espée Sicilienne,
Des douces tables l’appareil
N’irrite sa faim, ny la noise
Du Rossignol qui se desgoise,
Ne luy rameine le sommeil.
Mais bien celuy qui se contente
Comme toy, la mer il ne tente,
Et pour rien tremblant n’a esté,
Soit que le bled fausse promesse,
Ou que sa vendange se laisse
Griller aux flames de l’Esté.
De celuy, le bruit du tonnerre,
Ny les nouvelles de la guerre
N’ont fait chanceler la vertu :
Non pas d’un Roy la fiere face,
Ny des pirates la menace
Ne luy ont le cœur abbatu.
Taisez vous ma lyre mignarde,
Taisez vous ma lyre jazarde,
Un si haut chant n’est pas pour vous :
Retournez louër ma Cassandre,
Et desur vostre lyre tendre
Chantez la d’un fredon plus dous.